‹ Rachel et la tragédieChapitre 17 sur 26 · P. PAHLEN · texte numérisé non relu

P. PAHLEN

Ce 29 décembre 1853. ••

« Je ne m'attendais pas, madame, à votre nouvelle offrande pour les pauvres, mais elle ne m'a pas étonné : la charité est aussi un sentiment artistique, c'est le délassement du génie, votre repos après \os triomphes. N'en est pas digne qui veut. Dans ce moment . je me borne à accuser la réception de mille roubles argent à la caisse des visiteurs des pauvres. Je ne manquerai pas d'avoir l'honneur de vous informer quel emploi nous comptons donner à votre offrande. Nous vous attendons demain à la Bibliothèque impériale, où je suis qurhjiu chose, et où j'aurai l'honneur de vous recevoir. C'est à deux heures, je crois, que vous ave/, promis de venir, madame; si vous voulez m'en croire, tâchez, si cela vous est possible, de

venir un peu plus tôt , car bien des choses vous intéressent dans notre Bibliothèque, et les journées sont encore courtes.

« Agréez , madame , l'expression de mon admiration et de ma sincère reconnaissance.

» P. WL AD. ODOWSKY.

« Le 28 décembre 1853. »

« Ma chère mère ,

« Accepte ce petit âne en souvenir et en l'absence de ta fille ; c'est un porte -cure -dents, tu sais combien cet ustensile est nécessaire à la campagne de Montmorency, où la viande est dure et cotonneuse; ce n'est pas pour médire de ce pays charmant, car je l'aime et je ne souhaite rien tant que d'y passer de longs jours avec vous tous.

» Je ne vais pas mal; j'ai toujours une grande faiblesse, mais je ne souffre pas. Je dors bien, et je puis rester seule la nuit. Je mange moins qu'à Paris. Je suis sortie hier à pied avec papa, je suis rentrée exténuée. Aujourd'hui j'ai préféré une promenade en voiture, cela m'a mieux réussi. Mon temps se passe à lire et à broder. Il m'est impossible de me mettre à un rôle, aussi je m'abstiens. J'espère qu'avec la santé la vieille tragédie me remontera au cerveau. Maintenant je ne dois et ne veux que me soigner pour mes enfants , pour vous et quelques bons amis qui ont su me prouver leur attachement.

« Ta très -vieille fille ,

« RACHEL

« J'embrasse tout le foyer paternel.

« Bruxelles, 14 juillet 1854. »

« Mon cher fils ,

« Comment va ta santé et celle de mon petit Gabriel? Écris-moi que tous deux vous vous portez bien et que l'on est content de mes enfants, et tu pourras être certain que je me porterai bien pendant tout mon voyage. Ce soir je donne ma quatrième représentation à Londres, le 8 de ce mois j'aurai donné les six soirées promises.

(i J'espère, mon J)on petit Alexandre, que pendant que ta petite mère va cueillir des lauriers et des dollars en Amérique, toi tu vas aussi cueillir tes jeunes lauriers aux luttes prochaines. Songe au bonheur que cela me donnera, chaque fois qu'il me parviendra de bonnes notes sur ton compte. Gabriel est encore un peu jeune pour lui recommander ses études, mais son tour viendra, je l'espère bien.

« Grand -mère retourne à Paris, dès que nous serons embarqués pour l'Amérique. F.lle vous portera de mes nouvelles et vous donnera à tous les deux mes baisers les plus tendres.

« Votre petite mère qui vous aime bien passionnément.

■ RACIIEL.

« Chère bonne mère ,

« Demain matin nous serons à Nevv-Wk, apportant avec nous santé et beau temps. On a bien été un peu malade, mais il faut vraiment dire que nous avons eu une belle traversée. Moi je n'ai été (pie deux ou trois jours très- étourdie , mais je ne puis me vanter d'avoir beaucoup souffert. Ma douleur de côti- a même disparu jusqu'à nouvel ordre. J'ai bien éprouvé quelques autres petites douleurs dans le dos, dans la poitrine, mais ne faut-il pas me rappeler de temps en temps que je jouit d'une poitrine médiocre? En revanche, n'ai -je pas, pour me consoler, de grands voyages encore à faire en mer, n'ai-jc pas encore à jouer quelques tragédies qui me procureront une douce transpiration?

Vraiment je serais injuste si je témoignais le moindre regret d'avoir quitté des enfants que j'adore, une mère que je chéris, des amis que j'aime de tout mon nrur. Non. non, mademoiselle, aile/ faire cette g. n tille tournée, et alors seulement vous aurez vraiment gagné le pain île tous les jours de la semaine. Eh bien! ma mère, est-ce trop le |wyer par un travail de sept mois en travaillant comme un nègre? Il faut bien que les blancs prennent l'ouvrage, puisque les noirs refusent le service. Je t'écris là bien des folies, mais c'est pour l'assurer , chère mère, que tu n'as pas à te créer des diables ni bleus ni noirs. Je vais bien, et la jeune Amérique va seule gagner des cheveux blancs aux émotions que lui donneront nos belles tragédies.

<( Sur ce, tendre mère, je t'embrasse et aussi mes deux chers enfants.

a ItACHEL.

■< A bord du P<ti:i(viue, ce S] août 18.Î5. •■

r?ofi

« Ma chère mère ,

« Je viens seulement pour te dire je t'aime ; maintenant je m'en vais.

« Thisbé , mieux que Thisbé...

« RACHEL

« New -York, 2 octobre 1855. »

« Ma santé n'a jamais été si bonne. Dussé-je perdre à la fin de ma tournée en Amérique l'argent que j'y aurai gagné, je ne me plaindrai pas si ma santé continue ce qu'elle est en ce moment. Tout va de même. Embrasse mes chers enfants pour moi. Si je n'aimais pas tant les Russes, j'aurais été bien heureuse de la prise de Sébastopol. (i Mille baisers de ta vieille

" RACHEL

« Chère et tendre mère ,

« J'ai reçu ta lettre, ou plutôt tes lettres, par lesquelles j'apprends la joie que tu as eue de recevoir mes lettres à bord du Pacifique à mon arrivée à New-York. Eh bien, ta joie peut continuer, jamais depuis quinze ans je ne me suis sentie en si parfait état. Je mange, et je dors comme un enfant; je joue la tragédie avec une force herculéenne, et j'engraisse! ! !

a Soigne -toi aussi, chère mère, afin que tu te tiennes assez solidement sur tes deux jambes pour supporter nos baisers au retour, car pour ma part je serai forte à renverser la gare de Paris, au moment où je t'apercevrai avec mes enfants au débarcadère. Eh! grand dieu! que je suis loin encore de ce moment, 8 mars! ! ! Mais quoi, ne vaut -il pas mieux passerson temps dans un climat qui me convient si bien, que de souffrir à Paris comme j'ai souffert, ou bien encore être envoyée à un moment donné, dans quelque pays du midi par cette bonne Faculté de Paris , qui , lorsqu'elle ne sait plus guérir ses malades, les envoie hors de ces lieux pour les faire mourir ailleurs?

« Il n'en sera pas ainsi de moi , je reviendrai pour leur rire au nez, et j'espère avoir la vie aussi dure que mes vieilles tantes. Toutes mes caresses pour toi, chère mère, et pour mes chers petits!

• RACHEL

" 25 septembre 1855. »

« Chère tendre mère, notre sortie de Marseille seule a été quelque peu houleuse. Encore ne m'en suis-je pas trop aperçue. J'ai dormi presque toute la journée: la nuit, grâce à une pilule, j'ai bien reposé. Le lendemain je me suis éveillée avec un temps des plus calmes. A neuf heures j'étais hors de mon lit, et j'ai passé agréablement ma journée sur le pont.

« Tous les passagers ont paru me regarder avec intérêt , et moi de me dire en mon par dedans: Mes petits amis, avant trois jours je mangerai et me promènerai comme vous. Ne croyez pas qu'on enterre si facilement les gens de ma race et de mon mérite. Je ne croyais pas si bien prédire. Le surlendemain de mon dépari j'ai essayé de marcher, et sans fatigue j'ai fait une douzaine fois le tour du bateau. A l'heure du diner, j'ai pris ma place à côté du capitaine et j'ai mangé- un peu. Voila déjà le bon effet de la mer. Je tousse infiniment moins qu'à terre. D'aimables et riches habi-

lants de l'Egypte nous invitent à habiter leur maison de campagne en nous promettant le confortable européen. Je crois que nous irons directement au Caire, bien qu'on nous assure qu'il y fasse encore trop chaud.

« Jusqu'ici nous hésitons un peu. I ne fois (pie j'aurai vu le consul français, j'arrêterai le régime de notre voyage.

(i Je ne vais donc pas trop mal en ce moment. Il fait doux à ne plus pouvoir supporter un manteau, et ma poitrine se dilate a respirer cet air salutaire de la Méditerranée.

« A revoir chère et tendre mère, ne fais aucun CtœVBS de drame pendant mon absence. Mon voyage ne commence pas mal. je suis sûre qu'il s'achèvera comme lu le souhaites au fond de ton cour. Demain matin, dimanche, nous arriverons à Malle, c'esl là que je déposerai nia lettre à la posle pour toi. Le commandant m'a déjà invité à faire une promenade . en voilure bien entendu.

» Je l'embrasse bien forl ainsi que mon cher père, mon (iabri et mon suisse Walesk.

« La mer est un vrai lac bleu, corbleul

RACHEL

« 4 octobre 185(5. »

« Mon cher petit Gabri ,

« Tes regrets sont si profondément sentis dans ta lettre datée du 13 septembre, que j'en ai été très-touchée. A l'avenir, me voilà assurée que mon fils m'écrira souvent, ce qui n'est pas pour moi un mince plaisir en perspective. Je continue à me mieux porter, grâce à la continuelle chaleur de ce bienfaisant climat. Figure -toi, mon petit homme, que je suis sur un charmant petit bateau ; j'y ai si bien tout ce qui m'est utile, que je me crois quelquefois chez nous, dans la rue Trudon. Aujourd'hui, il ne fait aucun vent, aussi sommes-nous stationnaires depuis ce matin sur ce beau fleuve qu'on appelle le Nil. Nous sommes en plein hiver, et le temps est si beau que j'ai dû, afin de t'écrire sans fatigue, ôter ma robe. Mon peignoir de nuit et un léger jupon composent mon costume. Je suis assise sur mon petit lit, dans ma petite chambre, avec les fenêtres ouvertes.

» Le Nil est comme un lac, pas la moindre brise ne vient rider sa surface. Le soleil lui-même, qui semble avoir trop chaud, plonge ses rayons dans le fleuve. Cela donne à cette immense nappe d'eau mille teintes variées en couleur. Voilà un magnifique tableau de la nature. Je bois à pleins poumons l'air vivifiant de la haute Egypte ; je tousse toujours, mais au lieu de m'aflaiblir, je prends de la force. Mon appétit est régulièrement bon, mes nuits sont meilleures. J'ai encore la fièvre ce soir, elle varie entre quatre-vingt-quatre et quatre-vingt-douze pulsations ; le médecin n'en paraît nullement inquiot, et me donne tous les jours les meilleures notes sur ma santé. 11 dit les progrès sensibles.

« Maintenant, mon cher Gabri , fais qu'à mon retour à Paris je sois tout à fait heureuse. Sois sage, travaille bien, en sorte que l'on me donne sur ton compte les mêmes notes que le docteur donne sur ma santé.

« Ton frère m'a écrit il y a quelque temps une lettre dans laquelle il parle beaucoup de son cher frère Gabri. 11 dit qu'il ne te voit pas assez. Je t'écris cela, persuadée que tu seras content de son impatience à te voir, cela te prouvera une fois de plus que ton frère t'aime beaucoup. A revoir, mon doux enfant , je te charge de tous mes baisers pour la famille et nos vrais amis. Je pense que ça leur fera un double plaisir, te chargeant de ce soin.

« Pour toi, tendre petit, entre dans mon cœur, puises-y toutes les

tendresses, il en repoussera sans cesse pour mes fils. C'est une richesse sans limite que Dieu donne aux petites mères qui aiment bien leurs petits.

RACHEL

Sur le Nil, auprès de Kennecli , 21 décembre 1856. ••

« Chère mère, ne pouvant te donner mon haiser de naissance, je t'envoie mon baiser de résurrection, tout étonnée que je suis, après tant de souffrances, de me sentir encore de ce monde. Je n'ose pas trop dire que c'est un triste anniversaire pour moi que ce 28 février 1857, puisque j'ai aujourd'hui l'assurance que je te verrai bientôt, tendre mère. Mais cependant je ne puis guère être heureuse aujourd'hui, car je me trouve régulièrement tous les matins pour déjeuner, et tous les soirs pour dîner, en compagnie de mon médecin. Il me tâte le pouls cinq ou six fois par jour. Il m'ausculterait de même, et si je n'avais mislmn ordre à cette exagération, d'autant qu'il mettait (sans mentir) plus de vingt minutes à cette dernière opération. En somme, ce médecin n'est posté- auprès de moi qu'en cas d'accident, et rien n'étant arrivé-, mon docteur n'a qu'à se promener les mains dans ses poches, et c'est ce qu'il exécute avec religion.

« Je ne puis te dire la patience que j'emploie à ne pas abandonner mes pauvres nerfs à quelque einporlement ridicule. Je serai à Im»uI de patience à mon retour en France, car je suis à un régime de martyre, \iism Dieu me prend en pitié; ma santé ne se t'ait pas plus mauvaise. J'ai eu un peu de fièvre, j'ai toussé deux nuits, mais le médecin m'assure que tout cela est passager, et que bientôt j'entrerai en convalescence. Il a fait un peu froid tout le mois de février à Thèhes, et le vent m'a empêché de quitter ma chambre. L'appétit est un peu amoindri, mais j'en ai encore assez |>our DM) soutenir, bien que l'ennui SOit entré- franchement chez moi, mon moral n'a rien de sombre, et je ris même assez volontiers.

« On dit qu'il fait si froid au Caire, que je m'ell'oiverai de rester à Thèbes jusqu'à la fin du mois de mars.

» Mille baisers à toi, à papa, à toute la famille.

• RAOH.BU

« Thèbes , te 28 février. >•

« On ne remercie pas une mère des ennuis, des fatigues qu'on lui cause ; on l'aime, et jamais on ne s'acquitte envers elle... et voilà!

« Tu vas aller rue de la Pompe, à Passy, pour visiter une demi -douzaine de petites maisons qui, m'assure- 1- on , peuvent me convenir (il est très-entendu que je n'en prendrai qu'une). C'est le prix assez modeste de ces charmants réduits qui me décide, s'il y a place, à m'aller loger si loin. Maintenant, chère mère, je t'annonce que je me mettrai en route pour Paris le 18. Ne crois -tu pas alors ton retour quelque peu fatigant et inutile. Après nos affaires terminées à Paris, tu auras le droit de me suivre partout où ma santé me conseillera d'aller.

« A bientôt ; mille baisers à mon père et à toi.

« KACHEL.

« Montpellier, ce 9 juin 1857. »

Voilà donc quelques-unes de ces lettres! Je ne sais rien de plus louchant en présence de cette tombe ouverte et fermée au milieu de tant de splendeurs, que ce pêle-mêle de sourires , de souffrances, de combats, de victoires, d'espérances, de désespoirs.

Fredegonde fut la première des tragédies modernes abordées par mademoiselle Rachel; et véritablement Fredegonde était indiquée au choix de la jeune artiste qui n'a jamais su à quel poëte moderne elle devait se vouer. Sans nul doute, de toutes les œuvres de l'illustre auteur Ôl Agamemnon , de Clovis, de Pinto-, de la Démence de Charles VI, Fredegonde et Brunehaut était l'œuvre que les hommes de cette génération auraient indiquée à mademoiselle Rachel.

Lemercier avait laissé sinon une trace profonde, au moins un grand souvenir. M. Lemercier était un poëte rempli d'énergie.

ET LA TRAGÉDIE. m

Il abordait librement les sujets les plus dilliciles, les nuages les plus sanglants; la barbarie lui plaisait; il recherchait de préférence les héros fabuleux, les crimes pleins de brutalités et de terreurs.

C'était, à tout prendre, un génie inexorable et ferme, ne s'in- (juiétant jamais si la route qu'il allait prendre avait été frayée avant lui. Plus le chemin était difficile, plus les sentiers étaient escarpés, plus la route non tracée était remplie de ronces et d'épines, et plus il se hasardait avec joie en ces périls inextricables. Que de fois il est resté perdu dans un précipice qu'il avait voulu franchir! Que de fois il s'est relevé tout brisé, pour avoir tenté un tour de force impossible! Aussi pouvait-il dire : Ma rie es! un combat: Véritable combat , d'une noble intelligence, d'un cœur honnête, d'un esprit vif et singulier. Tel que vous le voyez, ce poëte célèbre et qui n'a jamais réussi plus d'une heure, il tiendra nécessairement sa place au premier rang des chercheurs d'aventures dans le> poétiques et les terre inconnues.

Belle destinée, en lin de compte, de marcher à la tète d'une révolution! Vous ne l'avez pas accomplie, il est vrai, mais vous l'avez tentée, vous lui avez indiqué la route, vous lui avez donné son mot d'ordre et son drapeau.

Fredegonde et Brunehaui est une tragédie de l'an 1821. Vingt et une années qui passent sur une œuvre dramatique, c'est tout un siècle. Cependant les jeunes gens de ce temps-là se souvenaient parfaitement de la terreur que soulevait ce drame terrible. Confusément et comme dans un songe, on se rappelait ce vieux cloître envahi par les ombres du moven âge ; cette église remplie de silence, et ce Chilpéric à la flottante chevelure, et Mérovee son lils; pas un de ceux qui les avaient entrevus en ces ténèbres n'avait oublié la Brunehaut insolente et la terrible Fredegonde.

Ainsi l'œuvre de Lemercier , justement parce qu'elle était empreinte de cette couleur sauvage, on s'en souvenait comme on se souvient d'un mauvais rêve, et bien plus, on se rappelait les comédiens qui l'avaient représentée pour la première fois... Il

nous semblait les voir encore. Joanny qui disait d'une façon si terrible : Fredegonde ! Fredegon.de ! Fredegonde ! Monsieur Victor, qui prêtait au rôle de Mérovée une voix puissante, un geste énergique ; Lafargue, plein de tendresse et de pitié dans le rôle de Prétextât; Brunehaut, c'était mademoiselle Guérin ; Frédégonde, était mademoiselle Humbert. Des fantômes dont nous nous souvenons, parce qu'ils sont les fantômes de notre jeunesse... Les uns et les autres ils vous jouaient cela comme s'ils allaient à la conquête; ils s'animaient de toute l'attention que leur prêtait la génération nouvelle; au parterre, on se battait pour Lemercier, contre Lemercier.

Il était un homme de génie... il était un barbare! Il insultait aux rois de France... il faisait justice de leurs crimes! Dans le théâtre, hors du théâtre, était la bataille. Il y avait à la première représentation de Fredegonde un jeune comparse... il était beau, en guenilles et superbe; il sortait du théâtre des Funambules où il recevait trop de coups de pied, et du Cirque-Olympique où monsieur Franconi le trouvait trop mauvais écuyer; ce comparse, il s'appelait familièrement Frédérick ! . . . Il est devenu depuis le premier comédien de son temps , sous le nom de Frédérick Lemaître. Voilà de ces hasards et de ces rencontres qui n'arrivent guère dans les tragédies de ce temps-ci.

Vingt et un ans! Que sont-ils devenus les uns et les autres? Joanny a quitté le théâtre, emportant une grande partie de l'émot:on tragique; monsieur Victor s'est mis à écrire toutes sortes de mauvaises pages sur les Scandinaves; Lafargue est mort; mademoiselle Humbert verse à cette heure des larmes chrétiennes sur les doux péchés de sa jeunesse , mademoiselle Guérin (ce que c'est que de nous ! ) est devenue la reine d'une table d'hôte pour laquelle son merveilleux embonpoint est un admirable prospectus! Fredegonde elle-même... hic jacet! sous un vieux manteau de mademoiselle Rachel en guise de linceul.

Mais quoi , la verve et l'entrain , les colères et les amours des premiers jours, qui peut les rappeler dans l'œuvre poétique? Autant

vaudrait dire au\ hommes qui De sont plus jeunes : Revenez à vos jeunes amours. Ce qui était il y a vingt ans une exposition solennelle et puissante est un lieu commun. Ce Cbilpéric entouré de ses gardes, que nous avons salué comme un héros, précurseur de tous les révolutionnaires à venir, aujourd'hui, nous l'accueillons aussi froidement (pie s'il s'agissait d'Agamemnon et de ses Crées. La casaque seule est changée. Agameinnon porte un manteau rouge, et ses gardes ont des cottes de mailles. Cependant Fredegonde à son entrée avait un mot terrible à dire, et mademoiselle Kachel disait ce mol lit avec une sauvage énergie : Existent-ils encore ?. . . Oui, mais ce premier feu ressemhle au commencement dWl/il/i...

El qu'Attila s'ennuie...

Il n'y a rien de plus beau, il n'y a rien de plus court. Cette Fredegonde après les premiers vers retombai) dans la déclamation, dans le néant , et tout de suite après l'avoir entendue, nul ne croyait plus à sa colère, à sa vengeance, ii sa fureur. A i 1 1 - i le monologue de Fredegonde, admire comme un chef-d'œuvre avant le monologue A'Hernani, Chilpérie placé entre Fredegonde el Kruhenaut, les deux rivales, et forcé de prêter l'oreille à celte double accusation de meurtre et d'adultère, même la scène ahoininahle el Irès-d rama tique où Fredegonde avoue avec un féroce orgueil son origine obscure el ses volontés souveraines dans la conduite des affaires, toutes ces terreurs qui nous axaient agités, les \oilà disparues.

Non, ce n'est plus Fredegonde, et ce n'est plus l'œuvre abondante et sévère qui nous pl;iis;iit le premier jour. Quelle énigme et quel étonnemenl ! Mademoiselle Kachel étonnée il son tour, et ne comprenant pas pourquoi donc celle arène, avec des apparences si solides, manquait sous ses pas déconcertes, nous regardait avec une surprise mêlée d'épouvante. On lui axait promis un caractère, elle rencontrait une grimace; elle demandait une terreur, elle tombait dans une ironie. Au inoins, se disait-elle, au

3<I4 MADEMOISELLE RAGHEL

moins j'aurai ce quatrième acte où je pourrai montrer tout ce que l'âme et le cœur d'une femme peuvent contenir de crimes, de hontes et de déshonneur.

Vaine espérance et vains efforts! Ce quatrième acte, impuissant comme tout le reste, allait au hasard, sans intérêt, sans épouvante et sans pitié. A tout jamais cette Fredegonde était morte; à peine la tragédienne et le spectateur furent arrachés à leur étonnement, à leur stupeur, au moment où Mérovée, assassiné, se traîne en criant : Fredegonde ! Il y avait là cependant un certain cri que nous trouvions sublime :

Qu'il tarde à s'expliquer... qu'il est lent à mourir!

et mademoiselle Rachel en trouva l'accent; mais déjà la tragédie était frappée au cœur, déjà le public ne voulait plus de cette Fredegonde horrible et pathétique, admirée il y avait déjà plus de vingt ans; le dernier effort de mademoiselle Rachel s'arrêta à ces deux vers qu'elle disait comme il fallait les dire :

Et je ne démens point, par un cruel effroi, Les coups que j'ai portés pour le salut du roi...

Peu de soirées ont été plus déplorables. Monsieur Népomucène Lemercier fut châtié cruellement, par cette chute (¥ outre-tombe, de cet art inquiet, incomplet, malheureux, sur lequel il avait bâti tant de vains projets de sa gloire présente, et de son immortalité à venir.

Mademoiselle Rachel a joué huit fois le rôle de Fredegonde , et le jour de Phèdre étant venu, elle le quitta sans regret.

3lo

Après Fredegonde, mademoiselle Rachel aborda simplement le rôle de Jeanne d'Arc, non pas la tragédie de l'eu M. d'A\rign\ dans lequel inadeinoiselle Duchesnois était fort touchante, mais la tragédie d'un poète admiré longtems comme un maître (oublié aujourd'hui), M. Soumet.

Je ne crois pas qu'un plus beau sujet de tragédie se soil rencontré dans nos annales; en même temps je ne crois pas qu'on ait jamais l'ait une plus faible et plus débile tragédie, avec de plus grands éléments d'inspiration, de courage . d'héroïsme, de vertu. M. Soumet est mort se croyant encore un poète; il est mort comme il a vécu, entouré de la louange unanime. On l'a traité toute sa vie en enfant gâté : pas une critique ne s'esl l'ail entendre a >es (treilles délicates, pas une censure n'a troublé ce facile sommeil. Il était M'aiment le premier ministre de la Melpomène indécise entre Macbeth et China, et véritablement appartenir à la fois au roi et à la ligue, tenir d'un côté a Racine e( de l'autre côté a je ne sais quel Shakespeare éconrté, c'était s'exposer aux abinies dans lesquels est tombé ce poète d'un jour.

.Mais la triste composition, cette Jeanne d'Arc de M. Soumet! Quelle suite incroyable d'arrangements presque enfantins, el quelle plus triste façon de nous raconter cette longue suite de combats, de travaux, de misères, d'espérances; batailles sanglantes, sombres nuages dans lesquels \ous voyez briller enfin le nom sauveur de Jeanne d'Arc! Lise/, sa vie. el vous nous étonnerez que ce grand drame indiqué à l'avance, personne encore ne l'ail copié avec la lidélité du génie !

A la naissance du sol(hU-vier</e (un. mol de Shakespeare), la France semblait perdue; la Loire, ce filet d'eau vaincu par la vapeur

et le chemin de fer, était le seul rempart que la royauté eût conservé. A ces murailles d'Orléans, l'Angleterre avait porté toutes ses forces; les soldats qui s'étaient battus sous Henri Y, les mêmes qui s'étaient mesurés au siège de Rouen, et qui avaient appris dans ce long siège à reconnaître une grande ville attaquée héroïquement et bien défendue, ceux-là étaient venus pour achever leur conquête par la prise d'Orléans : Salisbury, Suffolk, lord ïalbot, les vieux compagnons du Prince Noir.

Orléans était à la fois le centre et la clef du Midi., la dernière ville française de la France , française par le courage, l'esprit et la galanterie ; au centre des canonnades , on y dansait des sarabandes sur les remparts , pendant que pleuvaient les quolibets les plus charmants contre ces lourdauds d'Anglais... Ces lourdauds laissaient rire les bourgeois et serraient de très-près ce passage naturel pour envahir le Berry, le Poitou, le Bourbonnais.

Nous ne faisons pas de l'histoire; nous voulons seulement indiquer comment, si le poète dramatique eût accepté la biographie entière de Jeanne d'Arc, cette verve railleuse des hommes qu'on assiège, ces quolibets qui tombent dru comme grêle, l'aspect animé d'une ville qui va se battre aux chansons de ses ménétriers, l'insouciance même de ces bourgeois qui n'ont pas l'air de se douter que leur victoire ou leur défaite est une question de vie ou de mort pour la patrie, étaient autant de contrastes habiles, dont un poète bien inspiré eût pu tirer un immense parti.

Dans cette Jeanne d'Arc de M. Soumet on étouffe, on manque d'air, d'espace et de mouvement. Bref, cela se passe entre quatre murailles, à la lueur des torches, à la suite d'une demi -douzaine de coquins cachés sous la souquenille des inquisiteurs. Jeanne, cette fille des champs, cette inspirée... un si beau jeune soldat qui portait la victoire dans ses regards, n'est plus qu'une malheureuse fille condamnée à périr sur un horrible bûcher, où on vous la jette avec aussi peu de cérémonie et de respect que s'il s'agissait de brûler une sorcière au coin de la rue.

F, T LA TRAGKOTF. .317

Ici, rien do grand, rien de vrai dans l'accusation, dans la défense ; ici, nous n'avons même pas le bonheur d'assister à une seule des victoires de l'inspirée : pas un bruit de cor et pas une chevauchée dans les plaines guerrières, pas une couleur chatoyante et pas un instant de poésie! Hélas ! des cachots, des larmes, des déclamations, des horreurs. Je te prends, je t'enferme et je t'accuse, je te condamne et .je te brûle; et voilà nos cinq actes!

Que tu sois l'envoyée du ciel , que le tronc de France ait été relevé par ton courage , (pie tous ces vaillants soldats aient suivi sans peur la trace ardente de tes pas dans la mêlée, que le roi ail été mené il Reims par la droite in\ incible, peu nous importe? Nous sommes Anglais, nous t'avons achetée et nous te brûlons sans autre forme de procès! Voilà toute la tragédie de M. Soumet.

Dès la première scène, je ne sais quel ennui insurmontable s'empare de l'auditoire inattentif. Dans cette ombre où l'héroïne est plongée, on cherche à la reconnaître. On se demande où elle \a. d'où elle vient, et si c'est bien celte héroïne, en effet, quia rempli

l'Angleterre ci la France de sa renommée? Eh quoi! vous la plongez tout de suite et pour toujours dans le cachol . celte \ ierge el celle sainte qui représente il elle seule, sinon tout le courage, au moins tout le bon sens de la France en L&.29. Quoi! sans lui accorder un répit d'une heure, vous lui liez les mains cl vous la traînez aux gémonies. Pourquoi donc tant de rigueur? Pourquoi tant de b&te, et pourquoi, si vous voulez enfin nous conduire ii ce bûcher funeste, ne pas prendre, comme on dit, \e chemin des écoliers, c'est-à-dire le bon chemin, le vrai chemin, le chemin poétique?

A cette question Alexandre Soumet o'eût pas osé répondre... il tt'avait qu'une réponse il faire... Kl Y un Ht1'/ Or. c'est une réponse devenue ridicule. Yuitilé! Vous nous la donnez belle, avec votre unité, avec vos unités, veux-je dire (car bien que la chose paraisse bouffonne, vous avez plusieurs unités) . si vous les appliquez il celle biographie d'une fille des champs comme Jeanne d'Arc!

Uunitél dites-vous, quand il faudrait nous raconter un à un les

miracles de ce grand voyage à travers les ruines, l'incendie, le pillage, la famine et les malédictions des peuples ! L'unité ! quand cette fille des anges glorieux est partout présente et partout visible, quand chacun tient à honneur de toucher un pli de sa bannière, un crin de son cheval! D'ailleurs M. Soumet, révolutionnaire, et que dis-je? émeutier timide de la grande émeute poétique, n'aurait jamais osé convenir qu'il avait gardé le vieux drapeau, qu'il était resté fidèle au vieil art dramatique; sa fidélité lui pesait, et il s'en cachait comme d'un crime. L'unité ! vous l'eussiez fait bondir avec cette louange ou avec ce reproche.

Et cependant comment expliquer, lorsqu'il avait sous les yeux la tragédie de Schiller , et toute l'histoire récemment retrouvée de Jeanne d'Arc, que M. Soumet se soit contenté de ces cinq actes de gibet, de cachot, de parlement et de bûcher?

Certes ce n'est pas un grand miracle cette Pucelle d'Orléans de Schiller, mais cependant c'est un chef-d'œuvre, comparée au drame incomplet d'Alexandre Soumet, et l'on ne comprend pas, si le Théâtre-Français voulait absolument une Jeanne d'Arc, comment il n'a pas arrangé tout simplement, en vers ou en prose, la composition du poëte allemand. Cette fois du moins nous aurions assisté à la vie entière de la Pucelle. Le poëte nous la montre jeune fille dans la cabane de son père, inspirée et déjà rêveuse, et couvrant ses beaux cheveux d'un casque d'or qu'elle a trouvé en son chemin. A quoi elle rêve?... Elle rêve à l'Anglais, maître des villes, à la couronne déshonorée de Clovis , à la Loire menacée , à la reine mère , cette autre Jézabel; elle rêve qu'un jour elle réconciliera la France et la Bourgogne; elle sait déjà par inspiration le nom des villes, des hameaux , des soldats de la France; elle a tout vu ; mieux que cela, elle a tout compris, comme si le buisson ardent s'était enflammé sous son regard ébloui... Soudain elle part; elle suit en aveugle la voix de celui qui lui a crié dans le désert.

Tout cela c'est mieux que de la poésie, c'est de l'histoire, et certes il faut reconnaître quelque inspiration divine en cette fille

héroïque. A peine hors de son village, aussitôt les peuples saluent son passage ; elle a ranimé d'un seul regard des espérances oubliées. 0 miracle, en effet! ce peuple éperdu qui ne croyait plus à son roi, à ses prêtres , à son Dieu, il adopte la Pucelle, il croit en elle, il la reconnaît pour l'envoyée et pour le soldat de là — liant.

Elle marchait ainsi, entourée de bénédictions, de louanges et prêtant l'oreille aux voix inspirées qui lui disaient la nuit et le jour : « Jeanne , il te faut sauver le roi de France ! ô Jeanne il te « faut sauver ce pauvre peuple! » Et cependant . du fond de la Lorraine au murailles d'Orléans, du village de Yaucouleurs aux rives de la Loire, le chemin était lon.it et périlleux..* Hien ne la peut arrêter, ni le froid (février LA29) , ni la faim . ni les embûches du chemin. Elle arrive, le roi se cache 60 un groupe de chevaliers, et elle va droit au roi, l'appelant le gentil sire, nui héritier de la France et fils de roi. Interrogée, elle fatigua les théologiens de ses vives répliques, elle enchanta les femmes par sa modestie, les hommes par son courage, le vulgaire par sa beauté! Voilà comme l'histoire nous la montre, et voila comme il fallait la voir, et non pa> éternellement accroupie sur la paille de son cachot, et débitant ses patenôtres en giands \ers alexandrins.

Tout cet ébloui ssement de la venue de Jeanne, le poète allemand l'indique d'une bonne et honnête façon; il copie l'histoire, et, ><uirien inventer, il arrive à une émotion vraie et sincère. Dans cette cour de Chinon, nous rencontrons le roi Charles VII; à ses côtés se tient la belle Agnès; autour de ce trône chancelant voici Dunois, Duehâtel, La Dire, et les envoyés de la ville assiégée. L'arrivée de Jeanne dans celle cour aux abois, les révélations de la jeune lille. et les trois prières que le roi faisait à Dieu celle nuit même, et que Jeanne répète mot à mot il ramant de la belle Agnès, l'instant d'après Jeanne prosternée aux pieds de l'archevêque qui la relevé en disant : « Tu es ici pour apporter la bénédiction, et non pour « la recevoir! » ce sont là des inspirations pathétiques.

Au contraire, dans le cachot où l'enferme Alexandre Soumet.

Jeanne d'Arc a beau nous raconter les pénibles et charmants miracles de sa jeunesse, le miracle est une de ces merveilles qu'il faut voir pour y croire , et encore quand on y croit !

Bientôt, à la suite de notre héroïne, nous entrons dans les camps pleins de batailles, pleins de tumulte; nous assistons au siège d'Orléans; nous entendons la joie des vainqueurs, l'indignation des vaincus, et les Anglais qui se battent entre eux. Schiller, qui ne hait pas les Anglais de parti pris , est pourtant, on le voit, tout disposé à suivre le parti de la France ; il comprend que c'est la cause sainte, la cause des poètes ; il comprend que de notre côté se tiennent la justice, la patrie, la religion, la vieille royauté. Hélas ! ceci est clair aujourd'hui ; mais aux premiers jours du xve siècle, il y eut en France même un instant cruel d'hésitation et de doute qui devait tout perdre.

Placée entre ses deux rois Henri VI et Charles YII , le premier, Français par sa mère et petit-fils de notre roi Charles VI, le second, lils de Charles VI, mais fils suspecté d'une mère dont la vertu était plus que douteuse, la France de ce temps-là, avec ses idées arrêtées de légitimité, ne savait guère quel était le roi légitime. La Pucelle d'Orléans mit un terme à ces incertitudes cruelles ; elle désigna Charles VII à la France en lui disant : Celui-là est ton roi! Ceci vraiment nous explique la haine que les Anglais portaient à l'héroïne, et cent fois mieux que cette sorcellerie dont M. Soumet la poursuit pendant cinq actes. Si elle n'eût été qu'une sorcière, pensez -vous donc que les Anglais l'auraient brûlée vive?... Elle n'eût pas valu la première bûche de cet immense bûcher qui s'élevait presque aussi haut que le grand portail de Notre-Dame de Rouen !

Toutefois je ne suis pas un grand partisan des chevauchées du poète allemand à travers les plaines de l'Orléanais. Ces soldats , ces reines , ces capitaines qui s'entretiennent de leurs projets, autant de fantaisies, brillantes sur le papier, mais impossibles sur le théâtre. Enfin je ne veux pas qu'un soldat, fût-il Anglais, se jette trem-

blant aux pieds de Jeanne, implorant sa vie comme un mendiant qui demande l'aumône. .Même en présence de cet Anglais qui l'implore, la Jeanne d'Arc de Schiller se conduit tout il l'ait comme ce soldat suisse disant à un pauvre diable qui lui demandait la vie : Monsir. . . tout ce que ti voudras, eooeepté çaj

Sur l'entrefaite, qui le croirait? Danois et La Hire sont devenus amoureux de Jeanne d'Arc; Jeanne elle-même, pareille aux héroïnes galantes de la Jérusalem délivrée, a rencontre dans une bataille son jeune vainqueur, et elle a senti que son bras était retenu par l'amour. N'est-ce pas une étrange idée pour un poète allemand, une idée qui se comprendrait tout au plus dans la tragédie de quelque poète, contemporain du roi Louis XI Y, quand régnait mademoiselle de La Yalliere. et quand il fallait a tout prix se mettre à flatter ces royales faiblesses, ces royales amours ?

Lui-même, le vieux Corneille, si son génie eût adopté celte noble fille, dont le supplice est resté un opprobre éternel au front de l'Angleterre, il eût résisté' dillicilemcnt a l'envie de nous montrer Jeanne elle-même, la chaste lille. éprise de quelqu'un des héros, ses compagnons d'armes. Or cet amour, dans une tragédie de Schiller, est un double contre-sens; il e>l démenti il la fois par l'histoire et parcelle poésie rêveuse et pieuse des bords du Rhin allemand. J aime assez, la scène où le roi (lharlesYll. sacré a Keims, finit par reconquérir avec son royaume les amis que lui avait aliénés sa mauvaise

fortune; celte scène du triomphe royal 601 encore le triomphe de Jeanne. Bile aussi, elle est présente il celte réconciliation de lou^ les pouvoirs; elle l'ait plus, elle obtient du duc de Bourgogne réconcilié le pardon du capitaine Tanneguy-Duchâtel.

Yoilà enlin une inspiration louchante dont .M. Soumet a prolilé habilement lorsque, dans une scèm assez belle, il nous montrait le lils de Jeun sans l'eur renonçant . entre le> mains «le Jeanne, à ces rancunes cruelles qui ont conduit la France au bord de ce précipice immense qui l'eut dévorée, si le secours suprême

n'était pas venu d'en haut. J'aime aussi le roi de France qui tire son épée pour faire de Jeanne un noble , un chevalier, un serviteur royal de la couronne. La mort de Talbot, un peu plus loin, me parait un épisode bien trouvé. En ce moment le poète ne déclame pas, il raconte; il rend justice au plus loyal de nos ennemis; ces chevaliers français qui contemplent, dans le silence du respect, le héros expiré me paraissent cent fois plus convenables et mieux dans leur rôle que les chanteurs de Mort aux Anglais! Puis, afin que Jeanne, l'héroïne, reste présente à notre pensée (et c'est un grand art), Schiller introduit dans cette arène sanglante un spectre à la façon du spectre d'Hamlet.

Cet homme noir, c'est la destinée de Jeanne d'Arc. Il me semble que cela eût été beau, mademoiselle Rachel, surprise soudain dans l'éclat du triomphe par cette apparition menaçante, et suivant d'un pas ferme, d'un visage pâle et d'un regard écrasant, cette cruelle et funeste image qui l'entraîne à l'abîme. Elle eût été grande, elle eût été belle, elle eût déployé à son bel aise ses rares qualités de pitié et de terreur.

L'entrée solennelle de tout ce peuple dans la ville de Reims, la fête immense de ce roi devenu l'oint du Seigneur, ce pêle-mêle glorieux de prêtres, d'évêques, de mécréants, de capitaines, d'archevêques portant la sainte ampoule, et Jeanne d'Arc dominant cette foule héroïque de sa bannière triomphale, pendant que le roi s'avance sous un dais porté par les barons féodaux , toute cette magnificence poétique nous fait oublier la scène incroyable d'Agnès et de Jeanne d'Arc, de la courtisane et de la vierge, se glorifiant Tune et l'autre à qui mieux mieux; la femme profane rêvant la gloire des saintes, la vierge sainte aspirant à la couronne de myrte et de roses entrelacées.

Cette fantaisie d'un poète germanique, amoureux et passionné comme un Italien du temps de Boccace, fait un singulier contraste avec l'ensemble magni Tique de toutes ces idées généreuses et grandioses que Schiller a groupées autour de notre héroïne... Au milieu

BT LA TRAGÉDIE. 3Ï.1

de ses victoires, Jeanne voil arriver, pour comble de joie, son vieux père et ses jeunes sœurs, et cette apparition inattendue me plaît davantage au milieu d'une fête qu'à la veille d'un supplice.

C'est très-vrai. Pour que le triomphe de Jeanne soit complet , amenez autour d'elle tous ces chers objets de ses honnêtes tendresses; mais aussi, si vous voulez que rien ne manque ii la gloire de sa passion douloureuse, laissez-la seule, au fond de son cachot, seule dans sa tombe et dans la mort.

Car voilà ce qui fâche l'homme attentif dans cette malheureuse tragédie de M. Soumet : le poète a voulu s'occuper uniquement de l'agonie de notre héroïne... Au bout de ces cinq actes consacrés au récit de ce long supplice, le supplice est manqué!... Le supplice de Jeanne commence ii l'instant même où elle est achetée ii prix d'argenl par le duc Jean de Luxembourg; et puis comptez que de misères! Jean de Luxembourg vend sa capti\e a lord Warwick; puis, une fois entre les mains des Anglais, il se trouve

que l'infortunée est en dehors de toutes les lois humaines et

même des lois de la chevalerie. \i\U> était trop chaste, hélas !

pour que l'idée de cette gloire étrange ne vint pas inquiéter le roi de France aux pieds d'Agnès Sorel . le duc de GloOBSter dans les bras de sa servante, le duc de Bourgogne au milieu de ses femmes, de ses maîtresses et de ses bâtards.

Calculez maintenant que de toitures! De la première tOUTOÙ elle est enfermée. Jeanne se sauve la nuit, et elle tombe, a demi brisée, au pied du donjon. Bientôt on l'emmène à Rouen, cha rgée de fers; et comme il était important de déshonorer la force vivante et inspirée

qui avait arrache la fiance an\ Anglais . Je. unie BSl livrée au

tribunal de l'Inquisition, présidé par l'évèque de Londres I M. Soumet a tenté de nous montrer cet horrible tribunal...

à peine s'il est parvenu à en faire une parodie. Ce tribunal, habile et féroce, n'avait rien de commun avec ces moulons de comparses dont nous faites des inquisiteurs pour rire; l'accusation ne ressemblait en rien à ces banalités splendidement rimées,

32i MADEMOISELLE RACHEL

comme aussi Jeanne seule, abandonnée à son inspiration, à son innocence, s'est montrée plus éloquente mille fois que tous les dithyrambes dont elle est le sujet... Ses réponses furent simples et calmes; elle ne dit pas un mot de toute l'emphase qu'on lui prête... Elle répondit qu'elle avait dix-neuf ans environ; elle n'avoua pas son surnom ; elle se plaignit qu'on lui eût mis les fers aux deux mains, aux deux pieds !

Peu à peu ses réponses s'enhardirent ; la mort s'éloigna de ses yeux, et elle laissa parler hautement son âme et son cœur : « Ren- « voyez-moi, disait-elle, à Dieu, d'où je suis venue. » Aux questions de théologie (et elle avait affaire aux théologiens les plus retors et les plus féroces du moyen âge agonisant ) , elle répondit par ces mots, d'une orthodoxie éternelle : La charité et l'espérance! Lui reprochait -on son étendard? « On le renouvelait « quand la lance était rompue. » Son mot d'ordre ? « Je disais : « Entrez hardiment parmi les Anglais, et j'y entrais moi-même. » Sa présence au sacre du roi, où elle assista son drapeau à la main ? « Mon drapeau était à la peine, il était juste qu'il fût à l'honneur! » Ainsi elle parlait sans trouble et sans peur; elle avait pour la défendre et pour la protéger son bon sens , son innocence et cet ascendant d'un noble esprit, illuminé des plus vives et des plus soudaines clartés.

En vérité, on est confondu jusqu'à la stupeur lorsque, en comparant la vérité , la bonne et sincère vérité, avec les inventions des poètes, le drame avec l'histoire, on arrive à cette découverte que la vérité, dans sa simple attitude, l'emporte sur la fiction, comme la lumière l'emporte sur la nuit profonde! Inventer, juste ciel! en de pareils sujets!... Pourquoi faire, et de quel droit, quand vous n'avez qu'à répéter naïvement les dépositions des témoins oculaires, quand votre héros est là sous votre main, tout vivant et encore animé des passions qui ont glorifié sa vie?

Quoi ! vous avez toute une histoire , et vous arrangez un supplice, lorsque le supplice exact vous apparaît si cruel, que les plus

terribles inventeurs, Dante ou Shakespeare, clans leurs enfers, n'ont jamais rien inventé de pareil!

Enfin pourquoi machiner des paroles, arranger des césures, des limes, scander ces héroïques balivernes, quand la parole même de la victime, la parole qu'elle a dite à ses juges, à ses bourreaux, à son Dieu , est restée empreinte dans les cendres de ce bûcher que les quatre vents du ciel ne parviendront jamais à balayer de ces rivages? Or, voilà ce qui paraît surtout incroyable en notre siècle et dans cette nation qui, par la toute- puissance des faits et de la vérité, fut gouvernée dix-huit ans par les mêmes hommes qui ont mis la main à l'histoire, comme si l'histoire était un de ces parfums divins dont l'odeur est impérissable, une fois qu'on \ a louché!

Fausse et lamentable poésie à laquelle il sera diilicile de BOUS ramener! mensonges déclamatoires! arrangements de manœuvres habiles justement rejetés dans le néant, et qui ont reparu aussi puérils que jamais !

Au moins le poète allemand a-t-il semé, au milieu de ses folies, de vives louanges pour la vierge de l)omrein\ ! Il l a entourée de bruits glorieux, de renommée, d'éclat, de puissance, et de son diaine il a fait ce qu'il fallait en faire, une apothéose!... S'il n'obéit pas à l'histoire, il obéit à une fantaisie claire, limpide, sereine cl voisine des cieux ! Il a fait pour l'héroïne ce que Héranger lui-même devait faire un jour pour l'empereur Napoléon, quand il nous présente l'empereur dans une cabane de la Champagne :

Vous l'avez donc \u. grand'mère?

Vous l'avez donc \ ii t

En effet, battue par l'orage, Jeanne se réfugie dans la cabane d'un bûcheron; mais sous ce toit hospitalier, la noble dame ne reçoit que des malédictions et des outrages; son Inde la livre a l'ennemi! Et pourquoi donc faire peser sur le peuple de France , le crime des gentilshommes anglais et français '.'

Voilà comment, dans ces drames tout faits que l'histoire nous

livre tous les mille ans, le plus petit mensonge est impossible ! Exaltons Jeanne d'Arc jusqu'au haut des cieux, je le veux bien... laissons à chacun sa peine et son crime. Ce n'est pas un bûcheron qui l'a livrée aux Anglais , c'est un prince qui l'a vendue; ce n'est pas le peuple qui l'a condamnée, ce sont les théologiens et les politiques. L'Angleterre a voulu déshonorer le roi de France par ce supplice, et elle a parfaitement réussi, mais elle a outre-passé le but, car elle-même elle s'est déshonorée en même temps.

Il fallait dire aussi, et c'est là que M. Soumet n'a pas dit assez, non plus (pie Schiller, que dans ce grand désastre plus d'un brave homme s'est montré : l'évêque d'Avranches et l'évêque de Lisieux, assis parmi les juges, refusèrent de se mêler à l'inique sentence; le chapitre de Rouen, sous le coup de la hache anglaise, traînait ses décisions en longueur, et quand la vierge à la fin fut condamnée, les prêtres de Normandie portèrent en grande cérémonie la sainte Eucharistie à la vierge martyre. Ce sont là des détails que le drame ou la poésie ont grand tort de dédaigner ; bien des larmes et bien des douleurs sont sorties de ces naïfs récits.

Donc on peut dire qu'entre les deux poètes, l'Allemand et le Français, la vérité vraie s'est placée à distance égale de celui-ci et de celui-là; l'Allemand est un fanatique, il en dit trop; le Français est un rimeur de très-bonne volonté, qui n'en dit pas assez ; l'un va trop haut, l'autre reste en chemin : pas un d'eux n'a su rester dans la voie douloureuse et nous montrer la martyre entourée d'espions et de soudards, forcée d'accepter un confesseur soudoyé par l'évêque Cauchon , cette honte du siège épiscopal de Beauvais !

« De nuict elle étoit couchée ferrée par les deux jambes par « deux pièces de fer à chaisnes, et attachée moult étroitement « d'une chaisne trans versante par les pieds de son lit, et tenant à une « grosse pièce de bois de cinq ou six pieds, et ferrementée à clef, par « quoi elle ne pouvoit mouvoir de sa place ! » Voilà de simples paroles qui gênent singulièrement la déclamation de M. Soumet et l'apothéose du poëte allemand.

ET LA TRAGÉDIE. tfl

Schiller, du moins, a été fidèle jusqu'à la lin à son enthousiasme héroïque, et même il a poussé si loin la dévotion qu'il n'a pas voulu «pie Jeanne d'Arc mourût sur un bûcher anglais. Une très-belle scène encore dans l'allemand, c'est Jeanne captive qui se l'ail raconter les triomphes de l'armée française.

« Où est le dauphin? Le comte Dunois, où est-il? Vois-tu Botter la bannière du duc de Bourgogne? » Cependant, le roi accourt de toute la vitesse de son cheval, et Jeanne brise ses fers en priant Dieu pour la France! Vous cherchez des situations dramatiques; il me semble que celle-ci était assez belle, qu'elle pouvait suffire à l'inspiration de votre unique tragédienne, et (pie c'était un beau miracle à inventer: Jeanne délivrée et s'enfuvant, libre connue l'air, dans la mêlée de ces colères qui la saluent avec transport!

Elle mourra, dit Schiller, ébloui de tant de gloire, mais elle mourra comme elle aurait dû mourir, dans la bataille, il la tète dises capitaines, sous les regards de son roi, enveloppée dans sou drapeau qui sera encore une l'ois à l'/iinmew. Hrave Schiller ! Tout cela est conçu avec une àme toute française: celte pasSÎOD vient de

la France aussi bien que ce souille inspirateur. <Vt homme, en effet, tenait quelque peu par son irénie a ces grands créateurs qui changent, à leur volonté, même les arrêts de l'histoire; et le jour où il put affranchir la France et l'Angleterre «lu crime de Jeanne d'Arc immolée, le noble poêle dut s'estimer bien heureux.

Il s'en faut, et de beaucoup, que M. Soumet ait tente un pareil rêve. Sa tragédie est un de ces drames impuissants dans le fond, boursouflés dans la forme, qu'il e^t Impossible d'accepter, soit dans les détails, soit dans l'ensemble. Son cinquième acte BSt emprunté en entier à la Marie Stuari de ce même Schiller; il aura

cru faire merveille en nous montrant un bûcher tout en feu.

Pitoyables grimaces, ce bûcher, ce bourreau, ce peuple de quatre

assistants, cette bûche inerte et cet esprit - de- v in trop Subtil pour rien brûler! A quoi bon cet artifice indigne il la l'ois de l'histoire et delà tragédie? 0 misère! inventer si peu, quand vous aviez sous

les yeux ce marché de Rouen chargé de six échafauds, destinés aux juges, au bailli , au prédicateur, au cardinal d'Angleterre dans sa chaire épiscopale.

En même temps, au milieu de la place, le bûcher s'élève, un calvaire ! Une montagne de bois et de soufre au sommet de laquelle la condamnée sera placée, afin que dans sa pitié le bourreau ne l'étouffé pas trop vite; au contraire, pour que la flamme ardente, s'élevant peu à peu, la puisse brûler vive et prolonger au delà des forces humaines cette horrible agonie. Or ça ! qu'en dites-vous ? N'est-ce pas que le Théâtre -Français nous la donne belle avec sa demi-voie de bois que l'on dirait empruntée au bûcher de son concierge? Quant à la déclamation dernière de la tragédie française, toute belle qu'elle est, j'aime mieux les simples paroles de Jeanne : « Pourquoi réduire en cendres mon corps qui est pur et (( n'a rien de corrompu? »

Enfin telle est la cruauté inintelligente de cette façon d'écrire et de composer les tragédies, que même la poésie de l'histoire , la tragédie L'ôte sans pitié. Qu'a-t-on fait, par exemple, de ce bourreau de Jeanne qui s'écrie , les yeux pleins de larmes : « Nous sommes « perdus , nous avons brûlé une sainte ! » Qu'a-t-on fait de ce cantique de la suppliciée qui monte au ciel avec la flamme? et qu'a-t-on fait surtout de cette colombe, oiseau du ciel, qui s'échappe des flammes brûlantes du bûcher, avec le dernier soupir de Jeanne d'Arc?

Singulière poésie ! Elle tue, elle écrase, elle flétrit tout ce qu'elle touche ; elle fait des vertus vivantes, souveraines, éloquentes, autant de cadavres inertes ; elle se complaît uniquement dans cette transformation en sens inverse, par laquelle il advient que le poëte traîne sur la terre les grandes images que l'histoire emporte dans les cieux !

C'était pourtant un rare esprit, une âme ingénieuse, un habile écrivain, un penseur, un rêveur, un homme né pour les grandes œuvres de la poésie, l'auteur de Clytemnestre et de Saiil, l'homme inspiré dont la vie naïve s'est passée dans les enchantements de la

ET LA TRAGÉDIE. 3t9

Musc... Il o'a pas voulu se séparer violemment de la vieille tragédie; il n'a pas voulu comprendre qu'il marchait sur un terrain miné <le toutes parts; il es( resté enfoui sous les ruines d'un art désormais impossible, quoi qu'on ait fait, et quoi qu'on fasse encore pour le faire revivre un seul jour.

Ainsi, dans cette reprise impossible d'une tragédie abandonnée, on ne vit, on ne voulut voir que mademoiselle Rachel, elle seule, et le feuilleton disait de cette intrépide : « Olez mademoiselle Rachel. l'œuvre incomplète de M. Soumet soudain s'écroule autour d'elle; mais elle sait jeter un charme unique dans ces ruines; elle prolonge son éclat dans ces ténèbres; elle réveille, de sa voix écoutée, oet écho endormi, ("est merveille de la \oir. celte personne si jeune, courir sur le bord du précipice, oublieuse et dédaigneuse du danger; puis, une fois au but, elle daigne à peine se retourner pour se rendre compte des difficultés du chemin qu'elle a parcouru. Elle joue avec l'impossible; elle aborde hardiment des passions éteintes, un intérêt épuisé, une langue vieillie, vieillie du mauvais côte de la vieillesse des langues, quand rien ne reste de ces choses longtemps parlées.

a 11 faut la voir, portant sans effort ces pierres d'un temple abattu, les remettant l'une après l'autre à la place qu'elles ont occupée, et se retrouvant dans ce dédale de matériaux démolis, qui joncheront de nouveau ces solitudes pleines de broussailles. Son jeu est actif; son geste est plein d'en Tgie. et son regard noir et brillant comme un diamant nouvellement taillé reluit a merveille dan- tout ce nuage. Elle est calme, elle est patiente, elle est sér ieuse, elle l'ail tète à tous les orages, elle suffit a tout. Comme elle ne pouvait pas (de bonne foi) s'inspirer de la tragédie qu'on lui l'ail déclamer, elle s'est inspirée d'un chef-d'œuvre taillé dans le marbre le plus vif, de la Jeanne d'Arc de la princesse Marie. Kl quel n'a pas été notre étonnement, lorsque nous axons vu venir à nous, dans son armure d'or et d'acier, le gantelet il la main et la colle de mailles à la mijambe, la Jeanne d'Arc de la noble princesse!

« Jamais copie exacte d'un chef-d'œuvre ne fut plus fidèle et plus vraie. En ce moment la statue est descendue de son piédestal; elle marche, agitée des mêmes passions qui l'ont fait vivre! »

En effet, le souvenir de la princesse Marie , un si grand artiste, et son chef-d'œuvre , habilement reproduit par cette énergique et vivante statue, firent beaucoup plus pour la renommée et le succès de mademoiselle llachel dans le rôle de Jeanne d'Arc, que la tragédie entière de M. Alexandre Soumet. Elle fut applaudie, en souvenir de l'admirable princesse, le plus charmant fleuron de la couronne de France; en même temps elle se fit applaudir pour ellemême dans la belle scène du troisième acte et dans la scène des adieux où elle était vraiment belle et touchante. Elle montait à merveille sur l'échafaud ; elle mourait affaissée sur elle-même et comme vaincue par la flammé; elle était si touchante enveloppée aux plis de son drapeau, qu'elle faisait oublier le contre-sens de M. Soumet, un drapeau français entre les mains de Jeanne d'Arc brûlée par les Anglais! Eh! lisez l'histoire! A peine si l'on permit à un soldat de fabriquer une croix grossière avec deux bâtons , et de placer cette croix dans les mains enchaînées de la Pucelle! Ce drapeau est d'un effet chatoyant... Soyez sûrs que mademoiselle Rachel n'aurait pas tiré un moins bon parti de cette croix de bois.

Et quand nous songeons à cette heure, la voyant morte, combien peu de temps cette héroïne avait à vivre, et que de chefs-d'œuvre elle allait emporter avec elle, plus que jamais nous sommes tenté de répéter notre exclamation des premiers jours : « Quel malheur, disions-nous, quel dommage de ne pas utiliser d'une façon plus poétique, dans un grand drame, un vrai drame, quelque belle chose sortie éclatante de l'esprit et du talent d'un vrai génie, l'éloquence, l'entraînement, la réserve, l'énergie, l'émotion intérieure, le style incisif et clair, et l'attitude antique de cette fière personne qui disait, si puissante, aux œuvres antiques : Levezvous et marchez! »

Mais quoi, on ce temps-là comme aujourd'hui, les belles œuvres étaient rares. En vain les poêles modernes interrogeaient leur propre génie j ils ne trouvaient rien qui lut digne de cette inspiration, de cette intelligence, des rares qualités de celle Rachel.

Voici cependant madame Emile de Girardin, une des reines de Paris, reine par la beauté, par la grâce et par toutes les qualités de l'esprit le plus rare et le plus charmant . qui se jure à elle-même qu'elle emploiera au profit de sa propre renommée et de l'art qu elle exerce, le génie et le talent de mademoiselle Rachel!

A ces causes, madame de Girardin, eu un jour d'inspiration poétique, écrit un drame abondamment rempli de sa grâœ, de son esprit, de sa verve ingénieuse et facile. Le drame écrit, elle reul le lire à ses anus, cl elle réunit autour de sa personne les intelligences les plus avancées du monde parisien, ces poètes, ces artistes, 088 grands seigneurs, ces belles dames, tous ses émules.

Arrivez tous, soyez exacts, soyez vrais, car c'est un avis sérieux qu'on vous demande. On veut avoir votre opinion, et non pafl \<>tiv louange; on veut savoir si \ous serez émus, et non pafl allenl ifs

Il s'agit, cette fois, d'une œuvre immense, une tragédie, une vraie tragédie, et qui sera représentée sur un grand théâtre, pour peu que \ous (lisiez, qu'en effet, c'est la une tragédie. Ecoutez donc en

silence; écoulez sans applaudir; so\ez des juges, de> JUgefl sévères,

et non pas des invités à une fèie littéraire. Oubliez qui vous parle, oubliez l'esprit et la popularité du poète, oubliez qu'elle est femme

et qu'elle est belle; fermez les \eu\. point de lralii>on. condui-e/.vous comme d'honnêtes gens. Enfin, si ces vers sont trop bien lus. méfiez-vous de ces vers; si la \oi\ qui les lit esl trop touchante, méfiez-vous de cette voix.

Bien plus, méfiez -vous les uns des autres; ne vous enivrez pas à la louange de votre voisin ; résistez à l'enthousiasme des femmes présentes ; en un mot, rappelez-vous que vous êtes consultés sérieusement, et que si par malheur cette tragédie est poussée au théâtre, ce sera vous qui l'aurez poussée. Le châtiment en reviendra à ceux qui n'auraient pas osé dire tout haut :

« C'est une tragédie impossible! c'est une héroïne abominable, cette Judith ! C'est un drame dont pas un homme de génie ne saurait se tirer, le drame de cette veuve juive qui s'introduit dans le lit d'un barbare pris de vin pour lui couper le cou avec un grand sabre de Damas ! La preuve que la tentative est impossible , comptez , si vous le pouvez, comptez toutes les tragédies de Judith, tous les poëmes de Judith. Or de ces poëmes, de ces tragédies, de la Judith de Boyer, et même de la scène des larmes, comme on disait alors, que reste-t-il? Pas un vers; une épigramme tout au plus sur ce pauvre Holopherne, si méchamment mis à mort par Judith. »

Voilà, tout d'abord, la faute de tant de gens d'esprit et de bonne foi, que l'auteur a consultés avant d'aller lire sa tragédie en plein théâtre ; ils n'ont pas osé dire la vérité au poëte qui les avait choisis pour ses juges. A coup sûr c'était là une confiance à ne pas trahir; mais au contraire fallait-il la reconnaître par des avis prudents, par de sages conseils. Ici est donc la faute de l'auditoire; mais aussi la faute du poëte de la nouvelle Judith n'est pas moins grande. Jamais elle n'avait été plus belle que le soir de cette lecture; jamais plus éclatante et plus inspirée. Ses grands cheveux blonds flottaient, çà et là, sur sa poitrine agitée; son grand œil bleu était rempli d'un feu inaccoutumé ; son geste était éblouissant de volonté et de passion : ajoutez qu'elle lisait à merveille de très-beaux vers, d'une voix nette, sonore, éloquente, avec une conviction si vive de l'œuvre qu'elle avait faite, qu'il était presque impossible de ne point partager cet enthousiasme intérieur.

Là était la trahison de l'auteur envers ses juges. En effet, le moyen de juger avec calme, avec sang-froid et conscience, une œuvre ainsi

ET LA TRAGÉDIE. 33a

parer de toutes les fascinations du geste, de la voix, du visage, de l'amitié, de ce vif intérêt dont on ne peut se défendre pour les luttes courageusement acceptées? Le moyen de ne pas se laisser entraîner à la suite de ces grands poètes qui applaudissaient de toutes leurs forces, et pourquoi ne pas les nommer? M. de Lamartine, .M. Hugo, M. de Balzac, tous complices de la Judith! San- compter les femmes belles et émues, ces autres poètes tout-puissants, qui applaudissaient aussi haut que leurs confrères! Vous le voyez, ainsi que je le disais tout à l'heure, ceci est le crime des amis de l'auteur, ceci est le crime de l'auteur. Les uns et les autres ils ont manqué de sangfroid, ils ont manqué de prudence, ils n'ont pensé qu'à eux-mêmes.

L'idée ne leur est pas venue qu'il était impossible il la Judith de retrouver cet auditoire bienveillant, et surtout madame de (jiiardin. cette grande actrice passionnée et éclatante du premier jour. O ciel ! passer ainsi de ce salon enthousiaste au parterre du Théâtre- Français, de ces juges éblouis il ce juge immobile; de cette femme qui lit si admirablement ses propres vers, et qui les déclame, et qui les joue, et qui s'emporte, et qui pleine pour son propre compte, il la lutte intime, au combat surnaturel de mademoiselle Kachel, cette enfant éloquente, et seule absolument contre une œuvre où l'esprit a tout remplacé, la pitié, la terreur, le charme et l'intérêt de la tragédie !

Il faut cependant reconnaître que celte Judith de madame de Girardin était merveilleusement disposée pour réussir, ainsi lue avec tant de verve et d'inspiration. Tous ces détails de campagnes désolées, d'aqueducs brisées, de \ille assiégée, d'enfants que la soif dévore; tous ces mouvements d'un peuple aux abois, et soudain la veuve de Béthulie qui se montre au sommet du rocher comme un ange sauveur, cette histoire si bien racontée du général Holopherne qui voit passer de loin la belle veuve aux longs babits de deuil, c'étaient autant de motifs pour les hommes et les femmes du beau monde, enchantes par cette voix charmante, d'être émus et d'applaudir. Dans ces (haines racontés, l'esprit de l'homme qui c oule

est le maître d'arranger toute chose à sa guise. L'imagination se charge des décorations et des costumes; elle embellit, elle agrandit tout ce qu'elle touche; l'homme attentif est le maître absolu du drame qu'on lui récite, il en fait tout ce que demande la poésie.

Ainsi il a sous les yeux un Holophcrne terrible, une Judith touchante, des soldats valeureux, toutes les magnificences de l'Orient. Même la Bible lui vient en aide, et, laissant de côté les licences et les railleries du Dictionnaire philosophique, il se rappelle, avec le plaisir des esprits blasés sur les vulgarités de la vie humaine, la pompe et la majesté de ce récit biblique dans lequel le crime de la femme est justifié en termes si magnifiques par l'héroïsme de la Juive. Telle est l'illusion qui s'empare malgré vous de votre esprit, quand vous assistez à la fascination éloquente du poëte qui récite elle-même ses propres vers, pour peu que ce poëte ait les plus beaux yeux du monde.

Mais une fois que la tragédie a passé du salon sur le théâtre, aussitôt que ce noble récit est devenu la proie inerte des comédiens, et malgré l'arrangement puéril du faiseur de costumes et de décorations, hélas! soudain l'illusion se déplace; l'œuvre applaudie dans l'intimité du salon est abandonnée à ses propres forces, le beau monde est remplacé par un public turbulent : alors si en effet cette tragédie n'est pas une tragédie, et si vous n'avez réellement entendu qu'une amplification éloquente, éloquemment débitée, vous comprenez enfin, mais trop tard, que l'action manque à l'œuvre admirée; admirable au beau milieu d'un salon parisien, inerte et froide au théâtre.

Eh! oui, l'œuvre est la même... le lieu est changé, l'auditoire a changé; celle qui d'une voix triomphante et d'un front charmant, superbe, entourée de ceux qui l'aiment et qui l'admirent, faisait si bien valoir ses beaux vers, dans sa maison remplie d'élégances, maintenant elle se cache dans la coulisse huileuse, maintenant elle ne peut rien pour elle-même ; elle reste exposée à tous les caprices de la foule, à ces mille accidents puérils du théâtre, qui ont suffi plus

d'une Ibis pour renverser les œuvres les plus solides : un enfant qui crie, une porle ouverte mal à propos, un chat qui passe d'un pas câline et solennel... le moyen de reconnaître son œuvre entourée ainsi de silences et de rires inattendus, exposée aux lurliuleix ieg du parterre, à la froideur glaciale des premières loges !

A ce moment funeste, vous verrez votre tragédie admirée et proclamée... un chef-d'œuvre, abandonnée soudain par ces mêmes amis dévoués qui restent immobiles aux mêmes vers pour lesquels ils ont poussé tant de hurlements de joie, en criant : Victoire H triomphe! Hélas! c'est pourtant le calcul (pie doit faire un artiste prudent et sage. Malheur il quiconque ne compte pas tout d'abord sur un certain lointain mystérieux et solennel dans lequel doivent être vus tous les grands ouvrages de l'esprit humain! N ous écrive/ un poëine épique, songez à l'avenir, et non pas aux contemporains qui ne s'inquiètent même pas de la ville ou vous êtes ne.

A peine avez-vous achevé la statue éclatante destinée au temple de .Minerve, si vous êtes prudent, vous attendrez pour l'exposer aux suffrages du peuple athénien que votre Minerve ail monte sur les autels au milieu de l'encens, au bruit des Cantiques, ii la lueur des sacrilices. Il en csi ainsi pour un drame. Plus il réussit dans

votre cercle intime, plus vos amis de chaque jour vont s'ecri;ml comme dit le poète : Bien, très-bien, admirable! l'iih/irc. hnir, recte! plus vous devez entrer en grande méfiance cl vous dire a vous-

mème cpie. placée dans l'éloignemenl du théfttre, votre œuvre ira perdant de sa vérité, de sa grâce, de son esprit. Un drame est un coup de fusil que l'on lire sur un bel oiseau qui traverse le- airs, l 'irez de trop près. l'o:seau tombe il vos pieds, mais le plomb mortel ne lui a pas laissé une de ses plumes brillantes; lirez de trop loin, le bel oiseau se perd dans le nuage en chaulant; frappez juste, l'oiseau tombe enveloppé dans son beau plumage», huit jouis après il est guéri de sa blessure, cl il se remet il chanter les douces cantilenes du printemps.

D'ailleurs, faut— il le dire, ci pourquoi ne le dirions-nous pas?

336 MADEMOISELLE KACHEL

Le j femmes de ce temps-ci ont beau faire , même celles qui ont le plus le droit de tout oser, il est, dans les arts de l'imagination et de la pensée, des tentatives qui leur sont défendues. Malgré tant d'efforts du génie féminin , les œuvres viriles sont restées des œuvres viriles. En vain, les audacieuses, elles veulent porter d'une main ferme le drapeau de la révolte , en vain elles proclament des religions nouvelles, en vain elles annoncent des mondes inconnus, en vain elles se posent comme des législateurs destinés à changer cette société vermoulue, dans ces efforts surhumains, la femme se révèle : Et vera incessu patuit dea ; toujours vous reconnaissez l'être faible et gracieux qui se dissimule à lui-même les penchants et les ambitions de son sexe.

Celle-ci cherche avec l'ardeur d'un néophyte la solution du grand problème intitulé le Contrat social. Elle s'agite en tous les sens pour démontrer la préexistence de la femme sur l'homme en général et en particulier ; mais qu'une histoire d'amour la vienne déranger dans ses calculs à la Montesquieu, soudain elle va planter là l'Esprit des lois, le Contrat social, Y Origine des sociétés, Y Origine de tous les cultes, pour vous raconter, d'une façon ingénue et brillante, l'histoire de cet amour. Achille, habillé en femme, s'emparait des armes que porte Ulysse.

Or de toutes les œuvres que les femmes intelligentes doivent laisser à l'esprit de l'homme, la tragédie est, sans contredit, l'œuvre suprême. Elle demande plus de terreur que de pitié, plus de passion que d'amour, plus de colère que de pardon , plus de vengeance et d'indignation que n'en peut contenir le cœur d'une femme. La tragédie, de sa nature , ressemble à toutes ces abominables histoires que raconte la Bible, elle est impitoyable, inflexible. Rien ne l'arrête : le meurtre, le poison, le mensonge, ni les délires de la tête et des sens. Elle ose tout ; elle brûle, elle crie, elle tue, elle souille ; elle se plaît dans les larmes , dans le sang, dans le râle des morts.

Pas une vie si précieuse dont la tragédie ne tranche le fil pour obtenir un applaudissement banal du parterre ; pas une renommée

si pure que la tragédie ne souille à plaisir. Pour amuser un instant la foule curieuse, il n'est pas une gloire qu'elle épargne, pas une vertu qu'elle ne mette en doute, pas une belle action qu'elle ne dénature, et pas un sophisme, et pas une calomnie qu'elle ne répète et qu'elle n'exalte, éloquente et furieuse, sans un instant d'inquiétude ou de remords.

En même temps elle s'occupe des intérêts de l'histoire. Elle cite il sou tribunal les plus importants déliais du monde, des questions que les peuples ont payées de leur sang, que des siècles et des années ont débattues dans tous les conseils et sur tous les champs de bataille.

Un homme d'un grand génie et d'un grand courage est-il trop fort pour tenter une pareille o'uvre .'el le moyen, je m>us prie, que l'esprit d une femme suflise il raconter ces meurtres, à soutenir la contemplation de ces souillures, il reconnaître. ;i récompenser ou tout au moins a châtier- tous ces crimes? Non! non! les jeunes femmes n'ont pas le droit de se mêler à ces événements sanglants; elles n'ont pas le droit de se foire les juges de ces débats, et de >e poser échevelées au milieu de ces tempêtes.

Je n'en \eu\ pour pleine que celte tragédie de Judith. A celle heure encore» les moralistes ne savent que penser fie la belle action et du crime afhen\ de Judith. \ celle heure il> se demandent s'il faut haïr ou glorifier celte Juive impitoyable, qui se fait belle, parfumée, brillante et Lascive, lonl expies pour entrer dans le lit d'un homme pris de vin, el pour égorger cet homme entre deux baisers 1 Parmi les historiens il en esi qui > eci ieni avec indignation que c'est une histoire apocryphe; qu'une pareille Gamme, souillée et sanglante, n'a jamais existé; que C'est la une de ces pages, remplies

d'obscénités et de meurtres, qu'il faudrait arracher de l'Ancien Testament! Les disciples de Luther, qui ne veulent pas de ce livre de

Judith flans leur Bible purifiée, se contentent de soutenir que cette histoire de Judith n'est qu'une fiction, une parabole, un livra apocryphe, une tragédie de quelque poêle en colère. D'autres au

contraire, les fanatiques, les rêveurs de Saint -Barthélémy, les

massacreurs , les égorgeurs la louent et l'admirent à outrance.

Ils l'appellent la très-célèbre Judith, famosissima. Ils ne mettent pas en doute un instant la beauté et la grandeur de son action. Or, au milieu de tant d'opinions différentes, quel parti prendre, et quel sentiment faut-il soutenir? Adoptez-vous l'ironie étincelante de Voltaire, vous avilissez votre héroïne. Faites-vous de Judith une femme amoureuse et d'Holopherne un barbare galant et dameret, vous manquez à toutes les traditions. Là est le nœud gordien nonseulement de cette tragédie, mais encore de toutes les tragédies de ce monde ; lequel nœud, pour le dénouer, il ne faut rien moins que l'épée d'Alexandre. Encore une fois, rappelons-nous la loi salique d'Aristote, et ne laissons pas tomber la tragédie en quenouille. Eh quoi ! les femmes n'ont-elles pas assez de leur domaine privé : la fable, l'épître, le conte, la comédie, la broderie, la laine à filer, les romans à écrire, la valse et le bal, les enfants et les belles-lettres, le feuilleton et le ménage, l'élégie surtout, la pâle et plaintive élégie qui leur doit de si mélodieux, de si touchants, de si chastes accords?

Voilà comment cette tragédie de Judith a été écoutée et acceptée, non pas comme une tragédie sérieusement faite et jouée sérieusement , mais comme une belle étude et comme un bon prétexte à écrire de très-beaux vers. De toute l'action dramatique, le public n'a rien voulu savoir, mais il a accueilli en toute faveur ces vives tirades en l'honneur du dévouement, de la parure, de l'abnégation et des tendres sentiments de cette belle veuve qui s'en va attaquer le général ennemi avec des armes irrésistibles : le regard, le sourire, la prière, les larmes, les douces promesses, la parure, les bijoux, les parfums. Personne ne s'est troublé au récit des aventures de Judith, personne n'a été tenté de prendre en pitié ce galant Holopherne, personne n'a eu peur ni pour elle, ni pour lui; la sGène des larmes n'est pas venue. En revanche, chacun a applaudi à ce beau langage, à ces traits d'un esprit fin et délié qui traversaient, malgré l'auteur, ces descriptions de meurtre, de pillage, de carnage, de toute une ville égorgée.

Celte tragédie n'a que trois actes «le narrations et de récits. D'abord la ville de Béthulie pleure el se lamente, Judith la rassure et part. En seeond lieu, la lente d'Holopheme, la révolte de l'année à l'annonce de cette belle Juive aimée du chef , le châtiment des rois révoltés, quand Judith, avec l'esprit des beaux salons parisiens, raconte à ces révoltés leurs actions les plus cachées, leurs révoltes les plus secrètes. .Mais, dites- vous, c'est L'esprit saint qui parle ainsi !... Nous vous répondions : esprit saint tant que vous voudrez, cependant nous ne sachions pas que jamais rKsprit-Sainl ait parlé L'adorable jargon de là Chaussée-d'Antin , et se soit occupé

des adorables petites médisances qui se disent dans L'antichambre de

nos maréchaux de France, pour peu que ceux-ci aient des aidesde-camp jeunes et hâbleurs. Enfin, Le dernier acte est consacré au dernier repas d'Holopheme, au crime el aux remords de Judith. Action prévue, el trop prévue. Ilélas! pauvre llolopherne, si bon, si dévoué, si confiant, >i parfait chevalier! Lue seule chose justifie cette Judith. Elle est belle, elle e>t femme, Holopherae L'attend but son lit , et quand Judith pénètre dans >a chambre, Le maladroit est endormi!

Iticn qufl lit mort o'étail capable De châtier ce drd/e ; 00 li' lui lit bien VOÎrl

L'effet produit parla tragédie de madame de Girardiu lut médiocre. Un grand ennui s'empara de la foule, un grand découragement saisit la coin 'dienne. Kn \ain les amis de mademoiselle Rachel et de madame de Girardiu le> voulurent consoler, l'une el l'autre, en leur affirmant que les passions politiques B'étaienl mêlées aux passions littéraires ; nous pensons au contraire qu'il était impossible de prêter à de très-beaux vers une oreille plus bien \ ci liante et plus attentive. Quant, à applaudir un pareil drame, un crime sans excuse, le meurtre d'un homme par la femme qui lui dit : Je

l'adore! quant à approuver ce baiser de Juda en trois actes, il nous semble que ceci était grave, et que, sans faire du parterre

un ennemi politique, on peut fort bien l'excuser de s'être abstenu d'applaudir.

Dès les premiers instants de ce nouveau rôle qu'on lui avait trop vanté, auquel elle s'était laissé prendre, et dont elle voyait tout le vide au lever du rideau, mademoiselle Rachel avait compris que le public n'en voudrait pas, que ces mêmes beautés qui brillaient d'un si vif éclat à la lecture étaient semblables aux diamants mal imités; ils trompent un instant le regard distrait de l'homme qui passe, ils ne sauraient faire un doute aux yeux des hommes qui savent distinguer le diamant vrai de l'imitation.

Ces mystères de l'art dramatique apparaissaient parfois à mademoiselle Rachel; alors, d'un mot juste et vrai, elle disait le véritable point de la difficulté, et, contente, elle revenait à ses maîtres, à ses héros, à ses anciens. Mais quoi ! ces clartés s'éteignent si vite dans une pauvre âme en peine de l'idéal, a qui les poètes de contrebande apportent chaque matin ce qu'ils regardent comme un chef-d'œuvre. En vain elle se débattait contre l'obstacle, en vain elle demandait grâce et pitié, disant qu'elle ne comprenait pas les beautés qu'on lui montrait, qu'elle se trouvait impuissante à les rendre, qu'elle avait besoin, pour être elle-même, du voisinage d'un vrai chef-d'œuvre et de l'appui paternel de ses maîtres...

C'était chaque jour une nouvelle bataille à livrer contre les ambitions de chaque jour. Les faiseurs de tragédies savaient quelle était la puissance et l'autorité de la grande artiste; ils se disaient qu'elle tenait en ses vaillantes mains les couronnes, les renommées, les récompenses, et qu'à sa voix touchante les portes de l'Académie allaient s'ouvrir. C'est pourquoi, l'infortunée! elle se vit exposée à tant de cruelles tragédies, et pourquoi, faute de

BT LA TRAGÉDIE, 341

choisir, OU, Ce qui eût mieux, valu, pour ne pas savoir dire au\ importuns : « Pardonnez-moi si je vous refuse, mais j'ai si peu de temps à vivre, et de si beaux rôles à jouer encore ! » elle accepta «le guerre lasse une quantité de mauvais rôles.

Certes, le peu de succès de Judith la devait mettre en garde contre une nouvelle tragédie «le madame de Girardin; certes, mademoiselle Kachel. par cette malheureuse Jud illi, savait désormais à n'en pas douter qu'elle avait peu de confiance à avoir en tant et tanl de promesses, de bruits, d'espérances, de retentissements et d'échos... Pourtant après Judith, &\\e consentit à jouer une Cléopdtre écrite par madame de Chardin. Judith est du 23 avril 18/|3, Cléopdtre est du 13 novembre IS'|7. Mademoiselle Kachel a joué neuf fois Judith: elle a joué treize lois Cléopdtre : et cependant cette CJ<:ni><\tr(> vaut l'honneur qu'on en parle avec cet intérêt que nul ne peut refuser a celle ingénieuse cl laborieuse madame de Girardin, morte hélas! à la fleur de son ài;e, avec tant «le force et de résiliation.

La biographie de Mair-Antoine est peut-être le plus admirable chapitre d'histoire qui soit sorti de la tète et du cœurde Plutarque; jamais aussi un caractère plus curieux, plus divers, plus rempli de vices, de vertus, de lâcheté, d'esprit, de courage et de passions, ne s'est rencontré sous la plume d'un écrivain pins intelligent de toutes

les choses humaines* Si bien «pie la Nie du triumvir .Marc-Antoine

éclate et brille d'un reflet étrange, incroyable, parmi tant d'existences illustres, entourées pour la plupart du calme auguste de la résignation et «le la vertu. Quel était ce .Marc-Antoine qui devait remplacer Jules César, et dont le tronc éphémère a serxi de marchepied à l'ambition d'Octave? Ecoutez, l'historien va vous le dire.

C'était un homme que la fortune axait destiné a porter les coups les plus funestes, et le dernier coup à l'établissement «le la liberté romaine. Knfanl de bonne race, il montra de bonne heure de.» perversités charmantes... En la fleur de son Age, il axait déjà dépensé la fortune de son père à force de fréquenter les belles all'ran-

342 MADEMOISELLE RACI1EL

chies; envoyé plus tard aux. écoles d'Athènes, il en apprit bien vite le style et la façon dédire que l'on appelle asiatique, « laquelle florissait et était en grande vogue en ce temps-là, et qui était en grande conformité avec ses mœurs et sa façon de vivre, qui était vaniteuse, pleine de bravene vaine et de bouffées d'ambition. » Echappé aux. écoles, notre jeune homme fit ses premières armes sous les meilleurs généraux, amis de Jules César; il se battit pour le roi d'Egypte, Ptolémée, qui avait promis six millions d'écus à qui lui rendrait son royaume; ses premières batailles furent heureuses, il y gagna beaucoup de gloire et beaucoup d'or. En ces temps malheureux , ce n'était pas assez du triomphe, il fallait être riche.

Il revint ainsi en Italie, opulent, glorieux, les mains pleines, mais ouvertes, avec le renom d'un vaillant capitaine, d'un généreux, d'un bon compagnon, facile à vivre, et beau à l'avenant: « Une dignité libérale et sentant son homme de bonne maison ; la barbe forte et épaisse, le front large, le nez aquilin; il apparaissait en son visage une telle virilité, qu'on le reconnaissait bien pour le fils d'Hercule. » C'était en effet une des prétentions de la famille des Antonins d'être descendue d'Anton, fils d'Hercule, et Marc- Antoine, toutes les fois qu'il se montrait en public, faisait en sorte que chacun se souvînt de cette origine quasi divine. Ses armes, son manteau, sa démarche vaillante, et même sa soif héroïque, tout le servait : « Il ne faisait point de difficulté de boire devant tout le monde, et de s'asseoir près des soudards quand ils dînaient, et il n'est pas croyable combien cela le faisait aimer, souhaiter et désirer d'eux. »

Tel était l'homme qui se trouva mêlé aux plus grandes affaires de la république romaine, et qui tint un instant, dans sa main forte et avinée, l'empire du inonde. Le bon Plutarque se complaît à ces descriptions bienveillantes, et l'on voit qu'il s'amuse impunément à rencontrer cette vive image des désordres et des violences élégantes d'un si grand établissement qui se perd à tout jamais dans la honte et dans la corruption. Bientôt cependant l'historien, revenant à sa gravité habituelle, nous explique, et d'une façon claire, les déplora-

bles rivalités de Pompée et de César; César assassiné par Brtitus, Marc- Antoine incertain un instant, et passant enfin du côté de ce i;rand homme assassiné. Les crimes du triumvirat excitent à juste titre la généreuse indignation de l'historien; jusqu'à ee moment, il a usé d'une indulgence toute paternelle; il a pardonné à son héros ses rapines, ses folies, ses débauches, ses liaisons indécentes avec les bateleurs; il lui a passe même la chanteuse qu'il promène avec un aussi grand appareil (pie si c'était sa mère; il oubliait même ses orgies dans les chemins. SW la lisière de t/ueh/ue vert bocaye ou le lony de (/uelfjue plaisante ririère, où l'on trouve à point nommé grand nombre de buffets de vaisselle d'or et d'argent.

Mais quand ces trois hommes, lâches et sanglants, Octave, .Marc-Antoine et Lépide, se réunissent dans un congrès de voleurs < I d'assassins, pour dresser les tables de la proscription romaine, chacun de ces bandits, abandonnant lâchement a son rival) qui le \a payer de la même monnaie, ses plus chers et ses meilleurs amis, il ce point que le jeune Octave immole CîcérOD ii .Marc-Antoine, pendant

que celui-ci l'ait égorger son oncle, le frère de sa mère, et que <■<■

lâche Lépide égorge à ces tristes autels son frère l'aulus. en 06

moment l'indignation de l'historien ne connafl plus de bornes. « Je pense qu'il ne fut jamais chose plus horrilile, inhumaine cl cruelle que cette permutation-là ! » Noble indignation donl s'est inspirée madame de (iirardin :

Knfin dans <•(' Forum j'ïii peine à retenir La colère où me jelle un sombra BQltvenir. C'est là que je suhis celle puhl ii] ut* offense. C'est là que Ciecrnn m'attaquait sans défense!... Rome pour moi, c'est lui! Là, toujours je le \(H~. Ht dans tous ces colins j'entends COCOr BB \ni\.

Certes Marc-Antoine devait se souvenir des quatorze Philippiques, de ces lerrihles accusations portées contre lui. en plein sénat, par ce

grand homme qui eut toutes les qualités de l'orateur.

Ce n'est donc pas nptre faute si une simple tragédie nous ramène à tant de fameux souvenirs d'éloquence et de génie; mais enfin savez-vous rien qui soit plus digne de notre enthousiasme et de nos respects que la verve inépuisable de Cicéron, cet admirai île vieillard prenant seul, en sa main isolée et ferme encore, la défense de la république qui n'est plus? Oui, Marc-Antoine a trahi la cause de Brutus ! Oui, Marc-Antoine a été lâche et perfide! 11 a ameuté le peuple romain contre la plus grande action de l'histoire romaine, à cinq siècles de distance, depuis la justice du premier Brutus. Marc- Antoine a donc attenté à la majesté du sénat et du peuple romain! Il a donc abrogé même les lois faites par César! Il a donc menti sous le nom de César, et le droit de cité a été accordé à des villes entières par un mort! Ainsi il parle; et quand Marc-Antoine furieux va répliquer à cette première accusation, Cicéron, reprenant l'accusation en sous-œuvre, improvise la seconde Philippique, cette satire que Juvénal, qui s'y connaissait, appelle une œuvre divine.

L'œuvre merveilleuse , et la belle chose, cette deuxième Philippique, et comme on se prend à regretter que quelque main virile, quelque génie inspiré par la toute-puissance de l'antiquité, n'ait pas puisé une tragédie véritable à cette source féconde. « Malheureux ! tu as donc renoncé, non pas seulement à toute vertu, mais à toute pudeur, et te voilà établissant une armée de bandits dans ce temple même où j'avais l'habitude de consulter ce sénat qui naguère donnait des lois à l'univers? » Dans ce discours apparaît, sanglante, la bataille de Pharsale, se montre l'accusation de ce Waterloo romain.

« Tu as goûté le sang de tes concitoyens! Que dis-je? tu t'en es abreuvé! A Pharsale, tu marchais devant les drapeaux!... On t'a vu, vêtu d'une casaque gauloise, mendier le consulat! »

Dans ces quatorze PMI ipp iques, Marc-Antoine est moins héroïque et moins beau que dans le chapitre indulgent de Plutarque. Plutarque raconte des misères déjà effacées par le temps, pendant que Cicéron s'indigne d'une calamité présente : l'un n'attend rien de mieux que ce qu'il a sous les yeux; l'autre, au contraire, au plus

ET LA TUA G fi DU-. S4S

fort de son indignation et de .son désespoir, il espérait encore; il croyait à la bonne volonté et au\ vertus d'Octave, à la valeur des légions de César; il comptait sur Brutus, il comptait sur l'appui du

Si'-iiat Espérances vaines; tout manqua a la fois: le Triumvirat

fut formé, et Cicéron lendit sa tète au bourreau.

Nous n'avons pas oublié qu'il s'agit surtout ici de Cléopatre; mais Cléopâlre ne va pas sans Marc-Antoine, et c'est pourquoi nous le suivons dans son voyage d'Italie en Orient. Il passe parla Grèce oii il assiste aux disputes des rhéteurs, aux concerts des joueurs de flûte; il entre dans Èphèse, où il est reçu par des femmes habillées en bacchantes. Pour une sauce a son appétit, il donne une maison au cuisinier qui l'a faite; à chaque pas, il jetait l'esprit, l'ironie et la licence, ne s'inquîétant guère d'être raillé a son tour. Tout ce passage de la biographie de .Marc -Antoine est raconte a merveille par madame de Clirardin ; elle en a fait habilement ( exposition de son drame; son vers est vif, brillant, colore, moins naïf, il est vrai, (pie la prose du bon Plularque, mais pimpant, gai, railleur, animé, charmant; on aime a voir œ bel esprit féminin, comme c'est son droit et son devoir, prendre son parti de tant de licences et les raconter, pour ainsi dire, en bon garçon.

Cette première scène est bien laite. I.e> ami> d'Antoine se racontent les prouesses du triumvir. — .Maintenant que le \oila le maître de l'Orient, que \a-t-il faire? Hélas! il n'a pas échappé aux embûches de la belle reine d'Egypte! La séduisante Cléopfttre,

adorée de Cnéius l'ompee. le fils du grand Pompée, adorée de Jules César, qui la voulait épOUSCT, comme elle aura DOS marché de C9 Soldat ivrogne et VOluptueUY nomme Marc- Antoine ! l'Iularque

l'avait dit avant madame de (îirardin : « Le dernier ci le comble de « tous les maux d'Antoine, ce fut l'amour de CléopâtPB; elle excita <> en lui plusieurs vices qui ne s'étaient pas encore montrés, et « s'il lui était resté quelque scintille de bien et quelque espérance de « vertu, elle l'éteigni! tout a fait, et le gâta encore plus qu il (l'était n auparavant! » l'ont ce passage a été traduit d'une façon très-

poétique; cependant comment faire pour tirer Marc-Antoine de ce danger? Or voici ce que ses amis ont trouvé de mieux :

Ce matin même, au lever du rideau et du soleil, Cléopâtre s'est délivrée d'un jeune esclave dont elle a été la maîtresse pendant quinze ou vingt jours d'oisiveté. La chose était ainsi arrêtée entre la reine et l'esclave : Tu seras mon amant et tu mourras. Le jeune homme , fidèle à sa parole , ne trouve rien de mieux que d'obéir à la reine d'Egypte, sa fatale maîtresse. Bien plus, il salue la mort avec une certaine joie amoureuse, et dans le style de Polyeucte déclamant sa profession de foi :

Je subis tes arrêts, à mort, sans une plainte; Respecte mon bonheur, il m'est venu île toi : Et sur mon front glacé laisse vivre l'empreinte De ces baisers qui m'ont fait roi.

Il dit, et meurt. Mais sa mort ne fait pas le compte de nos deux Romains : ils veulent que ce jeune Buridan soit sauvé, pour que leur général soit bien convaincu , par cet exemple, de l'immoralité de Cléopâtre. J'estime à sa juste valeur l'intention de ces deux Romains, et je la loue ; mais, par Vénus, fille de l'onde, Antoine et Cléopâtre ne s'inquiétaient pas de si peu! Un vil esclave, sacrifié au plaisir d'un instant dans cette tour de Nesle de l'Orient, la belle affaire!... Il n'y a pas de quoi froncer le sourcil ! S'il en faut croire une lettre d'Antoine lui-même, adressée à son médecin Soranus, et publiée six siècles après la bataille d'Actium, sous l'empereur Héraclius, Antoine connaissait trop bien Cléopâtre pour se fâcher de si peu. « Elle avait, dit-il, poussé à ce point l'oubli de toute pudeur, que... » Mais Juvénal seul pourrait dire cela dans ce fier latin, qui brave impunément et glorieusement l'honnêteté.

Au second acte, Marc-Antoine est attendu chez la reine. La belle Egyptienne , entourée de ses prêtres , de ses magistrats , de ses philosophes, disserte, à la façon de Christine de Suède ellemême, sur toutes les branches des sciences connues.

Et LA TRAGÉDIE. 141

Bientôt elle reste seule, et, s'abandonnant à toute son impatience, elle appelle Antoine avec toute l'ardeur d'une jeune lionne. On ne sait pas encore si c'est là vraiment de l'amour. mais ce sont déjà vraiment des transports amoureux. On sent, comme le dit Cléopàtre elle-même, et en très-beaux vers, qu'elle est dans l'âge oit les femmes sont en In fleur île leur beauté et en In vigueur île leur entendement. La voilà donc qui fait provision de richesses, de fleurs, d'esprit, d'ornements, de perles, de colliers d 'or pour bien recevoir son maître et seigneur. Non, elle n'était pas plus belle et plus parée lorsque, déesse, et vêtue en déesse, elle descendit le Cvdnus dans un bateau d'ivoire aux voiles de pourpre, aux rames d'argent, au son mélodieux des dûtes et des violes!

Klle ('lait couchée, oublieuse et contente. sous un pavillon d'or, dans le costume de Vénus au sortir de ronde, entourée

des nymphes d'Amphitri le. Tout ce passade de la tragédie compose

un récit plein de grâce, de variété', d'ornement, et l'on s'étonne à chaque instant que la prose abondante de notre Amvot ait pu être revêtue, sans plus grand dommage, de ces vives et resplendissantes couleurs, de cette pourpre ardente et cadencée; voilii. en elle!, ce qu'il faut aimer et ce qu'il faut applaudir dans Dette tragédie : l'éclat, la fidélité cl la ijràce des souvenirs.

D'abord, dans cette foule de Romains débarqués sur le rivage, Cléopàtre ne voit pas arriver Antoine, son vainqueur. Alors la voilà qui gémil et qui pleure en princesse amoureuse. Ce que

voyant, Antoine, cache sous les habits d'un soldat, se jette aux pieds de la reine. C'en est l'ail. Antoine a oublie l'histoire de

l'esclave empoisonné ce matin même; une larme de Cléopàtre a suffi pour faire tomber à ses pieds adorés ce faible et magnanime soldai !

Pour si peu, vous le voyez, nous revenons, en vérité, a la tragédie amoureuse à l'ancienne marque, et pour rencontrer 08 Lau/un

digne des Mémoires de Saint-Simon, ce n'était pas la peine de nous tant préoccuper de Plutarqueet de Cicéron. Ungrand poète, un des plus grands poètes dramatiques depuis

348 MADEMOISELLE RAGHEL

Sophocle, Shakespeare, s'est préoccupé, plus que ue l'a fait madame de Girardin, de cette immense histoire du monde romain aux abois et disparaissant dans la licence d'une petite cour de l'Orient. Lui aussi, Shakespeare, il s'est imprégné du merveilleux récit de Plutarque, mais, en sa qualité d'homme, et d'homme de génie, il en a vu surtout le côté sensualiste, le côté oriental.

Plusieurs critiques, M. Guizot lui-môme, un digne interprète de Shakespeare, ne sont pas éloignés de croire que cette tragédie, Antoine et CJéopâtre, ait été écrite à la façon d'un livre, et sans être divisée en trois actes ou en cinq actes, tant la fantaisie est dominante dans ce poème armé, musqué, mêlée d'Italie et d'Orient, de politique et d'amour, de débauches et de chastes récits.

Madame de Girardin a emprunté plus d'un passage à ce poème de toutes les passions déchaînées, mais dans ces emprunts même la femme se fait reconnaître, et l'on comprend que, loin de couper au géant toute sa chevelure , elle ose à peine arracher, pendant qu'il sommeille, quelques cheveux qui se détachent sans douleur. Ce grand silence qui se rencontre de temps à autre dans la Cléopâtre française ne se trouve nulle part dans le poème du poète anglais. Au contraire, c'est un bruit multiple, incessant, furieux, de musique, fanfares, festins, concetti amoureux, baisers, verres entre-choqués, de blasphèmes, de prières, de folies ! C'est la plus étrange chose et la plus; émouvante que pût écrire ce poète exquis et terrible qui tient d'une main si délicate et si ferme l'éventail et le poignard. Madame de Girardin, en sa qualité de belle personne et de Parisienne, tient bien mieux l'éventail que toute autre arme dangereuse. Même quand elle enfle un peu sa voix, on reconnaît la voix habituée à se faire entendre dans les beaux salons de la causerie piquante ; même quand elle se fâche, on devine aussitôt qu'elle est bien près de sourire. En vain elle s'est essayée à porter l'éperon et la cravache du jeune dandy, elle en revient toujours à sa force véritable, à sa grâce légitime, à son esprit naturel.

Que de jolis mots dans sa Cléopâtre ! que de lines intentions, de

reparties charmantes! Que de belles grâces un peu effarouchées par la voix rude el les yeux flamboyants de mademoiselle Rachel , qui peut-être auraient convenu au (in sourire, à la voix poétique, à la grâce piquante de mademoiselle .Mars !

Le troisième acte de la Cléopdtre française était difficile a faire, et notre CréhiUon en falbalas s'en est tiré d'une façon très- heureuse. Il s'agissait, en ce moment, de mettre en présence Octavie el Cléopâtre, la courtisane et la grande dame, la maîtresse et la femme légitime, les deux beautés opposées, le vice aimable el la vertu sérieuse : voilà cel les de ces idées dramatiques qui ne peuvent venir qu'à une femme! Une femme peut seule uniquement se préoccuper de ces graves intérêts de coquetterie el d'amour! Qu'importent ;i madame de Chardin ces grands intérêts qui nous occupaient tout ïi l'heure : peuple, sénat, triumvirs, vengeances, dictatures, nobles têtes coupées et suspendues à la tribune aux harangues, qu'importe le monde attentif, l'Italie en suspens? Il s'agit bien de cela, juste

ciel! dans noire tragédie française; il B*agit de Bavoir qui remportera dans le cœur de Marc-Antoine, de Cléopâtre et d'Octavie.

Vraiment, on ne fait guère de comédies, de romans, de tragédies, de mariages, que pour savoir ces choses-là. Donc ii ce troisième acte, nous sommes il Tarcnlc. dans la maison, dans les jardins

de Marc-Antoine ; Octavie règne el tremble; son mari, impatient et mécontent de la domination de sa femme, ne songe qu'à revenir

aux déliées de l'Orient... C'est alors que Cléopâtre. déguisée à son tour sous l'habit d'une esclave, \ienl chercher son amant

jusque sous le toit domestique» La démarche est hardie, elle est décisive; voir, venir et vaincre, est la devise delà reine d'Egypte! Elle entraîne le faible Antoine avec 06 vers tout féminin :

0 folle que j'étais d'envier Oetaviel El pourquoi enviait-elle Octa> ie? Je \ais vous le dire ; c'est encore

un motif tout féminin, un motif tout chrétien, je devrais dire, car

l'antiquité ne connaissait pas ces sortes de remords : Cléopàtre porte envie à la femme d'Antoine, parce que la sœur d'Octave est une honnête femme. 0 l'étrange douleur, en effet, Cléopàtre jalouse de la vertu !

Je craignais cet accent que je ne puis contraindre, Je craignais ce regard que je ne puis étreindre; Car tout en moi, cet air et ces traits contractés, Cette ardente pâleur, trace des voluptés, Tout devait raconter les hontes de ma vie, Dénoncer Cléopàtre à la triste Octavie!... Pour la première fois j'ai compris la vertu !

Vous voyez donc qu'à chaque instant , dans cette tragédie virile, la femme se montre toujours; vous la reconnaissez à sa grâce, à son esprit, à ses instincts, à ses émotions généreuses, même à ses cruautés, qui sont, tout bonnement, des cruautés féminines! En vain elle se souvient qu'elle compose un drame et qu'elle écrit une tragédie... le draine devient tout à coup une élégie, la tragédie licencieuse penche soudain du côté de la pitié, du côté des larmes, du côté honnête et chaste. Ce n'est pas un blâme que nous faisons ici à madame de Girardin ; au contraire , c'est une louange que nous lui adressons. Piron le savait bien, lorsque, dans son langage cynique et plein d'énergie, il soutenait qu'une femme ne pouvait pas faire une tragédie, parce que... parce que, en lin de compte, une femme n'est pas un homme ! Je l'ai déjà dit, je le répète, et les deux femmes-esprits de ce siècle, madame Sand et madame de Girardin , n'ont que trop justifié mon paradoxe, jamais ces esprits fins et railleurs , ces imaginations enfantines, ces grâces élégantes ne suffiront à cette œuvre du démon : une tragédie !

Et quand Piron parlait des femmes, il indiquait en même temps tous les hommes d'un esprit plus tendre que ferme, plus élégant que viril : Fontenelle, Marivaux, Le Sage, Gresset et tant d'autres esprits, tant de beaux esprits qui ont reculé non pas devant la pitié, niais devant la terreur.

Entre le troisième acte et le quatrième acte de la Çléopâtre du Théâtre-Français, un au se passe a un an. rapide comme un jour. .Mais c'est justement dans cet intervalle supprimé par notre poêle féminin, c'est justement dans ce silence éloquent que Plutarqueet Shakespeare ont place la partie \iolente, virile et passionnée de leur drame. Plutarque ne se sent pas de joie a raconter ces splendeurs, ces richesses, ces délires, ces flambeaux qui remplacent la clarté du soleil, cette lutte de l'amant et de la maîtresse à qui donnera les (êtes les plus brillantes; ces Éthiopiens, ces Arabes, ces Hébreux, ces Syriens; ces Pari lies et ces Medes, interrogés chacun dans sa langue; ces festins préparés pour toutes les heures de la journée, ces caprices; ces grands pois d'or et d'argent à l'antique, distribués aux convives; ces jeux où, sur un coup de dé, se jouaient des peuples et des provinces; ces voluptés de chaque malin, ces

plaisanteries de chaque soir, ces pèches miraculeuses où l'esclave,, au fond des mers, attache, en guise de railleries, des poissons sales il des hameçons d'or; celle perle avalée d'un Irait comme

une goutte de vin, déli insensé adressé a cette inépuisable fortune qui regardait jouer toutes ces choses et toutes ces créatures du haut de sa roue insolente : voilà ce qui occupe et ce qui étonne le hon Plularquc. \oila ce qui amuse, sans l'étonner, le ijrand Shakespeare, ce génie au niveau de Ions les scandales cl de toutes

les douleurs de l'humanité!

Rien qu'à ouvrir la tragédie de Shakespeare, c'est une fête, un véritable enivrement. On ne peut plus quitter cette reine querelleuse ii qui tout convient : le rire, la gronderie, les larmes. On s'enivre immensément de vin de Chypre ci de paradoxes; on s'abandonne aux devins, aux courtisanes, aux joies militaires, aux licences, ii celte odeur d'encens el de cuisine, ace bruit de musique et d'argent ; on S'amuse de tout, même des funérailles de Fui vie, el même des tristesses d'Antoine et (les rages de Cléopatre; une fois

lancé dans celle ivresse qui VOUS monte a la tète el au COBUT, un comprend, sans la pouvoir nier, l'influence de ce soleil contre lequel

352 MADEMOISELLE RAÇHEL

déclame Cléopâtre, avec toute la verve de Camille s' emportant contre Rome, objet de son ressentiment :

0 soleil africain! dieu du jour, dieu du feu!

Tes bienfaits sont menteurs, tes rayons sont des armes;

Tu fécondes la terre en dévorant ses larmes;

Sois maudit! — Puisse un jour ta fatale clarté

Disparaître et manquer au inonde épouvanté!

Je voudrais assister à ta dernière aurore,

Voir sombrer dans les flots ton sanglant météore,

Et seule, au bord des mers, loin du monde et du bruit,

Respirer la fraîcheur d'une éternelle nuit!

Tonte cette invocation appartient à madame de Girardin, et elle l'a trouvée, ici même, dans le bruit et dans l'agitation de Shakespeare! Femme, elle a eu peur de ces délires, qui pourtant font partie de la tragédie qu'elle raconte, et, les passant sous silence, elle a voulu cependant les indiquer de son mieux. ! Elle a reculé devant la Cléopâtre furieuse. Elle a reculé devant le Marc-Antoine aviné. Elle a eu peur de ces orgies de la tête et des sens. Elle n'a pas osé nous montrer ce Mars et cette Vénus, cet Italien et cette Egyptienne, cet univers qui tombe entre deux baisers, ce Lépide ivre -mort, si bien qu'il faut emporter, vomissant son vin et sa fange, ce troisième pilier de l'univers ! Non, non, elle n'a pas osé nous montrer tous les vices colorés des feux du soleil oriental ; elle a été indignée, elle a eu peur, elle s'est repliée sur elle-même, elle a renoncé à faire une œuvre par trop virile; elle a bien fait; elle s'est contentée d'être touchante, elle s'est hâtée d'arriver aux larmes, à la pitié, c'est-à-dire à la poésie des femmes ; elle a laissé aux hommes leurs passions, leurs vices, leurs transports, leurs violences, leurs blasphèmes, leurs immondices, leurs fureurs.

Au quatrième acte de cette tragédie, c'en est fait de la fortune d'Antoine, la bataille d'Actium est perdue ; Octave est le maître du monde, Antoine n'a plus qu'à mourir. Antoine a été transporté à ce point de son entendement, « et tellement enchanté et charmé du poi-

son d'amour, que. même dans cet accablement, il songe encore à retourner à son plat égyptien, » comme dit Enobarbus. Et pourtant il s'est fait battre d'abord par les Parthes, par Octave ensuite; et pourtant, il vient de perdre la bataille d'Actium, avec cinq cents vaisseaux de guerre, cent mille hommes de pied, douze mille chevaux, et toutes les forces de l'Egypte. Cette bataille d'Actium est liien racontée par madame de (Iirardin , son récit e>( plein de force, de vigueur, d'accent aigu, et de grands traits qui font aimer le terrible vaincu. On sent qu'elle s'est dignement inspirée de ce passage tout rempli d'un désespoir immense :

» On vit soudain les soixante vaisseaux de Cléopfttre déployer leurs voiles pour prendre la fuite et cingler vers le Péloponèse, en dérangeant l'ordre de bataille. En ce moment, Antoine montra évidemment qu'il avait perdu le sens et le ca'iir, non-seulement d'un général d'armée, mais simplement d'un galant domine; il oublia soudain et trahit les braves gens qui combattaient pour lui... Il monta dans la galère de Cléopfttre, et, tout seul, il s'assit ii la proue du navire, tenant sa tète entre ses mains! » Je me suis trop attardé dans cet univers, et foi perdu nw toute pour jamais*!

.Madame de (iirardin a emprunté a\ec bonheur la scène terrible du poëte anglais : les douleurs d'Antoine, les prières de Cléopàtre, les imprécations des vaincus, les derniers abaissements de la courtisane. « O Egyptienne! s'écrie Marc- Antoine, envoyez au jeune césar cette tète grise! Il remplira de royaumes la COUpe de VOS désirs, et il la remplira jusqu'au bord. » Pour tout dire, l'expiation e>t complète. Cet homme est châtié d'un châtiment tout féminin, et pour les seuls crimes que les femmes comprennent : H trahi Octa\ie. sa femme légitime! On voit qu'en ce moment madame de Girardinest ii l'aise; elle ne recule pas devant l'expiation connue elle a reculé devant les excès fabuleux de son héros.

Donc ii quoi bon accabler Antoine de ces malédictions, comme font Plularque et Shakespeare?... Il a trahi Oc ta vie, cela DOUE

i. Shakespeare, acte Ml. scène ix.

354 MADEMOISELLE UACHEL

suffit, tous les autres crimes de sa tête et de son cœur ne lui compteraient que par-dessus le marché.

Une scène touchante : Antoine ne veut pas tomber vivant entre les mains de cet écolier qu'il appelle Octave; il faut mourir. « Allons, dit-il à son esclave, du courage, et tue-moi ! » L'esclave tire l'épée et se tue. Antoine se frappe, il tombe, et Ton pense que tout est fini ! C'est peut-être une faute ; mais la scène est belle, dramatique, et comme on ne sait pas ce que la reine d'Egypte est devenue, en comprend que le drame ne peut pas finir ainsi.

La mort de Cléopâtre au cinquième acte est digne de sa vie; elle espérait enchaîner Octave au char de sa beauté déclinante, comme elle y avait attaché Gnéius Pompée, Jules César et Marc-Antoine ; cependant, à tout événement, elle essayait sur des esclaves les poisons les plus rapides, les poisons qui paraissaient les plus gracieux et les plus doux. A toutes ces morts douteuses, elle préféra la piqûre de l'aspic. Titien vous l'a représentée, cette belle reine, la gorge nue et merveilleusement belle, fière encore, le dédain à la lèvre, la rage dans le cœur. De cette Cléopâtre merveilleuse, on peut dire ce que dit Shakespeare : « 0 mort ! tu peux te vanter d'avoir en ta possession une beauté qui n'a pas son égale ! » Voilà tout le cinquième acte de Shakespeare, rien de plus. Madame de Girardin en a fait un qui est à elle, et qui termine de la façon la plus convenable la tragédie qu'elle a rêvée.

Au cinquième acte, Antoine est couché sur son lit de mort, Cléopâtre se lamente avec des cris, avec des larmes, lorsque reparail, très-inattendue, l'épouse offensée, la femme légitime, Octavie, en longs habits de deuil. N'en doutez pas, cette belle et triste Octavie a toutes les préférences de notre poëte ; madame de Girardin n'a écrit cette tragédie de Cléopâtre que pour venger Octavie; elle a vu la femme légitime avec le regret que lui témoigne Plutarque : « suppliant son frère et son mari de ne pas se faire la guerre à son occasion, et disant que ce serait un crime de jeter les Romains en guerre civile pour une pareille cause. »

Or, voilà de ces pitiés généreuses qui n'appartiennent qu'au noble cœur d'une femme; cette aimable sympathie a été comprise; toute la salle, oubliant Cléopàtre, ne s'est souvenue que d'Octavie, et la critique même ne s'est pas inquiétée de cette double action. — Elle a applaudi cette illustre Romaine qui emporte le cadavre de son époux, n'ayant pas pu obtenir son cœur et retenir son âme! Restée seule, Cléopàtre veut mourir. Alors, pour la troisième lois, réparait l'esclave du premier acte, ce malheureux jeune homme qui s'est empoisonné sur un ordre de la reine, et qui l'aime encore. Tout ce rôle de l'esclave esl plein de poésie et presque de vraisemblance. — Pauvre fou! dit la reine. A quoi l'esclave répond :

C'est avec volupté que je mourrais pour toi !

Ma colère est pour ceux qui m'ont rendu la vie!...

0 reine, pour celui qui t'a vue un seul jour

Il n'est plus (l'autre femme, il n'est plus d autre amour,

Ht flans celle démence <>ù ma téte est bercée,

Je ne pourrais pas vivre un jour sans ta pensée!

C'est le même esclave qui apporte à la reine d Cgv pte l'aspic caché dans les feuilles du figuier. La reine meurt en appelant son amant

expiré. « Cela esi très-beau, dit CharmioD dans Shakespeare, et

convenable à une dame extraite de la race de tant de rois! »

Telles étaient nos impressions du premier jour; et depuis déjà tant d'années, et ces deux grandes funérailles du poêle et de la comédienne, il nous semble (pie noire opinion est la même. <>n a pu voir

que ce n'est pas tout ii l'ait lit une tragédie; elle manque de nerfe, de tendons, de sang, de charpente osseuse; mais, ceci dit, quelle plus touchante élégie? et quels plus charmants efforts d'un poète ingénieux, plein d'esprit toujours, et parfois de passion?

Cette élégie, plus française que romaine, celle micnlale parisienne a été écoutée d'un bout à l'autre par ce public éclaire, ni mbreux. dillieile. On a tenu compte à l'aimable poêle de ses moindres intentions, de ses traits d'esprit les plus cherchés, les mieux trou-

vés, de ses ingénieuses reparties, de son éloquence, de sa verve, de son courage ; et nous serions les malvenus de nous permettre des réflexions et des critiques que le public n'a pas faites. « Croyez-en les couronnes, s'écrie le romancier latin1, quand c'est la faveur publique qui les donne. »

En ce rôle de Cléopâtre, mademoiselle Rachel avait apporté toute son intelligence et tout son zèle. Elle y fut hardie , ingénieuse, éloquente, et jamais encore le public, amoureux de ses beautés, ne l'avait trouvée à ce point élégante, accorte et jolie! Et pourtant ce rôle de Cléopâtre amoureuse et tendre , ce rôle de femme qui doute de sa beauté et de sa puissance , cette langueur, ce malaise, cette reine anéantie , et tant de langueurs si chères à madame de Girardin, n'étaient pas dans le talent, dans la vie et dans le sang de cette poétique et violente Rachel.

Elle était faite pour exprimer les grandes passions, et pour en parler la langue éloquente ; elle avait été créée et mise au monde pour supporter les coups de foudre, et non pas pour exhaler de longs soupirs. Elle avait en elle-même plus de grandeur que de majesté; elle est plus belle qu'elle n'est imposante, elle est plutôt la fille du Nord que de l'Orient. Mais dans ce rôle empreint d'une fatalité inexplicable elle fut si charmante en effet, que dans un transport unanime elle fut ensevelie sous les couronnes. Contemplez son image, évoquez son souvenir, tâchez de la retrouver dans ces pages où son accent frémit encore !... Credendum est coronis.

1. Pétrone. « Credendum est coronis, c/uas ad imperilos déferre gratia solet. »

Après < e grand succès du premier jour, arrivèrent bientôl les heures funestes où lepublic, abandonne à ses propres impressions, s'agite et s'ennuie autour de l'œuvre. Alors enfin la tragédienne esl vaincue et renonce à la lutte inutile. Ainsi mademoiselle Bachel abandonna Çléopdlre , connue elle avait abandonné Judith... el pourtant (elle avait foi en madame de Girardin) elle se reprit d'une belle passion pour un drame du même auteur, un drame plus impossible encore que Cléopâtre ou Judith.

Le titre seul de la nouvelle comédie était une hardiesse. A la première annonce qui s'en répandit dans le public, les habiles en ces sortes de choses se dirent en eux-mêmes que l'affiche, au dernier moment, n'oserait pas soutenir ce qu'elle axait avancé. Luimême Beaumarchais, un de ces intrépides qui ne doutent de rien, il avait bien osé écrire en tète du manuscrit de la Mère Coupable un titre exagéré : l'autre Tartufe! .Mais l'autre Tartufe, après les premier essais de cet homme qui a tout ose. disparut de l'affiche publique; la pièce s'appela , comme elle s'appelle encore aujourd'hui, la Mère coupable. Qu'était-ce à dire, en effet, l'autre Tur-

tufe? Il n'y a. Dieu soit loué, que Tartufe, un 96Ul, de Molière, et c'est bien cruellement assez, de celui-là !

lin vain Beaumarchais, qui se débat contre le fantôme, imagina que le démon évoqué par Molière e>l seulement l'hypocrite de religion, et (pie lui, Beaumarchais, il a inventé ['hypocrite de probité, c'est-à-dire ['hypocrite bourgeois,.. Le démon de Molière est un être Complet, c'est le parfait hypocrite; il représente le mensonge

absolu de tout ce qui est la vérité, la croyance et l'honneur. C'est seulement a celle condition qu'il est Tartufe, à savoir un monstre («norme, l'ennemi le plus pernicieux de Dieu el des hommes; un

358 M A D E M 0 1 S E L L E R AC H lï L

misérable, également fait pour avilir l'honneur selon le monde, et la piété selon l'Évangile ; un bandit qui fait de Dieu lui-même le complaisant de ses vices, le valet de ses ambitions et le complice de ses crimes! Hypocrite en tout, hypocrite pour chacun, hypocrite, en un mot! Ainsi c'était une tentative malheureuse de nous vouloir montrer l'autre Tartufe. 11 n'y a qu'un Tartufe, il n'y a que celuilà, Dieu soit loué! car s'il y en avait deux, par misère, l'enfer ne suffirait pas à les contenir !

Eh bien! Lady Tartufe, à savoir la femme, ou. pour mieux, dire, la femelle de Tartufe, une créature de l'autre sexe, faite à l'image du Tartufe mâle, me paraît une hardiesse aussi grande que la hardiesse de l'autre Tartufe. Et de même qu'on ne sait pas où commence le fantôme, où il s'arrête, on ne peut pas dire absolument le sexe de Tartufe, pas plus que dans Mil ton vous ne savez le sexe des anges révoltés : « Une forme exécrable... exécrable shape... dans un élément sombre. » Toutefois , avec nos petites idées et nos humbles habitudes, il nous semble que l'hypocrisie est un des vices à l'usage des hommes et des hommes bien constitués. « Tu me produis l'effet d'être la machine d'un grand hypocrite ! » Ainsi parle à Rameau le fou notre ami Diderot, pendant que Rameau déploie à plaisir ses muscles, ses tendons et fait craquer ses ossements. Vous l'entendez : « La machine d'un grand hypocrite ! » Il faut être un athlète, en effet, pour porter le poids de tant de vices en bloc et de tant de crimes amoncelés en un seul crime; et ce n'est pas une des moindres indications de Molière, lorsqu'il nous montre, au départ de son drame, M. Tartufe :

Se portant à merveille,

Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille.

En effet, tantôt cet homme va se perdre en de si grands forfaits et s'exposer à de si cruelles représailles, que cette âme impitoyable ne saurait habiter une frêle machine...

Il faut ;i cette âme vile une tour d'airain où elle trouve un repos nécessaire à de pareils crimes; il faut beaucoup de force à cet homme habitué si complètement au mensonge et à l'action. L'action el le mensonge, en ettet, voilà Tartufe! 11 peut dire, lui aussi, que sa vie est un combat, un combat dans les sapes, dans les tranchées, dans les bas-fonds , dans les infamies, dans les ténèbres, dans les fanges, dans tout ce qu'il' y a de vil, de lâche, de honteux el de rampant! Eh! ce n'est pas trop de toute l'énergie d'un homme vigoureux et bien constitué pour le crime, si l'on veut accomplir une seule des monstruosités que l'esprit de l'hypocrite peut concevoir.

Ainsi tout d'abord, quand vous annoncez MaïUunc Tarfufr. j'entre en défiance. En \;iin je sais que l'auteur de la nouvelle comédie est un bel espr it d'un ordre élevé, en vain je sais qu'il s'agit d'une femme-poëlc habile il deviner ce qu'elle ne sait pas. il bien exprimer ce qu'elle sait le mieux; en vain je me la représente hardie, éloquente, en pleine verve, en pleine passion ; quelque chose en moi se révolte à cette image: une femme-tartufe! « Et nous serez tartufiée I » Ainsi parle, en riant d'un rire aigu el menaçant . la piquante Dorme. A ce seul mot : Tartufiée, on éprouve un véritable frisson. Poin tant Dorine plaisante en ce moment ; elle invente en riant un mot qui fasse au moins sourire sa jeune maltresse ; à peine son mot est lâché qu'elle-même, Dorine. elle en a peur, et s'anéte épouvantée... On dirait qu'elle aussi, elle vient d'enfanter quelque chose de monstrueux.

Cette lad} Tartufe, avant «le s'installer dans la maison dont elle convoite à la fois (c'est l'usage de ces vampires) l'honneur et la fortune, a longtemps étudié, dans la comédie de Molière, le rôle qu'elle veut jouer, à deux siècles de dislance, chez le descendant de M. ()ri;on, di^ne lils de son père, que la fortune aveugle et les révolutions insolentes ont fait maréchal de France. Oui, dans la pièce nouvelle, on voit le descendant de M. Orgon devenu duc d'Estigny, maréchal de France et ambassadeur du roi! lia ren-

contré, dans l'exercice des bonnes œuvres, lady Tartufe, qui s'appelle madame de Blossac :

Ah! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre...

Et peu à peu il a donné à madame de Blossac un appartement dans les combles de son hôtel.

Enfin, le ciel chez moi me la fit retirer,

Et depuis ce temps -là tout semble y prospérer...

En effet lady Tartufe, installée au beau milieu de la place qu'elle assiège, a tendu çà et là tons ses fils d'araignée, et peu il peu elle a conquis dans cette maison une position surprenante. On ne la voit pas, mais on sent qu'elle est partout; on ne l'entend pas, cl pourtant son silence fait peur; elle est tout mystère, elle est toute reserve; on dirait un insecte au fond du sable creusé comme un entonnoir; au fond de l'entonnoir se tient la bête venimeuse, attendant sa proie. Où donc est le danger? On n'entend rien; à coup sur il est quelque part ! D'où viendra-t-il? On l'ignore... il viendra; c'est même cette profonde conscience d'un danger inévitable qui nous fait accepter le drame qu'on nous propose, en dépit des ressemblantes qui sautent aux. yeux:, et de l'imitation exacte du chef-d'œuvre dont Lady Tartufe est tirée. Une côte a été arrachée à Tartufe, avec quoi madame de Girardin a composé cette image funèbre de madame de Blossac.

Chose étrange! elle a eu des antécédents, cette madame de Blossac; elle a été pis qu'une femme coquette, elle a été une femme galante. Un de ses amants est mort sous sa fenêtre; en vain il appelait sa maîtresse à son aide, elle n'a pas répondu à cette voix plaintive. La misérable ! elle avait peur de se compromettre en étanchant le noble sang qui se perdait dans les allées de son jardin, et ce jeune homme est mort faute de secours. Voilà donc une histoire, et < du' histoire nous étonne. En effet. Tartufe, l'autre Tartufe, le vrai,

ET L'A TRAGÉDIE. K,l

n'a pas d'histoire; il n'a pas d'antécédents ; on ne sait pas d'où il vient; il a poussé dans cette maison en vingt-quatre heures, comme pousse an bas d'un fumier quelque champignon vénéneux après une pluie d'orage. C'est même une des terreurs du drame inventé par Molière, l'improvisation de son meurtrier, semhlahle ii ces fanges qui s'ouvrent béantes dans les terrains argileux.

Ce premier acte de Lady Tartufe, outre l'histoire de la dame, qui est une histoire bien racontée, se compose aussi, et j'en suis lâché, d'une suite de petits détails que l'on pourrait appeler la routine de l'hypocrisie. Par exemple, vous assiste/ à une réunion de charité, et vous voyez faire la cuisine des bonnes oeuvres! Voici des aumônes, voici des travaux à l'aiguille et des loteries de bienfaisance; et, malgré l'esprit de l'auteur, malgré sa \er\e ingénieuse à se moquer des mièvreries de la bienfaisance de salon, il me semble que madame de Chardin eût bien fait de se contenir et de ne pas nous montrer lady Tartufe, en tant de choses, toute semblable ;i lord Tartufe :

Je lui faisais des dons...

Et (|u;ind je refusais de les vouloir reprendre. Aux pauvres, ii mes yeux, il allait les répandre.

Un peu de variété dans le tour et dans les moyens de la nouvelle hypocrite eût été la lrès-bien\enue en celle comédie; il est vrai de dire que rien n'est plus joli que l'histoire de l'habit du singe du petit

savoyard. Le petit savoyard, très-mal vêtu, avait un singe tout au; madame de Blossac (lads Tartufe) a eu pitié du singe, et elle lui a fait un habit il la dernière mode, un habit de marquis en velours et tout brodé, un véritable habit de cour. Bref, c'est très-joli, le récit de cette bienfaisance, et l'esprit v pétille que c'est nue bénédiction. La scène terrible au premier acte, c'est la façon nette, \i\eel

rapide avec laquelle, d'un mot, tout en parlant de bienfaisance et

de charité, ladv Tartufe déshonore, à la façon du tigre <|ui lue un enfant en faisant patte de velours, la petite nièce de M. le maréchal d'Estismy, le même homme que cette horrible madame de Blossac

veut épouser. Le trait calomnieux est lancé comme en passant, et voilà une enfant de seize ans, « alcyon sur le flot de la vie, » abominablement égorgée! Cette scène appartient à une femme d'un vrai (aient, à une sensitive, qui connaît véritablement le monde, et le beau monde, et qui sait comment certaines dames, à l'exemple de tant de bandits de la plume et de tant de sacristains de la ville, savent réunir beaucoup de religion à fort peu de probité.

Au second acte, on passe de la mansarde au salon. M. le maréchal Orgon d'Estigny s'ennuie et souffre; il est vieux, il a la goutte; il se rappelle, en soupirant, les heures de la jeunesse et de la toutepuissance, et il pleure, en son par-dedans, « de ne plus régler ses pas sur la nouvelle cadence de la cour! » Hélas! « si les morts vont \ ite » , les jeunesses vont plus vite encore, pendant que les vieillards ne vont pas du tout! Que fait le bonhomme alors? Il fait ce que tout homme sage doit faire : étant vieux, il s'entoure à plaisir d'amitié et de jeunesse. Il a pour l'aimer, « pour effacer de son front les rides soucieuses », pour chanter à lui-même, de lui-même, toute la journée, une jeune fille, une enfant, Jeanne, l'enfant de sa sœur, madame de Clairmont, et cette enfant suffît aux derniers bonheurs de ce vieillard. « C'est si beau à voir, disait un poëte allemand, ces chiffons de pourpre et d'or qu'une gaieté de jeunesse suspend à la nudité de notre vie! » Ainsi pense M. le maréchal d'Estigny. Le voilà donc qui veut marier cette enfant, sa petite nièce, à M. de [lenneville, un des petits-fils de Valère et de Marianne, celui-là qui disait si bien à son amoureuse :

Mais ne faites donc point les choses avec peine, El regardez an moins les gens sans trop de haine!

On va donc les marier; déjà tout est prêt pour la fête, et ce soir même on signe au contrat..., lorsque soudain le père de M. de Renneville, averti par les cruelles rumeurs que lady Tartufe a semées dans la ville, écrit an maréchal d'Estigny qu'il ne faut plus songer

ET LA TRAGÉDIE. tirs

à son alliance. Le voilà donc rompu, ce mariage, comme autrefois par Tartufe celui de Yalère et de .Marianne; il n'\ faut pas songer ma pauvre Jeanne! Heureusement cette enfant, nourrie abondamment du laii le plus pur des tendresses maternelles, ne sait pas encore le nom de la calomnie, et ne voit rien de ce qui se passe!

La mère, au contraire, elle a tout compris, el d'un regard désespéré elle semble vous dire en désignant madame de Blossac :

Oue dites-vous de Tartufe, notre hôte?

Au troisième acte, nous assisterons, s'il vous plaît, a la fameuse

scène, il ce drame qui fit peur au irrand siècle tout entier, il la scène de séduction, lorsque Elniire est en proie aux sollicitations de Tartufe, et lorsque, à son tour. Tartufe est en Imite aux séductions

d'Elmire. Il y a certainement une grande Imprudence a braver de

pareils souvenirs, mais aussi ne pas en être écrasé est toute une foilune... Au moment donc où .M. le maréchal d'Estignj b cm rient au bord de l'entonnoir, je veux dire au bord du canapé OÙ lad] Tartufe est assise, on écoute, et l'on regarde, el l'attention I

extrême, Eh! oui, le piège était bien tendu! Cette femme. >i bas tombée, a voulu se relever de toute la hauteur de la \ertu calomniée! Elle est la Bue naturelle d'un Anglais et d'une bohémienne espagnole, elle dominera la société parisienne! Bile n'était rien, elle sent duchesse! Elle était compromise et décriée, elle sera une maréchale

de France! Madame la maréchale , se dit il elle-même mademoiselle Uacliel en se saluant duchesse!... Kt voila, en» nie une foi», le vénérable .M. Orijon dans les f ilôts de Tartufe!

Ilélas! qu'il est bien vrai de dire que les fautes des pères 06 profilent pas au\ enfants! Quoi! cet homme ne voit DBS le lacet que. tient celle femme? Il ne voit pas qu'à ce lacet elle l'ail un nœud; il ne sent pas que déjà le filet est serré- au-dessus de >a tête, el qu'il

s'abat peu à peu, jusqu'au moment où il faut que la tête se courbe et que l'homme enfin s'agenouille?

Et quand cet imprudent maréchal devrait repousser cette ambition hardie, absolue, absurde... au contraire il l'accepte avec joie, il se figure que c'est lui qui est le trompeur, l'hypocrite, et sous ces yeux si vifs, sous ce regard si perçant, il jouit sans inquiétude du plaisir d'être caché. Ah ! l'imbécile! il est bien digne de boire jusqu'à l'ivresse sa propre confusion.

J'aime autant ce troisième acte que les deux premiers, qui appartiennent davantage à l'auteur. Ce troisième acte, il est vrai, est copié sur un modèle inimitable ; mais enfin cette copie a son mérite. Il faut dire cependant que madame de Girardin a donné à lacly Tartufe un collaborateur, un certain baron Destourbières, et je ne trouve pas que ce collaborateur soit bien utile. Un des succès du premier Tartufe, du vrai, du seul, c'est qu'il est un hypocrite, comme le serpent est un serpent. Il va seul, il agit seul, il est seul; il a bien à son service un nommé Laurent, mais ce Laurent est une machine inerte, un porteur ostensible de haire et de discipline, un cafard, dont on fera plus tard quelque pamphlétaire de journal religieux. Lady Tartufe, au contraire, a pris à son service un factotum, mi -parti honnête homme et mi -parti un peu coquin. Son factotum, qui doit avoir peur du monstre (il l'approche de si près), le raille, au contraire, et l'humilie à outrance; si bien que notre terreur à nous-mêmes est quelque peu diminuée à entendre Destourbières se moquer de lady Tartufe au nez même de Tartufe. A quoi bon cette raillerie? à quoi nous peut mener cette bonne humeur hors de saison? Ne voyez-vous pas, justement parce qu'on va lui rire au nez, que vous amoindrissez votre héros? La belle aventure, si Richard III, par exemple, recevait une croquignole de la main de son palefrenier, et comme ça dégrade le lion du Jardin des Plantes, lorsque je vois entrer je ne sais qui, le fouet à la main, dans la case du lion terreur des forêts!

C'est un proverbe : « Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre. » En effet, l'héroïsme est d'un accès facile; on le touche, on le manie à volonté, dit un philosophe. Au contraire, de l'hypocrite : il faut nécessairement que son valet croie en son maître,

i; r LA TRAGÉDIE. U6

si le valet veut vivre, et je vous jure que jamais Laurent n'a osé rire de Tartufe. On ne l it pas de Tartufe, il se prend trop au sérieux. Il n'est pas un héros, il est un coupable. Or, en sa qualité de grand coupable (là commence en eflél son châtiment), il vit dans la contrainte avec lui-même et dans la gène avec tous les autres. Tartufe est un de ces abuseurs publics contraints la nuit et le jour, contrefaits à toute heure, esclaves de ceux qu'ils veulent captiver. Si donc un seul captif échappe à Tartufe, aussitôt c'en est fait de Tartufe! (Test une faute considérable, ce Destourbières, ce complice épouvanté de sa complicité morale avec lady Tartufe.

11 faut reconnaître aussi que la scène d'embauchage entre lad\ Tartufe et le maréchal d'Estignj se pourrait fort bien passer de toutes sortes de petites précautions OÙ l'esprit même de la femme la plus parisienne qui soit au inonde, pouvait nuire ii l'œuvre de l'auteur dramatique. Ainsi je n'aime pas que lady Tartufe imagine, ô maladresse! de cacher sa poitrine au vieux maréchal, et de

lu montrer au jeune M. de Hennexille. Au contraire, une femme habile va montrer au \icillard qu'elle veut séduire ce qu'elle cache ii demi au jeune homme qu'elle veul charmer. Disons mieux, une fein me habile, une lad] Tartufe. . . une femme avant d'être un tartufe, songe a plaire, et quand elle plait, jamais elle n'a été plus sûre de

toutes choses, même de ses trahisons. Klinire l'a dit :

Non, on est aisément dupé i>;ir ce qu'on line. Faites-le moi descendre...

Klinire est sûre de Tartufe, elle le lient /><ir l'atnour-propre ;

Klmire est sûre de Tartufe après la scène de tantôt, quand le jeune Damis a surpris Tartufe aux pieds de sa belle— mère, et vous pensez

que Iddiy Tartufe, à su suprême tentative contre le COBUT de ce bon

maréchal qu'elle a séparé de tous les siens . aura besoin de tant calculer l'effet d'une robe ouverte ou d'une robe fermée? M;ii< considérez donc Madame, et c'esl le premier Tartufe qui l'a dit :

M A I) E MOISELLË H A Cil E 1.

Que l'on n'est pas aveugle et qu'un homme est de chair!

Il faut donc absolument faire disparaître ce jeu muet de robe ouverte et de robe entrouverte, par la raison toute simple que le danger n'est pas là , avec une femme comme lady Tartufe. Elle serait bien à plaindre, en elfet, la malheureuse, si elle n'avait que sa gorge ou montrée ou cachée pour la servir ; elle a d'autres embûches , elle a d'autres lacets où tombent incessamment les hommes faibles et accommodants qui ne veulent pas voir les filets de ces dames sérieuses. Effacez donc ce tour de gorge et de passepasse, encore une fois, et pendant que vous serez en train de corrections, remplacez surtout, s'il se peut, au plus vite, par une chose moins vulgaire, les mots que voici : « Je n'ai pas le sou ! » Ainsi parle au vieux maréchal madame de Blossac la femmevampire, au moment où l'affaire est bâclée, et vous pourrez juger de l'effet étrange de cette parole dans la bouche de mademoiselle Rachel : « Je n'ai pas le sou ! » C'est le refrain d'une chanson faite par un homme célèbre qui a fait deux chansons dans sa vie : « Je n'ai pas le sou ! » et celle-ci : » Le pape est gris !» Ah! tu n'as pas le sou, tendre Hermione! ah! tu n'as pas le sou, terrible Athalie! ah! tu n'as pas le sou, implacable Camille! Ah! tu n'as pas le sou!...

Vit-on jamais une âme, en un jour plus atteinte De joie et de douleur, d'espérance et de crainte, Asservie en esclave à plus d'événemenfs, Et le piteux jouet de plus de changements?

Nous arrivons enfin au quatrième acte, à l'acte charmant, et qui repose. Après tant de choses impitoyables, et quand nous nous sommes bien fatigués à suivre en ses mille replis la couleuvre, il est si doux enfin d'entendre une voix à l'accent naïf, l'accent même de la jeunesse, une imagination fraîche, un esprit candide!

A côté de Tartufe, Marianne est un repos; après Athalie, on

ET LA TRAGÉDIE. :n,ï

se repose au petit roi Joas. Dans ce quatrième acte, où se rencontre la grâce de cette comédie, on assiste à V interrogatoire (cl c'est le mot) de la petite Jeanne de Clairmont.

Jeanne est perdue, on vous l'a dit, il faut le croire! En vain fericz-vous celte objection que les jeunes filles de ce nom, de celle fortune, attachées à toutes les grandeurs, ne se perdent pas pour un mauvais propos (prune méchante femme aura dil sur leur compte; en vain dites-vous encore : l'honneur d'une grande maison ne peut s'abîmer ainsi parce qu'un vieux jardinier aura \n une robe blanche errer dans le jardin, il la clarté de la lune de mai... Nous serons aussi rigoureux que la présente comédie, nous dirons, avec lad^ Tartufe, que mademoiselle de Clairmont est perdue a jamais... C'est que la nouvelle coin 'die et nous-mêmes nous saxons que tout ii l'heure, après la déposition du jardinier (et c'est dommage encore, cette apparence judiciaire) . il doit arriver que par un récit clair, sincère et charmant, où respire en traits ingénus la grâce virginale de la fille innocente, mademoiselle Jeanne de CuÛrmont scia justifiée aux veux de sa mère, aux \eiix de son prétendu, aux veux de tous, et que de ces calomnies sans pitié rien ne peut rester dans l'aine de personne.

Aussi bien fallait-il voir avec quel art naturel madame AH, m. qui était vraiment une habile comédienne, interrogeait celle enfant qui l'écoute, et qui ne comprend pas où donc sa mère la veut conduite! Admire/, en même temps l'innocence de cette entant interrogée, el

qui ne saura jamais il quels Outrages elle fut exposée ! Enfin que par; un mol de ce récit charmant ne vous échappe; en ce moment chaque parole est une clarté, chaque silence un événement ! Telle nuit, il telle heure, en ellèl. Jeanne a rencontré, dans le jardin de sa grand' mère , un jeune homme; ce jeune homme était renversé el

dévoré par le chien de la maison, et connue si mère venait de s'endormir, el connue il v allait de la vie et de la mort si cette dame (Mail éveillée en sursaut, Jeanne a l'assuré ce digne César, qui aboie à tout briser, en parlant à cet homme, Comme on parle

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à un ami : « Tout beau, tout beau. César! Tu te fâches contre M. de Valray; mais c'est mon ami, M. de Valray! mais je l'aime. M. de Valray! » Disant ces mots innocents que cet imbécile de jardinier a si mal compris, Jeanne reconduisait M. de Valray à la porte du jardin. D'où venait ce jeune homme? Elle n'en sait rien. On a dit, plus lard, que M. de Valray appartenait à une société secrète, et voilà pourquoi elle n'a pas parlé de cette aventure. A ce récit enchanteur, raconté d'une façon enchanterese, écouté avec une ardeur généreuse, à ce récit dont une habile enfant faisait tout un drame, soudain vous eussiez entendu circuler l'aise et le contentement à travers cette assemblée hallucinée, et qui avait eu tant de peine à ne pas succomber sous le regard vipérin de mademoiselle Rachel.

Ah! les plaisirs de l'émotion! ah! les fêtes des émotions douces et bien senties! Il faut si peu pour tenir le parterre en éveil : un mot parti du cœur, un soupir parti de l'Ame, une goutte de sang, pourvu qu'elle ne soit pas tombée d'une veine déloyale! A quoi bon, je vous prie, à quoi bon, puisque d'un simple récit enfantin vous tiriez soudain tant d'intérêt, tant de pitié et tant de larmes, vous perdre à plaisir en ces obscures combinaisons? De quel droit charger de tant de crimes lamentables une créature humaine, et nous la montrer avec des penchants si dépravés, enfantant péniblement mille monstres divers? C'est un malheur, même au théâtre, de trop prouver. Vous voulez démontrer Tartufe, et Célimène vous suffisait !

Supposez en effet, dans cette comédie implacable, non pas une dévote, une intrigante de sacristie, une femme ayant charge d'àmes, mais tout simplement une franche coquine, habile à ses heures, contente de sa prudence de chaque jour, et tout bonnement ni plus ni moins fausse qu'une méchante femme allant droit à son but... avec cette femme-là, qui est vraisemblable, vous aviez à peu près la même comédie et le même drame, et vous aviez beaucoup moins d'embarras, de malaise et de laideur morale !

Votre héroïne sera moins hideuse en ne touchant pas aux. mystères.

ET LA TRAGÉDIE. Mê

niais son ambition n'y perdra rien ; elle sera moins terrible , en revanche elle sera plus supportable; elle ne sera pas Tartufe, et tant mieux pour elle, et tant mieux pour nous. En même temps elle ne sera pas obligée «le marcher, et nous ne serons pas forcés de la suivre dans cet assemblage d'idées capricieuses et contradictoires si pénibles à la femme qui les joue, à l'auditoire qui les écoute. Enfin ces coupables menées de la calomnie ne laisseront pas que de nous toucher pour n'être pas tramées derrière une tapisserie à sujets tirés de l'Ancien ou du Nouveau Testament.

Nous voici donc au cinquième acte, enfin ; mais pour que vous le puissiez comprendre et apprécier à sa juste valeur, ce cinquième acte, il faut que vous sachiez que l'auteur de Lady Tartufe, qui savait aussi bien que nous les obstacles à surmonter, a imaginé de chercher une excuse à tant de crimes, et, en véritable fille d'Eve, elle a cherché son excuse dans l'amour. Elle s'est dit que. pour rendre supportable lady Tartufe, il suliisail de la faire amoureuse] et elle n'a pas vu, tant l'hypocrisie est un crime atroce, que l'amour

qui, en effet, est une excuse suffisante aux crimes de Médée ellemême, ne sauiait suffire il excuser Tartufe. Kcoutez Mossuet, il

haïssait l'hypocrisie autan! que Molière. A entendre Bossue t, il n'y a pas d'excuse iei-ba>, el même il n'\ a pas de pardon là-haut pour L'hypocrite : « S'ils marchent tète levée, dit-il*, el jouissent « apparemment de la liberté d'une bonne conscience; >'ils trompent « le monde, el si Dieu dissimule avec eux, qu'ils ne pensent pas » pour cela avoir échappé à ses mains. Il a son jour arrêté, il a 300. « heure marquée qu'il attend avec patience! »

Ainsi, même par la passion qui excuse tant de choses, il était impossible d'excuser lady Tartufe, et pour n'avoir pas compris cette vérité-là tout d'abord, madame de Girardin >'e>i donne une peine

inlinie. Klle a cherché, elle s'est délia (lue dans le vide. Elle a cru que ce masque horrible se pouvait ôler. que ce fard abominable 96

['. Sermon sur le jugement dernier, t. II. |>. 1*7, édition de Lebel.

pouvait enlever de cette face confuse. Imprudente ! avec ce masque de moins et ce fard ôté à sa joue, il arrivera que votre hypocrisie en sera encore plus hideuse. « 0 ténèbres trop courtes! ô intrigues mal lissues! ô vices mal cachés! ô honte mal évitée! » Ainsi parle encore Bossuet; à l'entendre parler ainsi, ne dirait-on pas qu'il parle du drame d'hier?

Elle est donc amoureuse, lady Tartufe ! Après tant d'aventures et de galanteries, ce cœur infidèle et pervers s'est arrêté sur M. de Renneville, et c'est pour empêcher le mariage de M. de Renneville, autant que pour isoler le maréchal d'Estigny, que la Tartufe a calomnié la fille innocente. Elle sait très-bien l'innocence de Jeanne, lady Tartufe, car c'est elle que M. de Valray allait visiter, la nuit, lorsqu'il a été surpris dans le jardin mitoyen de l'hôtel du Grand- Orient, où madame de Blossac habitait alors. Ainsi peu s'en est fallu que cet autre amant ne mourût dévoré par un chien, sous les fenêtres de la dame, comme le premier amant est mort, tué d'un coup de fusil. Ce qui vous prouve, ô jeunes gens ! qu'il faut se méfier des prudes qui vous font passer par la fenêtre, à minuit.

Ces explications étant données , vous serez moins surpris de voir, au cinquième acte , madame de Blossac , la tartufe , sanglotant sous le faix, de l'amour, et se traînant à deux genoux aux pieds de M. de Renneville! Elle prie, elle supplie, elle s'accuse, elle se reconnait une misérable :

Oui, mon cher fils, parlez, traitez-moi de perfide,

D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide,

Accablez -moi de noms encor plus détestés

Je n'y contredis point, je les ai mérités,

Et j'en veux, à genoux, souffrir l'ignominie,

Comme une honte due aux crimes de ma vie!

Car, j'en suis fâché pour la catastrophe, voilà pourtant le souvenir qui nous' obsède au moment où lady Tartufe appelle à son aide le ciel qu'elle insulte, les hommes qu'elle a outragés. Même il me

semble que le souvenir du vrai Tartufe prosterné et faisant l'aveu de son ignominie avec cet accent qui change en admiration les doutes d'Orgon, nuit quelque peu à l'effet de cette grande scène, où mademoiselle Rachel, attachée à la terre, a fait entendre un humble accent si rempli de pitié et de douleur. Hélas! en ce moment encore, l'hypocrisie a porté ses fruits; on ne savait pas si lady Tartufe était vraie en ce moment; on a\ ait peur encore de ses mensonges ; et comme les hommes assemblés ne sont pas volontiers les dupes d'un mensonge pressenti, la scène a été froide, en dépit du talent et de l'admirable effort de 1 < ■ comédienne.

Ajoutez ce dernier motif, que l'on répugne à voir l'hypocrite amoureux véritablement, tant l'amour est une noble et sainte passion, réservée aux belles âmes et ;iu\ honnêtes cœurs ! Disons tout, car où serait le mal de tout dire? Avec un peu d'audace, et c'est dommage d'en manquer h l'arrivée, quand on en a tant au départ, avec un peu d'audace, madame de (lirardin rencontrait un dénoûmenl digne de Lady Tartufe, et digne de la comédienne éloquente qui s'est chargée de ce rôle impossible. Écoutez donc pour conclure, ce que j'aurais proposé :

Il arrive, à la fin de ce cinquième acte, où toutes sortes de pièges sont tendus à In Tartufe, et qu'elle pressent ii merveille, en femme qui sait sa comédie et son Molière, il arrive au dernier moment , quand clic a versé, comme on dit, toutes les larmes de son Corps, (pie lady Tartufe esl vaincue et qu'elle abandonne la place. Alors, la voilà qui prend son chapeau ci qui sort toute seule, comme une

femme «pie l'on met à la porte. Ici. vraiment, était l'obstacle infranchissable, puisque mademoiselle Hachel elle-même ne l'a pas franchi; car le moyen d'imaginer que tant de soin, tant de larmes, tant de prières ardentes, et cette fascination du regard, ne vont pas fléchir ce jeune homme! Le moyen d'imaginer que le Tartufe-femme sera vaincu autant que le Tartufe-homme; et le moyen encore de supposer que l'habile comédienne mademoiselle Hachel, avec toute

l'autorité de son nom. de son talent, si savante et si expérimentée

en toutes les choses de son art, acceptera un rôle de femme absolument sacrifiée, un rôle impossible, si l'on songe que jamais les plus grands poètes n'ont pu exciter l'intérêt sur une seule femme qui n'est plus aimée ; à plus forte raison si cette femme n'a jamais été aimée par l'homme qu'elle aime !

Alors, voyant l'embarras, l'hésitation et la gêne de lad y Tartufe au moment où elle quittait la partie, j'imaginais qu'elle poussait si loin la volonté et la fascination, qu'à son dernier cri , à son dernier geste, Hector de Renneville, vaincu par une force supérieure à sa propre volonté, abandonnait, pour suivre cette femme, honneur, ambition, fortune, amour, innocence... et Tartufe-femme triomphait enfin, semblable à ces démons du jardin d'Armide. « Et moi aussi, j'ai vaincu le monde ! » aurait pu dire l'hypocrisie à son tour.

Voilà la pièce et toute la pièce ! Elle est semblable à une éclipse bien calculée : on sait qu'à telle heure le soleil sera obscurci par la rencontre de tel astre indiqué à l'avance; et cependant quand l'éclipsé arrive, on court, on regarde, on s'étonne, et l'on cherche à la suivre errante en ces sentiers indiqués par M. Arago. Cette Lady Tartufe est une comédie et un drame tout ensemble. Elle brille à intervalles inégaux par l'esprit, la grâce et la vivacité de la comédie, et bientôt elle se couvre d'un crêpe, elle se lamente, elle pleure, elle blasphème. On peut accuser beaucoup de choses dans ces cinq aetes ; on ne peut pas nier l'intérêt, la curiosité, le mouvement.

On ne pouvait pas nier la pitié, la terreur, l'invraisemblance, et mille recherches puériles qui ont réussi presque toutes. Le public voulut voir cette bataille nouvelle où mademoiselle Rachel avait couru si vaillamment tant de périls. Ainsi sortait de sa tente Achille désarmé, pendant que ses armes sont aux mains de l'ennemi. « Hector a ses armes , » dit Y Iliade. Or, les armes véritables de mademoiselle Rachel , vous les connaissez tous : le voile et le manteau, la pourpre et la bandelette sacrée, et la coupe d'or, et le sceptre, et le poignard, et tout ce qui tient à la poésie inspirée. La couronne au front, le commandement à la bouche, une larme

et i.a TragédIe. - vn

ii peine dans ce regard impérieux, lit s'il faut être une Hypocrite, à la lionne heure! Elle sera une hypocrite à la façon des sourires d'Athalie et des promesses d'Hermione.

Mademoiselle Hachel a joué vin^l-sepl lois de suite l.adi) Tartufe,

el c'était tout ce qu'elle pouvait Caire. Elle y fut charmante, épuisée, et parfois terrible; on voyait cependant ii chaque parole, ii chaque geste, la contrainte et l'effort. A côté d'elle il v avait celte excellente comédienne qui montrait si tard tous les mérites qui étaient en elle... madame Allan! .Madame Allan... elle est morte après madame de (iirardin ; un peu plus tard le cercueil de mademoiselle Hachel passait entre ces deux tombeaux !

« Lady Tartufe, disait M. Villeniain avec la grftce de son esprit de tous les jours, c'est la comédie de tous les talents. »

Vous voyez que mademoiselle Hachel n'était pas heureuse en ces

diverses tentatives de son irenie. Klle appelait de toutes se> forces, elle appelait en vain l'OBUl PS excellente qui la devait mettre BU pleine lumière au milieu de l'art moderne; elle ne l'a pas trouvée; elle arrivait trop tard. Elle arrivait il l'heure oii déjà .M . Alexandre Dumas, envahi par le roman, renonçait au drame; il l'heure où le irrand poète Victor Illico, retranche derrière les linr</raees. jurait de ne pas sortir

de ses retranchements. Si bien qu'elle allait ii droite, à gauche, au

hasard, cherchant sa voie il travers ces ronces et ces épines, et ne la trouvant pas.

La première el la plus malheureuse de ces exclurions dans l'art moderne, si l'on peut parler ainsi, fut une Certaine Catherine //«pie mademoiselle Hachel accepta après avoir hésité bien longtemps, et

dans laquelle elle a dépensé dix fois plus d'invention, de mérite el

de talent qu'il n'en faudrait pour faire revivre un bon ouvrage, et qui mourut entre ses mains parce que l'œuvre en effet n'était pas née viable et ne méritait pas l'insigne honneur que lui faisait mademoiselle Rachel.

Le premier malheur de cette tragédie était justement l'héroïne que l'auteur, M. Hippolyte Romand, avait choisie. Il y avait tantôt vingt ans que cette illustre héroïne était traînée sans vergogne et sans pitié sur tous nos théâtres, de l'Ambigu -Comique au Théâtre- Français, de l'Odéon au Vaudeville; et depuis vingt ans c'était toujours la môme inquiétude de savoir comment va s'appeler le nouveau favori. Poniatowsky? Orloff? Potemkin? Il n'y avait pas jusqu'à l'Opéra- Comique qui ne se fût inquiété de cette illustre impératrice à qui nos dramaturges font payer un peu cher les louanges unanimes des philosophes du siècle passé. Ajoutez que l'impératrice Catherine II est une de nos contemporaines, qu'à peine elle est descendue au tombeau, que sa trace est restée vivante en toute la Russie, et que véritablement la Russie ne doit pas comprendre pourquoi cet acharnement sur cette reine dont elle est fière à bon droit.

A bon droit , en eflet, car elle est la reine civilisée; elle est la femme élégante et polie qui devait introduire au milieu de son rude empire l'urbanité et les élégances de la France de Louis XV ; c'est le bel esprit ingénieux qui sait parler même à Voltaire, et qui s'attire la louange du bonhomme Diderot. Femme et reine à la fois, l'impératrice Catherine a réuni les faiblesses charmantes de la femme aux. sérieuses grandeurs de la reine ; elle avait une main de fer recouverte d'un gant de velours; elle faisait plier les sauvages qui gouvernaient avec elle ; elle n'a eu peur de rien et de personne ; elle avait le sang-froid d'un czar et l'emportement d'une czarine; rien ne l'étonnait, et rien ne la trouvait indifférente. Elle haïssait la France par orgueil, elle l'aimait par instinct; en personne habile, elle l'avait vue en effet sous son côté poétique et brillant, à savoir : les tableaux, les ciselures, les vernis, les plumes et les fleurs; l'esprit surtout, et les petits contes, et la grande philosophie.

bille jouait avec Voltaire aussi librement qu'elle se jouait d'OrlolV. Le prince de Ligne l'a-t-il assez aimée? A-t-il déplo\é pour elle ses concetti les plus tendres? En même temps, quel essai plus ingénieux et plus français de cette royauté géante, et jusqu'alors sombre, mystérieuse, cachée, brutale, succombant le soir sons l'ivresse, se réveillant, le lendemain, prête également à la gloire, à la vengeance, à la conquête!... Catherine 11. c'esl la perlé brillante de celte couronne de bronze; elle est le diamant qui brille à ce sceptre de fer : soleil et glace éternelle, printemps fleuri qui touche a l'hiver sans fin, jeunesse d'un peuple il la barbe blanchie! En a— t-OD raconté assez de fables! Et toutes ces fables ont été vraies!

Le bien qu'on en dit est vrai, le mal est vrai. La louange n'est pas, suspecte et la satire, on peut \ croire. Jetez des fleurs SUT le chemin du despote, vous n'êtes pas un lâche, et chargez d'épines celte couronne, VOUS faites justice. Quoi que vous disiez, on nous croira; l'on aura bien raison de vous croire, et \ous direz juste.

N'allons pas cependant nous écrier comme faisait un membre du Conseil des anciens (il faut citer pour montrer OÙ en était cette politique) : (i Les habitants du Nord! Iwla\e> cti>e\elis huit moi- de « l'année sous des frimas! Indiques, par leurs mœurs et leur tarai -

« 1ère sauvage, de respires* le même air que nous ! < Voilà comme

en ce temps-là la Hussie était traitée, et cela de bonne foi. sans

que l'orateur s'imaginât qu'il disait en effet une énormité. Eh bien! la même exagération bouffonne s'est portée sur le> hommes historiques de la Kussie. On en a fait des tigres ou des moutons; de petites lilles ingénues dignes d'entrer au Gymnase, ou bien de véritables impératrices souillées et Boutant l'huile des mauvais lieux,

comme on en voit dans les satires de Juvénal. Quant il l'impératrice Catherine II, elle a été jetée en même temps dans tous les

extrêmes: C'est un monstre, et c'esl un ange ; elle soupire . elle hurle. Elle est la Galatée qui se cache dans le saule; elle est la femme sauvage qui se nourrit de chair crue. Vous avez beau dire à MM. les poètes : Mais enfin, Messieurs,

il faudrait s'entendre, il faudrait prendre parti pour ou contre celte femme illustre ; il faudrait être du côté de Voltaire et de d'Alembert, ou bien s'expliquer comme les plus vils pamphlétaires. Ces messieurs vous trouveraient importuns, si vous parliez ainsi. C'est une si belle chose, en effet, le.caprice, et cela est commode au bout du compte, de passer du blanc au noir, selon la nécessité du moment. 0 l'impudique! 0 le grand homme! A bas la maîtresse d'Orloff! Vive Catherine le Grand! La singulière poésie et la poétique étrange, qui remplit son tablier de pierres et de couronnes, et qui prodigue avec aussi peu de sans gêne les malédictions que les baisers!

Mais, disent-ils à voix, basse et les cheveux hérissés, elle a tué son mari! Sans doute, et c'est un grand crime; or l'histoire en est remplie de ces sortes de crimes, et moins excusables que le crime de Catherine II. Il lui fallait nécessairement tuer ou être tuée : elle mourait sous le bâton , si son mari n'était pas mort sous le poignard. Elle avait été couverte, par cet ignoble barbare, de mépris et d'insultes qu'une femme, une femme comme celle-là surtout, ne pardonne jamais. D'ailleurs elle était jeune, elle était belle, elle était entourée incessamment de passions violentes ; elle avait à satisfaire des ambitions sans frein; elle était poussée à bout, et enfin, l'usage, en même temps que la nécessité, autorisait ces poignards. Encore une fois, et c'est tant pis pour l'histoire, l'histoire elle-même a fait excuser de plus grands crimes, la poésie a jeté son mensonge officieux sur des violences plus coupables.

Une fois que la poésie dramatique, parlant de ces meurtres, a débité son contingent d'indignation , ça lui est égal que Catherine Il ait toléré la mort de ce sauvage qui l'aurait étouffée quelque beau jour en l'embrassant; et à nous donc, que nous importe? Enfin, ce chapitre effacé, restent la femme et la reine; restent les faiblesses et les grandeurs, les soupers et les victoires, les conquêtes de l'épée et les conquêtes de l'éventail. Nos anciens, qui savaient concilier toutes choses, auraient appelé la tragédie de

Catherine II une tragi-comédie, et l'héroïne étant donnée, ils se seraient bien gardés, ces habiles liens, de trop insister sur sa majesté. L'auteur de Catherine II eut le grand tort, puisqu'il écrivait une tragi-comédie, de trop écrire une tragédie.

Au lever du rideau, ce prince Ivan invoquant du fond de sa prison la liberté, l'espace et le soleil, est semblable à Marie Stuart invoquant le nuage enchanté qui vient de la France. La situation est la même; avec cette différence toutefois que l'impératrice Catherine, peu semblable en ceci à la reine Elisabeth, ne veut pas la mort du captif; au contraire, elle aime [van de tout son cœur; elle se montre à lui, ignorant et amoureux naïf, dans l'appareil d une jeune fille ignorante et naïve; elle l'ait pour Ivan ce que Cléopfitre (frisait pour Marc-Antoine : elle l'enivre d'amour. Le piège est bien tendu ; [van tombe aussitôt dans ce pièges il aime, il est aimé. Alors commence entre elle et lui le duo monotone des jeunes amours.

Quelle invention cependant, l'impératrice Catherine, qui vient de nous avouer elle-même qu'elle a trente ans. roucoulant tourterelle amoureuse, dans une prison d'État, avec un sien cousin que les seigneurs révoltés veulent placer sur le trône! En fin de compte, l'impératrice fait toutes les avances ; elle veut ôtre aimée, bon gré, mal gré, de ce petit jeune homme. Elle cache SOU nom et son rang. Eu tout état de cause, c'est un vilain rôle pour une femme, et surtout pour une héroïne de cette taille; sans compter que la triste impératrice ne s'appartient plus guère; elle est Buivie nuit et jour par un amoureux qui me paraît brutal sur l'article. Nous parlons d'Orloff, l'amant de la reine. Dans cette tragédie, Orloff ne veut perdre aucun de ses droits ; Catherine est a lui. il uarde Catherine; il parle en maître, en seigneur; la voix haute, le regard insolent, le geste peu amical. Aussi bien Catherine se cache avec soin, quand elle va, dans l'ombre du cachot, consoler le pauvre Ivan qui l'appelle, lïélas! vains e (Torts et précaution inutile. Orloff est la toujours; il se cache, il se déguise; il regarde, il écoule. Ah! que nous voilé bien loin des princesses de Racine !

378 M A D E M OISE L L E 11 A C 1 1 li L

Où êtes-vous beautés, respectées même dans leurs faiblesses ? Que nous voilà bien loin de ces adorables créations du génie athénien ! Chère et pauvre enfant. Rachel, que ces nouveautés lui semblaient misérables, comme elle était effarée et perdue au milieu des passions brutales de ce nouveau monde! Oii sont-elles, ces belles jeunes filles, dont à peine la main tremblante d'un amant osait toucher le manteau? Que sont-ils devenus ces timides respects d'Oreste luimême, qui s'emporte en mille fureurs contre la destinée, et qui courbe la tête devant l'ingrate et l'insolente Hermione?

C'est que la tragédie antique vivait surtout de retenue et de modestie. Au prix même d'une couronne elle n'eût voulu franchir d'un pied imprudent ses étroites limites. Nous avons changé tout cela, nous autres : ce qu'on ne peut pas raconter aujourd'hui, on le montre. Allez dire au parterre que l'impératrice Catherine est obsédée par un soudard de six pieds et quelques pouces, qui se fait aimer, le pistolet sous la gorge, votre récit sera sifflé; montreznous, au contraire, cet étrange garde du corps, ce mari qui n'est pas même un mari de la main gauche, et votre horrible héros aura des chances d'être applaudi.

Qu'elle était triste et charmante à voir notre Rachel , à peine échappée à ses plus beaux rôles, quand elle se vit soudainement jetée au milieu de ces mœurs sauvages, de ces brutalités incroyables, de cette langue à part, plus voisine du corps de garde que des salons de la cour la plus brillante ! Il y avait dans son attitude une terreur si profonde et tant d'étonnement sur son visage! On eût dit qu'elle se demandait si elle était le jouet d'un rêve, si elle était hier encore Hermione, Aménaïde, Esther ou Monime.

Le troisième et le quatrième acte de cette Catherine II n'étaient pas moins extraordinaires que les deux premiers. L'impératrice Catherine , c'est sa fantaisie impériale , n'est pas contente de son facile triomphe sur le cœur de son Ivan; car enfin, comme nous le disions tout à l'heure, Ivan n'a vu encore qu'une seule femme, et cette femme peut dire comme il est dit dans l'opéra de Jean de

Paris : « Quel bonheur, que cette auberge, la seule qui $oit sur la u route, ait été justement choisie pour l'étape de la princesse! »

Donc au quatrième acte, il y aura fêle au Palais d'hiver; les plus belles dames y seront conviées. Chacune arrive avec ses grâces, sa beauté, sa jeunesse; l'impératrice elle-même, afin que toutes les chances soient égales, elle dépose une heure le sceptre et la couronne. Puis dansée sérail où il c>l attendu, le jeune Ivan choisira celle qu'il veut épouser. C'est tout ii l'ail les rondes de notre enfance : Entrez dans tu dunse. et put» wu» embrasserez celle que vous aimerez! Voilà comment sont creuses les cachots de la Uussie. Une visite amoureuse le matin, une course de traîneaux ii midi, bal à l'ermitage le soir, enfin, mariage a volonté 1

Quelles inventions! Quelles croyances voulez- vous qu'on ajoute à ces histoires dérangées a plaisir? Vous savez très-bien qu'il j a deux vérités, ta vraie vérité et la vérité dé convention; mais au-dessus de l'une et de l'autre il \ ;i la vraisemblance. Au théâtre et dans les livres, la vraisemblance e>t la seule vérité' qui soit inflexible. Or le bon sens le plus vulgaire nous dit a tous qu'il est impossible que jamais la chose se soit passée comme VOUS le dites cuire Catherine II et l'empereur Ivan de Russie. Ajoute/.

ceci, que cette espèce de tentation de >;iinl Antoine jetait BUT I héroïne un affreux vernis de cruauté, quand on BOnge que ce jeune homme est attendu par les assassins qui déjà ont tire leUTS poignards. Ce sont là des malentendus d'autant plus inexplicables, que le prince Ivan lui-même se plaint, en très-bons termes, de servir de bouffon et d'ornement à cette Fête impériale. Quant a la scène où

le prince accable d'injures l'impératrice épouvantée, au milieu de ces courtisans immobiles, la scène est tout simplement absurde.

Mais, nous dira-t-on . c'est la scène terrible entre Elisabeth et

Marie Stuarl ! Si l'on dit cela . on dira une sottise ; en effet, ce D'est pas, tant s'en faut, la même scène. Marie Sluart est reine, tout comme Elisabeth : c'est une femme qui insulte une femme ; elles SOnt là, face à lâce, irritées, implacables; deux rivales : riv aies du

380 MADEMOISELLE H A Cil EL

côté de la beauté, du côté de la puissance. Marie est captive, Elisabeth la vient insulter dans sa prison : quel homme assez courageux et assez malavisé pour intervenir entre ces deux colères?

Au contraire, ici , dans Catherine //, nous ne comprenons guère que le prince Ivan ait le temps, non pas de dire un mot contre l'impératrice, mais de faire un geste de mépris. Eh quoi! toute la cour prête l'oreille à ces injures? Orloff, le capitaine des gardes, les appuie de son silence; les amis, les complices de l'impératrice la laissent exposée à ces outrages dont ils ont leur bonne part. Est-ce possible? Enfin considérez qu'Ivan est un homme insullant une femme, non pas chez lui, clans son cachot, mais chez elle et dans son palais ! Encore une fois , prenez garde à la servile imitation ! elle est la mère des avortons et des œuvres manquées. Elle a fait, par exemple, débiter au jeune Ivan une petite fable dans le genre des fables que le premier Brutus, au second acte de Lucrèce, débite au jeune Tarquin. Les apologues de Brutus sont à leur place dans la tragédie de M. Ponsard, dans ce lointain historique et dans la tyrannie des Tarquins; mais je ne comprends guère le jeune Ivan faisant le métier d'Ésope en triste humeur, dans les humides cachots de Schlusselbourg.

Cette longue intrigue se termine par l'imitation la plus complète de Bajazet. Poussée à bout par le prince Ivan, Catherine II finissait par s'écrier :

Laissons ces vains discours, et sans m'importuner, Pour la dernière fois, veux-tu vivre ou régner?

De son côté Ivan, non moins décidé que Bajazet k ne pas épouser cette horrible femme, répondait comme il était interrogé :

Je ne l'accepterais que pour vous en punir,

Que pour faire éclater, aux yeux de tout l'empire,

L'horreur et le mépris que cette offre m'inspire!

ET LA TBAGÉDIE. isi

Ce que voyant, le comte de Bertucheff, qui joue d'un bout à l'autre de la pièce le rôle d'Acomat, s'écrie de son côté :

Prince aveugle! ou plutôt trop aveugle ministre I Il te sied bien d'avoir, en de si jeunes mains, Chargé d'ans et d'honneurs, confié tes desseins lit laissé d'un vizir la fortune flottante Suivre de ces amants la conduite imprudente!

Le tout se termine, comme cela devait finir, par la mort du jeune Ivan ; il est tué par Grégoire Orloff, plus jaloux (pie jamais de l'impératrice :

Ah! que lait Bajazel 1 ponrrai-je le trouver? Madame! au rai -je encor le temps de le nnver?

Alors elle arrive tremblante :

Uajazet... Que dis-tu ? Hajazet est sans vie. L'ignoriez- vous?

Mais vraiment non, Catherine II ne pouvait pas ignorer la mort d'Ivan dans celle tragédie; au contraire. ["histoire ne dil pas positivement (pi' Ivan soit mort par l'ordre de I Catherine. Ainsi, avec toute voire bonne volonté pour cette illustre personne, vous la traitez plus mal que ses plus cruels ennemis. A chaque instant VOUS lui reprochez l'assassinat de Pierre III. ce hideux tyran dont la mort a été un bienfait pour la Russie, el vous ne dites pas que celle révolution n'a coûté à la Russie entière que la vie de cet homme. N ous nous montrez toujours cet Orloiï comme un portefaix qui lient a gagner ses gages, et vous ne dites pas les travaux, le courage, la patience, l'intelligence de cette grande souveraine; vous laites de la prison d'Ivan un boudoir, de cet [van un prince Êliacin, et vous ne dites pas qu'il était le point de ralliement . le drapeau, l'espérance enfin de tous les conspirateurs que contenait la Russie; en un mot, voi s nous annoncez pompeusement Catherine II. et vous vous contentez

de nous montrer trois ou quatre petits levers de l'impératrice, laissant dans l'ombre le côté héroïque de cette reine que le roi de Prusse, qui se connaissait en grandeur, plaçait entre Lycurgue et Solon ! C'est bien mal comprendre l'histoire et se jouer sans profit des événements les plus graves et les plus solennels.

Une femme qui a fait reculer les forces de l'empire ottoman et porté les limites de la Russie au Caucase!... Une impératrice qui. durant ce long règne de trente-trois ans, a touché à tous les points importants que débat encore à cette heure la politique moderne, et ce travail, cette gloire, uniquement pour être traitée à la façon d'une héroïne de bucolique : « Un dieu lui a fait ces loisirs ! »

Cependant mademoiselle Rachel, dans ce premier rôle de sa création, combattit avec un grand courage. Elle appelait à son aide, avec l'accent le plus énergique, cette voix d'un si beau timbre, tout ce qu'elle avait d'art, d'intelligence et de goût. La pièce à chaque instant manquait sous ses pas; la tragédienne était immobile, elle n'entendait que des voix confuses, elle ne voyait que des fumées au fond de ces abîmes. Onze fois de suite elle imposa cette Catherine II à son peuple; mais enfin, le onzième jour, elle disait avec un gai sourire : « Oh! pour le coup, Madame, allez, s'il vous plaît, toute seule, je n'ai pas la force de vous traîner plus loin. »

<( Voyez -vous, nous disait-elle un jour qu'elle nous parlait de ces prétendus rôles historiques, tous les malheurs des poètes de ces temps-ci, c'est de savoir trop de tragédies et pas assez d'histoire. 11 y avait hier chez moi un enfant du collège Rollin qui portait un livre où l'histoire de Cléopâtre était racontée. Eh bien! j'ai trouvé dans quatre ou cinq lignes de ce livre une Cléopâtre qui m'eût convenu à merveille. « Elle se vêtit, selon l'usage, de ses plus somptueux vêtements... Elle se plaça dans un cercueil rempli de parfums auprès de son cher Antoine, et, livrant sa veine au serpent, elle s'endormit dans une mort paisible comme le sommeil ! »

Elle avait appris par cœur ces quatre lignes de l'historien latin, cl elle les disait à la façon d'un lecteur du Portique d' Agrippa.

Sur l'entrefaite, un double événement s'était produit au théâtre, a savoir les 9urg rares mal reçus au Théâtre- Français, et Lucrèce ,i L'Odéon. Lucrèce a manqué a mademoiselle Rachel; mademoiselle Kachel est la mère de Lucrèce. Elle avait donné le mouvement, < -I I« •

avait imposé la révolution littéraire d'où Lucrèce est sortie. A son

insu, le poêle qui sur les bords du Rhône, et si loin des cinotions (lu

théâtre, écrivait celle o uvre a l'ancienne marque, obéissait à mademoiselle Kachel. \i\ (pie c'eût été la un heau spectacle : la tragédie et la tragédienne se produisant l une et I autre ii la même heure! Ou ne sait quel malentendu, quel dédain du Théâtre- Français, inné chez lui pour les poètes sans nom et pour les oeuvres vraiment nouvelles, rejeta ii l'Odéon la seule tragédie ancienne <pii fût réellement une tragédie, et chargea madame Dorval, la reine éloquente, échevelée

et touchante du drame moderne, la Thisbé, la Marion. de venir BO aide à la victime des Tanpiins. lorsqu'elle meurt en proclamant la république romaine.

Celle apparition de Lucrèce étonna quelque peu mademoiselle Kachel; il lui sembla que cette victime illustre était une victoire

(pie lui dérobait madame l)or\al. et. pour avoir >.i juste revanche, elle appela ii son aide une tragédie assez voisine de Lucrèce et des premières agitations de la république pour que la foule pût se croire encore à Lucrèce. Allons, se dit-elle» je vais leur montrer comment il fallait jouer Lucrèce, et comment je l'aurais jouée; il> me verront dans Virginie, et ils se repentiront de leur impuissance. O les ingrats! qui ne m'ont pas attendue! o le> malavisés qui s'en vont chercher la comédienne môme de la prose et des drames bruyants quand je suis là, moi, la tragédienne an verSj la tragédienne exacte et correcte, enfant de Corneille et sœur de Racine!

Ils ont joué sans moi la tragédie... ils m'ont emprunté mes licteurs , mes chaises curules , ma pourpre et mon sang ; ils ont soulevé sans moi des transports d'admiration dans l'œuvre éclatante qui devait être en effet la première et la plus juste récompense de ma tache accomplie; eh bien! ils apprendront que je suis encore, en dépit de leur découverte, la seule et l'unique tragédienne. Hors de mes domaines, cette Dorval qui appartient au drame ! Hors de mes républiques, ces Romains de M. Ponsard qui parlent si bien la langue ancienne!... Et moi seule, encore une fois.

Tel était son raisonnement; tel fut à peu près son langage. Évidemment elle avait une revanche à prendre, et cette revanche, elle la prit vite et bien avec Virginie, une œuvre taillée en effet sur le patron de la Lucrèce, et qui lui ressemblait comme ressemble à sa sœur aînée une sœur cadette qui n'est pas du même lit.

L'attentat du décemvir Appius, et Virginie, la Lucrèce plébéienne, immolée en plein forum par son père au désespoir, remplissent une des plus touchantes narrations de ce grand écrivain politique appelé Tite-Live. Après Lucrèce, et pour confirmer ce grand suicide au nom de l'honneur des femmes , Virginie arrive à son heure , et la voilà qui va mourir pour l'affermissement de cette république engendrée dans le sang de Lucrèce. Depuis tantôt soixante ans que les rois ont été chassés de Rome par l'exécration universelle, le gouvernement de cette république a passé dans les familles patriciennes. Tout leur appartient dans cette cité qui se croit libre ; ils sont les juges, ils sont les prêtres, ils sont les capitaines ; ils commandent au forum, au temple , à l'armée ; ils s'enivrent à ce point de leur puissance, qu'ils ne voient pas que ces deux patriciens, précédés de la hache et des faisceaux du licteur, et qui s'appellent des consuls, finiront bientôt par être atteints à leur tour de cette haine vigoureuse que le peuple romain porte à tout ce qui lui rappelle , ou de près ou de loin, la royauté de Tarquin le Superbe.

De là celte guerre acharnée entre le sénat et le peuple, et la lutte de ceux qui veulent retenir tout le pouvoir contre ceux qui en récla-

mcnl une part légitime. A la fin donc, il fallut donner au peuple des garanties contre la royauté consulaire, et reconnaître à ces tribuns l'autorité même des consuls. C'est qu'en effet le peuple était le plus redoutable en nombre, en patience, en force, et qu'il était persécuté par les intimes blessures faites à son orgueil.

Ainsi entre Lucrèce, ce chaste et glorieux commencement de la liberté romaine, et Virginie, enfant du peuple, qui paie sa bienvenue dans la liberté de Rome aussi cher et d'un aussi grand cœur que la grande dame patricienne, vous avez vu plus d'une révolution qui pouvait tout perdre : la retraite sur le mont Sacré, la création et la révolte des tribuns du peuple, les familles plébéiennes violemmenl poussées au consulat, la rivalité ardente entre les plus grands noms de la paix, et de la guerre. A leur tour, les patriciens écrasés par le nombre tremblent pour leurs privilèges, et maintenant ce ne sont plus les familles consulaires qui sont en butte à la haine de ce peuple injuste et jaloux , ce sont les parvenus de la veille, les plébéiens choisis par l'élection. La république tourne ainsi dans un cercle turbulent de triomphes, de combats, de batailles et d'émeutes au sein de la cité, autour du Gapitole. Tout à coup enfin l'indignation pour Virginie égorgée au pied du tribunal d'Appius jette la ville entière dans cette concorde furieuse qui produit les révolutions d'une façon inévitable. Aussitôt une voix s'élèxe de ces di\ers partis qui tout à l'heure encore étaient disposés à s'égorger; le peuple et le sénat, les dieux et les hommes sont d'accord pour rendre exécrables ces crimes de la violence et de l'injustice, ces attentats contre lee mœurs, plus dangereux et plus violents, juste ciel! (pie les crimes contre les lois.

C'est ce mélange habile des événements de la politique cl des passions cachées de l'histoire, qui l'ait la grande valeur du récit de Tile-Live. A peine a-t-il commencé, de sa voix la plus calme, à nous dire par quelle suite d'inspirations sages ou turbulentes a déjà passe la république romaine, que déjà nous nous prenons à être attentifs pour savoir ce que deviendra cette république agitée par tant de pas-

386 MADEMOISELLE RAGHEL

sions bonnes et mauvaises, par tant de principes opposés. Que fera ce peuple abandonné à lui-même? que deviendra ce sénat livré aux passions qui ont perdu les Tarquins? que devons-nous espérer ou craindre de ces jeunes gens emportés par l'orgueil et par la fougue de l'âge? quelle honte nouvelle sortira de ces réunions d'insensés, qu'un historien appelait le séminaire des Catilinas à venir? Voilà tout d'abord ce qui éveille et pique notre attention.

Cependant l'historien poursuit d'un pas ferme son récit commencé ; il s'arrête à toutes les guerres de la place publique et du champ de bataille; il vous dit le nom de tous les consuls. Puis, tout à coup, les consuls et les tribuns, comme fatigués de cette lutte sans issue, abdiquent le pouvoir, et, sous prétexte de donner à la république un code de lois, dix magistrats sont créés avec pleine et entière puissance de vie et de mort. A peine créée, nous assistons à la grandeur et à la décadence de cette royauté nouvelle. Sous les premiers décemvirs, Rome se rend forte et grande; l'année suivante, les nouveaux magistrats tournent à l'orgueil; ils y tombent tout à fait à la troisième année, et maintenant que le peuple a perdu ses tribuns qui le protégeaient, maintenant que les sénateurs eux-mêmes sont forcés d'obéir à cette magistrature sans contre-poids, Rome entière est frappée de stupeur.

Quoi donc ! obéir à ces dix Tarquins ? Quoi ! plus de protection contre les violences? plus d'appel au peuple contre des châtiments indignes? point de recours contre un arrêt de mort? Les lois de ces nouveaux décemvirs n'étaient pas moins funestes que leur tyrannie. Ils venaient d'écrire sur le bronze deux nouvelles tables de lois, lois insolentes pour tout ce peuple qui pleurait ses tribuns, grands défenseurs de l'égalité entre les ordres de la nation. Désormais, c'est la loi des décemvirs ; toute alliance entre la fille plébéienne et le patricien est interdite ! Loi cruelle qui fut rapportée plus tard, à la prière même des membres du sénat. Eh bien! de cette loi publiée par Appius Claudius, un des décemvirs, notre drame va sortir. Ce Claudius, jeune homme extraordinaire, doué de tous les dons de la nais-

ET LA TRAGÉDIE. Wl

sance et de la fortune, appartenait à la famille Claudia, si chère à Kome par tant de services; c'était une de ces turbulentes et intrépides natures, comme on en devait rencontrer dans une cité toujours en l'air, toujours en émeute , pleine d'audace et d'ambition , et qui comprenait que sa liberté même était attachée à ces tumultes sans cesse apaisés et sans cesse renaissants. Ces jeunes indomptés qui ont servi, même par leurs violences, la grandeur de cette république, en la faisant passer de la sagesse d'un gouvernement fort a la force d'une faction, devaient avoir pour héritier de leur luxe, de leur ambition et de leurs \ices, Jules César en personne.

Une fois lancés dans cette voie ardente de la dépense, de l'orgueil et de la concupiscence, rien ne pouvait les arrêter : ni le nom des aïeux, ni le souvenir des vengeances populaires, ni le châtiment levé sur leurs têtes; au contraire, plus le danger était grand, plus violente était la menace, et plus ces superbes mettaient un certain orgueil à tout braver.

Ce oui augmentait encore l'insolence naturelle de tes jeunes patriciens, une fois qu'ils étaient au pouvoir, c'était la honte des humiliations qu'il leur axait fallu subir avant de s'élever a ces dignités malheureuses que l'élection seule poux ait leur donner. Plus l'humiliation avait été grande, et plus l'autorité de cet homme élu par tant de bassesses était inflexible et furieuse. A eux dix, ces nouveaux magistrats ax aient une garde de cent vingt licteurs qui remplissaient le forum; ils usaient et abusaient contre chacun et contre tous de leur sentence... une sentence sans appel. Kcra>e par ce pouvoir sans OWtre- poids, le sénat attend l'heure delà réaction, pendant que le peuple, ameuté au tribunal formidable, épie un souille de liberté du côté de ce sénat immobile et m net.

Voilà ce que nous montre Tite-Live, voilà l'émotion que nous aurions voulu retrouver dans la tragédie de .M. Latour. La peur de ce pouvoir absolu, fondé sur les ruines des tribuns et îles consuls, nous eût tout d'abord tenus attentifs. Lue fois que l'on sait bien quel est le héros du drame en litige, et SUT quelle base se fonde son xice

ou sa vertu, soudain tout s'éclaircit autour du drame que l'on vous raconte. Gomme aussi il était facile d'expliquer comment cet Appius Claudius, plus hideux (fœdius, invisius animal) que tous les rois chassés par Brutus, le visage d'un homme, le cœur d'un tigre, également incapable d'entrer dans la communauté de sentiments qui unit le genre humain, domine ses collègues eux-mêmes par ses violences , gardant pour lui une partie de leurs crimes avec toute la haine du peuple romain.

L'auteur de la tragédie nouvelle n'a pas insisté sur le portrait de ce funeste héros. Tite-Live, et Cicéron après Tite-Live, ont tracé d'une main énergique et passionnée l'image enchanteresse de cette Virginie qui ouvre la scène. Fille d'un soldat, Virginie doit quitter tout à l'heure le foyer paternel, pour suivre à l'autel Icilius, son fiancé. La jeune fille, seule en ce moment solennel, invoque ses pénates d'argile, et cette invocation fournit au jeune poëte un prétexte pour entasser dans ses vers d'archéologue les mots, les formules, les caprices du costume romain, des croyances, des mœurs et des habitudes romaines :

Dieux lares, protecteurs du foyer domestique!... Les couronnes de fleurs et le rayon de miel... Dieux familiers! dieux très-bons!

Toute l'invocation est écrite de ce style ; on y trouve un jeune esprit qui a étudié en toute hâte, d'un jour à l'autre, l'antiquité romaine, et qui en remplit, coûte que coûte, sa première tragédie, appliquant ainsi au moyen âge de la république romaine le procédé appliqué naguère au moyen âge français : Par Notre-Dame! Par saint Jacques de Compostelle! Messire! Messeigneurs ! Ma bonne dague ! Ma bonne lame de Tolède ! et autres formules de latinistes ou de chroniqueurs de collège, par lesquelles ont été évoqués tant de Romains et tant de Barbares qui ressemblent, dans nos drames, à ces personnages des vieilles tapisseries qu'il ne faut voir que de loin.

Toutefois ces vieilles façons latines, ces nobles formules onl un grand charme dans la bouche d'une jeune Romaine élégante, bien vêtue, à la tête intelligente et fière ; ces vieux mois, quand ils sont placés à propos, semblent grandir le discours; il nous semble à nous-mêmes que nous sentons de plus près la fréquentation de> âmes antiques. Enfin celte intelligente Rachel les disait avec une grâce, un accent, un charme que les choses passées, elle absente, ne retrouveront jamais.

Tout le premier acte est rempli de ces détails dont le parterre est avide, et que l'auteur pousse trop loin, quand, par exemple, il parle des frères anaux et du prêtre frétai. A ces barbarismes galloromains, je préfère l'entrée du sénateur Fabius dans la maison de Virginius le soldat. Le noble patron n'a pas été invité aux noces de la Mlle de son client, et il vient de lui-même demander à Virginius le soldat, pourquoi donc, en ce jour solennel. Virginius le soldai manque de respect à son général.

Cette entrée du vieux patricien est imposante et belle, mais je la voudrais moins fastueuse et moins éloquente. Pour n'avoir pas été invité à la noce, ce n'est peut-être pas bien la peine que le vieux Fabius des anciennes guerres récite à son soldat toute l'histoire de sa maison :

Trois cents hommes, trois cents rl une même famille.

S'éloignent, légion dont le moindre soldai

Eût pu , dans les grands jours, présider le sénat'

Mais le moyen de Se priver d'une si belle histoire, quand 00 est en train de chercher la couleur locale du OlOnl Palatin it la tribune aux harangues et du théâtre au forum'1

Grâce à ces hors -d' œuvre, qui allongent cette exposition d'un drame trop connu pour être expliqué bien longuement, l'exposition du drame est d'une longueur suffisante; l'entrée d'Appius Claudius dans la maison du soldat est un des mouvements judicieux de cette tragédie. Malheureusement, quand Appius lui reproche de perdre

son temps dans les joies domestiques, Virginius le soldat ne trouve rien de mieux que de répondre à ces injustes paroles du décemvir qui veut l'éloigner par une accumulation de circonstances plus romaines celle-ci que celle-là :

Voyez de ce côté, regardez sur ces murs

Ces bracelets d'argent, ces armes, cette chaîne,

Riche butin, surtout la couronne de chêne,

Qui m'a fait voir, un jour, le peuple à mon aspect

Pendant les jeux publics se lever par respect!

A ces mots, Virginius, qui veut partir en toute hâte pour rejoindre l'armée, sort de sa maison et mène sa tille à l'autel. Resté seul, l'amoureux Claudius s'amuse à étudier le moindre ameublement de ce logis :

Ce tranquille foyer, ces meubles et le reste... Sa tunique, son lit, ses pures bandelettes, Et ces dieux familiers ornés de violettes.

A ce moment, le spectateur s'inquiète pour savoir comment le décemvir saura empêcher le mariage de Virginie. Virginie en effet nous semble sauvée; elle est à l'autel, conduite par Fabius, entre son père et son mari ; la prêtresse de Vesta marche devant la jeune tille. En ce moment la jeune fille menacée ne présente le flanc découvert à aucun malheur... Hélas! à cette sécurité d'un honnête amour Claudius a mis bon ordre. Il exige

Pour empêcher l'hymen, qu'on invente un prodige.

En effet le flamine obéit; les dieux ont parlé, V airain a pleuré (œrasudant), le hibou a chanté son triste présage; la jeune fille aura touché le seuil d'un pied imprudent... Plus d'hymen :

L'épouse et son cortège Reviennent consternés. Ah ! Vénus me protège !

ET tA TRAGÉDIE. 391

s'écrie Claudius. Co retour imprévu, cette jeune fille chassée <ln temple par un présage meilleur, ce vieux soldat qui va reprendre son service d'armée, Virginie immobile et muette, tout cela est d'un effet dramatique, et, en fin de compte, ce premier acte est un premier acte heureux.

Au second acte, commence pour tout de bon l'attentat de Claudius. A vrai dire, je n'aime guère les pressentiments de Virginie; ils me rappellent trop, pour le fond et pour la forme, les frissons de la Desdémone de M. Ducis, quand elle s'écrie à plusieurs reprises : Tu sertis malheureuse! Les vertus romaines sonnent je ne sais quoi de plus grand et de plus actif; elles ont l'âpre té des fruits sauvages; elles sont moins inquiètes et plus calmes :

Virtus in usu sut tola poxita est ,

« la vertu est tout entière dans ses œuvres ». Pour la femme romaine des premières époques, la vertu est une occupation et non pas un pressentiment; elle accomplit fièrement son devoir, BaBS se faire de cet accomplissement nécessaire... une peine... un mérite. Elle sait d'ailleurs que la pudeur est à la fois une grâce, une coquetterie et une force. Effacez donc ces lamentations efféminées qui ne sortent pas d'une bouche romaine. Comme aussi je n'aime guère que Virginie, quand elle se rond aux écoles^ dit Tite-Live, fasse la rencontre de cette horrible vieille, faite il l'image de la Canidie d'Horace :

Une femme est venue en rianl m'aborder. Puissent , m'a-t-elle dit, les dieux \ous aceorder Les plaisirs de voire âge et ce bonheur splendide Que fait naître l'amour dans une âme candide'

Cette vieille n'est pas la contemporaine de Virginie; vous ne la trouverez que bien plus laid, dans toute la corruption des mœurs, pour ouvrir le Sali/rinm de Pétrone. Il faudrait donc, pour bien faire, effacer aussi ce détail d'une corruption précoce, tout comme VOUE

aurez retranché cette invocation aux mânes de Sylvie, qui nous rappelle haure au pied d'un saule assise. Vous avez beau dire : C'est un détail ! Un détail tant que vous voudrez ; ce détail n'est pas à sa place. En revanche, j'aime fort ce passage où la Virginie indignée rejette, la tête haute et le geste menaçant , les présents du corrupteur :

Et ces vils ornements qu'il m'ose présenter. Sont faits de ce métal qui sert pour acheter.

C'est un beau cri parti de l'âme, et qui amène à merveille la belle scène entre Claudius et sa victime. Vous parlez d'imitation, vous parlez d'entasser sur le plus petit espace possible le plus grand nombre de détails historiques çà et là ramassés, sans choix, sans trop de goût et au hasard, mais ne voyez-vous pas que vous faites de la tragédie le catalogue d'une vente à l'encan? Les détails que vous aimez tant, et qui n'ont pas sauvé le Caligula de M. Alexandre Dumas, il faut les blâmer, d'abord parce que la tragédie ne sera jamais, quoi qu'on fasse, un entassement de curiosités et de bric-àbrac ; il faut les blâmer ensuite, parce que cette préoccupation, digne d'un commissaire-priseur, empêche les jeunes esprits d'imiter et de copier, comme il la faut imiter, l'histoire ancienne.

A votre entassement de guirlandes, de bandelettes, de couronnes de chêne, de verveine, d'orge et de miel, je préférerais, et de beaucoup, une belle expression latine traduite avec génie, et transportée du latin dans le français de façon à ce qu'elle n'en puisse plus sortir. C'était là le secret des maîtres, de Racine ou de Corneille. Ils ne se sont jamais inquiétés, que je sache, de ces détails de marchandes de modes , de tapissiers et de tailleurs ; en revanche , dans cette tragédie de Virginie, nos maîtres n'auraient pas laissé passer, sans les traduire d'une façon digne d'eux et de l'écrivain qu'ils auraient eu sous les yeux, ces deux mots de Cicéron parlant d'Appius Claudius : Libidinoso et volutabundo in voluptatibus . . .

Il est presque impossible à traduire ce volutabundo... au moins eussiez-vous bien fait devons appliquer à mettre dans vos vers ce mulier pudens et nobilis ; ce pudens était digne de l'effort d'un poëte; ou encore le beau récit que fait Tite-Live. quand il nous raconte la mort de Lucius Siccius, assassiné par l'ordre du décemvir.

Un poëte habile et convaincu de sa mission, au lieu de nous dire comment ce Siccius était vêtu, eût voulu nous le montrer tombant dans une embuscade, mais non pas sans avoir défendu sa vie; et « quand on vint pour ensevelir les morts, les soldais romains « restèrent comme frappés d'épouvante en retrouvant Siccius étenda « au milieu d'autres soldats romains, qui tous avaient le visage « tourné contre lui ; si bien qu'en l'absence de tout cadavre ennemi, « en l'absence de toute trace qui indiquât que les Sabins avaient « foulé ce champ de bataille, les soldats conqu irent par quelle Irait hison était tombé le jeune Siccius. » J'indique cet énergique passage à M. La tOUr, paire que ce recil de Tile-Li\e rentrai! a merveille dans le récit qu'il nous fait de la mort d'iciliùs. Dans celte tirade poétique VOUS chercheriez en vain la moindre trace du beau récit de l'historien; en revanche vous trouvez mille petits faits que vous ne cherchiez pa> :

Voila donc le malheur que m'annonçait naguère Cet aigle qui volait à gauche, ra.» de terre.

C'est ainsi que l'on sacrifie, et de gaieté de COBUT, des beautés véritables ;i je ne sais quels ornements mesquins el dépourvus' d'intérêt. Par grâce et par pitié, ne soyez p;is envieux du machiniste et du décorateur; il chacun son art. il chacun m m métier!

Heureusement que cette faute contre l'intérêt du drame est réparée bien vite. La vestale, sœur d'Icilius. accourt à l'aide de Virginie, et celte femme explique à la jeune Romaine qu'Icilius esl mort égorgé dans une embuscade. A celte révélation sanglante, Virginie sent enlin toute sa servitude, et la main étendue vers la sœur d'Ici-

394 MADEMOISELLE RÀGHEL

lius, l'œil fixé sur les yeux du décemvir, elle s'écrie : Je vous crois! C'est là encore un cri d'un effet puissant, inattendu ; le geste, la passion, l'intelligence, l'indignation de la jeune tragédienne, et cette passion extérieure qui réside principalement dans ses yeux, ont donné à cette simple parole une grande portée. Ce Je vous crois ! nous l'appelions le Qu'il mourût! de mademoiselle Rachel.

Ainsi s'achève le second acte. L'action n'a guère marché; nous ne sommes même pas entrés dans le fait principal de ces événements que nous agitons depuis une heure il est vrai. En revanche, nous avons préparé convenablement les dernières violences d'Appius; nous nous sommes habitués à l'idée de l'affront qui va venir, tout est prêt pour la catastrophe finale.

Le troisième acte est habilement et hardiment trouvé; il a échappé à tous les poètes qui ont tenté cette tragédie de Virginius, d'autant plus difficile à raconter sur un théâtre, qu'elle avait les apparences d'une tragédie toute faite dans l'histoire. L'auteur de plus d'une tragédie à bon droit estimée et justement applaudie, M. Alexandre Guiraud, a imprimé dans ses œuvres complètes un Virginius dont le principal rôle était destiné à Talma. Talma avait adopté avecardeur cette fière image du Romain qui sait que les lois sont la couronne des cités, et qui leur obéit avec passion.

Virginius, c'est le citoyen- soldat habitué de bonne heure à considérer la justice, la bonne foi, la tempérance, l'amour de la gloire et de l'honneur comme des règles éternelles au delà desquelles rien n'existe, ni les lois civiles, ni le droit civil, c'est-à-dire ni la paix, ni la liberté. Enfant, ce digne citoyen de Rome a appris à faire de son propre mouvement ce que les lois ordonnent, à abhorrer ce qu'elles défendent; il obéit, mais il obéit comme un maître fait pour commander; il poursuit du même dédain la force injuste et l'injure non méritée, les emportements aveugles de la multitude et les violences des hommes puissants; pour lui, fonder une société nouvelle ou sauver la société établie, c'est la même œuvre, à savoir l'œuvre d'un dieu.

IL T LA TRAGÉDIE. 39o

Mais aussi plus il est dévoue à ce qui est juste, plus il est terrible à ce qui ne l'est pas. Une fois que son mépris est à bout, prenez garde à sa colère ; il regardera son indignation comme une nécessité, sa vengeance connue un digne emploi de sa sagesse et la dernière action de sa vie. Ce caractère de Virginius, ainsi compris, pouvait donc prendre tous les développements d'un grand caractère, et c'est ainsi que M. (iuiraud l'avait compris, lorsqu'il laissait au second plan Virginie, la victime, pour exaller le bourreau sublime, Virginius. Cette tragédie était bien étudiée; elle était écrite avec cette modération calme et prudente qui était encore, ou peu s'en fallait, toute la poésie dramatique de 1825. On \ trouvait, mais d'une façon très-modérée, et seulement indiqués, les arei'ssuiirs de la décoration et du costume.

0 dieux de mon pays!

le dépose à vos pieds ma couronne de chêne!

s'écrie Virginius, mais il nous fait grâce de tout le reste. Il \ avait de beaux mots pour Talina, ce mol - ci, par exemple . quand le pfcre au désespoir invoque la pitié publique :

Romains I plus de Romains I

Une scène très-toucliantc entre Virginie et sa nourrice fournissait aussi ii mademoiselle Duchesnois l'occasion de Eure vibrer cette voix pénétrée qui portail les larmes avec elle. Toute celle tragédie, Talina l'a emportée avec lui dans la tombe... il en a emporté bien d'autres. Représentée sans Talma . l'œuvre de M. Guiraud fut jouée vingt-cinq ou trente fois, avec un grand Buooès d'estime; pourtant .

à chaque vers, on eût dit qu'une secrète \<>i\ B6 faisait entendre: Romains! plus de Romains! 1*1 us de Romains , en effet... l'aima venait de mourir.

M. Lalour a été plus hardi que M. (Iuiraud. plus hardi que Kte- Livtv, et M. Lalour a bien fait, car dans celle hardie»»' il a trouve les

deux belles parties de sa tragédie, le troisième et le quatrième acte. Il s'agit, cette fois, de Virginie réclamée comme une esclave. Dans l'histoire, Claudius, avant de prononcer l'arrêt fatal, n'ose pas retenir Virginie prisonnière :

Rentrez, rentrez, ma fille, aux foyers domestiques I

dit M. Guiraud ; et pour ce moment -là, du moins, toute idée de danger s'arrête. On ne tremble plus pour l'enfant rendue à sa maison ; demain seulement, quand l'Aurore aura ouvert les portes du ciel, recommenceront nos transes légitimes; or, voilà la sécurité dont M. Latour n'a pas voulu, et ceci, je le répète, est arrangé avec beaucoup d'habileté et de bon sens. Non, la chaste jeune fille n'échappera pas à cette horrible nuit d'agonie. Au contraire, elle subira mille tortures avant de passer, pure et sans tâche, sous l'arc de triomphe d'une si belle mort. On verra alors si en effet elle n'est pas la digne sœur de Lucrèce, si elle n'est pas le sang légitime , germen justum, d'un soldat romain. La chose se fait ainsi, et dans cette violence insensée je reconnais volontiers le redoutable Appius :

Je veux qu'en attendant le jour Où le soldat absent rentrera dans la ville, Celle qu'on dit sa fille ait ce lieu pour asile!

A ce moment la terreur est grande ; on se prend de pitié pour cette enfant écrasée , pour les angoisses de cette âme qui succombe au fardeau de sa misère. Prends ce fer! lui dit tout bas le vieux Fabius ; et elle répond d'une voix forte : Je suis libre ! Virginie a raison : gardons -nous des fous, les sages ne nous feront pas de mal. Ajoutez ce beau mouvement que mademoiselle Rachel avait trouvé toute seule, et qui lui valut les applaudissements de la salle entière , quand clans la scène précédente Virginie , confrontée avec l'homme qui la réclame pour son esclave, s'écrie à trois reprises différentes, et avec une indignation emportée jusqu'au délire : //

ment ! il ment ! il ment ! Alors soudain , vous étiez frémissant d'épouvante à l'aspect de la tragédienne, emportée, violente, et cependant si contenue que pas un des cheveux de sa coiffure ne se dérange. Elle excellait, notre Rachel, à ce chef-d'œuvre : la colère dans le calme, et la modération dans la violence. Elle ignorait cet art plein de fièvre et vulgaire qui consiste à déchirer sa robe, à s'arracher les cheveux, à se crisper le visage. Elle savait, par son merveilleux instinct, que les cheveux épars et tous les dérangements de la robe mal attachée représentent la passion, connue les détails d'armures, de meubles, de culte et de costume représentent les grandes pensées et les bons vers.

L'intervalle qui sépare le troisième acte de l'acte suivant a été accepté plus facilement qu'on n'aurait [tu croire, tant le danger était grand de nous montrer Claudius enlevant cette jeune fille à la barbe des Romains. Quand donc la toile se levé, la nuit pèse encore sur la ville endormie; Virginie est absente; la lampe de fer veille seule dans cette maison abandonnée. C'est alors que revient de l'armée le soldat Virginius. Il a évité, sans le savoir, toutes les embûches; il arrive confiant, plein d'espoir, ignorant la mort de son gendre, et que sa fille est la captive de l'abominable Claudius. C'est a ce moment-là surtout que nous comprenons l'habileté et la vigueur de l'acte qui précède :

Dieux I entro quels malheurs mon désespoir hâtante!

s'écrie le vieux Romain; cl Fabius d'ajouter :

Ta fille n'est pas morte; Sur tout autre malheur \otre malheur remporte.

Chez ces deux hommes le désespoir est grand ; terrible est l'inquiétude ; ils s'agitent dans un doute funèbre. Ils ne cherchent plus à se poser en Romains, ils parlent connue deux hommes dont la douleur est calme et vraie. A coup sûr, les vers que dit Virginius ne sont pas les meilleurs vers de cette tragédie, on n'j prend pas de garde.

on les écoute et l'on tremble. Quel malheur que les jeunes gens ne puissent pas savoir tout de suite combien la simplicité épargne de peine à l'esprit!

Il est donc temps que Virginie revienne, qu'elle reparaisse et qu'elle tombe enfin dans les bras de son père éperdu; on l'attend, on veut la voir, on veut l'entendre. C'est très-bien fait, ce retour d'une pauvre enfant que l'on croit déshonorée et perdue, et qui reparaît éclatante, pure, sauvée, sauvée de la passion et des mains de cet homme qui n'a pas même l'imagination de la vertu ! Le récit que fait Virginie de cette nuit scélérée est un des morceaux importants de ce beau rôle, et mademoiselle Rachel le disait à merveille, surtout quand elle touchait aux derniers vers. Par Apollon ! nous voilà donc revenus aux récits ! Voilà donc où nous a conduits tout ce vagabondage poétique de vingt années ! 0 misère ! il faut ouvrir de nouveau cette garde -robe de vieux manteaux et de vieilles chlamydes qui ne devaient jamais revoir le jour ! 0 miracle ! partis avec tant de bruit et de fracas dans ce nuage de feu, de licence et de fumée, nous voilà revenus, l'œil morne et la tête baissée, à notre point de départ ! C'est qu'en effet la joie d'entendre de beaux vers récités avec art sera toujours une joie toute française.

Le bruit, le fracas, les événements entassés, l'impossible honoré et exalté plus qu'on n'a jamais fait de l'héroïsme, ont fait place à la composition patiente et sage qui disparaîtra plus tard encore une fois pour reparaître à son tour : cercle poétique dans lequel a tourné l'esprit de tous les siècles ! Donc Virginie raconte à son père qu'elle a passé la nuit précédente tête à tête avec Appius :

Mon ennemi s'approche, il portait un flambeau. Après l'avoir posé, sans bruit, sur une table,

Il m'observe en silence

Et ma frayeur mortelle ajoutait au péril.

Peu à peu, prêtez l'oreille à ce récit! la force abandonne cette enfant; elle ne sait plus ce qu'elle voit; elle ne sait plus ce qu'elle

ET LA TRAGÉDIE. 39«i

entend ; cet homme pleure et s'emporte tour à tour, il mêle la menace à la prière; il tourne d'un pas lent et solennel autour de sa victime, ne tremblant que pour elle... En effet Virginie a menacé de se frapper de son poignard :

Renfermé dans sa toge, il passait morne et sombre; Je voyais sur les murs s'allonger sa grande ombre!

Ceci est heureusement et habilement copié de cet admirable recii (|ue fait M. de Chateaubriand dans ses Mémoires ri 'outre-tombe, quand il nous montre son noble père se promenant, d'un pas solennel, suites dalles de son salon féodal ! Puis la lampe baisse a mesure que Virginie sent s'appesantir sa paupière. 0 misère! car les honnêtes femmes appelent cela succomber par lassitude! ("est en fait... tout est perdu !

Il y a là, dans Virginie, un mot bien trouvé, un mol de l ame, dont un bon comédien eût fait son prolit : VirgÛÛUS s'écrie : Ah! ma lille ! Fabius reprend : « Tout l'absout! » C'est une noble parole, si elle eût été convenablement prononcée. Puis Virginie, haletante et brisée, reprend le récit funeste, et elle nous dit comment elle s'est réveillée elle-même en se piquant de SOU poignard :

Avec ce 1er sauveur, pour irriter mon aine. J'aiguillonnai mon sein; et voyant celle laine Fumante de mon sang, pâle et saisi d'effroi, Claudius étonne recula devant moi!

C'esl ainsi que dans un drame assez semblable a celui-ci, le bon La Fontaine nous raconte, a sa charmante façon, comment la colombe fut sauvée de la Qèche d'un oiseleur :

Le v ilain retourne la tète;

La colombe l'entend, part et tire de long.

Après ce récit, qui pouvait suffire à l'eflel d'un acte entier, le poète et la tragédienne ne se sont pas encore tenus pour stiisfaiis. Il laul

paraître devant le peuple : Appius attend sur son tribunal ; dans une heure, Virginie va savoir si véritablement elle n'est qu'une vile esclave, ou si elle est une fille romaine.

Parmi nos jours de sang ce jour sera compté,

disait la Virginie de M. Guiraud. La Virginie de M. Latour parle avec moins d'audace; elle a dépensé dans la dernière nuit toute son énergie; maintenant elle hésite, elle se trouble, elle a peur; elle voudrait reculer le moment fatal; elle sait qu'on résiste à grand' peine à l'homme qui s'est fait le maître absolu des corps et des âmes d'une ville libre. C'est un proverbe latin : Touche la terre quand il tonne; c'est-à-dire humilie-toi devant la nécessité implacable. Ainsi fait Virginie : elle demande grâce et pitié à son père, à Fabius, à sa nourrice, à tous ceux qui la protègent et qui l'aiment ! Hélas ! enfin il faut partir! Alors elle dit adieu à cette maison qu'elle ne doit plus revoir :

Adieu donc, ma maison paternelle!...

Doux foyer où je vois ma place accoutumée 1 Berceau de mon enfance où je fus tant aimée I... Esclaves, serviteurs, qui viviez avec nous, Vous qui m'avez portée enfant sur vos genoux!... Adieu, lit vénérable où j'ai perdu ma mère!...

Si vous en ôtez quelque vieux lambeau de couleur locale, les pénates de bois, le voile d'hymen et une guirlande de fleurs qui est bien la troisième ou quatrième guirlande de la pièce, tout ce passage est écrit avec un goût charmant, et mademoiselle Rachel y déployait un talent qu'on ne lui soupçonnait pas encore. En effet elle pleurait et elle faisait pleurer. A la fin donc elle prouvait à la foule attentive qu'elle pouvait être à la fois terrible et touchante ! Ces adieux de Virginie ont été écoutés avec des transes infinies : chacun retenait son souffle, comme s'il avait peur de troubler la jeune comédienne dans une inspiration inattendue, nouvelle, et toute de son chef.

Le Cinquième acte est prévu, il est tout fait; Tite-Live l'indique avec un rare bonheur d'expression : « Va ! dit Appius au licteur ; livre au maître son esclave! elle est à lui. » A ces paroles pleines de courroux, la multitude s'écarte d'elle-même, et la jeune fille délaissée demeure en proie à ses ravisseurs. Alors Virginius, n'espérant plus de secours : « Appius, dit-il, je te supplie, par la douleur d'un père, pardonne l'amertume de mes reproches, permets ensuite qu'ici, devant la jeune fille, je demande à sa nourrice toute la vérité. » Cette laveur obtenue, il prend à part sa lille et la nourrice (c'était vers le lieu qu'on appelle aujourd'hui les boutiques neuves), et là, saisissant le couteau d'un boucher : » Mon enfant, s'écric-t-il. pardonne, mais c'est le seul moyen de te faire libre! » Il dit et frappe; Virginie tombe, et se tournant vers le tribunal : < Appui-, s'écrie-t-il, parce sang, je te dévoue aux dieux infernaux! Au cri de tout ce peuple indigné, le déceinvir ordonne que l'on s'empare de Virginius; mais celui-ci avec le fer s'ouvre partout un passage, et. protégé par la multitude qui le suit, il gagne sain et sauf les portes de la ville... Les femmes suivaient avec des cris : « Voilà donc le destin de nos enfants! voilà donc le prix de la chasteté! »

Voilà tout ce dernier acte. Le mérite de M. Latour, c'esl d'avoir suivi pas à pas son guide et son maître. Cetl • fois il a tout a fait laissé de côté ses préoccupations du costume historique; il marche droit au but; il va droit au fait; sa Virginie, agenouillée devant le peuple qu'elle implore, ne dit que ce qu'elle doit dire; elle pleure dans l'attitude des suppliants; elle attend, résignée, non pas l'arrêt du déceinvir, mais l'arrêt du peuple romain. A ce moment s'arrête le rôle de la jeune fille, celui du père commence. Plus le débat sera court entre le père condamné à l'avance et ce tyran dont la sentence est sans appel, plus la victime sera touchante, plus la vengeance de Virginius sera terrible. A quoi Uni tant de paroles pour nous démontrer cette vérité incontestable, que toutes les fois qu'il s'agit de sauver la libel le ou l'honneur d'un peuple, le dernier citoyen s'élève à la hauteur des magistrats.»

402 MADEMOISELLE RA.CHEL

Ainsi le poëte eut raison d'abréger ces discours pour arriver plus vite au dialogue suprême entre Virginie et son père; cela se dit bas, à la hâte; le licteur décemviral écoute, Glaudius attend! Ma fille, embrasse -moi! est un des mots terribles dont cette tragédie s'éclaire de temps à autre.

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