‹ Rachel et la tragédieChapitre 25 sur 26 · Sublimitate heroici carminis animus assurgat · texte numérisé non relu

Sublimitate heroici carminis animus assurgat

ht j.a tha<;ki>ik. m

Elle avait été un inslant « l;m> le> aliimes. dans les déserts , dan» les cités populeuses . ii travers les broussailles et les ronces du chemin, la pauvre abandonnée et malheii i eii»e Maeliel; elle devint, en un jour, la Muse éloquente , élégante et souveraine. Kl nonseulement elle appril a parler, elle apprit a tarife ; elle apprit la parole et la musique, el l'aeeent du meilleur monde.

Il se rencontra des duchesses et des [xiëtes pour l'instruire; tout de suite elle savait par >on génie et par -on inslinet ce qu'elle devait savoir, ce qu'elle voulait savoir. et de même qu'elle savait toutes choses, elle ne s'étonnait plus de rien

Elle disait connue Péridra : Moi et les Athéniens! Elle dirait

comme Auguste: Home et moi! Elle disait juste, elle disait vrai; si vite elle avait conquis totlfl lefl -uiïi.iir. f . »i ritt elle ;i\.hi pris sa place, et la première place, au milieu des grandi ■Ttfl et des grandi artistes que Pari» adopt<- a\ec un entyMQtJMMBl plein de lièvre. Hélas! jamais on M ffRI 1 h< / HOU, dans notre langue et dans le français de Racine et de Corneille, un MOOèl pin* mI.

plus rapide et plu» complet. Jainai» aussi évolution plus entière et plus excellente ne fut accomplie, en »i peu d'm»lant». par BM pins jeune et plus nai\e artiste. A, ÔlX WBttA tJM, lOngBI donc •' cela. di\sepl ans! celte enfant , elle avait ressuscité la lrap"die; elle avait ranimé ces |>oussières. évoque ces passions, aboli ces oublis, relevé ces ruines :

Le ciel même jmhiI-iI rep.irei les ruini"<

|)c cet iirlire seclie ju«i|UP (l.nis »<•» Mi ine**

L'n BXbrBi en ell'el. merveilleux, tout rempli de» pin» lOUChultM poésies. Eschvle. Euripide et Sophocle l 'axaient piaule dut le »ol

du vieil Homère; le \ieii aihe ii son loin avait ivcourarl deeej branches Bnblimei Corneille, Bacinc ci Voltaire, ei «vsdeu\ grands

siècle» Oui commencent au 0</ e( a la ( .huneiie. qui I ai ivlenl a ï'aunnlr. Au moment ou mademoiselle Uachel ranima de son souille ingénu tous ces morts, la tragédie était morte il v avait déjà cinquante

ans, cl si elle avait vécu tl un semblant (le vie et de force, il (allait s'en prendre à ses excellents interprètes, à Talma surtout, qui définitivement l'avait emportée au tond de son tombeau, emportée à ce point que depuis Talma personne ici-ltas n'avait osé parler de la tragédie. Elle était morte; elle avait fait place au drame, à l'art nouveau, an poète-conquérant qui jetait au inonde étonné et charmé tant de héros inespérés, inattendus : l/rrnani, Marion Delorme et RuySlas.

Dans l'intervalle aussi, mu' femme était apparue, éloquente au de^rc suprême : elle avait nom madame Dorval; un homme inspiré de toutes les passions modernes s'était montré : il s'appelait Frederick Leniaître; et ce Frederick Lemaître et celle Dorval. poussés par la même ardeur et la même inspiration, Us avaient rempli toutes les âmes de leurs tumultes, de leurs douleurs, de leurs passions. Ce lut le dernier coup porté à la tragédie, à son langage, à ses habitudes, ;i ses accents! Pensez donc si cette enfant-Rachel entreprenait une tâche impossible, une œuvre téméraire, une incroyable, une ineffable résurrection !

Aussi bien, disions-nous, vous autres, les hommes de 1830, surpris dans votre effort poétique, et (raqués dans vos admirations éperdues, ne résiste/ pas davantage; il le faut, la tragédie a parlé, il faut la suivre; et vous aussi, levez-vous à celle voix charmante, et soyez obéissants a ce geste inspiré, héros, héroïnes d'autrefois, vous les terreurs, vous les amours du temps passé : Ulysse, Aganieniiion . Glytemnestre, ïphigénie. Achille, et Camille, et Phèdre, et vous, Hermione. et vous aussi, la touchante Pauline et la terrible Athalie. 0 race auguste et sacrée! ô terrible et lamentable famille d'Âgamemnon! quand mademoiselle Rachel vous vint en aide et protection, dans quelle abjection étiez-vous tombés, dans quels mépris! « Qui nous délivrera des Grecs?» s'écriaient les beaux esprits; « qui nous délivrera des Romains? » s'écriaient les novateurs. Grecs et Romains, on les traînait dans les gémonies. On avait rayé, d'un trait de plume, l'antiquité tout entière; et dans tout

Il LA I H M. Il» Il

et théâtre outart un barnaratsce n étaient ptant que Francs, Gaulois,

Ulemands. Sueves. ( M'|»i<l«-^ el le reste du flot mont**, enlin toutes sortes de liarhares et de harhai ies. de* j»ens ne savaient que tuer el maudire, «l«*s soldais sans aveu. <l«*s rois sans couronnes, dos [motos sans pardon, des soldais <|in luisaient les vases *a r-s a coups do hache, cl parmi ces affreux l v nm>. incessamment retranches dcrrièiv les créneaux de leurs château \ forts, quelques pauvres femmes sans force et sans soutien. Des agneaux qui teudenl le col au houcher! Hier, de réel et tien de vivant, rien de sinivro el de vrai dans tout ce iikincii àgeallivux de BWUrtre el de trahison, de sauf*' el de fer, dont les hurlements féroces nous e|Miu\anlaient — - 1 1»— nous intéresser.

Voilii |M)iirtanl a quel* sauvages furent immole* les -s de Kacme

el les Humains de llomeille!... Kl v< >îl<i aussi les premier* harkiies que inademuiselle Haehel a mi- «mi fuite! \in*i elle écrasa de son premier [mis l.i fausse tragédie el la vaine imitation de l.i ii.i.-edie ancienne: \ui»i elle épouvanta d'un vif, limpide el glorieux iv-.ii.I. les Pépin. le* ( iharleinagno . le* Charles Martel, les Laus XI . le* Aimes <le Meranie, les Hosouionde. le* Kredegonde el les

Braaehant«

Tel fui son pivmier hienfait. Elle non* délivra de la tragédie alio-

minable des |»etils hâ lards de Corneille. Kn mè temps elle non*

rendit, IteC quelle grâcv el quel a-pro|M»s charmant. vous le savez, messieurs, le |mmmii<u héroïque, amoureux, guerrier, louchant, ecril ave»- des larmes, de* pitiés, de* douleur*. <> \isions de *ou intelligence el do son lalioui ! Ivejourdoni je parle, a la porte du Théâtre- Français , (pie ses Immux veux saluaient d un adieu éternel, elles son! ap|>aruesa mademoiselle Haehel pour la dernière fois! V son dernier geste , .1 son dernier ordre. .iu**ii«>i la Uvlemneslre a reparu entre son amour uiaternel cl ces grands > rane* qui l'uni faile si louchante et si lerrible! Aussitôt r Agamoinnon >'esl monlre. tel que non* avons appris .1 le « onnaitre. au milieu dos

capitaine! el des rois de P/hoeV

En même temps [phigénie* obéissante el résignée, a salué la tragédienne qui l'avait rendue à nos admirations el à nos larmes :

Fille d'AgamemnoD, c'est moi qui la première, Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père...

Ce rôle d'Iphigénie étail uaeélégie, el quand mademoiselle Rachel la récitait, on eû( dit, vous en souvenez-vous ? que cette élégie, après trois mille années, était une émotion nouvelle, tant elle était dite avec un charme incroyable el tout nouveau!

Ainsi l'un après l'autre, au milieu de ces vapeurs matinales et des brouillards qui l'entouraient, mademoiselle Rachel a revu Ions ses rôles. Elle s'est enivrée à plaisir des rages d'Emilie et des imprécations de Camille; elle a entendu retentir à son oreille impatiente les fureurs d'Hermione el les plaintes d'Aménaïde; elle était Iphigénie, elle élail Monhnc. Esthcr. Phèdre. Allialie, el (lliimène el Junie. Ali! les beaux jours, quand dans relie rue, en ce moment déserte, accourait la ville entière, et quand cette salle ardente, avide et curieuse, la contemplail de tous ses regards, l'applaudissait de toutes ses mains, de tout son cœur et de toute son âme! Était-ce assez de gloire, assez, de bonheur, assez de fortune, et quel enchantement, pour cette enfant de tant de miracles, de remuer tous les esprits, de remplir tous les cerveaux!

Triomphes relatants, incomparables : ni madame Pasta la grande, etmadame Malibran, une idole, el mademoiselle Taglioni, quand elle dansait la Sylphide, et mademoiselle Mars elle-même... mademoiselle Mars à son apogée, à la fois Célimène et Sylvia, entre .Molière el Marivaux . même la Dorval quand elle s'en va haletante à travers les drames échevelés, et rien de ce qui touche enfin a l'exercice éclatant de ces grands arts qui sont le charme et la passion de tout un peuple, ne saurait se comparer à l'extase, à l'apothéose , à l'enivrement de cette enfant-Rachel . devenue en un jour l'idolâtrie et l'amour de ce grand Paris . unique ouvrier des

RT LA THAGtDIB. BM

grandes renommées. Qiu* Paris, au\ débuts de sa Rachcl. était heureux de se retrouver si jeune encore, et de retrouver, en même temps, tout ce respect pour If- chefs-d'œuvre, avec tant d'ardeur ii les entendra et d'orgueil a les applaudir !

Il but dire aussi que pendant les dix premières années de son triomphe et de sa beauté, quand eUe s'enivrait la première .1 ses propres extases, mademoiselle Rai bel était une artiste incomparable avec toute autre artiste, collectait la vie ci la trràce en |iersonne. Inspirée autant «pi on peut l'être, et cependant son inspiration même indiquait une reserve extrême, utie heureuse et sa:;e prudenOB. EUe se lromj)ait sou\ent, mais c'était l'erreur d'une intelligence, et quand elle éluil dans la bonne voie. au»ilôl elle > élevait, suis peine et sanseflorl, par un don de sa naluiv , et par les seules qualités de son esprit, au phtthaut point oè la ha, ne et l'amour, la pMéet la terreur aient jamai> porte une simple mortelle. Kt non-seulement elle dédaignait les sentiers fravés, mais encore elle ne les connaissait pas. Elle allait, obéissante au génie invisible. EUe allait Remet calme, et d'un pas sur, au but lointain qu'elle seule elle eutreTOyail dans la chambre obscure de son cerveau. En ces moments glorieux, tant pis pour le spectateur qui résistait à sa puissance, et tant pis pour le comédien tpu n'oubliait pas la tradition. lorsqu'il jouail a côte de celle émancipée !

En ellèl. lanlôt elle échappait d'un bond a ce comédien malhabile, cl tantôt, a l'heui la tradition voulait que la cornélienne

arrivât haletante et furieuse... il la trouvait à ses côtes, froide, immobile et calme et B8JDJ pillé '

Li vovez-vous encore'.1 Assiste/.-fOOa encore .1 1 e> représentations dont l'echo est prexpie une persécution pour ceux qui l'ont bien exécutée.'... Au moment ou commençait >a tâche ardente, elle allait au fjre du poeme. elle allait au irre de tOD âme. Elle arrivait pale et mourante, et sans jeunesse; on eût dit un fantôme, et que

celte enfant allait mourir.... Ledienl roiciledieul Sondera œl anéantissement l'ait place a la vie. a la force. .1 l'éclat suprême.

510 MADEMOISELLE RACHEI.

Au même instant le feu montait de l'âme au regard, le cœur battait , énergique et \ibrant, dans cette poitrine violemment dilatée, et toute sa personne, embellie outre mesure, arrachait par sa seule présence un cri d'enthousiasme el de passion. Qu'elle était belle alors, et qu'elle fût, au choc de sou rôle et dé son intime émotion, accorte, amoureuse, implacable ou vengeresse... était-elle assez grande, était-elle assez, belle et voisine de ces grands marbres, l'honneur des musées ? Sa pose était d'une reine et sa taille était d'une déesse. Elle avait les bras de Melpomène ; et tant qu'on lui parle, et tant qu'elle écoute en frémissant, tant que son àme est excitée, et tant qu'elle agit dans le drame, elle appartient tout entière au chefd'œuvre; elle est à lui. de l'âme et du cœur, de l'esprit, du regard, de tous les sens.

Ah! c'était une transformation merveilleuse et que l'on ne reverra jamais, non. jamais, dans ce siècle et sur ce théâtre; et quand enfin sa force était à bout, el quand elle sentait qu'elle allait faiblir, que rien n'était plus possible, et que ce mal irrésistible qui la consumait la précipitait je ne sais dans quels abîmes où elle tombait et restait pâmée, aussitôt la voilà qui redoublait de douleur immense, d'ironie implacable et de désespoir! Arrivait enlin la limite extrême, arrivaient l'abîme et le néant. En ce moment, fatiguée el lassée de douleurs, mais non pas assouvie, elle achevait au hasard ce rôle appris avec tant de zèle et joué avec tant d'ardeur. Elle était mourante; elle était morte; elle avait tout donné, il fallait alors qu'elle succombât... elle succombait.

Que de fois, après les batailles gagnées, el quand la salle entière haletait sous les transports de cette guerrière, nous l'avons vue... inanimée el plus semblable à une morte qu'à la grande comédienne qui \ienl d'accomplir son chef-d'œuvre au milieu de l'enthousiasme et du délire universels ! En ce moment son peuple entier la demandait ; il voulait la voir pour l'applaudir... Hélas! ces applaudissements n'allaient pas jusqu'à son oreille, ces louanges mêmes n'allaient pas à soncœur!

K l LA I l( AU KMK. 511

BUea bien lutté» «et toogtflmpSi et rnulhanaiit. contre le HfHW» intérieur. Elle était déjà morte ea menant au momie; la pauvreté

avait tari les sources (Je >a vie, et 1 inspiration qui l'animait était une force écrasante. Elle eut aussi la grand tort, au miliau de 00 brait universel et des EMm turbulentes de sa jeunesse, de ne pas comprendre qu'elle paierai! in j«»ur. et qu'elle la paierai! craotte-

ment, la briistpie transition ipii l avait portée en si |hmi d'instants du fond de l'abîme aux sommets de la fdoiiv, et de la misère extrême

a la fortune extrême. BUeen avait rependanl le pmiemtiimul. maki

Confus et pénible, et sur lequel rarement aUe B'esl arrèl «•. I n jour qu'elle ne pouvait pas mander: ■ Helas! disait-elle, ■ qualQJM bonne âme m eût lait l'avance de ce paiu blanc!'»

Sa bute BUaaij OS fui celte vie errante el ce vagaliouda.u'c a travers

les nations tpu lui plaisaient . qui l'amuaaieul et «jm font tuée. BUe

aimait Paris, mais elle ne l a |tas aune connue il faut l'aimer, de rH amodi \ iolent, exalte, exclusif, el tjui ne connaît pas d'autre amoui . Kn vain la crili<|uc. et ses amis, et père, homme de bon eonseil . an \am Paris son maitre et son roi, ont voulu mettre un frein a ce vagabondage, un terme a celle vie cirante, ou n'a jamais pu retenir mademoiselle Hachel. \u--ilot Qu'eUfl voulait p.iitu et tenter les fortunes lointaines, il fallait qu'elle partit absolument.

Cest ainsi que du Nord au Midi, des splendeurs de Londres aux acclamations de SeimVPélersbouiK . de Ijiudrcs a .\c\v-\ork. ce mortel al dédaigneux \ew-\ork. des bord- du Rhin aux bordi

du libre ou vivaient ses livres les Houiailis; dans les viandes (îles, dans les |m-IiI- hameaux, dans les cours souveraines, au pied des trônes, sur le plancher des tréteaux, la nuit, le

jour, par le froid de I hiver, par les ailleurs de ! cte . Iliade .selle

Hachel obéissait volontiers a Imites les voix (pu I appelaient. Elle allait ainsi, misérablement obéissante a tous les vents, a tous les prétextes, a tous les Caprices. (Jliaild elle av. ut dit : J>- reiU I il I J avait rien a dire; aussitôt tout cédait a sa volonté.

Oue vous dirai-je.' Elle a ivvuce même jour. <|ui fut son derniei

512 MADEMOISELLE HACHEL

jour, dans cette éloquente et silencieuse contemplation, au seuil tin Théâtre-Français, les batailles qu'elle a livrées en l'honneur de l'art moderne, et <[iii, par les malheurs des temps et pour le malheur des poètes, furent des batailles stériles et dillieiles à gagner. Ainsi elle était Cléopàlre et lad} Tartufe; elle était Diane cl Hosemonde, et la Gzarine . son dernier rôle. El pendant qu'elle détournait la tète de ces mégères, elle accordait un doux, sourire à Lydie et surtout à sa chère Lesbie, et puis enfin la voilà qui pleure à l'aspect de sa création la plus vivante el la plus populaire : « Est-ce toi, mon amie? est-ce toi, Adrienne? ô mon héroïne! ô mon adoption! ô ma renommée!...'. Elle pleurait sa douce Adrienne... Hélas! elle avait, le jour de sa mort, l'âge même d' Adrienne Lecouvreur!

A la fin, l'heure du départ était proche, il fallait partir; un ami vint qui arracha mademoiselle Hachel il sa muette et dernière contemplation. La voilure, au pas, quitta cette place funèbre, et l'on dit que lit malheureuse Hachel se penchait encore pour jeter un coup d'œil sur les sombres murailles de ce grand théâtre où tout frémissait, oii tout pleurait à sa parole, où elle avait réveillé tant de choses, et même la Marseillaise, obéissante à regret à la voix d'Uennione, de Camille et de Junie !

Adieux tout remplis de tristesse ! Elle avait l'intime assurance qu'elle ne reverrait plus jamais ces voûtes solennelles, ce seuil a»iégé, cette porte où la foule attendait sa sortie à minuit afin de la revoir un instant, cette galerie où, sous l'habit de Melpomène, elle avait obtenu les honneurs d'une statue en marbre héroïque!... Elle savait que sa vie était passée, et que désormais sa voix serait impuissante îi répeter un seul des vers de son père Corneille. Ainsi songeant, elle arriva au chemin de fer où ses amis et ses parents l'attendaient pour lui dire un adieu qui n'était rien moins que l'adieu suprême. En vain elle voulut marcher, il fallut la porter sur un fauteuil. Elle sourit encore une fois à la foule attristée, puis, calme et pensive, elle ferma les yeux, comme si elle eût voulu emporter avec elle toutes ses visions.

• l'en était l'ail cependant; I»' sacrifier riait accompli; d pour jamais Monune a\ail lacéré sa couronne, Phèdre axait déchire srs voiles, lpliii<rnie en pleurant axail dépose son dernier baiser sur 1rs bandelettes sacrées1; Athalie axait brisé ce sceptre ■ où ne |>oussent pfofl ni feuilles ni rameaux, i L**>bie axait étouffe KM moineau. Cléopàtre axait jeté au sphinx sa coii|>e épuisée. Kn ce moment Commençait l'extrême agonie... Au bout «le trois moi*, après des souffrances que nul ne dira jamais, cette incomparable ai liste, ramenée au milieu du druil universel, vint rejoindre en MB liuiublr lombeau sa «hèle et |x>etique Hebecca . mortr axant l'heure, et morte. < 1 1« • aussi, dans la douleur, dans l'rpuiseiiient, dans ririsoiunie... Ht maintenant elles re|»osent suis le même «•a/on , crllr-ci prêtant sii idoire à celle-là!

Un mol peut serxir jMiur expliquer mademoiselle Kai bel tout entière, et c'est le mot d'un héros mourant. Ouand il mourut épuise de gloire et vaincu parles laissions, entoure de tant de victoires et lasse de tant de plaisirs : Monsieur de Srnac. disait b> maréchal de Saxe à son médecin qui pleurait . ne pleuiv/. pas... j'.u fait un beau rèxe... > L u réxe au delà de I ililini !

(le dernier départ la conduisit .1 la maison mortuaire, près de Cannes, chez M. Sardou. Mlle emmenait axee « I h- s.i -oui s.iiali . la

plus vigilante, la plus il vou I la meilleur*' des /.'anles - malades ;

aillai, jusqu'à l'heure suprême eUt lut BOtOWéi à la foi> pif m* parents et par ses anus, des soins l*> plus tendres. A |«ine la nouvelle eut circulé «pie mademoiselle Itachel «-lait mourante . airixeieni de toutes parts des OOQNill , des ordonnances , des médecins promettant de la guérir. Ilien 11 elail plus simple N phM facile, a les entendre *, *•( pour |m«u «pu* la in-ande artiste eût été obéissante .1 ces conseils elle était sauxee. On lui «outillait le bain . la Heur «l'oranger, le marron sauxav!*' • • n iruise île caf**.

Ii Ullima \irt:inois lu m «Vu* c|p<)it o*rul.i \iths

t. Les dernières heures de mademoiselle Rachil |ur M !<• iWliMir Tampirr 4 vol. in-48 (18*8).

514 M A I) l\ MOIS \i I, L \i RACHEL

l'allaitement par imo nourrice; on lui conseillait l'homa^opathie, le magnétisme, et l'eau de Lechellc, et l'iode, et l'huile de l'oie de morue, ou tout au moins des escargots écrasés dans le sucre candi... Elle écoutait, bienveillante, toutes ces ordonnances; elle n'en suivait aucune; elle disait, comme Mirabeau : dormir! Elle appelait l'opium à son aide; elle était calme, à ce point qu'un médecin prêtant l'oreille aux bruits de sa poitrine en l'eu, la malade se moquait de lui d'un geste qu'elle avait appris lorsqu'elle était encore le petit Pierrot. C'était à rire!... et à pleurer!

Mais en lin Dieu la prit en pitié. A bout de souffrance, au bout de ses forces, brûlée par l'insomnie et par la fièvre, elle expira sans se plaindre, en Homaine. en digne enfant de Corneille. Un témoin oculaire de celle mort illustre, un témoin dévoué, M. le docteur Tampier, dans un accent lrès-s\ mpatliiquc et très-vrai, a raconte'1 les derniers moments de mademoiselle Haehel. « Elle expira le 3 janvier 1858, à onze heures du soir. La mort l'envahit peu à peu, comme fait l'orale envahissant les quatre parties du ciel... Elle s'était préparée) et d'avance elle avait réglé le détail de ses funérailles. A son moment suprême l'e\cès même de la souffrance avait coloré son visage, et quand elle entendit dans la chambre voisine retentir, par la voix des prêtres d'Israël, les chants de l'agonie, elle était >i belle, et son regard intelligent était si rempli de reconnaissance et de tendresse ineffables ! •

A peine expirée, le ciel, serein jusqu'alors* se couvrit d'un nuage; une grande tempête éclata , et ce fut à la lueur des éclairs que mademoiselle Sarah, sa sœur, et Rose, sa fidèle servante, la contemplèrent pour la dernière fois.

La nouvelle de cette mort, trop prévue, hélas ! remplit d'un deuil immense la ville entière, et ce fut un grand événement. Les poètes l'ont pleurée, et parmi ces poètes, une voix touchante, écoutée entre toutes les voix (M. Paul de Saint-Victor), fil entendre un véritable chant funèbre :

ci Au milieu de son drame de Faust, disait-il, au centre de ce

ET LA TRAGÉDIE. 5«5 sabbat irrandiose où tourbillonnent tous les fantômes et tous les ■OBStresdu movcn à.-«'. (ioethe fait surgir la noble ligure de l' Hélène antique. Tout d'un coup la scène change : l'azur et la lumière d'un beau joui- de la (ircce dissipent les ténèbres des nuits cerinaniques. A la place des noirs donjons et des gothiques cathédrales, s'élèvent par enchantement les blanches colonnades du palais d'Altos. Où végétait la inaiidni^ore. fleurissent le invite et le laurier-roSfc l n chd'tir de \ieri:e>, \ètues de lin, delile mii la sene dans l'ordre des bas-reliefs. Kn tète, marche la fille de bda. le front ceint du bandeau roval, le pied chausse du cothurne épique, majestueusement envelop|N-e dans les grands plis de ses \uiles. I ne diMiie ( adclicc rèide ses attitudes; ses moindres mou\emenis sont empreints d une irrace solennelle ; elle marehe dans l'air transparent qui la baigne avec une eur\ lhuiie souveraine; elle parle, et la mélodie liomerique découle de ses lèvres.

«< Telle fut l'entrée de mademoiselle Hache] au theàtiv. lorsqu'au milieu des licences pittoresques- du nouveau draine, elle apparut subitement, drapée dans la tunique des statues. < •• fut une n\elation et un enchantement. Quelque chose de semblable a l'effet que produisit celte irrande N'énus trou\é*e ;i Milo, qui. a |mmii«- lin-e de la poussière, réduisit au rani: inférieur les prétendus chefs-d u*uvrc de l'art. Li lieaute chimique si longtemps méconnue cl detitruiVr s ciait incarnée dans celte enfant d'élection, (le n'était p.i< seulement Corneille et M. h me. c'était Kschvle et Sophocle qu'elle faisait revivre. Li tragédie français** s.* ile|Hiiullait a\c< elle de se» airs d'emprunt et île convention, et reprenait s.i i:raudeur anliqu**. < »u avait l'illusion d'un l\pc athénien ecare dans le monde moderne, et continuant sa vie idéale au milieu de nos dissonances cl de nos laideurs. Oui ne se rap|N*||e ce masque delie.it et terrible ce- \cu\ pleins d'une flamme noue, ce •.-oie parlait et rare, ce* attitudes d'une si haute sculpture, celte démarche tantôt ini'iet iciise comme l'entre** d'une reine. «*l tantôt dissante connue l'allure d Un»* divinité?

546 MA DEMOISELLE It \ ( : Il EL

« Le vers résonnait sous cette voix mordante, qui frappait l'alexandrin ;i l'effigie des médailles! Quelle attention profonde, quel calme dominateur ! Quelle vie rapide circulant à travers les silences, les mouvements, les regards, et l'air même! Quelle façon souveraine d'entrer, de s'asseoir, d'interpeller, de sourire! A quelle dignité plastique elle élevait et maintenait les plus violentes passions de ses rôles! Vous souvient-il de la pudeur lu ùlanle dont elle voilait les désirs de Phèdre, de ses magnifiques colères d'Hermione, delà radieuse explosion de foi qui, au dénoûment de Poly'eucte, illuminait son front d'un feu d'auréole, de ses imprécations de Camille, pareilles au sourd grondement delà louve romaine? Enfin de quelle grâce loyale au dénoûment de Cinna, elle désarmait son âme et la rendait à Auguste... comme une guerrière qui rend son épée?

«Maintenant, voilà ces âmes grandioses et louchantes rentrées, pour toujours peut-être, dans le silence du livre cl dans la nuit du passe. Mlles disparaissent avec la jeune Muse qui leur avait prêté l;i seule forme digne de les revêtir. Ce beau théâtre tragique, qui occupe le sommet de l'art et que celle voix inspirée remplissait de foule ef de bruit, va se recouvrir d'obscurité et rentrer dans la solitude; le rideau s'est abaissé sur lui. en même temps que le linceul >ur la tragédienne. Il m'apparait déjà désert et mélancolique comme le Colisée. Nous ne vous reverrons plus, tragiques héroïnes, personnifications délicieuse- des grandeurs de l'aine, des puretés et des émotions du cœur ! Vous allez redevenir des beautés sans corps, des sourires sans lèvres, des larmes sans paupières.; l'esprit seul désormais vous contemplera de la même façon qu'il conçoit l'idée ou le rêve. L'image de Hachel se confondra avec les traits divins (pie l'imagination vous prête. Nous garderons cette ressemblance dans notre mémoire; nous ne la distinguerons point de votre chœur idéal, pas plus qu'on ne distingue l'une de l'autre, dans un inusée ou dans un jardin, des statues blanchies par le crépuscule.

Il est beau de mourir ainsi, en emportant avec soi la ciel d'un

temple, le secret «l'un sanctuaire. 1 < • destinée d'un art. Rachel s'est

éteinte dans l'éclat île son i«'«:nie iT <l<- sa licauté; elle laissa I impivs-

■08 pure «l'un chef ■d'oBOTie brisé, d'un Marbra détruit. Bile i<»uehtit a ce point culminant de II jnanrflBflj a pertir duquel il n*j a plus que |M*nU's a descendre, illusions à peedre, oouraaiiesi Isinoti

aux broussailles des sentiers arides. l^a vie ne lui a [mis de\oilé le visage sévère qu'elle réserve a ceux qui n'en unissent |>as avec elle.

Sa rapide existenee a eu I entraînante démarche d'une ode en action : elle s'esl épuieée a briller, a triompher, a \aiin iv. a ( ueUUr des palmes, a ramasser des couronnes. On dirait ipi'eUe axait le pressentiment de >;« lin pivcoce1, tant elle a mis de liAte .1 étendre sa renommée , à propager ses complètes! !.<•> théâtres des deux mondes Tout vu |>asser sur leur scène. Klle avait attelé l'Iuppo» 1; 11 lié ailé a ce chai1 de la Tratredie «pie l'antiquité nous montre traîné par des Ixruls a son origine. Klle a eu le prestige et lui u— «ptite d'une apparition. C'était la Musc oiseau, .!/».«< u/V.v. dont parle le |»octc. Siicliant que la tragédie chaulait par >;i \"i\ son « liant «lu cvirne. «•! I» * s'épuisait .1 !«• répéter.

(i Elle est niorl«> avec ci'tte irràce et a\ec irairc qu'elle mettait a faire mourir, sur la scène, les \1cti1nes «le la |*>esic. Pauvre Bâchai ! Mie de foil die mourut avant «le mourir ! Hue de fois elle a

I Kilo avilit on elle-même tond* tiortas de duper»! liions «•( d'intime* frissons. Lorsqu'elle revlnl d'ÉjrypIe nu printemps do Ih57, deux poMM de m ami» la vinronl saluer, ol <-<>nttii«* ollo était triste ot souffrante plus qu a lortlinain\ il» \oulurenl la plaisanter do ces tristesses : - liiez • «lisait -ollo , ot moquez - \<>u« du luuuliro I I'... là |»nirl.iiil rap|iclo/-\ous ■ <• ilinor do l.i place Ilot aie. . lie/ M \ 1. t«>r lluno, après l,i repris»- il \ imjrln ? Nhik éteins Inu/e en effet . ol \n\e/ ce qui est arrive ! — Madame «le (lir.itdui 1-1 morte au plus Inmii u >• >iim - ri ( do s.( gloire madame Ar-M-no 1 1 ' >u — 1 \ ol imirlo on pleine jeunesse, on pleine Iteaule l'r.idior osl mort lr,i|>|io il 11 11 1 «Mi|> do -.m.- . Alfred do Mu -.il esi iilt l l'on or, un bravo leuiiino ol si jeune encore, il est mort, lo cointo d Oi sav o-t mort, m.i pauwe Itebcoa est morte; tierard do Nerval s'esl lue «le se« m i n» dans la rue «lo la Ljnterne à la porte d'un épiul, — et moi. mr voilà! Fit \0il.1 neuf, les quatre autres. Hupi inadaino lluh-o et doux fils . pi» que inmls . ils s,,m dans loxil! .. Maintenant riez, du nombre trtiie... et moquo/-\<>u« '

518 mademoiselle: kachel

répété son agonie véritable, qu'elle savait si prochaine! Qui se souvient aujourd'hui, sans émotion, de ce dénoûment d'Adrienne Lecouvreur, sur lequel elle répandait tant d'éclat funèbre? L'actrice qu'elle représentait s'enveloppait, pour mourir, de la pourpre tragique; elle croyait être en scène et déclamait d'une voix convulsive des fragments décousus de ses rôles. Cette agonie dramatique possédée par les poètes, ces vers en délire qui sanglotaient sur cette bouche égarée, ces grandes ombres de la poésie grecque qui surgissaient à l'évocation de la fille de Corneille, pour lui faire cortège jusque dans la tombe, toute celte grandiose mise en scène de la dernière heure nous frappe aujourd'hui comme un présage vérifié.

« Je vois encore la sublime et effrayante pantomime qui exprimait l'ineffable, qui figurait l'invisible, l'évanouissement de l'âme... de l'âme immortelle... Ainsi elle jouait avec l'aiguillon delà mort, et la dernière fois qu'elle se montra sur la scène, ce fut pour essayer ce linceul de théâtre, qu'elle allait sitôt revêtir.

« De toutes les gloires, celles du théâtre sont sans doute les plus éphémères. En parlant , le comédien ne laisse ici-bas de son talent que ses costumes au vestiaire. La voix, l'accent, le geste, les manières ne ><> li vent ni ne se transmettent, timbra! dit l'inscription du mausolée d'une église romaine; c'est l'épitaphe de la science. Nihil! lui répond tristement un tombeau voisin; c'est celui de l'art de la scène. Rien! rien qu'un souvenir vague, la fumée d'un lustre, les lambeaux d'une affiche, les débris d'un masque, l'écho d'un applaudissement !

« Mais la mémoire de mademoiselle Raehel reste liée au souvenir d'un art aboli. Elle fera partie de sa gloire passée, comme la colonne d'un temple écroulé participe à sa ruine et au respect qu'elle inspire. Il est probable, en effet, que la tragédie est morte avec elle. Le courant que suit ce siècle, et que chaque jour élargit, l'entraîne aux antipodes delà Grèce classique. L'idéal disparaît de la littérature, du théâtre surtout , qu'envahissent et accaparent les imitations positives de la vie réelle. Le genre de beauté unique et sacrée dont

ET LA T K A (i E l) I H. Ml

mademoiselle Kachel fiait |n «-^-k >n -era I n » - 1 » t <*» t relégué dans les bibliothèques et 1rs musées...

>- Honorons d'un souvenir pieux et reconnaissant la noble femme qui a module la dernière plainte et versé la dernière larme de la Muse antique. »

Klle mourut, le troisième joui- du mois de janvier, et la nouvelle de sa mort arriva presque en même temps que ses lettres et ses vœux cTlNM bonne année. Elle mourut un diuianche, et le samedi suivant, après une attente t ruelle, son double cercueil de plomb et de noyer fut introduit dansée vaste appartement de la place Kovale, qu'elle avait loué tout exprès, disait-elle (avec un sourire!). |m»ui RM ses amis y fussent il l'aise le jour de ses funérailles. Son hôtel, disait-elle encore, était trop |H«tit et trop doit*, H n'avait |«is ete hall pour les l'êtes de la mort, l'ai un étrange acculent. MOI poavioOl saluer, de ce salon funèbre de la place Hovale. en attendant le BgBftl du maille des cérémonies, la maison poétique et dorieuse du |méU* exile, le loifis de Victor lluiio lui-même, hospitalier rendez-vous de tout ce qui fut naguère la lieaute. le lal. nl. la |eiine>H* et le vrai mérite! < • révolutions! qui niettaienl porte a porte la mort de la classique Kachel , l'exil du rénovateur VlotOf llu-".

Le jour était somlire et pluvieux; la foule était énorme et .silencieuse. A ces oliseques d'une artiste populaire étaient accouru» lnii> les amis de la poésie et des irrauds artistes. Mais ipi: p<nirrait se souvenir de tous les noms ? .M M . Ilalev v , AlcxundN Dumas.

Jules Sandeau. Edouard Thierrv . I^eon (io/.lan, Il pluie Gantier,

Paul de Saint-Victor, Charles Idnond, Adolphe Dumas. Mérimée, Auguste Uarhier. Merv, .Mai 10 l chard. Vrsènr lloussuvc. Kdouanl lloussave, Achille Denis. Louis llatishonnc . John Imiomne. Paulin. Latour de Saint-Ylwrs, Michel l.evv. Btrtfaet, I auleui du JJ/oÛMOM dé Lèêhiê, Menu M m irer. Aubrvet, l'axile Delonl. (îeorp's Bell, Arnould Frémy, (jara^iiel. Lvlmond lc\ier. Ubéric Second. K. (iirard, Monselet, Kniile Fontaine, Villemot, Fehx Solar, Knnle de (iirardin ; j'en ouhlie, cl beaucoup, dont le nom m echap|te.

M. VillemaiD honorait ce grand cortège! Jl marchait à côté de M. Viennet, le dernier el le plus énergique représentant de ce grand art delà tragédie. Arrivaient en même temps plusieurs membres de l'Académie française, àsavoir: M. Scribe, M. Sainte-Beuve, M. Vitet, M. de Rémusat, M. Lebrun, l'auteur de cette Marie Stuart3 si chère a mademoiselle Hachel ; M. Alfred de Vigny, qui l'avait rêvée dans le rôle de Kill\ Bell; Kmile Augier, qui pour elle avait fait tout un drame; M. Legouvé, qui lui avail donne Advienne Lecouvreur, à qui elle avait donné Louise de Lignerolles; M. Ponsard était là aussi, songeant à Lucrèce, il Charlotte Cordai/, à ses plus beaux rêves...

« Les cordons du poêle, parsemés d'immortelles et d'étoiles, étaient tenus par MM. le baron Taylor, Geffroy, de la Comédie - Française, Auguste Maquet, Alexandre Dumas. Plus d'une comédienne intelligente s'était mêlée il ces funérailles : les deux sœurs Augustine et Madeleine Hrohan, madame Rose Chéri el madame Gu\on, mademoiselle llugon et mademoiselle Fix, madame Doche et madame Plessy, mademoiselle Georges, et sa digne élève mademoiselle Jane Essler.

M. Raphaël Félix:, ce père au désespoir, accompagné de son fils et de M. Michel Lévy, l'ami de la famille, conduisait le deuil, tenant parla main le plus jeune enfant de Rachel. L'autre enfant, l'aîné, le fils du comte Walesky, était retenu en Suisse par la fièvre et par cette grande douleur d'une perle irréparable.

« Venaient ensuite la plupart des artistes des théâtres de Paris.

« La division des beaux-arts était représentée par MM. Camille Doucet, Cabanis et Pelletier qui, plus tard, présidant la distribution des prix du Conservatoire, a rendu toute justice à cette figure antique, aux proportions les plus nobles et les plus solennelles!

« La commission des auteurs dramatiques avait envoyé son président, M. Auguste Maquet, et son bureau tout entier, auxquels s'étaient joints MM. Louis Lurine, Delacour et Marc Michel, membres de la commission.

BT LA T I A(j Ê DIE. HJ « La piv>-r. elle aussi, en von c a ces funérailles ses plus

«hunes et ses meilleurs roprBSCBtSJlts.

<« A une heure le cortéiï** arr ivait au cimetière du Pfere-lachtiW où frémissait d'impatience mi * foule immense de spectateurs.

A jK'ine les portes du cimetière israélite ont été oun erle> pour lejotff p«ter le cercueil , la foule >V>i pivcipilee avec une violence (jue les agents de l.i foire publique n'ont pu comprimer.

Beaucoup d'iiiNilés n'ont pu trouver place dans l'enceinte Hop étroite de ces tombeaux.

« Défi «pie le cercueil est arrivé sur le |x»nl de la fosse, ouverte a côté du tombeau de l'humble KélMiva, M . Isidor, le praml rabbin du consistoire israélite de Paris, a réc ité les prières en langue hébraïque. Il ■ ensuite prononcé une allocution en français, dUM laquelle

j| a coin nre par rendre hommage au Bjftnd lalml «pu venait de

s'éteindre. Sa presenre. a-t-il ajoute, \enait donner un démenti public aux bruits qui avaient couru sur la ooo version de Raohel.

tueries elle avait trop d'intelligence |m.iii ne |«is mourir dans la religion de >e> pere>.

Rachcl est donc morte israélite, a-l-il dit en lermii t. M- uian-

dons a Dieu d'accueillir avec honte et indulgence celte imuviv femme si tôt moissonnée dans si idoiiv!

M. Battaille, vitv- président de la Société des artiste* dramatiques, a pris ensuite la parole; au milieu du recueillement unn. rvl. il a dignement loué la grande artiste, nu wnn de f 1*1 •< <"'' m éêt artistes (ira mat 17 ues , au nom tles misères set »u u, \ et des s<iuf[i>nues nd>mi tes!

« Oui, messieurs, lit femme qui est là fui charitable et t\e sa généreuse m. un. aujourd'hui {{lacée. noii> av « mu |«»ur les comédiens |wuvres une aumône presque nivale.

Vous l'ipiorez. j'en suis sur. car elle ne connaissait |>a> la vanité de la bienraisaiice.

(. i.e que vous in- viviez |ias non |»lu». c'esl que \uij:t fuis dans \n> fêles île charité, elle seconda nos laborieux ehorls du pri'stip- de sou incroyable talent el de ses oUrandes. \ussi le> pauvns demandent-ib leur

BSS MADEMOISELLE ItACHKL

part dans ce deuil immense; aussi réclamons- nous le droit de mêler nos larmes aux larmes des amis et des parents éplorés, afin que rien ne manque à la solennité de celle lugubre fête.

u II n'en pouvait être autrement, messieurs! Rachel appartenait à celte famille des artistes que la charité n'implora jamais en vain, et qui poursuit d'un égal amour la charité el la bienfaisance.

« Elle lui appartenait comme les astres appartiennent au firmament qu'ils embrasent, comme les pierres précieuses appartiennent aux souterraines demeures qu'elles illuminent.

« Elle lui appartenait par le cœur, par ce cœur mal connu, calomnié, j'ose le dire, en faveur duquel j'atteste la douleur navrante de parents qu'elle chérissait. »

Un dos auteurs de Valeria , M. Maquet (M. Jules Lacroix, noii ili-ne collaborateur, n'était pas loin) prit la parole au nom des auteurs et compositeurs dramatiques; il déplora ce génie et cette gloire, avec tant de jeunesse et tant de puissance.

« Aux humbles talents, elle apporta son prestige et comme un reflet de sa radieuse lumière. \u\ illustres, elle ajouta sa perfection plus qu'humaine, et les révélations imprévues d'un inépuisable génie. Toutes ses Créations, argile ou bronze, sont empreintes d'un caractère de force et. de majesté qu'on ne retrouvera plus. Elle emporte ses secrets, et les anciens dieux de l'ai l sont partis avec elle.

« Son nom seul, ce nom populaire, faisait de chaque représentation une solennité, de chaque succès un triomphe. Un tel auxiliaire exaltait partout l'émulation et décuplait les forces. Que d'éminents services elle eût encore rendus à notre littérature ! Après avoir tant fait pour les œuvres du passé, n'eût-elle pas inspiré, à leur tour, celles du présent et de l'avenir? Car tel est le privilège des génies comme le sien : autour d'eux tout grandit, tout s'éclaire. Ils font hausser partout le niveau de l'art...

« Recevez, Rachel, pour nos devanciers et pour nous, l'hommage de la reconnaissance des auteurs dramatiques. C'est un tribut que le poète ne paie jamais assez large à l'artiste son interprète. Dans cette noble alliance qui les unit, tous deux créent, tous deux combattent, chacun a droit à sa part de la victoire.

« La vôtre sera grande et belle. Dieu vous favorise à l'égal de ses plus

ET LA THAGKDIK.

chers élus. Kii vous reprenant à I ';t | >« t^'i'c il'um* gloire sans rivale, dans la toute puissance de la beauté. (!■• la jeunesse et «lu talent , il eeint à jamais votre front de cette triple auréole; il vous consacre trois l'ois à l'immortalité. »

Une antre voix s'est fait entendre aux abords de ce tombeau, et dans ce discours improvisé par la douleur pu-sente, après avoir rapjK'lé les irrands deuils dont il est question dans le poème de Virgile, oit l'on voit les parents déposer au Imcher lecOTpsde leurs lils expirés avant eux, cet uni de mademoiselle Racbel, qui l'avait suivie en tout son travail, terminait -'in humble discours par

ces paroles qui furent accueillies d'un a-M-ntiinent unanime :

« Messieurs, l'heure est sévère et la journée est soiulire, et voici déjà bien longtemps que nous n'avons pas d'autre occiqiatinn < |io- d'aller quérir tantôt dans les riches maisons, tantôt sur !<• seuil de I hôpital les bravi - nqui étaient la loue et res|»éraiice de la ejorieiive et | m m • t i< | IJ« ' éjMique de 1 h:;ii. Hélas! nous avons déjà accompagné à leur demeure dernière Viifnistin Thierry, le père de l'histoire: \lfred de Musset, le poète de la jeunesse et de la vie heureuse ; hier, MéranpT traversait la ville de Caris m deuil de S4in poète; Kllp-lie Sue était dépose silencieusement dans la terre de l'exil. .Nous avons \u mourir le grandi peintre Paul helaroche. un «les lidèles esprits de sou siècle; un autre jour nous avons i lé | Mise l'hounéte |Militique Munill à côté- de sa tille Emilie dans le (ouiltcau hospitalier d'An SoheflS I le lendemain, vous ave/ vu [tasser, entouré du res|»erl des imputations, le général Cavaipiac ; et maintenant voici que nous r»p|Mirtoiis morte, au tombeau île sa sieur Itebecca, la plus jem I la plus (fronde artiste de notre

ape. Ici reposent en même temps l'éloquente Rarhei. et tous les grands poètes d'autrefois qu'elle avait ranimés de son souille iiip-nu et toutpuissanl !

u A l'aspect de tant de douleurs, messieurs, notre voix est impuissante; un seul homme aujourd'hui pourrait raconter touti •> « es ruines et tous ces

deuils, ot homme est le phugrand polie de notre l§a, et. ivr ni Pre

mé-lhée, il habite un écueil au milieu de l'Océan. lâchons cependant que ces deuils et ces douleurs nous prolitent à noiis-inémes, et que nous en tirions une force, une espérance. Il est vrai que la gloire est d un accès ditlicile; mais quoi qu'elle coûte, elle vaut toujours mieux que la misère dont

52i MADEMOISELLE RACHEL ET LA TRAGÉDIE.

on l'a payée. Et maintenant quittons ces lieux, funèbres, en songeant au châtiment sévère (le la Providence divine, qui frappe OÙ il lui plaît de frapper. Enfin, par noire amour pour les belles choses, par notre fidélité à ce qui est bon, par notre espérance dans l'immortalité d'ici-bas et de là-haut, méritons à notre tour cette récompense suprême, à savoir : les funérailles suivies de pilié, de sympathie et de respects. »

Nous terminerons ici celte histoire d'une si grande artiste que la mort agrandit de tous ses prestiges.

0 mort encourageante et maternelle! Elle est l'espérance, elle est la charité, elle est l'ornement, elle est le pardon ! ("est la mort qui tient la suprême couronne! Elle ajoute à la gloire; elle agrandit les choses grandes; elle répare, elle sauve, elle purifie; elle est plus voisine, que la vie elle-même, de l'immortalité. Lointain favorable à tous les bruits qui rencontrent l'écho de nos pitiés, de nos douleurs !

Ce livre inspiré par les souvenirs et les regrets les [dus sincères d'un ami. imprimé par les soins d'un frère inconsolable de la sœur qu'il a perdue, s'arrête au tombeau de mademoiselle Rachel...

0 marbre impérissable! sur lequel j'aurais voulu transcrire une ancienne inscription, que l'on dirait faite exprès pour servir à ce nionu nt rempli d'un si grand deuil :

« Nous lui devons la hache et les faisceaux de licteurs, les robes <> militaires , les chaises curules, les anneaux, les phalères, les <( quatre chevaux et le char doré des triomphateurs... Elle nous a « rendu les robes peintes, les tuniques ornées de palmes, tous les « ornements et toutes les magnificences qui ajoutent aux dignités une « dignité de plus ! »

TABLE DES MATIÈRES

Ifl Irifédlc après TftlflM. — M. Audfifli — M. de Jooy. — M. Arnaud. — 11. Soumet.

— M. Lemercier. — Les tragédiennes d'autrefois l

Mademoiselle Rarhel, enfant. — Le Gymnase. — £/i Vendéenne. — Madame Yolnys.

— Le chapitre de la Persuasion dans Quintilieu. — Le |tata et II pauvreté, 1S

L- ItoHêf» de raison. — Malvina. — Qu'il faut laisser le petit art aux petits artistes.

— M. Poirson, le premier protecteur de mademoiselle Hacbel. — Le premier début de mademoiselle Kaehel au Théâtre - Fiançais. — Les six premières rvcetles d Andromni/w , Botte» et ( inna. — Le soir du 18 août t»»S. — l.e |«n trait de mademoiselle Diiiiiesinl , par l'aima. — l.< s i n ■ 1 1 > Miami, t aux < oiie-dn-ns. — Le premier feuillet. m, m l'huuueur de la jeune tragédienne, et l> sec >ud feuilleton. — L'art et le métier. — Miss Smilli«m. — L'Othella de Shakespeare et YOlrIlo de Ducis 90

La résurierliMii de la (raidie — KtouiK m- ■ 1 1 1 s d. - uni" u> (i ic.«di. n- — I . s n 1 1 ( • i • ■ calions de Camille. — Voltaire. — Le xvu« slèclo et le xtui» siècle. — La tragedir ri mademoiselle lim hrl, |,.u M. C.u» illiei -Fleur) . — I.. loi .-l la I iinille r yale au\ représentations de mademoiselle l( o liel — Émilir. — Ummont. — Horaee.. 71 —

Cinnu. — L'empereur Auguste. — Joanny loi—

Tnnrreilf. — Le rôle d'Ameualde. — truiM'ine acte d< J\m r,iU. — l/iluyéinr rn Autide. — Euripide et Racine. — Andrmnii./w — M i L in <;. orges ei mademoiselle Rarhel 110—

TABLE DES MATIÈRES

Mithridate et le rôle de Monime. — Racine et Corneille. — Comélie et Camille. — Emprunts de Racine àPlutarque. — Joanny dans le rôle de Mithridate 133—142

L'année 1839. — Esther. — Mademoiselle Rachel dans les salons de Paris. — Nicomède et la tragi-comédie. — Le îôle de Laodice 142 — 152

Pohjeucte et le rôle de Pauline. — Corneille, l'hôtel de Rambouillet et Port-Royal des Champs. — Voiture critiquant Polyeucte. — Pierre et Thomas Corneille 153 — lfio

Marie Stuart. — Le premier congé et la première rentrée de mademoiselle Rachel. — Schiller. — M. Lebrun. — Une lettre de Marie Stuart à la reine Élisabeth. — Walter Scott et le roman du Monastère. — Mademoiselle Maxime 161 — 175

Le Cid. — Les origines du Cid. — Guilhem de Castro. — Les deux Chimène. — Lazare le pauvre, dans le Cid, et le pauvre de Molière en son Don Juan 175—183

Ariane, tragédie de Thomas Corneille. — Parallèle entre l'Ariane de T. Corneille et l'Hermioue de Racine. — L'éloquence et la déclamation 184—189

Bérénice. — Louis XIV. — Racine. — Henriette d'Angleterre et Corneille. — Mademoiselle Gautier, mademoiselle Champmeslé , mademoiselle Rachel. — Le peuple. — La préface de Bérénice. —Racine insulté par les cuistres 190—198

Don Sanche d'Aragon 198 — 199

Phèdre, enfin! — Histoire des premières représentations de Phèdre. — h'Hippolyte d'Euripide. — Opinion de M. Arnauld. — Exécration des petits-maitres. — Les plaintes du chœur — La Phèdre de Sénèque et la Phèdre de Pradon. — Mademoiselle Duchesnois. — Hermione et Phèdre 200—227

Oreste. — L'image d'Électre. — Les Parisiens et les Athéniens. — L'Oreste et la Mérope de Voltaire. — Eschyle —Sophocle. — Euripide 228—242

Mademoiselle Rébecca, la sœur de mademoiselle Rachel. — Les lettres de mademoiselle Rachel à sa petite Rébecca 243—250

T A BLE DBS M A 1 1 1. H ES

Bajazet et le rôle de Roxane. — Comment Racine écrivit bujazet. — lss Mystères du Sérail. — Le spectatece inconnu. — L'abbé Je Lamennais et mademoiselle Rachel Î51— 27*

Athalie. — Agrippine. — Athalie insultée. — Une épipramme de Foutenelle 174 — Î8i

Ici s'arrête le travail poétique de mademoiselle H.u lirl. — Mademoiselle Rachel a joué la comédie. — Dorine et Maiinette. — Célimène. — Le critique anglais 4«î— iK8

Plusieurs lettres de Rachel à sa mère. — A son l'ère. — A son frère. — A ses so?urs — A M. Choron. — A M. Saint-Aulaire. — lue lettre de M. Poirson. — Lue lettre du comte Kihl- ii. — lue lettre du prince Odowsky Î88 — 3lo

Fredegimdf i-l Hruwhnut . — M. I,einercier 310 — 314

/•MM ifArr. — M. d'A\ rign y . — M. Soumet. — Schiller et ta /ju/W/r itOrléant. — La princesse Maiie et la statue de Jeanne d'Arc 315—380

Judith. — Madame de Uirardin. — La tragédie est œuvre virile S3I— 14|

Ctéopàtre. — Les poètes modernes et mademoiselle Rachel. — Man-Auloine et les

quatorze Pllllippiqiiev — Le Mtin-A'it'iine de >h.lke>i • Il e •! de 1'lill.lique. . . 340— 15b

Lidu Tartufe. — Il y a des vices tout virils. — Molière et Beaumarchais. — Le desrendant de M. OrguU. — Klmirc. — l u in t de M \ illi'iiiaiu 357—373

Catherine 11 par M. Romand. — Ivau. — Bajazet. — Hermione. — Catherine. — Trop de tragédie et pas assez d'histoire! 378— 384

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