‹ Rachel et la tragédieChapitre 18 sur 26 · CLAUDIUS · texte numérisé non relu

CLAUDIUS

Emmenez cette esclave.

virgimus, frappant.

Elle est libre!....

Ainsi s'écrie le Virginius de M. Guiraud : Elle est libre! Virginie tombe , enveloppée en ces voiles noirs , sans un cri , sans une plainte, à la façon de la victime antique, glorieuse comme Lucrèce, et laissant la honte sur le front de cet autre ïarquin, indigne, à son tour, d'excuse et de pitié.

Telle est l'analyse complète, telle est l'histoire fidèle de cette tragédie. Depuis Lucrèce, pas un essai dramatique n'avait mérité autant que Virginie l'attention publique. Mademoiselle Rachel , dans cette création de Virginie, se releva plus applaudie , plus puissante et plus admirée que jamais. Elle avait compris le danger de sa situation, elle en sortit à la façon des victorieux et des braves. Depuis ce jour trois fois heureux, M. Latour de Saint- Ybars n'a pas retrouvé le succès de Virginie : il est vrai qu'il avait heureusement superposé sa Virginie sur la Lucrèce, de façon à ce que Lucrèce entière restât couverte par Virginie.

Virginie et Lucrèce nous représentent un château de cartes bâti sur un château de cartes, sur le même plan, avec les mêmes matériaux ; la première cité a disparu , l'autre cité s'élève florissante, jusqu'à ce qu'un troisième bâtisseur arrive qui souffle sur ce dernier Gapitole, pour en élever un autre sur la même

Hoche Tarpéienne. En effet, Lucrèce et Virginie, voilà le grand malheur, ce sont des œuvres avec des morceaux de rapport, des casse-tête chinois, ou, pour mieux dire, des casse-tête romains. Virginie et Lucrèce, deux tètes de mort enveloppées «les mêmes bandelettes, ornées du même bandeau, exposées à l'adoration des mortels, sous l'invocation de Jupiter très-bon et très-grand, d'Apollon, dieu pythien, et de Junon, reine des dieux.

La vie et la durée sont choses passagères dans un poëme où tout est factice. Vous avez habillé Tite-Live en petit- maître . votre voisin habille Cicéron en damoiseau : jetez - TOUS dans les bras l'un de l'autre, vous êtes quittes. Toute celle rhétorication, même la plus habile, ne vaudra jamais un bon vers naïvement pensé, naïvement écrit; nous voulez être des Romains, a la bonne heure! vous vous avancez avec une littérature touffue et pesamment armée, je le veux bien. D'où vient cependant que le premier venu arrache leurs faisceaux et la hache a \<>> licteurs? C'est que vos faisceaux ne sont pas noircis au feu des forges; c'est que VOS boucliers sont recouverts de carton cl non pas des sept feuille» d'airain. Du chêne de Jupiter vous n'a\ez que la fouille desséchée, frivole jouet de tous les vents.

Le surlendemain de sa dernière représentation de Virginie, el comme la pièce était agonisante enfin, mademoiselle Rachel, comme si elle eût voulu compléter >a conquête, .joua Lucrèce. Elle la joua

quatorze fois de suite au milieu de la révolution de l<S'i<S; deux ans plus lard elle la joua trois fois, puis un soir de I8Ô1 . et ce fut lotit ce

qu'elle en put tirer. Elle \ produisait beaucoup moins d'effet que dans Virginie, soit que Virginie eûl toutes ses préférences, ou bien, ce qui nous parait plus voisin de la vérité, mademoiselle Rachel

avait déjà employé dans la pièce de M. La tour de Saint-Ybars les grands effets de simplicité, d'émotion, de pitié, de douleur, qui lui eussent servi tout d'abord pour la Lucrèce. Il n'y a pas d'inventions qui puissent suffire au même comédien à jouer le même rôle deux fois de suite. On se souvient, à ce propos, de cette parole d'une grande coquette de l'antiquité : sollicitée par un vieillard, elle le mit poliment à la porte de sa maison. Le surlendemain le vieillard arrive, il portait une barbe noire et ses cheveux étaient semblables à l'aile du corbeau. « Ah! s'écria la dame en riant, vous me demandez aujourd'hui, jeune homme, une chose que je refusais à votre père avant-hier. »

De son passage à travers Lucrèce, mademoiselle Rachel n'a laissé . qu'une trace, et cette trace est une critique ingénieuse et sans malice du grand défaut de cette tragédie : à savoir, la séparation si complète entre Tullie et Lucrèce, les deux héroïnes de la pièce, que pas une seule fois Tullie et Lucrèce ne se rencontrent. Donc elle imagina, puisque Tullie et Lucrèce étaient l'une et l'autre à l'extrémité de la même tragédie, et qu'elles devaient se heurter sans se voir, qu'elle pourrait bien représenter ici Lucrèce et là Tullie. Elle était jeune, heureuse et fêtée ; elle avait tous les droits du monde, parce qu'elle était assurée de tous les pardons ; enfin cette étrange tentative aurait pour théâtre le Théâtre- Italien, le théâtre des métamorphoses et des vaines chansons. Ainsi elle s'abandonna à son caprice, elle obéit à sa fantaisie, elle fut à la fois et tout un soir Tullie et Lucrèce, et voici comment à son tour, prenant sa part de cette tentative assez peu sérieuse, le feuilleton parlait, le lendemain, de la double Rachel :

« Quel malheur! quel malheur! mademoiselle Rachel... Eh! comment raconter cette misère? Elle n'est plus l'unique et la grande tragédienne , elle a trouvé sa rivale. Ah ! dieux et déesses ! que disons-nous? Elle a trouvé sa maîtresse... Une étrangère est assise au-devant de son soleil.

« Pas plus tard que lundi, sur le théâtre de la Malibran et de la Sontag, un jour de tempête au dehors, dans la salle du Théâtre-Ita-

lien , belle cage dont les oiseaux se sont envolés, mademoiselle Rachel devant une assemblée arrachée à l'émeute, aux tambours, aux fusils, aux cris de la rue, avait dit qu'elle jouerait sa nouvelle Virginie, à savoir, la Lucrèce, un nouveau rôle qu'elle joue avec un rare esprit, une simplicité charmante el cette admirable intelligence qui lui est venue d'en haut. Comme toujours, la jeune tragédienne triomphait seule, au milieu de ses camarades qui avaient l'air de ses esclaves, reine entourée de sujets obséquieux.

C'étaient de véritables terreurs. On sentait déjà des pitiés, des larmes, et chacun se disait : « Elle est vraiment la seule et l'unique au monde » ... quand tout à coup, ô surprise ! une femme se présente, une femme hardie, éclatante, imposante, une Tullie imprévue, ignorée, innomée. Ah! si vous aviez vu comme cette Tullie est éclatanle, superbe, enivrée a la fois de sa beauté el de ses vices ! Si vous av iez entendu celle voix superbe, mêlée de mépris el de colère mal contenue! Heine el femme, insensée et perverse; ajoute/, l'éclat de sa personne, et tanl de suprême insolence, ci tant de blasphème dans l'éclair de ses veux !

« Cette nouvelle tragédienne, belle et superbe entre toutes, agitait son manteau, passionnait les aines, riait, s'indiquait, s'exaltait... En ce moment, l'austère et l'humble Lucrèce était vaincue par celte femme. En ce moment, frappée au cœur parées mépris Sans limite-, l'épouse sérieuse de Collatin rentrait dans la cendre modeste de son foyer domestique, pour faire place a cette reine entretenue de Rome antique. Eh! que vous dirai -je? et comment donc expliquer ce miracle ? et faut -il dire, en un mot. celle fatale aventure.' En ce

moment, mademoiselle Rachel était dépassée, et les jaloux, et les envieux, et pas mal de brave- gens, de >e dire :

» A la fin nous voilà délivrés de cette merveille] Eo voici une autre qui s'empare de ses licteurs! » En même temps, ils battaient des mains, ils criaient : « Victoire! victoire! » Ils voulaient ici (induire Lucrèce aux limites de son royaume, afin qu'elle ne revînt jamais cl qu'elle laissât la place a Tullie... Ce que je vou>di> la est

exact, rien n'est plus vrai ; seulement il faut ajouter que si le rôle de Lucrèce était joué par mademoiselle Rachel , le rôle de Tullie avait été envahi par mademoiselle Rachel. Si bien qu'elle s'est étouffée elle-même de ses belles mains guerrières, et que par elle seule elle est vaincue. C'est l'histoire de ce bel oiseau fabuleux qui sort triomphant de son bûcher enflammé par le soleil. »

Cette tentative au moins curieuse ne devait pas avoir de lendemain. Mademoiselle Rachel était un trop sérieux et trop légitime artiste pour se longtemps complaire aux tours de force : au contraire, elle n'allait jamais si bien son chemin que dans la voie, battue et droiturière. En ce temps, d'ailleurs, le public peu à peu s'éloignait de Lucrèce et des antiquités qui l'avaient tant charmé. Il regrettait sans l'avouer l'art moderne et ses glorieuses batailles; il était en doute s'il n'avait pas été très-injuste et très-ingrat pour l'auteur A'Hernani, de Marion Delorme, et même des Durgraves, dont la chute avait été le signal du succès de Lucrèce et de toutes les tragédies de la même école. Quoi donc! la foule aurait déserté à tout jamais les poètes nouveaux, les rudes jouteurs, tant de génie et tant d'esprit incessamment dépensé en odes , ballades , élégies, romans, poèmes, histoires, récits, même en critique? 0 misère ! on n'entendra donc plus parler de Shakespeare, de Goethe et de Byron ? Il faut donc renoncer aux grandes soirées qui tenaient le monde attentif? Toujours Lucrèce, et toujours Agnès de Méranie, et toujours Virginie en guirlandes fanées? Véritablement le parterre était fatigué de ces tragédies rétrospectives., il se repentait beaucoup pour avoir maltraité M. Hugo, son poète, beaucoup pour avoir trop admiré les nouveaux venus , des enfants comparés à ce génie, à cette inspiration , à cette austère et superbe vertu, de véritables enfants !

N ous rappelez-vous cependant (mais nous l'avons oubliée) la soirée à jamais mémorable de cette Lucrèce hors des murs ? On eût dit que le nouveau temple allait s'écrouler, et qu'à sa place éclatante s'élèverait désormais l'impérissable autel des saines et saintes doctrines, comme si les poètes modernes étaient des bandits de grands

chemins. Vous rappelez-vous l'extase el le contentement . à ce poinl que M. de Salvandy, un des grands esprits de ee siècle, et ministre <ln bon roi Louis-Philippe, se félicitait cl se vantail d'avoir vu Battre sous son consulat Lue ira' et l'étoile de .M . Leverrier, étoile ingrate!

En ces moments d'un vrai délire et qu'on ne reverra pas de nos jouis, les morts eux-mêmes se félicitaient de cette victoire; les vieux morts médiocres, réveillés dans leurs tombeaux, hurlaient de joie à cette trouvaille éloquente, et s'indignaient que les vieux maîtres, les dieux d'autrefois, restassent muets dans leur gloire, indifférents a celle résurrection qui , en effet, n'atteint pas les immortels. Grâce à Lucrèce, la poésie, disait -on . était sauvée dans celle France de In révolution de Juillet, Certes . M. de Lamartine (;lait un cosaque. M. île Chateaubriand était un mandarin de Canton. Bé ranger était un Ostrogoth !

Il fallait (pie désormais tout cédât la place à Lucrèce; elle était le présent, elle était le passé cl l'avenir de I esprit humain. A ce nom sauveur, la province hurlait de joie, la moitié de Paris ne niellait pas (le (in a son triomphe; l'étranger allait brûler tous nos livres publiés depuis trente ans; la critique la plus fervente s'étonnait . s'inquiétait . et dans son trouble eHe portait d'une m. nu tremblante son trrain d'encens a ce Vapoléon Bonaparte sorti vivant de son tombeau de Sainte-Hélène. Lucrèce! était le mol d'ordre des temps prédits par la Sib\lle ; elle-même, l' Académie française, dans sa minorité' victorieuse.se mêlait a cet unanime concert d'admiration et de louanges.» Lb génie moderne s'est cache dans

l'abîme des temps, et il a attendu en silence la lin de 06 (JUOi tgot

qui devail être étemel.

Toutefois le bruit de Lucrèce a été plus grand encore que le succès. I.e succès a passe assez, vite, et l'imitation même lui 6ttl bientôt porté un coup terrible. Aussitôt, en elfel. que le> poètes à la suite eurent vent de ce triomphe inattendu, soudain les l/UCrèem Surgirent de toutes parts. I'a> DU cahier dans le> Collèges qui n'eût sa Lucrèce! Pas un des anciens auditeurs de M. de l.ahai|>e qui n'eûl

écrit sa Lucrèce! Pas un des vieux cartons du Théâtre -Français où l'on n'eût trouvé quelque Lucrèce enfouie en ses catacombes !

Vous en voulez? en voici là. Si vous trouvez que celles-ci soient un peu poudreuses, parlez; on vous en fera aujourd'hui, que disonsnous? en voici de toutes faites, de ce matin! Si bien que pas un homme écrivant en vers ne douta un instant de son propre triomphe, et que des points les plus reculés du globe on vit revenir ces hirondelles chassées par le vent qui souffle dans les Feuilles d'automne , hirondelles frileuses qui n'avaient su trouver le printemps nulle part, et qui, certes, n'y comptaient plus.

Parmi ces oiseaux de passage qui s'abattaient sans façon sur notre théâtre sauvé des Barbares, la seule Virginie, obéissante aux volontés de mademoiselle Rachel, trouva grâce devant ce public si disposé à revenir sur les pas qu'il avait faits en arrière. A coup sûr, Virginie est à cent coudées de Lucrèce, l'histoire y est moins étudiée, le vers est moins net, moins élégant, moins latin; elle manque absolument de ces heureuses inspirations de la belle poésie latine, quand les poètes latins se mettent à chanter les grâces et l'amour. Quoi de plus ? Virginie est la copie affaiblie d'une chose copiée avec beaucoup d'art, de verve, de vérité et de talent. Virginie, à l'heure suprême où la copie avait dit son dernier mot, est donc un chef-d'œuvre de mademoiselle Rachel, d'elle seule. Elle y porta, très-habilement et très -heureusement, ses instincts, ses habitudes , et tant de rares bonheurs qui lui venaient de l'inspiration et du souvenir des maîtres. Le parterre, à l'entendre, à lavoir, confondait Virginie et Rachel.

Elle était si grande et si fière en ces amples vêtements qui convenaient à sa frêle et très- élégante beauté! Elle était si complètement la Romaine. Elle avait dans la voix, dans le geste, dans le regard, le feu, l'accent, l'intonation, l'éclair, de la vieille tragédie. Entin , heureuse et triomphante , elle ignorait encore (hélas! elle devait l'apprendre un peu plus tard) le grand danger qu'elle courait à souffler sur ces cendres éteintes, à prêter

son àme à ces cadavres , son souffle inspiré à celle poésie sans force et sans valeur. Yiryinie étail une fille romaine, cela suffisait. Tant que le poëte offrait à mademoiselle Hachel un \oiIe, un manteau, une apparence romaine, il semblait qu'il était quitte avec elle, et qu'elle n'avait rien à demander davantage- Ainsi, à les entendre, ces spéculateurs de la nuit, il suffisait d'aller, a travers les cites d'autrefois, ramasser des chiffons plein sa hotte; on versait toutes ces loques poétiques sur le ijiron soyeux de cette assembleuse de niidfjes, et maintenant c'était a elle de réunir ces fragments (;pars qui n'avaient plus de nom dans aucune langue.

Ainsi elle faisait. A force d'habileté, de hardiesse, elle réunissait ce lambeau-ci à ce lambeau-là. à grands coups d'aiguille : ainsi elle devait se fabriquer son péplum et sa tunique d'Iphigénie ! ()r. voilà justement comment parlait Napoléon Bonaparte, quand il ne voyait dans le tronc même que quatre morceaux i\<> bois blanc recouverts d'un morceau de velours.

Non, sire, non, le trône des rois, c'est mieux qu'un morceau de bois recouvert de velours! Non. messieurs, la tragédie de Racine, la tragédie de Corneille n'est pas une couronne de carton doré que mademoiselle Ifachel aurai! ramassée ;i l;i porte des confiseurs de la rue des Lombards. De môme que la majesté fait le Irône, c'est la poésie qui fait la tragédie; un poëte est vraiment on poète par la sincérité de son inspiration. Donnez-moi le poète, ef VOUS aurez bientôt la tragédie. Donnez-moi le monarque... ef qu il >o'l a>>i-

sur la pierre ou sur le velours, qu'il ail à la main le sceptre du roi ou le bâton du pèlerin, qu'il triomphe on qu'il souffre, qu'il

Soif dans l'abîme OU dans le < ici . il BSf roi encore, il < >i toujours

roi; l'empereur étail roi a Sainte-Hélène, François I" étail roi a .Madrid. » Un roi esi roi partout ! n disait Charles-Quint. I.a tragédie était reine sous les haillons de madame Dorval, aussi bien que sous les pierreries de mademoiselle Mars.

Méfions-nous du fantôme; le fantôme a vécu, et même les |ietil> enfants n'en ont pas peur. Mademoiselle Radie! . dans les temps les

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plus heureux de sa gloire et de sa fortune, eut le grand malheur de ne pas se méfier du fantôme. Au contraire, elle l'a traité comme un être vivant; elle lui a prodigué ses colères, ses injures, ses haines, ses amours, ses sanglots, ses étreintes passionnées.

Hélas! elle s'est imaginée qu'elle jouait une Virginie vivante; et quel talent, quel grand courage elle a dépensés pour la faire vivre un jour d'une vie pleine de fièvres, de songes, de sursaut, ;i savoir, ce vain frémissement que donne le galvanisme! Ou plutôt (ne calomnions pas ce grand miracle de la forme, de l'idée et du chef-d'œuvre), cette Virginie était une morte qui ohéissait à la magie. Elle parlait sans rien dire, elle se passionnait sans passion, elle vous regardait sans regard ; elle aimait sans amour; elle tremblait sans peur. Ces sortes de tragédies ne tiennent ni de la vie réelle ni de la résurrection ; elles portent avec elles une étrange senteur, qui n'est même pas la senteur des tombeaux... pour exhaler franchement même la navrante odeur de la mort, il faut avoir vécu, et ces choses-là n'ont pas vécu même une heure! Encore une fois, ceci est purement et simplement un jeu puéril.

Voici le jeu : on mêle sous vos yeux les fragments épars du royaume de France, et vous voilà recomposant la carte disloquée en zigzags. Si vous réussissez, vous aurez une image, ou même le prix de l'Académie française. Pauvre Académie française, forcée, par la volonté de testateurs inhabiles, de couronner à toute heure le chef-d'œuvre de l'instant!

Puisque nous y sommes, suivons jusqu'à la fin cette lamentable histoire de la conspiration des Catilinas enfantins contre la force du Sénat et du peuple romantique de 1830. Donc Virginie a passé; on a crié une seconde fois miracle ! et, le miracle une fois avéré, vous jugez des nouveaux vivat ! Deux ans, plus ou moins, et quelques jours après ces mille tempêtes avant -coureurs du nouveau triomphe des vieilles théories surannées, apparut Agnès de Méranie. Vous savez la vanité des espérances que donnait cette Agnès de Méranie jugée à la fin du premier acte.

licite lois, en moins de temps que je n'en mets à le dire, la contre-révolution fut toisée à sa juste valeur; V école éu bon sens avait perdu sa bataille de Culloden ; Charles Sluart était en fuite pour ne pas revenir, et ses fidèles montagnards étaient rentrés dans leurs montagnes, lu ises, fatigués, anéantis, perdus. Agnès de Méranien'a pas eu même L'honneur d'être nue bataille* tout au plus est-ce une défaite. La défaite était en l'air, et ces tri>tes alexandrin-, naguère victorieux Bur toute la ligne, maintenant brisés et dispersés au premier choc, oublient dans la mêlée ardente le drapeau, le mot d'ordre, la victoire passée... ("est à peine, à cette heure, si l'on peut entre- Noir l'emplacement... où fut Troie Ce jour-là, et dans ce sauve qui peut général, tout était dit. tout était lini. tout était conclu, la déroute

était sans rémission. Pendant que ces grands vers de l'ancien moule emportaient au hasard leur poète infortuné, on ne dit pas qu'on ait vu un Dieu presser hoirs lianes poudreuse.

Vanité! vanité! De ces grands efforts, de cet esprit ingénieux, de ce style élaboré avec soin, de oes luttes honorablement acceptées, de celte hardiesse imprévoyante, de cette Lucrèce enfin, de ce triomphe éternel qui remplissait la terre et le ciel, c'est peine s'il est resté... une piquante parodie, la Nièce de Vêtante, mêlée de prose, de vignettes, d'esprit, de couplets et de vers.

Eh bien ! le toit et le malheur de M. LatOUf de Saint -Yhais. M

fut, après avoir tenté trop heureusement hi fortune delà Lucrèce, de n'être pas corrigé tout de suit" par l'infortune fi Agnès de Wéranie, Il avait sous les veux un enseignement salutaire, il n'a pas su an profiter au contraire, à peine eut-il assisté à la défaite d \gnes de Wéranie, et témoin de ce désastre incroyable, de cet abandon inouï, de cet anéantissement immense d'une victoire si prématurée, il osait, quinze jours après cette Pharsale, lui l'auteur trop heureux de Virginie, tenter la fortune d'Acné* de Mérnnie! I n plus saire. un mieux conseille que M. l,alour. pour rien au monde, et pas même quand il

aurait eu l'espoir de découvrir une planète, voyant ><>n parti en déroute, sa tragédie écrasée a l'avance, ses alliés en bute. >a Virginie

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si cruellement, si justement réduite à sa juste valeur,, n'aurait jamais consenti à se placer dans ce Waterloo, encore tout chaud et tout fumant du sang glorieux de son général anéanti !

Je sais bien que M. Latour et tous les hommes de sa suite avaient toujours une réponse prête, à savoir, le nom, la grâce et l'autorité de mademoiselle Rachel. Mais malgré tout son génie elle ne pouvait pas faire quelque chose de rien ; elle ne pouvait pas donner sa grâce au langage, au drame sa pitié, à la tragédie sa terreur, à l'émotion cette inspiration féconde qui ne peut partir que de l'âme du poète. Quand le sol manquait sous ses pas, comment vouliez-vous qu'elle marchât, cette fille ardente de la tragédie, habituée à fouler le solide terrain? Quand la poésie redondante bourdonne importune à son oreille remplie d'harmonies divines, comment vouliez-vous que mademoiselle Rachel trouvât dans sa voix brisée assez de force pour remplacer cet éclat et cette verve de poésie amoureuse,... indignée, qui s'exhale abondante du trépied de nos maîtres?

Quand donc elle se trouvait face à face avec ce public attentif et nerveux qui s'ennuie et qui s'endort, que pouvait-elle faire, la terrible Hermione, au milieu de ce désert et de ce silence remplaçant soudain les adorations et les louanges de la foule à ses pieds? Ils ont trop dit : « Mademoiselle Rachel... » Mademoiselle Rachel, dans ces lamentables tragédies, était un accident, un malheur, une défaite, un désastre de plus.

Cette nouvelle Agnès de Méranie avait nom le Vieux de la Montagne. Le Vieux de la Montagne, chef de l'ordre des Assassins, est le père d'une fille nommée Fatime, qui naguère était l'esclave d'un jeune templier nommé le comte de Sabran. M. de Sabran, le véritable Scipion des croisés, a renvové saine et sauve sa belle captive, et, comme la vertu n'est pas toujours récompensée en ce monde, notre jeune comte est tombé entre les mains du Vieux, de la Montagne, qui tout à l'heure va faire poignarder ses captifs, uniquement pour complaire à un certain Abd-el-Kader de ce temps-là, nommé IsmaëT. Cet Ismaël est furieux contre les chrétiens, il est amoureux

ET LA TRAGÉDIE. in

de Fatime . il a été enlevé par le ehefdes Assassins, qui en veut l'aire son gendre, et qui commence par lui donner une de ces potions enivrantes dont il a le secret. Ivre d'opium , de faneur et d'amour, Soleïman obtient, sans peine, de son futur beau -père, l'égorgenient des chrétiens et l'envoi immédiat de trois vrai» croyants, trois assassins émérites. qui s'en vont, sur un signe de leur ehef, le premier pour égorger le grand maître des templiers, le second pour assassiner le père de M. de Sabran, le troisième Bfffiafimn pour en finir d'un seul coup avec le roi Louis IX, qui \ient d'arriver SOUS les murs de Jérusalem. Bref, un égorgement complet.

Heureusement arrive en ce moment Fatime, la fille du Vieui de la .Montagne; Fatime e>t pâle, mourante, fort triste, et son père la croit empoisonnée par les Francs. Non ! dit Fatime à l'oreille de son père, et, lui montrant le comte de Sabran : Je faune/ Le mot sulfit à ce bon père, et tout de suite il ordonne que les trois assassins, qui sont déjà bien loin, reçoivent un cou tic-ordre. 11 me semble que déjà la tragédie pouvait finir B cet acie-la.

Au second acte, nous \o\ons M. de Sabran dans si prison, ci. juge/ de notre désappointement cruel, non- espérions un amoureux,

un jeune DOnune, un croisé, c'est tout dire, un Brian de Itois- (iuilberl : nOUS trouvons un moine, un moine, un vrai moine. Dans sa prison. .M. de Sabran. amoureux de la belle infidèle, M SODge

qu'à l'éternité. Il ne parle que de la croix, du saint sépulcre,

de la chasteté; il oublie que le TaSB6 a l'ait jouer le grand rôle à la belle Armide en >a Jérusalem délivrée... en un mot. M. de Sabran oublie un peu trop qu'il est jeune, amoureux, qu'il e>l templier, et il se t'ait mille violences pour ne pas épouser Fatime. ,

Kn vain le maître-assassin supplie ce jeune mal appris de SUN celle grâce à sa fille, en \ain Fatime elle - même lui demande

celte laveur, notre templier tient bon; il résiste au père, il résista à la lille; il aime mieux mourir que d'être si heureux. Bien plui, Fatime. qui ne tient guère à Mahomet, propose a cel amoureux transi de se faire chrétienne; elle 6fi( toute prête à dire : Je pou/*..

je crois!... L'obstiné Sabran vont absolument être assassiné par les assassins. « C'en est trop! » dit le père, et nous sommes parfaitement de son avis.

Cependant Fatime demande qu'on la laisse seule avec le jeune chrétien, disant qu'elle aura bien du malheur si elle ne fond pas cette glace. A quoi le père consent. Ce Vieux de la Montagne y met autant de bonne grâce que le jeune templier en met peu.

L'heure se passe et rien n'est fait. Le templier l'a dit, il aime mieux mourir! Notez qu'il aime éperdument la belle Fatime, car, afin que personne ne l'ignore, il se met à genoux aux pieds d'un petit moine, son vassal, et celui-ci confesse cet aimable pénitent, en l'appelant monseigneur. Alors voilà notre templier qui s'accuse d'aimer une femme! ce, que le petit moine trouve assez naturel,

et le parterre aussi. Or cette femme c'est Fatime! Il crie en

même temps ces belles choses amoureuses à si haute voix, que les voûtes assassines les répètent. Cependant Fatime est là, cachée; elle entend cette confession. Le père aussi l'a entendue. Enfin c'est si bien entendu, que les deux jeunes gens se donnent la main... le petit moine est prêt à les bénir.

Au même instant, on crie : Aux armes! A ce grand cri, le templier demande des armes, et il fait une sortie d'autant plus redoutable qu'il s'agit de recevoir le prétendu du premier acte, le terrible Ismaël.

11 semble que la pièce pouvait très-bien se terminer à ce troisième acte ; c'eût été autant de gagné !

Mais non : la tragédie en cinq actes est impitoyable, elle veut être» elle doit être en cinq actes; elle se passe dans le même lieu, dans le même jour, selon l'usage; elle vit de récits, de songes, de narrations, de discours, de longueurs, de lenteurs. Les grands faiseurs, les vieux sages ne voient que ces quelques règles dans cet Art poétique où sont contenues toutes les tragédies de Sophocle et d'Euripide, de Racine et de Corneille... Va donc pour le quatrième acte, s'il vous plaît.

Sabrait bit sa sortie : il est rentré tel qu'il était sorti, si nous en jugeons par la lutte néothéologique ([u'il soutient contre Ismaël. Os deux templiers, turc et chrétieD, se disputent el se querellent sur la vérité (le leur religion respective; s'ils parlent de Fatime, ce n'est qu'à la dérobée et comme un trait d'union entre le Coran et l'Évangile, et, quand enfin il est a bout d'arguments théologiques et moraUX . le templier propose au bédouin de >e battre

en duel, le templier, seul contra trois Arabes. L'Arabe refuse et parait forl intimidé.

En ce moment reparaissent les trois assassins du premier acte. Mêlas! ces trois crovants n'ont que trop bien exécute leurs hautes œuvres, (l'en est fait, le 1:1 and maître des templiers >e meurt sous le poignard; Louis l\ n'est pas mort, mais il n'en vaut guère mieux : il est prisonnier des inlidèles. M. de Salirait, le père. ;i été tue d'un coup de poignard dans les reins pendant qu'il faisait si prière, et si bien lue que l'honnête BSSaSSm >'iiupiu lr (il est bien temps!) pour savoir s'il fallait tuer le père OU s' il

fallait tuer le liis... ou tous les deux, le père et le lils.

Quant a M. de Sabian. lu nouvelle de son père égorgé par l'ordre de son beau-père le plonge dans la douleur de < 1 uill.i unie Tell (moins le chant de Dupiez, la musique de Rossini Bl l'OT-

chestre de l'Ojiéra) : Mon pi-re, in m'u s dû maudire ! Quand -.1

chanson est finie, Sabran ne veut plus se marier, il ne veut plus

entendre parler de f atime, il abhorre cette union, peu tolérante en effet, avec le Vieux de la Montagne. Pour le coup, notre montagnard

n'v tient plus! Que la peste éloull'e M chrétien qui erie parée que mui

chef est égorgé, parce que son père 1 été assassiné, parce que ><>i) roi

est prisonnier du lils de .Mahomet! Donc il faut que Sabian renie chrême et baptême, qu'il crache BUT le crucifix, qu'il blasphème, et

enfin qu'il épouse fatime par-dessus le inarche, sinon les

poignards sont levés dans la cour du château.

Alors voilii entre le père et la fille une >< vue de désopoir et de desordre. La fille prie et supplie , le père e>t inflexible. A

moins d'un petit blasphème, le père ne sera pas content de son gendre. Ce que voyant, Fatime tire son poignard (chacun porte l'outil de la profession dans cette famille d'assassins) , et elle menace de se tuer, si l'on touche à son templier... A la fin le père est vaincu ; il ordonne, pour la troisième fois, que l'on épargne son prisonnier. Et lui-même il attend les assassins pour son propre compte. Désormais vous ne direz plus le Vieux de la Montagne, vous direz le Vieux tout court, et ce sera bien assez pour cette poule mouillée d'assassin.

Que dites- vous de ce dénoûment? Il est bon, ce me semble; eh ! voilà ce qui vous trompe, ce n'est pas là tout le dénoûment.

Il nous faut retourner dans la prison de M. de Sabran : on lui a fait grâce, mais on veut toujours lui tordre le cou.

Heureusement on crie encore : Aux armes! Le Sabran court aux armes, il sort, il se bat, il est blessé comme Tancrède, et il revient pour mourir comme Tancrède, en comblant Aménaïde de ses bénédictions. Aménaïde, je veux dire Fatime, expire de douleur' sur le corps de son amant, la toile tombe, et la tragédie triomphe, hélas ! pour la dernière fois.

Le rôle de mademoiselle Rachel se composait de quatre mots : Je l'aime (premier acte), je ne l'aime pas (deuxième acte), je l'aime (troisième acte), je ne t'aime pas; si, je t'aime (au quatrième acte). Que vouliez-vous qu'elle fît contre ces quatre mots? Aussi bien elle n'a pas lutté longtemps; quand elle a vu que la partie était perdue, et que le parterre, qui n'écoutait plus, se contentait d'applaudir, elle a parlé sotto voce, laissant hurlera sa droite Beauvallet , pendant qu'à sa gauche Guyon faisait vibrer mélodramatiquement son gros bourdon.

Telles étaient pourtant les grandes choses, les œuvres illustres, les excellentes et admirables résurrections qui devaient venir à bout de la poésie moderne. Voilà les conquérants nouveaux de l'ancien monde qui devaient replacer sur leur piédestal insulté les grands dieux de nos pères, ces dieux que nous n'avons jamais niés. Quand

od pense que ce tourbillon que le vent de lévrier emporta à tout jamais mugissait chez nous depuis la soirée du 7 mars 1843, le jour des Margraves! Mais ce poëme des Bîtrgraoes, ce poème tant accusé! prenez au hasard, dans ces beaux vers où la main du maitre se révèle, une seule tirade :

Moi, Frédéric, seigneur du monl où je suis né!

celle tirade, ces beaux, vers, frappés BUT celle enclume d'argent au marteau d'or, vont ellàeer, de leurs clartés limpides, toul ce nuage du passé qui tentait d'obscurcir la poésie présente et la poésie à venir. Ces liartjraves, je les accepte volontiers comme comparaison avec tout ce qu'ont l'ait les novateurs rétrogrades, avec tout ce qu'ils ont tenté: je ne dis pas avec tout ce qu'ils feront désormais, car désormais l'avenir leur est fermé par ces barrières infranehi>sables : Agnès de Mcranic, le Vieuao de la Montagne.

Laissons donc ces enfants revenir simplement des joies de leur gloire et des horreurs de leur défaite; laissons-les >e remettre de tant d'émotions imprévues et implacables; lais80DS-4es revenir modestement sur leurs pas; donnez-leur le temps d abandonner ces chemins frayés, où rien ne leur a été laissé S recueillir, pas un fruit, pas une fleur, pas une émo'.ion, pas une larme, et faisons >i bien, qu'Us nous reviennent plus tard, bientôt, inspirés enfin d'une inspiration qui leur soit personnelle, maîtres d'un art qu'ils aient, non pas copié servilement, mais agrandi el augmenté, s'ils ne l'ont pas découvert. Qu'ils étudient leur drame a venir dans les endroits et dans les livres où s'agite, où respire le drame aujourd'hui possible. Loin d'ici les fantômes]

Kien qu'à lire la préface de ces fiarfjrarcs qu'ils oui voulu étoull'er sous le manteau grec, sous la pourpre romaine, ils apprendront qu'un drame ne s'écrit pas au hasard BUT les feuillets d'un 1 ile— Live, au contraire, qu'il faut le chercher avec zèle, avec persévérance, avec enthousiasme, avec respect. "Voilà la vraie force de

M. Hugo, voilà sa vraie gloire! S'il réussit, son succès lui appartient; ce succès ne dépend de personne; il vient de sa tête et de son cœur, de ses études et de ses passions; il est en lui, et nulle autre part. S'il tombe, sa chute est glorieuse encore et souveraine; il tombe dans ses propres ruines , et non pas sur les ruines voisines; il est l'unique artisan de sa chute, il s'est trompé luimême, et du moins n'a-t-il pas la douleur d'avoir été pris à quelque piège bâtard, de s'être perdu à la lueur des feux follets dans quelque marécage qui n'est pas de son domaine.

Disons aussi que dans le triomphe ou dans la défaite ce grand homme brille et resplendit par un éclair de verve, de poésie, de croyance, de fantaisie, mêlé au superbe style qu'il n'a pris nulle part, non pas même dans Bossuet ou dans Eschyle. Il va, il vient, il s'inquiète, il s'anime, il se passionne, il se lamente, et, comme il ne peut pas voir les hommes d'autrefois, il veut voir les tanières habitées par ces lions; il veut toucher de ses mains vaillantes ces armures vides; il veut soulever ces épées chargées de rouille.

L'acier, le granit, le courage, tout lui convient ; et, ces rudes éléments une fois trouvés, il les mêle à sa propre rêverie, à sa poésie, à son amour, à cette personnalité puissante qui seule peut conserver aux temps à venir les œuvres du temps présent.

A peine elle joua sept fois de suite ce rôle de Fatime dans le Vieux de la Montagne, en présence d'un parterre indifférent et d'une recette indigne de sa renommée, à savoir, deux mille francs, dix-neuf cents francs , quinze cents et treize cents francs à la septième et dernière représentation. Elle n'avait pas attendu jusqu'à ce dernier jour pour savoir qu'elle était dans une fausse voie, et qu'elle donnait sa vie et son âme à des inventions qui n'étaient pas nées viables.

L'abstention du seul poêle qui fût à la taille de son génie et qui eut trouvé des aceents dignes de sa voix souveraine, M. Victor Hugo, fut le grand malheur' de mademoiselle Rachel. Ses œuvres remplissent abondamment le théâtre moderne; son écho est la voi\ même de la tragédie; absent, il brille encore par sa présence, et c'est sa VOÎX, que l'on écoute encore. Il avait crée madame Don al. il avait inventé Frédérick- Lemailre , il avait ranimé mademoiselle Mars éteinte, il admirait profondément mademoiselle Rachel, mais il se tenait à l'écart de cette virtuose insolente qui axait porte le Ici et la flamme au milieu des conquêtes de Victor Hugo lui-même.

Il lui tenait rancune d'avoir combattu chez lui. sans lui . d'avoir remporté la victoire, une victoire éclatante, malgré lui. Il regardait mademoiselle llachel comme un drapeau ennemi; .souvent, la voyant qui tentait de ressusciter ces cadavres, il nous disait : c'etl dommage J llelas! oui, c'était dommage. Kllc était l'aile, en effet, pour parler le beau et fier langage des vrais poêles; elle était née uniquement pour réciter les beaux vers; tout ce qui était vulgaire et déplaisant la traînait à l'abîme; enfin, ii son insu même, elle n'était heureuse et forte, elle n'était la grande et véritable Rachel que dans

les œuvres puissantes. Le vrai poète était son matin naturel, elle

avait été mise au monde pour être entraînée en plein éclat, en pleine gloire, et non pour tirer à soi. péniblement, dans un sillon sombre, un vain bagage de tragédie, Empêchement, disait du bagage un homme qui savait vaincre et qui s'appelait Jules César.

Rachel aimait le succès . elle aimait la gloire, elle supportait impatiemment des renommées a côté de la sienne, elle >e désolait à chacune de ces nouveautés qui ne voulaient pas vivre et qui ne pouvaient pas vivre, u A.Q 1 disait- elle un jour de L8q8,

quand Frédérick-Lemaltre eut repris les haillons de Robert Macaire, est-il heureux ! » C'était de l'envie, et véritablement pour une artiste de celte valeur il y avait, non pas certes de quoi envier, mais de quoi s'affliger : Robert .Maeaire écrasant de son haillon I empe-

420 MADEMOISELLE RAGHEL

reur Auguste, Athalie et Mithridate. Incroyable accident! la foule divisée entre Robert Macaire et Virginie !

D'un côté Robert Macaire et Frédérick-Lemaitre , d'autre part Hermione et mademoiselle Radie) ! Ici la grande histoire, la forme savante, ingénieuse, éloquente, une chaste inspiration et les plus nobles accents partis du cœur humain; ici le chef-d'œuvre ingénu que puisait Racine aux sources mêmes d' Homère ou de Sophocle ; et tout à l'extrémité de l'esprit humain, à la suprême limite où la raison s'arrête, un je ne sais quoi, improvisé au hasard, sans frein, sans règle et sans loi, sans mesure.

A la Porte -Saint- Martin , le tréteau remplaçant le théâtre, les orgies du haillon , les trous , les taches , les blasphèmes , pendant que sur le théâtre de Racine et de Corneille, à la lueur de tant d'étoiles, la toge romaine et la tunique blanche des chastes matrones brillent et resplendissent de leur grâce éternelle comme tout ce qui est la pureté, le courage, la grandeur, la liberté contenue dans les bornes sévères du devoir ! Il y eut un moment où mademoiselle Rachel elle-même eut pour obstacle ce bandit qu'on appelait Robert Macaire, la dernière expression de la philosophie des bagnes, le sourire de l'assassin, la bonne grâce du voleur de grand chemin, l'idéal de l'échafaud!

Il y eut un moment où pour écouter Robert Macaire ce peuple ingrat désertait les anciens dieux, les justes autels, la tragédienne inspirée. Ah! l'étrange accident, l'aventure inouïe et l'épouvantable pêle-mêle du plus beau langage que les hommes aient parlé avec les jurons de la halle. Ici la tragédie, honneur de Versailles, là cet affreux argot des beaux esprits du grand chemin. D'un côté Frédérick-Lemaitre, de sa voix puissante, de son regard de bandit, de son geste charmant et terrible, une main gantée et l'autre main couverte de sang, le génie du haillon et du paradoxe , appelant son peuple à son aide ; ici mademoiselle Rachel , à la démarche royale, au geste de souveraine, à la pose héroïque, statue vivante taillée dans le marbre antique, regard noble et fier,

passion correcte et sévère, la voix pleine d'austères harmonies, commandant à son parterre ému et charmé...

Entre ces abîmes, l'homme et l'idée, le blasphème et la poésie, le déguenillé en débauche de vin, d'amour et de raillerie, et la dame romaine, silencieuse, attachée au fover domestique, à l'ombre austère et sainte des dieux lares et de L'amour conjugal, que pouvait (aire, je vous le demande un peu longuement, que pouvait faire le spectateur de bonne loi? Auquel entendre de 066 deux comédiens à la voix impérieuse? où courir? où ne pas courir?... où s'arrêter?

L'hésitation était permise... une heure! On allait voir Frédérick- Lemaitre, mais le public revenait en toute hâte à cet objet charmant de la plus vive sympathie, au solennel théâtre où se devaient rencontrer les souvenirs des vieilles études, la gloire effacée a demi, mais resplendissante encore, de nos vieux maîtres; on revenait à l'inspirée, à la touchante, il l'adorable Kachel, et c'était une fêle énorme, après cette joie incomplète de voir un grand comédien jetant à tous les sentiments honnêtes du coeur de l'hamme ce défi éloquent, de rentier sous le joug salutaire et BOUS la loi clémente de la poésie enveloppée de S66 bandelettes glorieuses, couverte de ses voiles honnêtes, et parlant la langue des poètes et des honnêtes gens.

Cependant ces luttes mêmes, et cette nécessité de se défendre en personne contre les plus vivantes émotions «lu drame romantique, donnaient beaucoup à songer à mademoiselle Rachei ; non pas qu'elle s'inquiétât beaucoup de Robert Murairc, mais elle b' inquiétait du fréquent retour de son public aux œuvres qu'il Semblait le plus avoir oubliées; elle s'inquiétait du silence des grand- |>oèics de 1830. A chaque nouveau rôle que créait mademoiselle Kachel, elle s'inquiétait aussi île la ruine où elle avait jeté , par sa présence même, tant de belles œuvres qui naguère encore, avant >a venue SU théâtre, étaient le charme et l'enchantement des plus jeunes et des plus beaux esprits de celte nation.

Voilà comment, poussée, elle voulut jouer le rôle de la Thisbé dans Angelo, un rôle de mademoiselle Mars. Si son étoile eût voulu que le rôle de Thisbé eut été fait pour elle, si elle avait été la première à nous montrer ce beau rêve, éclatant de génie et de passion, si le fantôme ingénu de mademoiselle Mars, à chaque parole, à chaque sentiment .de la Thisbé, ne s'était pas levé invinciblement entre mademoiselle Rachel et le public, sans nul doute, même en comptant la prose (Y Angelo comme un obstacle, mademoiselle Rachel imposait sa forme et son accent au rôle même de la Thisbé. Elle était superbe en quelques-unes de ses belles scènes. Elle était charmante au premier acte ; elle avait trouvé des mots , des voix , des regards , des gestes qui lui appartenaient et que mademoiselle Mars elle-même n'eût pas fait oublier, si mademoiselle Rachel eût joué ce rôle avant elle.

Qui voudrait faire ici un parallèle entre ces deux femmes aurait beau jeu, sans doute. Elles excellaient l'une et l'autre ^ mais la première était plus habile, elle avait une habitude extrême et qui la servait à merveille; elle ne s'étonnait de rien; elle portait patiemment toute chose , et même l'attitude hostile du parterre , à quoi mademoiselle Rachel n'a jamais pu se faire un seul instant. Une intrigue un peu compliquée, une fantaisie à la Victor Hugo, ne troublaient guère mademoiselle Mars ; même on eût dit que cela l'enchantait de quitter pour un instant les sentiers bien frayés de l'ancienne comédie, tant elle était sûre d'y rentrer.

Rachel, au rebours, elle, tenait à ses sentiers; elle avait peur de l'obstacle imprévu; elle ne se retrouvait guère dans les portes, verrous, clefs, serrures, passages et corridors d' Angelo, tyran de Padoue. Elle détestait cette Venise autant qu'elle aimait Athènes, Argos, Mycènes et le bois sacré d' Œdipe à Colonne, où le rossignol chante en plein jour. Plus l'intrigue était pêle-mêlée au milieu d'une complication de personnages, et plus mademoiselle Rachel regrettait l'admirable unité du drame antique, à savoir, le temple, l'autel, le champ, le palais, le forum.

ET LA TRAGÉDIE. 4î3

Surtout elle aimait le personnage unique : l'Iphigénie ou Clvlemnestre. calme, patient, superbe, en plein relief, en pleine lumière, entouré d'une demi-douzaine de comparses.

Autant elle haïssait le bruit dans le drame, autant elle aimait le calme et le silence auguste de ces histoires de Jupiter contemporaines de V Iliade. Et puis, l'étrange idée! amener on ces coupe-gorge vénitiens l'Iphigénie éclatante ; appeler dans ces alcôves l'Ilermione implacable, et compromettre au spectacle dires licences ces yeux grands et profonds d'où sortaient tant d'incendies, le sourire de Minerve et le geste impérieux de Junon! Pauvre et timide Rachel ! elle avait entrepris une tâche au-deSSOUS de son génie, au-dessus de ses forces, quand elle adoptait les rôles Cféés par mademoiselle .Mars ou par madame Don al.

En vain, désespérant de la tragédie à venir autant (pie de la tragédie présente, elle appelait le drame il son aide, le drame importuné

demandait : Qui m'appelle? 11 hésitait à répondre aux (mires de

celte voix qui lui était inconnue, ou bien, s'il se montrait par hasard, il se montrait de profil à celte BennionO, et non pal de façon à saisir le monstre par les cornes, à l'abattre a ses pieds d'un

coup de massue. Ainsi, dans celle oeuvre a regret entreprise, eUe

ne trouvait (pie des OBUVTeS vaines, des cris sans échos, des passions sans pitié, des douleurs suis une larme. () prodigue enfant ! qu'elle était à plaindre hors de ses domaine-, de ses combat-, «lises retranchements !

Ainsi eue ne fut guère plus heureuse et plus contente d'ellemême dans Angelo, qu'elle ne l'avait eie dans ModetnoùelU </r Belle-Fsle. Bile avait beau s'efforcer de redevenir une simple mortelle au milieu de Ces hommes et de ces femmes d'un règne déprave, elle était toujours la reine absolue et la reine unique des empirai d'autrefois, des munîmes disparus, des monarchies et des douleurs emportées par les siècles. Elle avait beau plier B8 toi] impatiente à celle prose inculte, vide cl sonore, elle elail -ans ce— c obéissante à l'écho d'Athènes. Elle était vraiment la bouche d ur

par laquelle parlaient les Muses en longs habits de deuil. Rien qu'à la voir, le drame avait peur et comprenait que cette Rachel ne serait jamais rien pour lui. Son regard vif et profond ne pouvait s'arrêter dignement que sur les passions agrandies de toute la majesté de l'artiste. Sa main qui joue un instant avec l'éventail était faite ou pour le sceptre ou pour l'épée, et pour la coupe écumante des crimes de la maison d'Atrée.

Allez, drame, allez à votre oeuvre, et laissez en repos cette majesté souveraine. Elle est fille d'Agamemnon, elle est la digne pupille de l'empereur Auguste; les voiles sacrés de la vestale et le manteau des impératrices conviennent à sa taille, la pourpre à son visage. Son pied est à l'aise dans le cothurne, et son pas retentit fièrement à travers les longues colonnes corinthiennes du temple de Minerve ou du palais des Césars. 0 drame! il faudrait respecter la Rachel; il faudrait se souvenir de son œuvre. Elle a été toute une résurrection ; elle a donné le signal à tous les chefs-d'œuvre expirés ; elle a évoqué, de sa voix obéie et toute- puissante, la poésie du plus grand siècle de notre histoire : poésie enfouie, oubliée, faute d'une interprète digne de tant de chefs-d'œuvre et déjà passée à l'état des palimpsestes ou des médailles du Cabinet du roi. Elle n'est pas venue seule pour tenter sa restauration poétique; elle s'est aidée, dans sa renaissance, de toutes les renommées de notre ancienne poésie ; et comme, en dépit de tant d'aventures cruelles et fatales qui depuis cinquante ans ont pesé sur les destinées de cette nation malheureuse , l'intelligence au moins nous est restée, sinon le courage, nous avons compris tout de suite, rien qu'à voir cette enfant oubliée des Corneille et des Racine, que le règne des poètes allait recommencer un instant. Alors, de nos mains reconnaissantes, nous avons couronné le petit roi Joas, retrouvé par miracle dans les ruines du vieux temple renversé.

Ainsi elle a régné par la pitié , par la terreur, par le génie et l'éclat des belles œuvres ressuscitées par elle. Or, ce grand règne a duré presque autant que celui du roi Louis- Philippe en personne,

et pendant quinze ans le vieux répertoire et la jeune Rachel , la vieille tragédie et l'interprète-enfanl ont sufli à l'admiration de Paris et de la provinee; l'Angleterre inè/ne a pleuré, et Racine, pour la première fois hors de sa rour et de son temple, n'a rien eu à envier à Shakespeare. Hélas! le mal est venu de notre impuissance à copier les chefs-d'œuvre. Il est venu justement des tentatives faites a côté de la tragédie sérieuse el des machines à récils, à songes et à coups de poignard. Ces choses passagères, ces plagiats chers à l'Académie, ont pu ajouter à la curiosité inspirée par mademoiselle Hachel , ils n'ont rien ajoute'' à sa gloire.

Elle avait, comme Pline, ses deux domaines : Corneille et Racine. Le beau mérite d'ajouter autour de ce va-le enclos quelques landes stériles! Elle est chez, les maîtres, ahsolue, entière, et c'est là qu'il faut la chercher. T.à est son œuvre, et toute son œuvre! Elleesi la gardienne d'un antique musée, d'un musée composé d'œuvres originales; elle n'a pas le droit d'y introduire même les copies les plus fidèles. Otex-moi d'ici C€i magots! disait Louis XIV. un jour que l'on avait apporté à Versailles quelques-unes de ras merveilleuses toiles d'araignée venues de Hollande, et qui se couvrent d'OT aujourd'hui. LOUIS \ I V parlait bien : il fallait BU Versailles des rois

des peintres d'histoire; il fallait a Versailles les batailles d'Alexandre, et non pas l'homme de Téniers, le buveur de bière, la pipe i la

bouche ('I le pot à la main.

Une seule exception se rencontre dans le travail COdStant et persévéranl de mademoiselle Rachel , un seul drame. WademoùeUe ùecouvreur. Celle fois, enfin, dans ce drame uniquement fait pour elle, avec une habileté très -grande, elle obtint un suites complet,

populaire et définitif. Même on a dit que de ce rôle heureux de Mademoiselle LecOV/vreW, mademoiselle hachel eil avait éle renouvelée. En effet, elle a rencontré dans ces scènes arrangées pour elle par le plus habile et le plus ingénieux des inventeurs, dans ce rôle fait il sa taille, des larmes sincères, des passions vraies, une suite de poétiques effets. Eh hien! si jamais ce fut le cas de «lire que I Vxcep-

tion prouve la règle, ce serait à propos de Mademoiselle Lecouvreur.

Plusieurs gens de goût ont été consultés sur ce drame en prose, à savoir : Fallait -il jouer la pièce ou fallait- il y renoncer? Mademoiselle Rachel , avec son rare bon sens ( quand elle était abandonnée à elle-même), était tout à fait du dernier avis. Elle hésitait, elle disait : Non!,.. Elle obéit , cependant, à la décision des arbitres qu'elle avait choisis elle-même, et le succès dépassa toutes les espérances. Malheureusement le succès a des enivrements imprévus ; il amène avec lui des désastres incroyables. De l'exception, le succès va faire une règle. Tel sculpteur habile , pour avoir produit par hasard une peinture heureuse , va renoncer au marbre en faveur de la toile! M. le cardinal de Richelieu était plus fier de sa quasitragédie de Mirante que de la prise de La Rochelle. Pour son rôle de Damville, dans l'Ecole des Vieillards, Talma eût donné son rôle de Manlius. De nos jours encore, madame Dorval, la passionnée et triomphante Dorval , était plus acharnée à jouer Phèdre , oui, la Phèdre de Racine, qu'à nous montrer, enivrées de tous les délires de l'amour, Adèle d'Hervey, Marion de Lorme ou la Thisbé.

C'est ainsi seulement, et par le succès même ftAdrienne Lecouvreur, que se peut expliquer la tentative de mademoiselle Rachel dans le rôle de Mademoiselle de Belle-Isle ; un rôle créé par mademoiselle Mars, et d'une façon si charmante, qu'il nous semble encore l'entendre réciter par cette voix touchante, avec ces beaux yeux inquiets et tendres, dans l'honnête et décente attitude d'une fille de bon lieu qui ne connaît du monde que les dévouements et les vertus. J'ai fait pleurer avec mademoiselle Lecouvreur; à plus forte raison je saurai entourer mademoiselle de Belle-Isle de sympathies et de respects. Voilà le raisonnement de mademoiselle Rachel. Au contraire il fallait dire : J'ai eu le malheur de réussir en prose, allons vite et revenons au vers! J'ai eu le malheur d'être applaudie comme une simple mortelle, rentrons dans l'âge héroïque, redevenons la princesse issue du sang des dieux et des héros!

La robe de madame de Pompadour me sied à ravir, oh! rendez-

ET LA THAGÉDIE. 427

moi, rendez-moi les voiles d'Iphigénie, afin que le public, me prenant au mot , ne me fasse pas descendre de mon piédestal et ne me dise pas quelque jour comme à une comédienne vulgaire : Allons, la belle enfant! j'ai été longtemps votre esclave, il faut désormais que Ton me joue ce qui me plaît et ce qui m'amuse!

Or, ce qui plaît au public, ce n'est pas la tragédie élégante et correcte, c'est le drame obéissant à tous les délires de la tète et des Sens; ce ne sont pas les beaux vers péniblement sortis de quelque tète carrée du grand siècle, c'est la prose avenante et terre ;i terre que laissent tomber, en se jouant, les plumes de notre temps plus rapides que la pensée, et qui s'en passent quand la pensée ne vient pas assez vite, oubliant, plumes imprudentes cl mal apprises, (pie tout l'effet dépend de l'expression.

Ce qui plaît au public, c'est la violence dans le langage et la \ iolence dans l'invention; l'impossible dans le détail, I ctonuement dans le résultat; puis, quand le nouveau drame a produit son rapide effet d'épouvante et d'étonnemenl . vous pouvez compter BUT un immense oubli pour la pièce, pour celui qui l a faite cl pour les comédiens qui la jouent. Le public n'est plus fait a cet arl patient, exquis, d'une forme excellente, à celte poésie qui es! la Heur du génie et de l'esprit fiançais, et, s'il \ est revenu un instant, c'était uniquement par respect pour la jeune tragédienne qui l'j poussait

de sa main vaillante, et qui n'axait pas encore d'autres demeures

«pie cet Olympe où résident Apollon et les Muses, adorés d'Euripide et de Sophocle.

Ce sera donc la gloire impérissable de mademoiselle Racbel d'avoir ramené la foule obéissante au sommet de la dôm e montagne, d'avoir brûlé' le véritable encens sur les autels véritables, d'avoir retrouvé les sentiers pénibles qui mènent aux hauteurs escarpées. .Mais que, pour plaire à la multitude, la tragédienne s'abandonne un instant, qu'elle descende de >on Olympe sur quelque l'amasse bâtard, qu'elle se diminue elle-même a parler une langue pour laquelle elle n'est pas faite, à porter des babils (pu cachent

428 MADEMOISELLE RA.CHEL

l'élégance de sa taille, la beauté de ses bras, la majesté de sa personne, il lui arrivera justement ce qui arrive à ces femmes longtemps entourées d'estime et de respects unanimes : tant qu'elles vivent dans le monde où elles régnent, on les respecte, on les salue, on se range pour les laisser passer; mais qu'une d'elles vienne à trouver l'ennui dans son grand faubourg, qu'elle s'en aille, ô l'infortunée! en quelque société mêlée, et qu'elle essaie gauchement, chez Mabille, une danse défendue..., soudain voilà les hommes qui l'abordent, le cigare à la bouche, et Bastringuette qui lui dit :

» Veux-tu venir dîner avec moi? »

0 grandes dames du monde! et vous, grandes dames des beaux-arts ! croyez-moi , restez dans votre monde, et restez sur vos hauteurs! Porteurs de couronnes, la couronne peut vous blesser parfois, niais gardez-vous de la changer contre un feutre idiot.

Et puisque nous avons prononcé le nom de mademoiselle Lecouvreur, parlons de mademoiselle Lecouvreur. Certes, mademoiselle Rachel eut grand' peur du rôle et, pour tout de bon, elle avait commencé par le refuser tout net... Mieux conseillée, elle accepta une nouvelle lecture. Elle habitait alors dans la rue de Rivoli (dans la maison même de mademoiselle Mars) un vaste appartement plein de lumière, et son premier mot en recevant les trois arbitres de cette seconde lecture : « Ayez soin, disait -elle, d'être attentifs... » En même temps elle écouta silencieuse, et peu à peu la voilà prise, et, la pièce à peine achevée, elle se mit à genoux devant sa table à écrire et elle écrivit à M. Scribe le billet que voici :

« Je vous demande à deux genoux notre rôle Advienne Lecouvreur. »

Elle était charmante à voir en ce moment.

L'épreuve fut éclatante et mérite qu'on en parle en détail.

Il y avait, au commencement du xvme siècle, un malheureux chapelier qui était venu du fond de la Champagne s'établir à Paris au carrefour de Buci, aux portes mêmes du Théâtre-Français.

C'était l'heure de toutes la plus favorable en comédiens, en comédien nés, à l'art dramatique, à tout ce qui touchait, de près ou de loin, aux l'êtes, aux batailles, aux enseignements, aux révoltes du théâtre. En ce temps-là on se souvenait, d'un souvenir récent et bien senti, des maîtres de l'art dramatique, et déjà celte nation attentive sa\ait le nom de son maître ii venir, le nom de Voltaire* Aussi bien, les grands comédiens ne pouvaient pas manquera, une société de beaux esprits et de précieuses éloquentes, qui avaient fait du Théâtre-Français une tribune parfois, *un salon toujours. Vous les nommer tous, ces rois et ces reines, qui vivaient en rois et en reines de Paris, la liste serait longue: Baron, Lekain, mademoiselle Dangeville, mademoiselle Clairon, mademoiselle Duclos, mademoiselle Dumesnil, des flammes, des étoiles, des demi-dieux!

Ou les saluait, quand ils passaient dans la rue; on n'avait que 061 noms charmants à la bouche. S'ils étaient malades, la \ ille entière voulait savoir le bulletin de leur saule. La fortune jalouse enlevaitelle à la terre ce mortel couronné, celte Iphiiîénie immaculée.1 le deuil était universel. C'étaient des épithalames à toutes leurs noces, des oraisons funèbres à tous les accidents de leur \ie. On ne m doute pas de ce fanatisme aujourd'hui.

11 est donc facile de comprendre que, si voisine du théâtre, " OÔfti* du café Procope, et tout le jour, et chaque soir, entendant parler de la bataille dramatique, la jeune Adrienne Leçon vreur ail invoqué, toul bas d'abord, en i;rand silence, cl connue en un rè\e. les

joies, les gloires, les tourments, les triomphes de l'art dramatique* Si elle y pensa avec tant d'ardeur, c'est qu'elle vil cel arl singulier entouré de louantes cl le> vraie- comédiennes entourées d'hommages. A chaque instant ces femmes fêlées et célèbres passaient devant notre enfant ébloui, et l'enfant 56 disait : EH moi aussi, je serai comédienne. » Elle commença v ile et de bien bonne heure, el son premier essai fut une révolution. Ah! voilà, on faisait des révolutions même sous le règne de M. le cardinal Fleury qui ne les aimait pas. Seulement on faisait des révolutions pacifiques el à la

taille de l'esprit français. Heureux temps où Fontenelle, cet homme fortuné qui était né sous le beau soleil couchant de Louis XIV, qui a salué d'un regard ébloui le soleil levant de la Henriade et d'Oreste, était à la tête des révolutionnaires, où Y Histoire des Oracles inquiétait la Sorbonne, où les Mondes faisaient tourner toutes les têtes attachées à ces étoiles obéissantes à tant d'esprit !

La révolution de la jeune Adrienne dans l'art dramatique, ce fut de parler comme on parle. Sans le savoir, sans le vouloir, elle avait fait un discours de la déclamation; du chant, elle avait fait une parole simple comme bonjour! Elle avait les grâces, la justesse, la simplicité, la bienséance; beaucoup de tact, d'élégance, d'esprit, et le grand art de le rendre aimable ; elle eût regardé comme un meurtre contre les beaux vers de les soumettre à cette emphase notée à l'avance. La nature lui avait donné, avec l'intelligence des choses du cœur, les qualités de la personne, la figure, la voix, le jugement, la finesse. Dans l'étude des modèles et dans l'usage du monde, elle avait appris à connaître le cœur humain; quant à ce qu'on appelle la sensibilité (un vieux mot), la sensibilité est une grande question pour toutes les comédiennes de l'univers.

J'imagine cependant, car de ces gloires fugitives rien ne reste, un peu de cendre, et voilà tout, que mademoiselle Lecouvreur était du nombre de ces rares comédiens qui s'abandonnent corps et âme à l'inspiration du moment. Rien de certain : tantôt dans l'abîme et tantôt dans le ciel! Excellents aujourd'hui, le lendemain au-dessous du mauvais; tantôt ils devançaient le fantôme que leur imagination s'était créé, et voici maintenant que ce fantôme les domine de vingt coudées. Or, c'est aux artistes prime-sautiers que s'att-iche l'intérêt de la multitude ; talents toujours sincères, même quand ils se trompent ; toujours nouveaux , même quand ils faiblissent. La touchante Lecouvreur et la touchante Monime! Leur cœur va mieux que leur tète; leur génie va plus vite que leur esprit : vraies même en disant faux ; touchées et touchantes, même si les larmes viennent à leur manquer!

Un pareil être voué à l'imitation, s'il pousse un cri de douleur, a ressenti la douleur qui le l'ait crier! S'il trouve un geste de passion, il le rencontre là, tout de suite et sous vos yeux, non pas devant sa glace attentive et complaisante. Il parait, il se montre, il va, il vient, laissez-le taire; il ne vous possède pas encore, attendez qu'il ne se possède plus; attendez que sa voix se trouble sous l'angoisse de son àine, que ses yeux se remplissent de larmes, que ses entrailles soient émues de l'émotion intime, et vous saurez ce que c'est qu'une tragédie. Adrienne Lecouvreur était ainsi faite; elle avait ses bonheurs, ses passions, ses amours, et la foule suspendue à ses lèvres éloquentes attendait, impatiente cl troublée, l'âme que cette femme impérieuse allait lui donner.

Elle eut encore cette chance heureuse qu'elle devait mourir au beau milieu de sa popularité et de son triomphe. La vieillesse des artistes aimés, le plus cruel des enfers ici-bas! () malheur! en ellèl. voir tomber chaque jour un lambeau de sa beauté, de sa jeunesse! Vieillir sous tant de regards curieux et jaloux qui comptent vo> ride>. qui savent le nombre de cheveux qui tombent de votre tête doho-

no rée ! Trembler ci frémir eu comptant le sablier de votre Age, vous seule, dans cette foule qui vous regarde, restant attachée au carcan de votre extrait de naissance! Peu ;i peu. trop vit»', helas ! ne plus trouver dans ce ciel voilé une seule étoile favorable j pas un souille propice en cet Océan soulevé! Enfin, un beau jour le peuple, qui vous voit passer dans la rue. cherche. SBUS pou\oir se le dire, où donc il a vu celte femme. () la vieillesse de mademoiselle Clairon, ce miracle de l'art! Tendre une main ridée au ministre de l'intérieur, après avoir eu tout ce monde, ci Voltaire lui-même i M. de Voltaire, à ses pieds !

Elle eut aussi ce rare bonheur, cette belle el charmante Adrienne d'avoir inspiré des passions encouragées par le public parisien. <le> grandes daines du théâtre autrefois absolues, elles ohei»aieul a toutes les volontés, à tous les caprices du parterre. Enfants gâtés, elles devaient rendre compte de leurs amours, surtout de leurs

432 MADEMOISELLE RAGHEL

amours. Dis -moi quel jeune homme est attaché au char de ta beauté, de ton génie et de ta jeunesse, et je te dirai si je suis content de toi, mon enfant gâté ! disait le parterre. A ces questions inquiétantes , plus d'une de ces femmes pouvait répondre avec un certain orgueil. Mademoiselle Champmeslé répondit un jour : « Mon amoureux s'appelle Racine ! » La femme de Molière , ainsi interrogée, se couvrit la face de ses deux mains, et elle avait raison de rougir. Mademoiselle Adrienne Lecouvreur pouvait présenter à ses amis et à ses ennemis les deux compagnons de sa jeunesse d'un instant, M. de Voltaire, le plus grand esprit de ce monde, qui voulut tout savoir, et M. le comte de Saxe, enfant de l'amour, beau comme l'Amour, son père, et courageux comme le dieu Mars !

Dans cette double auréole, le poète et le héros, grands tous deux, Adrienne aurait pu marcher longtemps et conserver longtemps son prestige. Voltaire à trente ans qui écrit pour vous, vivante, et qui vous entoure, expirée, dans un linceul éternel, dans sa plus touchante élégie, une véritable élégie de Voltaire ; pendant que le héros de ce siècle et de cette France qui sera sauvée par lui à Fontenoy, le maréchal de Saxe, le remporteur de vingt batailles rangées , jette à vos pieds ses belles premières années de pauvreté et de gloire , et reçoit, de vos mains triomphantes, les sacrifices qui ne sont permis qu'aux honnêtes et légitimes amours.

Ah! quand elle parut parée des diamants et des perles qu'elle avait vendus pour acheter des fusils à l'homme qu'elle aimait, comme elle devait être belle, cette belle tragédienne ! Quel triomphe et quel éclat sur ce front dépouillé ! Comme elle écrasait, de cette gloire présente et à venir, les toilettes, les écrins, les petites intrigues et les passions avides de ses rivales! C'est qu'aussi elle était venue en aide à l'un de ces hommes dont la gloire remplit d'éclat tout ce qu'elle touche, une de ces ambitions fondées sur l'activité, sur le bon droit, sur le courage; accompagnée de vertu, d'humanité, de prudence, de grandes vues pour le bonheur des peuples. Cette ambition honnête

cl forte est l'âme du monde et sa gloire; elle n'a rien de commun avec ces fortunes scandaleuses et impuissantes, jalouses de toute vertu, qui sèment la terre de tous les crimes, fâcheuses et violentes dans le triomphe , téméraires et farouches dans la défaite, cruelles jusque dans les plaisirs, barbares même après la vengeance!

On raconte (pie lorsque sa mère, la comtesse Aurore de KœnigSmark, voulut marier le comte de Saxe à la riche héritière du comte de Lohen. le comte d s Saxe hésitait, et qu'il se décida quand on lui dit que sa fiancée s'appelait Victoire.,. Certes, il j avait beaucoup de ce motif-là dans ses amours avec mademoiselle Adrienne Lecouvreur.

Un pareil héros, une héroïne entourée de tant de souvenirs, l'ornement de la société et l'ornement du théâtre de SOU temps, devaient tenter plus d'un poète dramatique; en effet, déjà bien avant l'adoption de mademoiselle Rachel, on avait mis plusieurs fois sur la scène le comte de Saxe et mademoiselle Adrienne Lecouvreur. Tentatives impuissantes, car la comédienne manquait, digne de représenter l'héroïne célébrée par Voltaire :

(Test là que je nous vis, aimable Lecouvreur,

Vous, Bile «1»* l'Amour, fille «le Melpomene, Vous, dont le souvenir règne enror mit la «-eue Ht dans tous les esprits, cl surtout dans mon OflBarl Ah! qu'en vous revoyant une volupté pure. Un bonheur sans mélange enivra tous mes sens! Qu'a \os pieds, on ces lieux, je vis fumer d'encens' Car il faut le redire à la rare future : Si les saintes fureurs d'un insensé cruel Vous ont pu, dans Paris, priver de sépulture. Dans le temple du goût vous ave/, un autel.

I^cs divers essais d'un drame OU d'une comédie . intitules : Adrienne Lee.nurreur, furent donc Oubliés aussitôt que tentés, et

personne n'y pensait plus guère, lorsque le plus habile ouvrier de ce temps-ci. rencontrant sous son heureuse main mademoiselle

Rachel elle-même, se mit à composer à son tour, avec l'aide d'un jeune et ingénieux esprit, son élégie de mademoiselle Lecouvreur.

La tentative était hardie et difficile : arracher mademoiselle Rachel à ce monde qui fut le inonde romain , pour la traîner en triomphe dans les Indes galantes du siècle passé; faire d'Iphigénie une madone de Vanloo, d'Hermione un buste de Clodion ; conduire la Muse antique dans les petites maisons du rempart, l'arracher à cette splendeur d'expression, à cette poésie de la tragédie que Voltaire appelait Y éloquence har m on ieuse, pour lui faire parler la langue des ruelles; compromettre la Muse des crimes éclatants qui se commettent au grand jour, dans les infamies clandestines, voilà ce qu'il fallait démontrer, et cela tout d'un coup, du jour au lendemain, en pleine tragédie, en plein Corneille!... Il y avait de quoi hésiter, et tout le monde hésita.

On raconte même qu'à la première lecture d' Advienne Lecouvreur, mademoiselle Rachel, épouvantée de ce fardeau, pour lequel ses frêles épaules ne semblaient pas faites, priait et suppliait ses camarades, tremblants comme elle et pour elle, de ne pas recevoir le drame à'Adrienne Lecouvreur. En effet, la pièce fut reçue avec ce silence qui est la leçon des poètes, comme il était jadis la leçon des rois. M. Scribe reprit son manuscrit, et il porta le rôle à la seule jeune femme qui fût digne de le jouer après mademoiselle Rachel, à madame Rose Chéri. Le souvenir vivant de Clarisse Harlowe et des larmes qu'elle avait fait répandre justifiait , et au delà , la tentative de M. Scribe. Les choses en restèrent à ce point d'arrêt pendant six mois.

Mieux conseillée, et par des hommes qui avaient peut-être le droit de conseil, la Comédie et mademoiselle Rachel revinrent à cette Adrienne Lecouvreur. On relut la pièce, et cette fois mademoiselle Rachel écouta avec son âme. Il eût fallu la voir, devinant tout son rôle à l'avance. Elle allait au-devant de la voix qui parlait. Son regard, son attitude, sa pensée étaient à l'œuvre, et l'on peut dire que, son rôle achevé, elle savait déjà tout son rôle.

Knfant dos maitros anli({uos. bercée par les dieux de ['Olympe, elle s'est trouvée, tout d'un coup, disposée ii côtoyer d'un pas léger et sur les précipices du monde moderne, a parler la langue des sentiments frivoles, à saisir les objets fugitifs de ce passé à peine hier !

Hors de son élément, elle est restée la souveraine. Dans un roman frivole, elle a conservé la croyance du drame antique. Privée du poignard et de la couronne, elle a été terrible l'éventail à la main. Dans le déshabille d une dame à la mode, en 1750. elle a été aussi touchante (pie sous les bandelettes sacrées; autant elle montrait d'imagination et de feu dans la grande poésie, autant elle a déployé de force et de charme, en passant de la plus belle langue que les héros aient jamais parlée, au babillage anlenl et bigarré d'une société élégante et moqueuse, qui s'est placée à la fois sous l'invocation d'Horace, de Konlenelle et de l'abbé de Chaulien.

Aussitôt donc, voilà mademoiselle Rachel qui déchire son voile et qui défait sa tunique. Elle dépose, Bur le sopha de Crébillon le (ils. le manteau de pourpre et la couronne (Torque lui axait donnés

Crébillon le père; elle oublie, avec l'ardeur d'une reine qui >e

révolte, la poésie des maîtres. Christine de Suéde, elle-même, n'a pas abdiqué avec plus d'ardeur. Dan< celle course haletante personne ne pouvait la suivre, ci c'était un bruit généralement répandu qu'elle allait trop vite pour aller bien loin.

Avec quel bonheur, cependant, elle axait résolu le problème, et comment elle a victorieusement démontré qu'elle était vraiment faite pour porter avec la même grâce tous les costumes et toutes les couronnes, si le sourire convient à ses lèvres, la fureur a ses regards, la mouche il sa joue, à sa main l'éventail, à son pied, privé du cothurne, le soulier et la soie ardente qui court SUT les lapis des ( robelins !

Mais aussi, dès le premier acte, quelle impatience de la voir! quelle impatience de l'entendre! Le premier acte 86 passe dans les

petits appartements d'une très -grande dame de cette époque inter-

médiaire qui fat le beau moment des plus heureuses passions. Ah ! que nous sommes devenus vieux chez nous depuis le règne de madame de Châteauroux!

A sa toilette, qui est longue comme il convient à une dame de Versailles, madame la duchesse de Bouillon se fait assister par un petit collet qui lui raconte les chroniques de la matinée. Madame rêve au comte de Saxe arrivé de la veille , et qu'elle n'a pas encore vu ce matin... cependant il fait jour chez Madame depuis deux heures. Le duc de Bouillon , qui revient de l'Académie, raconte à l'assistance qu'il a été chargé d'analyser la poudre de succession. Ainsi tout le drame se prépare lentement, galamment. Madame Allan , insolente du meilleur inonde , lisait à merveille une lettre charmante de mademoiselle Adrienne Lecouvreur. Préparer son drame avec soin, répondre à l'avance à toutes les objections, c'est l'Évangile du théâtre, et M. Scribe le sait par cœur.

Au second acte, nous sommes dans le foyer intérieur de la Comédie-Française. Ce monde éclipsé , ce monde des falbalas , des poésies et des intrigues, cette société futile, miroir fidèle de la société d'autrefois , ces senteurs presque funèbres de roses éteintes et de violettes fanées, ce vernis passé de mode qui fut le vernis de notre esprit, ces spectres, ces fantômes, ce néant de l'univers des comédies, voilà le foyer de la Comédie ! Et tout d'abord nous rencontrons dans cette caverne de la Bancune les héros de la comédie éteinte : Agamemnon et Mithridate , Cléopâtre et Mérope, les anciens comédiens, les vieux costumes d'un rococo rageur, les orgueils et les vanités , les cadavres des plaisirs et de la gloire d'autrefois ! Écho iaseur, pêle-mêle de rires et de larmes, de trahisons et de mensonges , le foyer de la tour de Babel !

Pendant que ces messieurs et ces dames s'abandonnent aux plaisirs de la coulisse hargneuse , entre soudain mademoiselle Lecouvreur en habit du théâtre d'autrefois, avant que mademoiselle Clairon l'eût réformé, cet habit comique, avec l'aide de Marmontel , qui enlevait au maréchal de Saxe toutes ses maîtresses.

El LA TRAGÉDIE. is7

A peine Adrienne est en scène, arrive, ii la voix de l'enchanteresse, M. le maréchal de Saxe, et noire amoureuse lui récite le chefd'œuvre des diaines simples ei touchants, le chef-d'œuvre des tragédies où l'on pleure, la fable, ou plutôt le poëine de La Fontaine : les Deux Pigeons. Quoi! dites-vous, les Deux Pigeons? Eh oui! les Deux Pigeons : « Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre. » Et si vous axiez vu celte salle attentive, retenant son haleine et son souille! Si vous aviez entendu cette \oi\ doucement vibrante, avec toutes les indexions les plus naturelles de l'art le plus exquis, vous sauriez ce (pie c'est que les Deux Pigeons! Autanl noua pleurions au Moineau de Lesbie, a c'est un moineau! » autant nous étions émus aux Deu.r Pigeons.

A l'acte suivant, nous retrouvons Adrienne dans une de ces petites maisons de la rue tirante-Batelière que bâtissaient en quinze jours les Chinois de ce temps-là. pour des divinités qui ne duraient j^uèi'e plus que le temple. Les trumeaux, les dorures, les colonne-, les marbres, les peintures... Bagatelle! L'orgie habitait ces folies du luxe et de la débauche. Voilà donc où l'on l'ait entrer Mclpoinène. et... la superbe! elle \ entre en levant la léte... elle en sort sans qu'un pli se soit dérangé à sa tunique. M . de Bouillon, qui B'esl figuré

qu'il était trahi par mademoiselle Duclos . sa maîtresse et celle de bien d'autres, a tendu un piéije à .Maurice de S;i\e. cl il a pris dan> ce

piège, le maladroit. Maurice et madame de Bouillon! Ainsi \<>il;i les

deux rivales en présence, avides de se \oir. de se reconnaître et de se haïr tout à leur aise! Cette scène dans l'ombre, cette lutte entre ces deux femmes, ce mot d Adrienne : Je vous protégei 066 deu\ mains meurtries jusqu'au sang , ce tapage et ce tumulte, composaient un vrai spectacle. Madame Allan terrible, et mademoiselle Rachel insolente! Kn ce moment les rôles étaient changés.

.l'oubliais, mais je n'oublie rien, le rôle de Michonnel . l'humble et dévoué Michonnel. l'ami, le compagnon , le lidele serviteur de la belle Adrienne. Le premier, il Pa devinée; il l'a aimée le premier, et jamais il n'a osé le lui dire; il la »uil dan< >a VOIP avec

la fidélité et le dévouement d'un caniche. Les deux auteurs ont donné ce rôle à Régnier, le bon comédien, qui s'y est fait applaudir d'un bout à l'autre. Adrienne Lecouvreur et son chien.

Les choses en sont là ; les deux rivales se cherchent dans cette grande ville de Paris... un abîme. Qui donc est-elle? comment la retrouver ? Ainsi l'une et l'autre, Adrienne et la duchesse, elles cherchent, lorsqu'elles se rencontrent dans le même salon, Maurice de Saxe entre elles deux. Alors, au premier coup d'œil, ces deux femmes se reconnaissent; elles se défient, et le duel de la nuit... et dans l'ombre, il recommence à la clarté des flambeaux, dans ce salon de cordons bleus et de duchesses ! En ce moment la scène est presque historique. En effet, mademoiselle Lecouvreur couvrant de son insulte irrésistible cette grande dame qui l'a outragée, et lui adressant publiquement ces vers de Phèdre:

... Je ne suis pas de ces femmes hardies

Qui , goûtant dans le crime une tranquille paix,

Ont su se faire un front qui ne rougit jamais!

en ce moment (l'on dirait Phèdre et ses fureurs!) nous étions tout entier à la comédienne et à ses rugissements! L'ironie, la colère, le mépris, le dédain, la fureur de cette femme à sa proie attachée, cette arme tranchante qui blesse et qui tue ; ce soufflet du geste, du regard, de toute la personne; cet œil qui brûle, ces dents qui grincent, ce masque, ce visage, cette scène d'Euménide conduite par la vapeur du sang ; cette imprécation muette après l'imprécation violente, cette vérité rare comme la poésie et aussi belle, l'explique qui pourra: j'y renonce!

Le cinquième acte, c'est l'agonie, rien que l'agonie; et cette lente mort, qui ne finit pas, est poussée au plus haut degré du pathétique. Par quelle étrange disposition des organes, par quelle vivacité de l'imagination, par quelle délicatesse des nerfs une créature humaine peut-elle, à volonté, tous les jours, à la même heure, frissonner, admirer, compatir, gémir, s'exalter, s'évanouir, pleurer,

crier, se troubler ; se passionner pour et contre; et, pleurante, suivre dans l'air de fugitives visions, parler à des êtres mystérieux qui l'observent , commander à des fantômes qu'elle seule elle voit avec l'oeil de son esprit ?

Comment faisait-elle, ô dieux et déesses! cette Kacliel éteinte, pour suffire, si frêle, à ces haines, à ces amours, il ces vengeances, à ces larmes, à ces espérances, à ces désespoirs, pour toucher, tout ensemble, au ciel, à la terre, à l'abîme? Je n'en sais rien! Comment, dans un si petit corps, et par quelle inspiralion celte «une exagérée et gigantesque, trouve-t-elle à point nomme ces violences applaudies, celle simplicité pleine de charme? Ce qui est vrai, c'est qu'un homme que je connais, rencontrant mademoiselle Kachel, qui rentrait dans sa loge chargée de fleurs et de couronnes : Comment ! s'est— il écrié, vous n'êtes pas morte? Vous avez volé ces Heurs à voire propre tombeau !

Nous n'avons pas le temps, mais ii quoi bon? de réclamer contre

le crime de madame la duchesse de Bouillon qui certes n'a pas

empoisonne'' mademoiselle Adrienne Lecouvreur? Mademoiselle Adrienne Lecouvreur est morte de sa belle mort. M . le cure de Sainl- Sulpice, Langue!, le /tins intolérant de tous les hommes , dit Voltaire, refusa la sépulture a mademoiselle Lecouvreur. qui avait légué 1,000 fr. a SOU église, el cette femme adorée fut enterrée la nuit au coin delà rue de Bourgogne, qui était encore un marais.

Muses, Grâces, Amours, dont elle fut l'image, o mes dieux et les Biens I secourez Mitre ouvrage.

Qllfl \ois-jo? C'en est fiiil! Je l'embrasse, cl tu meurs'

Tu meurs! On sait déjà cciic affreuse nouvelle :

Tous les cœurs sont emus de ma douleur mortelle.

l' entends, de tous côtés, les beaux -arts éperdus S'écrier en pleurant : Melpomène n'est plus!...

La douleur n'a jamais parlé une langue plus touchante, cl celle fois Tibulle esl dépasse.

M A 1) R M OIS ELLE HACHEE

Advienne Lecouvreur fut donc, sans conteste, le rôle moderne le plus heureux de mademoiselle Rachel. Toutefois son rôle de Lesbie et (mais beaucoup moins) son rôle de Lydie ont été deux joies véritables. Il est très-naïf et très-joli avec je ne sais quoi d'ingénu et de tout nouveau, ce petit drame inespéré du Moineau de Lesbie. Il est même un des rares succès de notre critique, et nous le pouvons placer dans l'écrin des choses que nous avons heureusement applaudies à l'avance et pour ainsi dire imposées au public.

Un jour de la révolution de I8/18 (honorons-la, messieurs), un jour sombre et triste du mois de février, quand l'émeute était dans la rue et le malaise dans tous les cœurs, jugez de notre étonnement et de ce plaisir infini d'une surprise heureuse, lorsqu'on nous remit une œuvre inattendue, un caprice, un rêve ! Il s'agissait d'un livret tout nouveau, poli à la pierre ponce, avec ce titre : Le Moineau de Lesbie, tragédie en vers, par un jeune rhéteur de quelque vingt ans qui s'appelait Armand Barthet ! Vous jugez de la fête! Lesbie, Catulle et le moineau, en ce moment! aujourd'hui! en pleine révolution ! Soyez les bienvenus tous les trois, ô vous les trois poètes qui arrivez en droite ligne de Vérone, la patrie de Roméo, le berceau de Juliette! Salut à toi, passereau, les délices de ta belle maîtresse! Elle le cache dans son beau sein, elle l'agace d'un doigt amoureux, elle le provoque de sa lèvre purpurine... il est mort! Pleurez, Amours, Grâces, pleurez le bel oiseau! Il aimait tant cette jeune Lesbie ! Il la suivait comme un amoureux. Et maintenant elle le pleure, et ses grands yeux sont gonflés de larmes. Pleurez , Amours , Grâces, pleurez !

Ce petit drame était écrit avec un soin bien rare pour une chose improvisée au milieu de notre république naissante; on y retrou-

ET LA TRAGÉDIE. Vil

vait le jeune poète isole de toutes les agitations environnantes; semblable au chien qui porte le dîner de son maître, au moins a-t-il tiré ce bénéfice de quelques calmes journées dans tout ce désordre. Ah! c'est surtout dans ces journées d'inquiétudes, de inalaise et de tristesse ici-bas, là-haut, partout, partout ! la tristesse parmi les vaincus! l'accablement parmi les vainqueurs!... C'est surtout .quand le soleil radieux est obscurci, que les iiiilions affligées ont le plus besoin de leurs poètes, lin temps de paix, les nations ingrates : A quoi bon ces rêveurs? disent-elles; mais que l'horizon se trouble, aussitôt elles se pressent autour de I homme inspiré; elles se consolent et elles se rassurent, si par hasard le chantre mélodieux a reprisses U) innés et ses chansons.

L'auteur du Moineau de Lésine, un très -grand poète. Catulle,

était, pendant la proscription de Home, une consolation, une espérance. Ou récitait ses poèmes ; on répétai! ses épigrammes eu pleine terreur, quand la terreur pesait sur tout l'univers, quand le divin Octave répondait aux supplications des deux cents sénateurs : h 11 faut mourir ! »

De très-bonne heure, il avait été un poète de la meilleure compagnie, lin faut , il vovait arriver parfois chez Bon père Jules César, le capitaine et l'historien qui devait écrire le> commentaires

de ses propres batailles et raconter ses victoires comme il le» avait accomplies. Jeune homme, il >e trouva mêlé a ce beau mouvement du génie romain qui produisit Salluste, Cornélius Népos, Vairon,

Lucrèce, Lucrèce, un poêle a la taille d Homère, e( de CicérOD, ce grand homme insulte par les cuistres!

L'étrange accident! Tous ces poètes oui été a toutes les batailles

au dedans et au dehors! On se battait, on s'égorgeait; la guerre civile était partout ; chaque malin des proscriptions nouvelles étaient affichées il la tribune aux harangues; les triumvirs, lâches tyrans, réunis autour d'une table d'airain, se livraient, I un a l'autre, leurs livres, leurs amis, la liberté et les trésors du monde... El Cependant

les écoles d'Athènes se remplissaient de la fleur de la jeunesse

m MADEMOISELLE RACHEL

romaine ; les maîtres de rhétorique et les philosophes faisaient leur fortune à enseigner cet art charmant de donner à la parole humaine la grâce intime et la parure extérieure; c'était comme la dernière conquête de la Grèce sur l'Italie. Athènes, en ce moment, usait pour la dernière fois de son empire, et ce dernier fragment de son sceptre brisé allait définitivement passer aux Romains... Le dernier Romain d'Athènes s'appelait Horace, le poète; il quitta les écoles pour accourir au secours de la liberté qui se mourait; il arriva... juste à temps pour assister au triomphe définitif d'Octave dans les champs de Philippes, où le poëte laissa son bouclier.

Catulle, en ceci, fut plus heureux que l'ami de Mécènes et de l'empereur Auguste. Jl assista, il est vrai, à la ruine de la liberté romaine; mais du moins à sa mort (il mourut jeune) pouvait-il espérer que la liberté serait sauvée. Si bien que l'on peut dire, en copiant une belle phrase de Cicéron, que les dieux, en lui ôtant la vie, ne songeaient qu'à lui faire le présent divin d'une belle mort.

Cette étude, d'après l'antiquité romaine, qui prenait en ce moment toute mon attention et qui m'isolait du monde extérieur, était véritablement une œuvre ingénieuse et qui respirait un parfum sincère d'atticisme et de bon goût; le sourire n'a rien de forcé, la grâce est naturelle , l'esprit même n'a rien qui ressemble à l'emprunt, à la traduction, au souvenir longtemps appelé.

Aller se marier à vingt-cinq ans!... Poètes, Serez -vous donc toujours les martyrs de vos dettes? A quoi bon tant d'esprit, si vous ne savez pas Trouver d'autres moyens pour sortir d'embarras?

Et cette description d'un marchand de bric-à-brac, dans un moment de guerre universelle, où les objets d'art et de curiosité devaient être à si bon marché :

Je trouve un marchand grec, frais débarqué d'hier, Qui rangeait, en chantant, sa boutique en plein air. Quelle aubaine! J'achète un collier de topazes.

Un beau miroir d'acier poli, deux jolis vases

De bronze athénien, ciselés, et j'y joins

Un grand coffret de cèdre, incrusté d'or aux coins.

Tout rempli de grains d'ambre et de ces parfums rares

Que l'Africain dérobe à ses déserts avares.

Comme ça sent bon ! comme cela brille en riant des plus belles couleurs! et quelle joie aussi de se retrouver dans ces élégances, dansée luxe, dans cette fête des yeux, dans cette fortune des sens, omiiis copia narium, dit Horace, dans cette senteur de la menthe et des roses de Pœstuml Tant il esl vrai que L'à- propos est un grand dieu. On nous eût raconté cette histoire au milieu des pacifiques grandeurs de 1835, cette histoire du moineau tanf pleuré nous eût trouvés parfaitement inattentifs : mais dans les jouis où la question des gilets blancs était une grande question, pas un de ces grains d'ambre et pas une de ces perles qui ne fussent un événement.

Quanl à l'histoire du moineau, elle était racontée on ne peut mieux. Lesbie rappelle a son amant comment elle cl lui. aux. calendes d'avril dernier, ils ont rencontré dans SOU lit de mousse un petit oiseau qui appelait son père et sa mère :

Et comme il voletait de mon doigt sur le lien! Tu l'approchais de moi toujours plus près..., si bien Qu'au bout de peu d'instants je sentis ton baleine Courir comme du feu dans le* fleur* de verveine Qui couronnaient ma tête, et (pie bientôt ma main Tressaillit de plaisir sous tes baisera Bans frein I

Ces glands Komains! Il les faut admirer dans l'ail de mener de front toutes les émotions de la paix, de la bataille, de la guerre civile et de la guerre au dehors; société sans égale SOUS le soleil ! A toutes voluptés elle accouplait volontiers toutes les poe>ie> : la volupté de vivre el le courage de mourir ! Catulle. I.esbie et son moineau eu plein triumvirat!... In peu plus tard, quand Sx lia el Marins viennent enlever au successeur de Catulle, à l'roperce. *a

fortune, sa maîtresse, sa maîtresse qu'il va reprendre à main armée au proconsul d'Illyrie, ou bien quand Tibulle pleure sa fortune renversée et ses amours envolées, sur les ruines de la bataille d'Actium,nous retrouvons ces grands poètes aussi résignés, aussi braves. Les beaux rêveurs cependant ! les charmants amoureux! comme ils appellent à l'aide de leur douleur et de leur misère la seule consolation des poètes, le rêve et l'idéal!

Encore aujourd'hui, aujourd'hui plus que jamais, ces extases, ces transports, ces faciles courages, ces faciles sommeils, sont pour nous un enchantement. Catulle nous plaît, tout fraîchement revenu de la Grèce et copiant dans son vers savant, élégant, plein de substance et d'énergie, Sapho et Callimaque. Amoureux et railleur, il tenait à la chanson, il tenait à l'épigranmie; il a été plus aimé qu'il n'a aimé lui-même; donnez-lui à traverser une époque moins rude, et il va planter là toutes ses maîtresses, même Lesbie, pour se livrera un travail sérieux. C'est le malheur des temps où il vivait qui a fait de Catulle un petit-maître, un élégant qui court après les Illicites, les bons vins et les bons mots. 11 en a tant fait et tant dit, qu'on l'a comparé à Martial... faites-le vivre cinquante ans plus tôt, il aura l'austérité de Perse, il écrira comme Lucrèce; mais le moyen d'être un philosophe sous un toit exposé à quinze mille deux cents sesterces d'hypothèques, et à l'impôt destiné à payer les luttes de Pompée et de César ?

Telle fut la première annonce du Moineau de Lesbie. Elle fut révélée à M. Barthet par une missive de M. le directeur du Théâtre- Français, M. Lockroy, qui, sur la foi du feuilleton, faisait chercher en tous lieux M. Barthet, Lesbie et son moineau. Jugez du contentement de l'heureux jeune homme : il entrait de plein saut dans ce grand théâtre, sans même avoir frappé à la porte du théâtre; et pour compléter cette chance heureuse, il apprenait en même temps que sa pièce était reçue, et que mademoiselle Rachel ellemême avait pris le rôle de Lesbie !

Nous, cependant, glorieux de ce moineau que nous avions

BT LA T1AGÉ0IE. KftS

découvert, nous allions content chez toutes les holles affranchies, amies de Lésine et du moineau. Nous ('lions tantôt dans la maison de Tihulle et tantôt dans la villa de Catulle, aujourd'hui sous la vigne de Properce, et le lendemain sous le hêtre de Virgile, ou sous l'ormeau de Gallus.

Dans cette société romaine que le seul nom de Lydie avait évoquée, il n'y a pas un seul intervalle qui sépare ces grands esprits, ces grands poètes, ces grands politiques, ton t se tient : la politique et l'amour, la gourmandise et l'éloquence, le chêne et le rosier, la QÛte des festins et le clairon des hatailles. Kt quel maître au»i pouvions-nOUS choisir, mieux fait pour nous guider dans ce sentier de l'esprit et des licences . que le grand poète Catulle, le poète énergique et concis, amoureux et railleur.

Voilà pourtant tout le chemin que nous taisions sur les ailes du moineau de Leshie ! Aussi nous revenions, sans le savoir, aux chansons, aux échos, aux amours «le nets vingt ans. ('/est une chose en ellél si charmante : passer de l'émeute qui se démène autour de l'arbre de la liberté, dans les calmes jardins de I* Académie, au milieu

de cette belle foule de jeunes Ames avides des chefs-d'œuvre; puis, quand la leçon esi lime, voyez dos jeunes fous >e mettre a courir il la suite des belles dames, comme cela se passe* aux premiers chapitres de l'Arl d'aimer* Que la dame portât la rohe blanche de la matrone, la rohe brune de l 'affranchie, ou la loge empourprée

de la courtisane , on l'entourait de fêtes» de louanges, de poèmes,

de chansons; c'était une gloire de se ruiner pour elle, une gloire

dont elles ne vous tenaient jamais quittes, sinon par caprice <»u par

hasard, témoin l'axare Cinnara. lorsqu'elle B6 contente, pour tOUl salaire, d'une ode il sa beauté.

L'heureuse Cinnara. pour ce moment de tendresse ingénue, elle obtint la plus riche et la plus belle perle de son ecrin. Ses perles la Taisaient belle. Horace la lit une immortelle. Hélas! celle beauté qui aimait les poêles pour les poêles mourut jeune, et son exemple ne fut guère suivi, que je sache.

446 MADEMOISELLE KACHEL

Voyez en effet si Plotia Hiera se donna à Virgile, qu'on appelait la vierge de Parthénope : voyez si Lydie la nonchalante consentit avec Horace au mariage par usurpation; Chloé et Lalagée, et Chloris et Pholoë, autant de rebelles que la lyre ne put pas fixer un instant. Catulle s'est ruiné pour Lesbie ; Délie et Néère ont dévoré en peu d'années le patrimoine de Tibulle ; Gallus lui-même, un poëte qui prenait son origine aux Scipions, le Gallus qui fit rendre son patrimoine à Virgile, il s'est tué à quarante -trois ans, en déplorant les rigueurs de Cythéris; Cythéris l'avait abandonné pour un amant plus riche et moins connu :

Tu m'abandonnes sans pitié!

Eh bien! prends tout mon sang, je te le sacrifie! Va, j'aime mieux sortir tout à fait de la vie

Que de ne vivre qu'à moitié!

Pour revenir au Moineau de Lesbie, il fallut que le charmant oiseau fût vraiment né viable, pour résister, comme en effet il résista, aux langueurs d'une représentation à bénéfice, espèce de torture oubliée par les poètes, en leurs enfers. La pièce attendue . commentée et louée à l'avance, devait terminer un spectacle interminable, et minuit avait sonné quand l'élégante élégie romaine se fit entendre à ce parterre rassasié de vers et de prose, de rires et d'émotions.

Cependant la grâce du récit, la forme piquante de cette langue aiguisée sur la meule latine passée à l'huile athénienne, et surtout la toute-puissance de mademoiselle Rachel, jolie à ravir sous le pampre harmonieux de sa couronne , ont sauvé d'un trépas certain l'oiseau de boudoir, dont on faisait un oiseau de nuit ! L'analyse, on l'a faite en deux mots : en ce moment Catulle se marie ; il renonce aux plaisirs, aux amours , aux créanciers de la jeunesse ; il fait une fin , comme on dit, et, chose incroyable, Catulle renonce à Lesbie, la grâce et l'amour de Rome entière! A peine a-t-il blasphémé ses amours, Lesbie arrive, elle se plaint, elle se lamente, elle pleure...

son moineau est mort ! C'est un récit charmant, celle mort du moineau, racontée par une belle voix d'un si beau timbre et qu'on «lirait faite pour l'élégie. A la lin donc, grâce a mademoiselle Rachel, nous voilà bien loin du récit de Théramène, et le Moineau de Lesbie remporte ;i tout jamais la palme du drame raconté.

Ace récit, à l'aspect de sa belle maîtresse, et voyant couler ses larmes, Catulle se double; il se défend ii peine, ou plutôt il ne se défend plus : l'amour l'emporte sur la sagesse et... le poëte! il tombeaux pieds de sa maîtresse, qui sourit eu pleurant et qui pardonne :

Vivons, mignonne . \ i\<>ns

Et suivons Les chats qu'amour nous donne.

S;i us que des \ ieux rccliifsnes .

Bofrognés ,

Le sol h;il)il non- elonne.

'.es jours (|in \ iennenl cl vmiI Se refont ;

l.e soleil mort se rele\ e :

Mit is une trop longue nuit

Sur nous lait Apres une clarté lircve.

Récitée trop lard, beaucoup trop tard , le jour de cette représentation ii bénéfice, pour que ce public endormi comprit toutes ces élégances, le Moineau de Lcsbio eut un SUCCès il tOUl briser le lendemain

de celle première représentation, ci cette fois le parterre attentif, el les loges bienveillantes applaudirent de la meilleure grâce, et d'un applaudissement unanime, ce frêle essai d'un très-jeune homme.

Ils trouvèrent, les uns et les autres, que c'était li) un Ires-joli acte, aimable, ingénieux, plein de tendresse et de courloi>ie. Kn même

temps chacun proclama que, pour le coup, mademoiselle Rachel était

aussi jolie qu'une femme peut l'être, et la plus jolie en effet de toutes les comédiennes vivantes. C'était une transformation!

Où donc était la terrible . la violente, la vengeresse, la perfide, la passionnée, l'implacable? Où donc l'ironie, le sarcasme, le poignard, la péripétie ardente et la fièvre? An contraire, on avait sous les yeux le sourire, la gaieté, l'ironie du bout des lèvres, le front épanoui, le geste heureux, la voix tendre et la démarche élégante, la grâce au regard, la perle aux dents. On eût dit à voir la Rachel souriante , la fiancée de cet épithalame de Catulle que M. de Chateaubriand a traduit lui-même dans son poëme des Martyrs : « L'étoile du soir a brillé ; jeunes gens , abandonnez la salle du festin ! »

Telle était Lesbie, ou plutôt telle était mademoiselle Rachel en ce rôle charmant qui la récréait et la reposait de tons les autres. Son front s'illuminait d'un rayon tendre et doux. Ses yeux brillaient d'un contentement inetfable. A travers son beau rire on voyait briller ses belles dents souriantes; ses cheveux, semblables à la chevelure que Catulle a chantée , se cachaient à demi sous une couronne de myrtes tressée par la main savante de mademoiselle Ode, la reine des couronnes :

Necte, tribus nodis temos , Amaryllis colores!

Sa robe aux plis flottants , à la ceinture relâchée , se composait de ces fins tissus où les femmes de Cos, d'une main diligente, entremêlent l'or et la soie ; ainsi elle était, tout ensemble, la statue de Lesbie et l'âme de la statue; ainsi le succès de la femme a été aussi grand que le succès de la belle diseuse, de l'éloquente qui savait, d'une façon si puissante et si claire, donner la forme, l'accent et la couleur aux plus beaux vers.

Était-elle heureuse et contente, et vivante, hélas! en ce temps-là?

Et LA TRAGÉDIE

ii'i

Le sxand succès du Moineau de f^esbie, et le charme irrésistible de mademoiselle Rachel souriante, inspirèrent Itien des poêles qui voulaient tenter la fortune d'un petit acte avec mademoiselle Rachel pour interprète, et M. Barthel peul compter, ceci soit dil ;t sa gloire, au premier rang de ses imitateurs, l'auteur même de Lucrèce, RI. Ponsard, lorsque, dans un moment d'oisiveté, il improvisait, pour servir de pendant au Moineau <!<• Letbie, une saynète romaine, Horace et Lydie, une comédie innocente et toute faite. Depuis tantôt trois mille années, elle se retrouve dans tous les colombiers et dans Ions les poëmes de l'amour. Il \ ;i dans le Droit romain un joli mol : Fibrusculum , un petit divorce, et nui pourrai! servir de litre à notre chanson; mais cela s'appelle dans toutes les langues, d'Homère il .Marivaux, le Dépit atnoureu /•.

Dans ce Drpit <i mnurcu.r, l'œil dit nui, Mcunii dil la bouche, et de ce coup d'aile de la colonihe ca|iricieuse veut. qui ne veut pas, qui ne veut plus, Molière, le maître, a lire une des plus jolies et des plus piquantes compositions de >a jeunesse vagabonde. A tout propos, dans plusieurs de ses comédies, dan- Tartufe, par exemple, il a place avec un rare bonheur cette scène adorable des brouilleries et des rapatriâmes de l'adorable déesse de la jeunesse, aux heures éclatantes, dans les plus beaux jouis des saisons bienveillantes, sous le règne de Vénus consolatrice. BSIle commande même aux trois Parques, elle ne peut pas commander à l'amour.

Lui-même, un philosophe austère, en bas de laine, et plus négligé qu'il ue convenait même à un philosophe. Jean-lac» pies Rousseau, lorsqu'il s'avisa d'être ensemble le poêle et le musicien du Devin de villayo, il s'est rappelé (un si mauvais latiniste qui avait une si

mauvaise mémoire !) l'ode entière d'Horace a Lydie, le Donec gra-

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tus, et il l'a traduit, il faut le dire, avec une simplicité exquise et cent fois préférable à ces beaux vers d'un sublime douteux qui luit faux à cent pas.

COLETTE

Tant qu'à mon Colin j'ai su plaire, Mon sort comblait tous mes désirs.

COLIN

Quand je plaisais à ma bergère, Je vivais dans les plaisirs.

COLETTE

Depuis que son cœur me méprise, Un autre a gagné le mien...

COLIN

Quelque bonheur qu'on me promette Dans les nœuds qui me sont offerts, J'eusse encor préféré Colette A tous les biens de l'univers.

COLETTE

Quoiqu'un seigneur jeune, aimable, Me parle aujourd'hui d'amour, Colin m'eût semblé préférable A tout l'éclat de la cour.

COLIN

Ah! Colette!

COLETT E.

Ah ! berger volage !

Faut-il l'aimer malgré moi!

Quand Molière écrivit dans cette langue piquante qui inventait des mots à la douzaine1, et qui sentait son gaulois d'une lieue, son premier Dépit amoureux, Molière était jeune, amoureux pour son propre compte et tout rempli des feux de l'âge et des feux des poètes aimés. Il allait, par monts et par vaux, cherchant la comédie

1. Le mot rivalité , par exemple, essayé pour la première fois dans la bouche de Mascarille.

I l LA TRAGÉDIE. m

emiltC a travers son cerveau, et tant il alla. qu'il s'en lut ;i ftéziers, et de Béziers à Toulouse où régnai! le prince <lc Conti, son condisciple. Eh bien! ce prince savant et ce docte Parlement, cl toute cette ville heureuse des jeux floraux, reconnurent \v Douer grains, avant que Voltaire en eût signalé le souvenir. Esprit, malice, agrément, jeunesse des comédiens, beauté des comédiennes, gaieté et honne humeur de celte bande joyeuse qui entreprenait, ii travers les provinces charmées, un métier si nouveau et réservé ;i tant d'enthousiasmes ridicules, telles fuient les fées bienveillantes qui présidèrent il celte comédie de l'amour, la vr;ùe et la charmante comédie, la seule qui plaise il tous les Aires : le vieillard v revenant par ses regrets, le jeune homme attiré par l'es[)érance!

Et comme, en lin de compte, l'amour n'est pas un pri\ ilége, comme il va et vient du pauvre au riche, de la dame il la servante, du valet au serviteur, cet admirable Molière écrivit, en partie double, l'ode latine, et il força Horace, le poêle d'Auguste, il devenir tout ensemble le poêle de Versailles el de l'antichambre, de Gros-Réné et de Louis XIV! Laquelle des deux préférez- vous, de Lucile <m de Marinette? On préfère ordinairement celle qui les plus beaux yeux, celle qui est la plus emparlée, la bouche qui sourit le mieux, la main qui fait les plus beaux gestes, la v<»i\ qui trouve plus vite le chemin du cœur, la jeunesse qui m \u le loup la première : Lupi Maerim videre priores !

Horace a dit. en d'autres termes, ces paroles intraduisibles, et

(pie Molière seul pouvait traduire par un équivalent de génie : Tet utn obedtn libéra î

II» A ST fc.

Mais si mon cœur onror rovoulail sa prison, Si. tout lâché nu ii est, il demandait pardon T

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