‹ Rachel et la tragédieChapitre 11 sur 26 · MADEMOISELLE RACHEL A SON FRÈRE RAPHAËL FÉLIX · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE RACHEL A SON FRÈRE RAPHAËL FÉLIX

« Mon cher petit grand Raphaël !

« Le motif qui t'a empêché de m'écrire plus tôt est trop louable pour qu'il me reste la moindre susceptibilité. Je ne suis pas étonnée de ton élan du cœur pour ce pauvre Victor, et maintenant je regrette bien sincèrement de l'avoir rebuté lorsqu'il me dépeignit sa position, à laquelle je ne pouvais croire; mais je suis un peu consolée, puisque le bienfait qu'il désirait est encore venu de la famille. Merci donc pour lui, et merci pour moi!

« Maintenant, cher petit frère, dis -moi un peu quelles sont tes occupations, tes projets d'avenir, car tu ne dois pas perdre de temps. Rientôt tu seras un homme, et tu dois savoir que l'habit ne fait pas le moine. Si , comme je le prévois, ta vocation te porte vers le théâtre, tâche au moins d'en élever l'art, fais- en une chose consciencieuse, non pour te faire une position , comme on fait d'une jeune fille qui sort du couvent, qu'on marie pour lui donner le droit de danser au bal six fois au lieu de trois fois,

mais bien plutôt par amour, par passion pour ces œuvres qui nourrissent l'esprit et qui guident le cœur. Mon cher petit, tu viens de rendre un trop grand service à un jeune homme pour que je ne veuille pas t'en témoigner mon contentement en te poursuivant de mes conseils. C'est aussi un grand service que je puis te rendre, et dans un âge plus avancé tu en connaîtras le point nécessaire, utile et agréable : car il est bien plus juste de dire que l'utile et l'agréable sont des compagnons de voyage que l'amour et l'amitié, etc., etc.

« Une femme peut arriver à une position honorable, estimable et convenable, sans peut-être ce vernis que le monde appelle à juste titre l'éducation : pourquoi cela, me demanderas- tu? (l'est qu'une femme ne perd pas de son charme, au contraire, en gardant une grande réserve de maintien, de langage; une femme répond et n'interroge pas; elle n'ouvre jamais une discussion, elle l'écoute. Sa coquetterie naturelle lui fait désirer de s'instruire, elle retient, et sans avoir eu un commencement solide, elle a alors ce vernis qui quelquefois peut passer pour de l'instruction. Mais un homme! quelle différence! Tout ce que la femme peu! ne pas savoir devient la première langue de l'homme, sa nécessité de tous les jours : RT6C cette nécessité il augmente ses plaisirs, diminue ses peines; il varie ses joies, et pardessus le marché il passe pour un bomme d'esprit. Tu vois, cher petit , que ce conseil n'est pas à rebuter. Penses- y, et, si les premiers temps te paraissent un peu durs, son^e alors que tu as une sœur qui sera hère, heureuse de tes succès, et qui le chérira de toute son Ime. J'ose espérer que cette lettre ne t'aura pas paru longue a lire, que bien au contraire lu m feras souvent tes loisirs en la relisant, si ce n'est souvent, au moins quelques fois.

« Je t'embrasse bien tendrement.

■ HACHEL

Lyon, ce 7 juillet 1843. >•

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