‹ Rachel et la tragédieChapitre 7 sur 26 · PHÈDRE · texte numérisé non relu

PHÈDRE

Que de soins m'eût coûtés cette tête charmante!

MARINETTE

Quelqu'autre, sous l'espoir du matrimonion, Aurait ouvert l'oreille à la tentation, Mais moi, nescio vos...

Sans nul doute elle était gaie en ce moment, mais de la gaieté et du contentement qui étaient en elle. Heureuse de se voir entourée, admirée et fêtée en ses moindres caprices... elle ne tirait pas sa gaieté du fond même de Molière et des bonheurs de sa comédie ; elle n'était pas Marinette, elle était mademoiselle Rachel , ou plutôt elle était l'enfant qui se souvient des premières leçons de ses maîtres, et qui ioue avec ces aimables souvenirs.

Une autre fois , mais cette fois plus sérieusement , après avoir été Marinette elle voulut aussi être Dorine... Eh! oui, l'amie et la protection domestique du bonhomme Orgon menacé par un monstre. — Y pensez -vous, disait-on, y pensez-vous, Hermione, y pensezvous, Camille? et savez-vous, ô Phèdre! ô Monime ! quelle est cette Dorine, objet de votre envie et de votre ambition?

Dorine est le contre-poids de la terreur, disons plus, du dégoût répandu dans cette tragédie bourgeoise intitulée Tartufe. Elle est le sourire éveillé, elle est l'esprit, elle est le sarcasme, elle est le bon mot, elle est la défense de toute cette famille attaquée par un misérable. Au milieu de ces passions inquiètes et envahissantes, Dorine est la seule qui garde sa verve, son sang-froid, son courage et cet admirable bon sens que rien n'étonne. Otez de ce drame cette aimable fille, vous en ôtez la grâce piquante, le coloris éclatant, la gaieté incisive. Sans Dorine. M. Orgon n'est plus qu'un idiot, sa femme une femme imprudente, sa fille une |>etite niaise, et Tartufe un scélérat qu'il faut tuer à coups de bâton. Dorine est la cheville ouvrière de cette action furieuse. Klle anime, elle presse, elle ralentit toutes choses ii son gré.

Mais pour être acceptée dans celte honorable famille de la meilleure bourgeoisie, pour être acceptée par ce parterre devenu difficile dans ces rapports de maître à domestique, il faut absolument que tout son caractère soit conservé à Dorine. Il faut qu'elle soit aimable, alerte, avenante, gaie et sans fiel, non pas sans malice; il faut qu'elle ait le courage et l'esprit d'aimer sou maître Orgon avec le dévouement d'une intelligence au service d'un esprit médiocre. Dorine. elle ne sera jamais trop dévouée à madame Klmire. il la jeune Marianne, à ces enfants, il leurs amours. Voilà ce (pie nous disions à mademoiselle Hachel. Vous feriez mieux, lui disionsnous aussi, déjouer Tartufe... Oui. certes, elle eût été mÔÛlfl gênée et moins empêchée en ce rôle abominable que dans les pires et les gaietés de Dorine. A la voir haut juchée et maigrichonne, ii voir ces grands yeux étonnés, et ces grands bras sans sceptre et sans poignard dont elle ne savait que faire, on l'eût prise assez volontiers pour quelque beau petit jeune homme élégant, svelte et trop grand pour son nouvel emploi, (pie sa mère, un jour de mardi gras, déguiserait en soubrette.

En même temps elle avait beau dire et beau faire, elle était une soubrette en effet, plus qu'une servante. Or, le bourgeois de Molière.

il n'a fait que des servantes ; il a laissé les soubrettes aux Marivaux à venir ; il voulait que Dorine et Marinette eussent leur franc parler ; même Dorine était une fille un peu forte en gueule... Heureusement, avec son tact et son esprit de tous les jours, mademoiselle Rachel eut bientôt compris qu'elle avait rêvé l'impossible , et d'un regard plein de malice elle prit congé delà comédie... Adieu donc! ingrate, adieu... Dorine et Marinette ont été les derniers caprices de la tragédienne adolescente. Elle a joué une fois le rôle de Célimène à Londres, et dans ce rôle exquis elle a dépensé tout ce qu'elle avait d'esprit, de grâce et de science : « Il y avait toujours la reine, et « toujours un lambeau de pourpre éclatante à travers les élégances « de la place Royale, » nous disait un critique anglais.

Je n'ai pas vu mademoiselle Rachel dans le rôle de Célimène, mais je suis sûr que le critique anglais avait raison.

Maintenant nous étudierons, s'il vous plaît, les rôles que mademoiselle Rachel à joués en deçà et au delà du vieux théâtre... à savoir : treize rôles dans les tragédies faites pour elle, et six rôles qu'elle a trouvés tout faits, qui l'ont tentée, et dont elle a tiré tout le parti qu'elle en pouvait tirer : Fredegonde, Jeanne d'Arc, Lucrèce, mademoiselle de Belle-Isle, Angelo, Louise de Lignerolles ! Laissez-nous cependant nous arrêter une heure, et revenir sur les pas de cette aimable enfance et de cette heureuse jeunesse. A propos de mademoiselle Rachel nous n'avons pas voulu faire un livre d'anecdotes, d'histoires, de contes, de récits habilement arrangés... Non! ce livre est un livre sérieux; il sera, plus tard, à la prochaine renaissance de la tragédie ( avant un siècle ! ) , un bon souvenir, et peut-être un souvenir utile de ces brillantes résurrections, et plus

!e ton en sera sérieux, plus l'accent même en sera vrai, plus notre livre aura d'écho. C'est pourquoi nous n'avons parlé que de la tragédie et de la tragédienne : elles suffisaient l'une et l'autre à notre œuvre et nous n'avions au bout du compte à demander à mademoiselle Rachel que sa tâche accomplie.

Cependant il nous semble, au moment où cette tache va s'accomplir, que, si nous pouvons dire un mot de la personne ellemême et la montrer, telle que nous l'avons vue, aimable, avenante, heureuse, et restée obéissante aux meilleurs sentiments, même aux sommets de la plus haute et de la plus éclatante fortune, nous aurons ajouté à cette histoire de la tragédie une grâce inattendue, un intérêt tout nouveau, et qui s'arrange à merveille avec cette mort précoce, inattendue, inexorable, hélas!

Ceux qui n'ont pas lu les lettres que mademoiselle Rachel écrivait sans cesse et sans fin à son père, à sa mère, à son frère, à ses sœurs, à toute cette famille dont elle était la joie cl l'orgueil, la force et la vie, avec tant de renommée et de mouvement autour de celle enfant, ceux-là ne connaîtraient pas mademoiselle Rachel. Elle aimait les siens d'une infatigable et constante affection. Pour les revoir, pour les entendre et pour vivre avec eux, elle eût tout quitté, non-seulement sans regret, mais avec joie. En vain la fête et l'orgueil, et l'enivrement île ces \o\ages retentissants qui faisaient accourir au-devant de la tragédienne les rois et les peuples, semblaient la distraire de ses tendresses filiales, elle \ revenait toujours. Que de lettres, que d'amitié, que de souvenirs de tous les jours, de tous les instants! C'est dans ce trésor que nous ayons puisé d une main discrète, et nous pouvons affirmer que ce |mmi de lettres «pie nous publions aujourd'hui est, en effet, le témoignage irrécusable d'une Ame bien faite et d'un cœur reconnaissant.

Disons tout. Ce n'est pas sans étonnement que nous avons retrouvé parmi ces lettres, écrites au moment de la gloire et des succès de chaque jour, toutes sortes d'aimables petits billets enfantins, quand la petite Rachel était encore ignorante : lettres et souut

rires d'une (enfant espiègle et joueuse, malices d'une petite fille abandonnée à ses bons instincts, espiègleries, gaietés, petits chagrins de cette intelligence à peine édose.

Eh bien! la mère a gardé tous ces fragments, et rien n'a pu l'en distraire. En vain les changements , les voyages, la vie errante et pénible, emportaient cette mère active et clairvoyante, un secret pressentiment lui disait que ces petits billets écrits au hasard d'une plume à peine taillée deviendraient quelque jour la glorification de la fille et la consolation de la mère. En voici deux ou trois qui méritent d'être conservés pour leur gaieté, leur simplicité, leur charme enfin.

Quand on songe que l'enfant qui les écrivait avait à peine douze ans, et que cette enfant devait être un jour la fille adoptive du grand Corneille !

« Ma bonne mère ,

(i Tu pardonneras si je ne t'ai point écrit plus tôt, mais comme ma sœur est plus âgée que moi , tu conçois qu'il vaut mieux qu'elle marque tout ce qu'il y a que moi. Je te dirai seulement que l'on est toujours très-content de moi et que l'on m'aime beaucoup, surtout mademoiselle Alexandrine. De plus, j'ai toujours le nom de Pierrot, mais je le mérite bien , car je fais des bêtises comme un vrai pierrot. Je travaille pour qu'à ton arrivée je mérite les baisers que tu me donneras. Je te prie de bien t'acquitter de la commission que je vais te donner, c'est de ne pas oublier d'embrasser trente millions de fois mon bon papa , et en même temps le petit perdeur de souliers et ma petite Rosalie.

« Je suis pour la vie ta fille soumise,

Page 1