ET LA T H A ( 1 K I ) 1 M
Pour compléter l'œuvre excellente de mademoiselle Rachel ressuscitant la tragédie, il nous reste à cette heure deux chefc-d'œw re, AthaUc et li<tj<t-et . deux rôles l>ien différents l'un de l'autre, celui-ci en pleine jeunesse, en plein éclat, celui-là tout courbé sous le poids des années et des cheveux blancs. Roxane... Athalie. Il avait fallu dix années d'étude et d'un exercice assidu pour que mademoiselle Clairon comprit et jouât Roxane.
Ce rôle de Koxane que nous plaçons ici après Etther, Nicomède, Polyeucte, Marie Stuart, le Cid, Ariane, /'/mire, Oreste^ c'est-à-dire à l'heure où mademoiselle Rachel s'\ montrait l'égale de mademoiselle Clairon elle-même, est un rôle de Ses débuts; elle l'avait joué pour la première fois le "11 novembre IN.')'.); Oreste est du 6 décembre IS'iô. Il lui fallut donc cinq années tout ;m plus
pour atteindre ii la terreur, à la grâce, au charme enfin de ce rôle de Roxane. un des plus difficiles que Racine lui-même ail tirés de son génie et de son cœur.
Cette tragédie de liajazot fut inspirée a Rat ine par la conversation de quelques \ieux diplomates qui axaient passé leur Vie à
Constantinople et qui avaient \ a . d'aussi près qu'on le pouvait voir, le sérail du Grand Seigneur, cet autre palais de Versailles, mais
un palais mystérieux, terrible, on le maître >c « ai lie ;m^>i bien
que l'esclave, et dont personne, étranger, chrétien, musulman, indigène, ne peut approcher sous peine de mort. Ce que ces hommes avaient appris des mœurs orientales, de 068 intrigues . de ces suivantes amours, de ces meurtres de frère à frère, ils revenaient le conter à Paris, mais ils le racontaient à voix basse, et comme on raconte les choses impossibles. D'ailleurs c'était a peu près l'époque où Galland, le sa\ant orientaliste, décoinçait avec une
persévérance presque poétique ce long poëme des Mille et une Nuits, dans lequel se manifeste le génie arabe en ce qu'il a de plus imprévu et de plus charmant. Ainsi Racine, jeune encore, et rempli de ces belles passions qu'il a jetées dans ses vers, prêtait une oreille attentive à ces histoires. Il en pouvait admirer à la fois les deux aspects : le côté sombre et sanglant, le côté amoureux et fleuri; ici des meurtres sans fin, la volonté d'un seul qui est la loi universelle, l'obéissance de tous, la fatalité qui joue en même temps le rôle de bourreau et le rôle de victime, et tout à côté les fleuves,, les palais, les vallons, les montagnes, les riches étoffes, les diamants et les perles. Le rêve et le conte, les enchantements de l'esprit et des sens. Le moyen de résister à cette double séduction pour un poëte tragique et pour un poëte amoureux! aussi bien Racine n'a- 1- il pas manqué à cet univers poétique et sanglant qui s'ouvrait devant lui.
Il s'est enquis d'abord et avec toutes sortes de sollicitudes de l'histoire de cet empire mystérieux et si reculé, que l' éloignement du pays répare en quelque sorte la proximité des temps ! Pour cette œuvre que rêvait son génie, il ne s'est pas contenté d'ouvrir les livres écrits par les historiens plus ou moins fidèles , il s'en est rapporté surtout à la conversation des hommes qui venaient de ces lointaines contrées; il demandait à chacun quelques détails: comment était faite cette royauté fabuleuse, héroïque et sanglante des successeurs de Mahomet; par quels sentiers inconnus l'esclave de la veille devenait maître du lendemain ; comment s'exécutait cette justice adorée à genoux ; par quelles violences s'étaient signalés les janissaires? par quelle vigueur ils avaient été domptés.
Ainsi éveillée par ces discours, comme Voltaire rêvera plus tard la Henriade , cette rare et sincère imagination s'arrête enfin au récit d'un meurtre récent commis naguère dans les murs du sérail, le meurtre de Bajazet, frère du sultan Amurat, par le sultan Amurat lui-même. Tel était V éloignement , à entendre parler les vieillards qui ont approché de Henri le Grand, qu'au xvne siècle,
la France ni l'Europe ne savaient rien de cet horrible meurtre; seulement quelques amis de M. le comte de Cézy, ambassadeur du roi à Constantinople, lorsque cette aventure tragique ensanglanta le sérail, se souvenaient fort bien d'en avoir entendu raconter quelques détails par M. de Cézy lui -môme, et ces détails <|ifils avaient appris de la bouche même de l'ambassadeur, ils les rapportaient à Racine. M. de Cézy « avait été instruit des amours de « lia jazet et des jalousies de la sultane. Il \it même plusieurs lois « Bajazet, à qui on permettait de se promènera la pointe du sérail, « sur le canal de la mer Noire. M. le comte de Cézv disait que c'était « un prince de lionne mine, n
Voilà sous quelle inspiration Racine entreprit sa tragédie de bajazet. Voilà donc ce qui vous explique comment il a deviné, lui, le premier, et bien mieux qu'aucun historien, les détOUTS du sérail et de la politique de ces contrées lointaines, voisines des tables, en l'an de grâce 1670. Que si vous disiez a Racine que SOD héros était bien jeune pour arriver aux raies honneurs de la tragédie, il vous répondait naïvement <jue ce sont des mœurs el des coutumes toutes différentes; que les personnages tares, quelque modernes qu'ils soient, ont de la dignité sur le théâtre; on les regarde de bonne heure connue anciens. En même temps il se retranchait lieremenl derrière le vieil Eschyle, le père «le la tragédie grecque» qui lait parler de son vivant la mère de Xerxès. Or. Eschvle était homme de guerre, il assistait à côté de son frère Cynégire à la bataille de Marathon. Et n'est-ce pas touchant, dans les bonnes raisons que vous donne Racine, de lui voir oublier la meilleure de toute- : la postérité, qui devait venir pour lui comme elle était venue pour Eschyle; le temps el le génie, qui devaient donner a Bajazel la même consécration qu'ils avaient donnée à la mère de Xerxès !
Bajazet el Mithridate, de toutes les tragédies de Racine, sont les deux tragédies qui doivent le plus à l'invention; il v devait porter ce rare instinct de toutes les passions, de toutes les douleurs et l'histoire, sans quoi il n'y a pas de tragédie.
Vous entendrez répéter aux vieilles Leçons de rhétorique et d'histoire que Racine a pris sa tragique aux poètes de la Grèce antique... A quelle tragédie a-t-il pris Andromaque? A quelle tragédie antique a-t- il emprunté Burrhus, Néron, Agrippine? Dans quel livre écrit a-t-il découvert Bajazet et l'Orient?... Il a découvert Constantinople et Bajazet, comme Shakespeare a découvert Venise et Desdémone. Ainsi le travail historique de cet excellent génie est sans limites dans toutes les œuvres qu'il a laissées ; il a découvert les Turcs comme il a découvert les Juifs; il aurait tout aussi bien découvert les Grecs et les Romains, les enfants d'Euripide et de Corneille. S'il est plus curieux à suivre dans Bajazet, c'est qu'en vérité la tentative était nouvelle et qu'il n'avait été devancé par personne. Enfin il devait ouvrir ce noble sentier à Voltaire qui y devait trouver Orosmane , à Montesquieu , esprit goguenard un instant, esprit sublime le reste de ses jours, qui devait y trouver les Lettres persanes. Et voilà comment, dans une nation bien faite, tous les chefs-d'œuvre de l'esprit, et même les plus divers, se tiennent par un lien invisible et sacré.
Entrez donc, puisque Racine lui-même vous en ouvre les portes, dans cet impénétrable sérail des empereurs ottomans , où nul n'est entré avant lui. A peine ouvert, ce palais vous parait rempli d'une terreur immense, et vous sentez tout de suite qu'il ne s'agit plus ici de ces grèves désertes , de ces palais ouverts à tous, de ces temples sans murailles au milieu desquels se passe incessamment la tragédie antique. A la fin donc vous êtes véritablement enfermé entre quatre murs. Cette porte par laquelle vous êtes entré, un muet l'a refermée et peut-être nulle force humaine ne saurait l'ouvrir. Dès la première scène aussi nous partageons cette terreur d'Osmin , le confident d'Acomat. Tout brave qu'il est, Osmin n'entre pas sans terreur dans ces murailles sacrées ; il se demande avec effroi quelle est donc la révolution qui s'est faite , et par quel miracle ils sont là , debout , dans cette enceinte , son lieutenant et lui , quand à peine oseraient-ils y entrer à genoux.
Cette terreur est des plus naturelles. Lo poète qui pouvait se montrer en ce moment pour vous décrire, à la façon du récit de Théramène, tout ce qu'il a appris de ces mystères, cède la place à un Turc qu'il a découvert, et ce Turc s'appelle Acomat. Vous pénétrez ainsi , peu à peu , dans les ténèbres de ce drame. Enfiia donc voilà Byzance qui s'anime à ces sombres lueurs. Ce n'est pas assez d'avoir découvert l'Orient, il faut encore découvrir les hommes qui l'habitent.
Ce n'est pas assez de nous montrer le sérail, le mur Intérieur, le palais, la forteresse, le poète veut nous montrer aussi les àuies en peine qui habitent cet enfer. Voici donc, écrite en très-beaux vers, la destinée des empereurs ottomans: tout -puissants tant qu'ils sont victorieux, méprisés ii la première défaite; maîtres du soldat s'ils vont en avant, égorgés s'ils reculent; volontés de fer, et cependant vulnérables a un certain endroit du cœur. Or, c'esl le vieil Acomat qui nous explique tontes ces choses. Acomat . c'est le musulman sceptique. Cet homme doute; et du doute a la révolte, il n'y a qu'un pas. Jl sait Comment s'égorgenl ces maîtres terribles; il sait aussi comment les successeurs de Mahomet font étrangler tes visirs et comment s'accomplissent ces révolutions de palais, révolutions muettes, silencieuses, implacables.
Nous marchons ainsi de découvertes en découvertes , et dejii DOUA devinons ces passions cachées, quand enlin parait l'autre héros de la tragédie, Roxane, une des plus difficiles créations... la plus difficile création du génie de Racine.
Celte fois, en effet, à propos de cette femme SUCCBurde tigre, Racine oublie (il fait bien) les chastes et correctes habitudes de Bfl poésie. Il n'a plus rien à voir avec ces belles prinoessesde la (irèce ou de Rome, Junie, Bermioneou Bérénice, nobles cœurs, tendres
cœurs, passions violentes quelquefois . mais tendres toujours au
milieu même de leur violence ; simples et touchantes beautés qui ont passé, malgré elles et malgré le poêle, par les salons enchantés du palais de Louis XIV. Non, il ne s'agit plus celte fois de ce continuel
combat de l'amour contre le devoir, de la passion aux prises avec le malheur; ce n'est plus Andromaque éplorée et protégeant de ses larmes le fils d'Hector, ce n'est plus Junie consolant Britannicus, ce n'est plus Bérénice disant adieu à ce grand empereur qu'elle aime ; ce ne sont plus ces princesses élégantes, aussi célèbres par leurs malheurs que par leur naissance, par l'éclat de leur nom que par la grandeur de leur amour.
Il s'agit d'une esclave achetée au marché des esclaves; il s'agit non pas d'une chaste fille de seize ans qui pleure comme Iphigénie cette seizième année en fleurs que le prêtre va traîner à l'autel, mais d'une femme soumise aux caprices d'un maître absolu qui la couvre de coups et de baisers. Adieu, cette fois, à la timide passion qui soupire tout bas, qui se cache et qui se perd pour ne pas dire un mot qu'elle brûle de dire et qu'elle n'ose pas prononcer. Il s'agit d'un amour sans frein, sans retenue et sans respect; passion violente , excitée , et doublement , par le soleil et par l'esclavage.
Enfin cette femme n'a point de larmes; elle tient en main un poignard. Cette femme n'attendra pas que l'homme qui lui plaît lui dise : Je t'aime! elle ira violente, insensée et furieuse, au-devant de cet homme, et sans même songer à se faire belle et parée, elle dira à cet homme : Il faut que tu m'aimes, je veux que tu m'aimes ! « L'amour ou la mort ! »
Tel était ce hennissement que le poëte avait pris à tache, ô la
tâche illustre! d'entourer de sympathie et pourtant ne pensez
pas que pour arriver plus sûrement à des effets violents , imprévus , le grand poëte imposera la moindre violence à sa poésie... il fera parler Roxane elle-même, sans gêner en rien cette admirable langue qu'il a trouvée, sans gâter cette simple ordonnance du draine antique , à laquelle il ne veut ajouter ni retrancher.
Plus vous étudierez ce rôle de Roxane, et plus vous comprendrez quel grand art il a fallu pour tirer ce parti superbe et touchant d'une pareille femme en restant, comme l'a fait Racine, dans les plus scrupuleuses limites de l'art , du bon sens et du goût.
Celle Roxane est avilie autant qu'on peut l'être; elle est avilie à la fois par l'amour que lui porte Ainurat, par l'amour que lui inspire Bajazet, par l'amour (pie Bajazet lui refuse. Cette femme est amoureuse à l'orientale, avec sa tête, avec son orgueil; elle est sans retenue, elle est sans pudeur; les passions du cœur, les passions de l'âme, eût dit Descartes, qui sont la grande excuse de l'amour, ne sont pour rien dans l'amour de Roxane. Elle est insolente, inintelligente et misérable. Elle veuf Bajazet... il lui faut la main ou la tête de cet homme! Voilà dans quel syllogisme licencieux ou terrible se démène cette étonnante el tout d'abord inacceptable tragédie...
El pourtant que de pitié, que de larmes! Vous pleurez sur Roxane elle-même. 0 puissance irrésistible de l'amour, et même de l'amour dégagé de ces adorables prétextes dont Racine l'entourait !
Ainsi vous avez dans tout le cours de ces cinq actes deux héros si nets, si franchement dessines, qu'ils vous l'ont oublier les autres
sujets qui les entourent. Roxane telle qu'elle est , furibonde, insolente, impitoyable, c'est bien la femme avilie et non pas déshonorée du sérail. Roxane. elle ne sait pa> même ce que c'e>l que l'honneur. Acomal, le soldat de sang-froid . le politique dédaigneux de tOUt ce qui D 'est pa> le pomoir. c'est bien l'homme de l'Orient qui se défend du despotisme par le despotisme, l'homme intelligent qui se défend par la ruse contre la force.
Quel homme. Acomal ! emphatique a\ec Roxane. dévoué et goguenard avec Bajazet, simple el bon avec Osmin son ami. parlant à chacun son langage, donnant au prince les conseils du politique éprouvé, à la femme les consolations d'un homme adroit, ne disant son dernier mol qu'à son confident, el encore attendant pour le dire, ce dernier mol. que le confident lui ait fait ce dernier serment : Si VOUS limitiez, je fMAUtsl II ne se dément pas un >eul instant dans tout le cours de ce (haine, el même il Vfi si loin que
parfois il louche à la comédie... Est-ce en effet probable? 0 Mahomet! (jue va dire Acomat quand il verra le galant bajazet perdre la couronne el la vie parce qu'il ne veut pas épouser Roxane?
258 MADEMOISELLE RAGHEL
Enfin quelle n'est pas la douleur du vizir quand il se voit, lui blanchi dans le conseil et à la guerre, la dupe de ces folles querelles de l'amour ! Comme il se console vite quand il apprend que cet innocent Bajazet est justement amoureux d'Atalide que lui , Acomat, il devait épouser!... Molière lui-même n'a pas créé un personnage plus vrai, plus naturel et plus conséquent avec ses propres idées. Donc admirons cette Roxane qui bondit dans ce drame comme une lionne au mois de mai , pendant que le vieux tigre Acomat la suit à la trace sans se détourner d'un seul pas , tant il est sûr de marcher à son but.
Ainsi Roxane, Acomat, Osmin lui-même, il n'y a rien à leur dire : ils sont bien dans leur rôle , ils sont vraiment les enfants du Coran et de la fatalité : mais les deux autres, les deux amoureux , Bajazet , Atalide , êtes-vous sûr que véritablement ils appartiennent à ces mœurs à part, qui font que les Turcs sont regardés de bonne heure comme anciens? A cette objection, qui semble détruire l'unité de ce beau drame, il est facile de répondre que le poëte, avec ses trois personnages principaux, le vizir, la favorite, l'esclave, avait épuisé toutes les ressources que lui offrait cette histoire. Songez que dans ce sérail où nous venons de pénétrer il ne s'agit pas de rencontrer tous les personnages que nous fournit le drame antique : le père, la mère, le prêtre, le soldat, le dieu, le héros, le roi, le peuple, la jeune fille et son amant, le confident et la confidente, le monde épique, en un mot, tel que l'a fait Homère, le monde de l'histoire tel que l'a fait Thucydide ou Tacite.
N'oubliez pas que la scène se passe à Constantinople , que dis-je?... elle se passe entre quatre murs fermés à tous, et dans ces murs, trop heureux encore que le maître en soit absent. En effet , si le sultan Amurat était de retour, vous n'auriez ni Roxane, ni Acomat, ni la favorite, ni le vizir, vous n'auriez que le maître... à savoir, cette volonté froide , immobile et cachée , imposant sa force à la façon du rocher qui tombe et qui tue. Ce personnage unique , il est tout, il peut tout, il veut tout; nul ne le voit, nul ne l'entend,
son nom est mystère... Essayez d'en faire un drame! Il a donc fallu éloigner Amurat, la volonté suprême et le dieu caché dans le nuage, afin que cette tragédie de Bajazet fût possible. Alors, quand le sultan est bien loin, il n'esi resté que Roxane el Âcomat, la sultane elle vizir qui se révoltent... Les autres personnages n'ont pas le droit de vivre el d'agir.
Bajazet lui-même, le héros de cette incroyable tragédie, il est un esclave, et rien de plus, que l'on promène quelquefois à la /tointe du sérail, en attendant que vienne l'ordre de l'égorger.
Rien n'est plus vrai : Bajazet n'appartient pas à la famille des Ottomans; Atalide est tout à fait une de ces élégantes passions écloscs sous le regard bienveillant et charnu'" de mademoiselle de La Vallière; le poète n'avait pas d'autres héros sous la main, mais, une fois ces deux héros acceptes, quelle poésie et quelles vives tendresses! Quels touchants retours de cette passion inépuisable qui se porte de celui-ci à celle-là! quel intérêt cet amour ne jette-t-il pas sur ces deux enfants, perdus dans la passion de Hoxane et dans l'ironie ambitieuse d Acomat ! Jamais peut-être un pocte. quel qu'il soit, n'a poussé plus loin la grâce, l'esprit, la passion, l ai t de tout dire el la douleur, (le ne sont pas des Turcs, dites -TOUS.
Tant mieux donc, car avec celle femme qui se veut Caire aimer la menace à la bouche, avec ce vizir qui jette sur ce drame le mépris qu'il a dans le cœur pour tout ce qui n'est pas l'ambition, quelle triste tragédie on eût faite, el le triste amusement, si nous n'eussions vu que des Turcs : un Bajazet turc, c'est-à-dire un entant sans idées, sans volonté, occupé seulement de plaira à >a maîtresse | une Atalide turque, c'est-à-dire quelque jolie tille du serail. comme nous les montre Byron quand don Juan, caché ><>u> le> habita d'une esclave grecque, voit défiler sous ses \ eux éblouis l'essaim jo\ eux des odalisques. « Ce joli bataillon de dames de tous les pays, sou- « mises au caprice d'un seul homme, défilant très-niodeslemenl . «d'un pas grave et solennel, ce sont : Katinka. Dudu , I laïdee . « celle-ci brune et pleine de feu. celle-là blanche et vermeille, la
260 MADEMOISELLE HACHEL
« troisième , Vénus endormie. » Et qu'eût fait Racine le poëte avec ces fantaisies orientales? Nous eût -il raconté avec le sans gêne de Byron « ce qui se passe sous le ciel des lits à quatre colonnes et « à rideaux de soie faits pour les riches et pour leurs femmes , qui y « reposent dans des draps aussi blancs que tout ce que les poètes « comparent à la neige que le vent éparpille dans les airs? »
Non , la tâche de Racine ne pouvait pas être cette tâche ironique et licencieuse que s'impose l'auteur de don Juan : comme aussi jamais Racine n'eût consenti à faire du descendant de Mahomet un bouffon tel que lord Byron l'a rêvé : « Sa Hautesse était un homme « d'un port grave ; son turban lui venait jusqu'au nez et sa barbe (( jusqu'aux yeux. » La grande poésie du xvnc siècle ne se serait guère accommodée de ces mascarades et de ces licences. Avec tout son esprit, tout son génie et cette imagination aussi puissante que la foi qui soulève les montagnes, lord Byron, s'il eût vécu sous le grand roi et qu'il eût échappé à la Bastille , n'aurait jamais fait supporter ces bouffonneries, et, s'il eût osé aller si loin, il en eût été vertement réprimandé par Despréaux , qui ne pardonnait pas à Molière le sac de Scapin; il eût été chassé de cette cour, où les chefsd'œuvre des peintres flamands étaient traités de magots par le roi Louis XIV.
Pourtant, à moins de voir l'Orient sous son côté profane et licencieux , comme Byron , à moins de pénétrer dans le sérail , comme fait don Juan , à moins de réveiller, la nuit, par ce grand cri , si peu terrible et si charmant, ces belles esclaves demi -nues, couchées çà et là comme des fleurs de climats différents dans un parterre exotique , à moins de nous les montrer avec leurs draperies flottantes , leurs cheveux en désordre, les yeux pleins d'un feu mouillé, le sein nu , le pied nu , il était impossible que le poëte Racine n'appelât pas à son aide ces chastes , innocentes et pures amours de Bajazet et d'Atalide , bien que ces amours fussent un peu françaises.
Tous les poètes de ce monde ne font pas le même métier; au xvne siècle, il n'y a pas un poëte qui eût consenti à faire le métier
de lord Byron, quand lord Byron écrivit son admirable, amusant, grotesque, goguenard et licencieux poëme de don Juan!
Racine a donc fait tout ce qu'il devait faire; il a conservé à sa tragédie orientale un grand caractère honnête et sérieux ; il a pénétré tant qu'il a pu dans le sérail, mais il u'esl pas entré dans les petits appartements. D'ailleurs il avait besoin du jeune Baja/.et pour se rassurer lui-même contre Acomat; il avait besoin d'Alalide alin de se protéger contre Roxane. Ceux qui disent : Mais cette tragédie serait plus amusante, si elle ressemblait au poëme de lord Byron, si elle suait l'Orient par tous les pores! ceux-là ne savent pas ce qu'ils disent. Que signifie : une tragédie amusante? Va comptez-vous pour votre amusement ces portes fermées, ces hautes murailles, ces déguisements, cet homme sous les habits d'une femme, ces broderies, ces gazes, ces parfums, ce harem qui dort.1
Vains plaisirs des yeux ! Amusements d'une heure et puéril se< ret dont tout le monde est instruit, (pie votre valet de chambra \ous raconte, mot à mot, en vous déshabillant le soir! Savez-VOUS rien de moins amusant qu'un tableau de Raphaël? AtMttantl à quoi bon? je vous prie. Raphaël . sur une toile heureuse et calme, vous montre un enfant, une femme, un vieillard. Têtes sereines, à peine entourées d'une auréole. Chefs-d'œuvre impérissables justement parce qu'ils n'amusait pas. parce qu'ils touchent. Mêliez- vous des chefsd'œuvre qui vous amusent, vous en verrez bien vile la lin.
Ainsi est faite la tragédie de Racine : c es! un de ces clairs chefsd'œuvre faits tout expics pour la contemplation des esprits élevés, des cœurs honnêtes, des té tes calmes. Mais aussi, i>lu> le chefd'œuvre est écrit simplement. plu> se cache le poète derrière son drame, et plus le comédien doit être habile, et plus il doit pénétrer fièrement dans le secret de ces compositions superltes qui ne donnent rien au hasard. Ce n'est plus seulement un poète dont on récite les vers, c'est un drame entier qu'il s'agit de révéler au vulgaire; et pour le bien deviner, ce drame, il faut tant de soins, d'attention, d'intelligence et de génie! On conçoit très-bien que l'auteur drama-
tique , aussitôt qu'il jette en son œuvre éclatante tout ce qu'il a dans l'esprit et dans le cœur, et qu'il n'a rien de caché pour son comédien, pour son auditoire, finisse par produire un drame où le comédien a peu de chose à faire, où l'auditoire a peu de chose à deviner.
Mais un poëte qui s'enveloppe dans sa majestueuse poésie et qui se cache au fond de la passion qu'il exprime ; un poëte qu'il faut découvrir même dans ses compositions les plus limpides, un pareil homme, pour être à sa propre hauteur, a besoin d'interprètes dignes de lui. Voilà justement pourquoi les chefs-d'œuvre de notre vieille scène tragique ne peuvent pas se passer de comédiens excellents. Plus ils ont été faits pour l'immortalité, et plus il faut que les comédiens qui les jouent soient à la hauteur des passions qu'ils représentent. Pour me raconter une vulgaire histoire, un comédien excellent serait trop bon, et le premier comédien venu, pourvu qu'il s'agite et me réveille, va suffire à ce drame ouvert à tous les vents , et dont les mystères les plus terribles finissent toujours par s'expliquer de la façon la plus naturelle ; mais les véritables mystères poétiques, les mystères de l'âme humaine, et les seules découvertes qui vaillent la peine que l'on s'en inquiète, il nous faut, pour ceux-là, des comédiens intelligents, merveilleux, inspirés, dignes enfin de toucher à ces rares et délicates œuvres de l'esprit humain qu'un souffle peut ternir.
Le grand mérite et le grand talent de mademoiselle Rachel, c'est qu'elle touchait d'une main réservée, ingénue et toute filiale , à ces œuvres délicates. On eût dit un bel enfant qui tient un oiseau dans sa main; plus d'une fois l'enfant a laissé partir l'oiseau, tant il avait peur de l'étouffer. Sans nul doute le rôle de Roxane appartenait à mademoiselle Rachel par le droit de sa naissance, mais il fallait le conquérir, et qui donc pouvait espérer, parmi les gens de goût, que cette enfant trouverait, par intuition, ces rages soudaines , ces fureurs cachées et ce mot terrible : Sortez ! sortez ! qui est une condamnation capitale... Elle ne le trouva pas le pre-
mier jour; il errait sur sa lèvre, il ne sortait pas de son cœur.
Pouvait-elle aussi comprendre, jeune et sans expérience, au moment des débuts, les étranges paroles que dit Acomal à Roxane en parlant des charmes de Bajazet. Les charmes de Bajazet ! Tout le caractère de Roxane est contenu dans ce mot de Racine; mais les plus vieilles comédiennes, après la vie la plus agitée et la plus vagabonde, il arrive assez souvent, les déchirées et les malheureuses, qu'elles ne comprennent pas le sens de ce mot étrange les charmes, appliqué à un homme. Comment donc mademoiselle Rachel , cette enfant si frêle et ce petit corps brisé, cette poitrine naissante, ce souille inquiet, pouvaient-ils suffire à représenter la puissante lionne qui a nom Roxane, impérieux' et (ière , amoureuse, absolue, qui veut des baisers ou du sang, esclave et reine à la fois, insolente et lâche, aussi prête à dévorer son amant qu'à l'adorer?
Non, cette enfant, dans les premiers jours de Bajazet t ne pouvait pas suffire à tout ce rôle, elle ne devait pas le comprendre... Au premier coup d'oeil (le premier jour) que le public a jeté sur la jeune Roxane, il comprit que cette entant n'arriverait pas ainsi, tout d'un coup, il représenter la terrible sultane. Kn ce moment , quand on cherchait la scène du sérail , on ne trouvait qu'une étrangère égarée et perdue en ces terribles murailles où elle ne sait que foire et que devenir. Même ce profond regard de Rachel. cet œil qu'elle jette si profondément dans le drame qui se joue, il était distrait et préoccupé. Son bon sens lui disait déjà qu'elle n'irait pas jusqu'à la fin de sa lâche. Elle a cependant joué le premier acte avec ce grand air qu'elle portait en toutes choses. Elle n'était pas encore aux prises avec Acomat , non plus qu'avec Bajazet , et ces premiers transports d'une femme heureuse lui convenaient à merveille.
Au second acte, qui déjà devient difficile, la jeune tragédienne eut recours à cette ironie qui la soutenait fort au quatrième acte dWndromai/ue. \i\\c n'a pas vu que l'ironie de la sultane qui petit
tuer, sans dire pourquoi, l'amant qui l'insulte, n'a rien de commun avec le mépris d'Hermione entre les mains de Pyrrhus.
Hermione, abandonnée, se défend comme elle peut, à la façon d'une princesse qui n'a pour se protéger que son esprit à défaut de sa beauté; mais Roxane, elle ne s'amuse pas à faire de l'ironie, elle n'a pas de temps à perdre. Elle commande, et c'est assez. Entendre est obéir, dit le proverbe turc, et Roxane sait son proverbe.
Au troisième acte, quand, victime elle-même d'une erreur inconcevable, la sultane se croit aimée, quelle n'est pas sa douleur indignée en entendant ces froides et dédaigneuses paroles de celui qu'elle aime ! A ce moment , mademoiselle Rachel redoublait , mais en vain, d'indignation et de colère, sa colère était trop tendre encore et trop voisine de la douleur. En vain son regard, son attitude et son geste allaient au delà des limites, elle n'atteignait pas encore à ce désordre, à l'émotion , à la misère, au désespoir de cette abandonnée, et ce ne fut que bien plus tard, quand elle l'eut joué vingt fois sur cinquante représentations (la vingtième fois au bénéfice de madame Menjaud devant une recette de 10,962 fr.), qu'elle finit par atteindre à ces fièvres :
Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime...
elle disait cela à tout briser.
A la dixième représentation de Bajazet, mademoiselle Rachel, parmi tant de victoires qu'elle avait déjà remportées, remporta sa plus grande victoire peut-être, et peu de comédiennes se peuvent vanter d'une conquête égale à celle-ci.
Nous laisserons à ce récit la forme et l'accent même qu'il avait le premier jour.
LE SPECTATEUR IXCOMNU.
L'affiche annonçait Ifrtjazet et la foule était grande autour du théâtre. On a beau dire, toutes les l'ouïes se ressemblent; plus ou moins parée, la confusion est la même. Que le tumulte porte des liants jaunes ou qu'il n'ait pas de gants, c'est toujours le tumulte. Nous laissions la foule se faire joui- des pieds et des mains; nous avions une petite place réservée à l'orchestre, non loin des loges de baignoires; nous étions bien surs d'entendre tout à l'aise les vers de Racine.
Donc nous attendions patiemment sous la \asle galerie, quand nous vîmes passer, mais d'un pas si timide el d'un air si con- Irainl, si malheureux, un pauvre petit homme en babil noir, en bas bleus el en gros souliers! .Mais qu'importe l'apparence? Pour
peu que nous sojez habitué il saluer de près les grandeurs de la
terre, vous savez que ce n'es! p;<> à ras dehors qu'il foui s'arrêter. Regardez votre homme en face, et, >i vous l'osez, regardez-le au front, dans les \eu\. si nous pouvez, soudain disparaîtra cette misère extérieure. Celte enveloppe vulgaire deviendra magnifique. C'est toujours l'histoire du U> de Salomon; seulement le lis de Salomon, dont la magnificence e>i loute en dehors, sera vaincu toujours par la beauté de l ame, la vertu h le génie.
Soudain mon ami. qui était à contempler une femme jeune el belle. >e sentit frappé par le vertige que jettent autour d'eux ces
hommes si rares don i l'ombre seule commande le respect, et, me serrant vivement le bras : » Tiens, dit-il, regarde-le, c'est Lui! Eh! c'était lui. Je le reconnus pour l'avoir nu un jour causant
doucement avec le plus grand philosophe voltairien de ce teni|»-< i. Il allait donc, il venait, il hésitait, il revenait sur ses pas. la main droite dans la poche de son habit. Évidemment une lutte étrange se passait dans l'Aine de cet homme, el c'était peut-être la pie-
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mière fois de sa vie qu'il se rencontrait à cette heure dans le bruit, dans la lumière et dans les vices du Palais- Royal.
« Pauvre homme! dis-je à Théodose, où s'est-il donc fourvoyé? Ne vois-tu pas qu'il cherche son chemin et que ce serait charité de lui offrir le bras , de le mettre sur sa route et de le ramener dans sa maison? » Du même pas j'allais pour le rejoindre, quand Théodose me dit tout bas : « Ne crois- tu pas, insensé, que tu vas apprendre quelque chose à celui-là? Il connaît la ville mieux que toi. S'il est ici, ce soir, à cette heure, c'est qu'il y veut être. Cet homme sait tout et il peut tout. Il est de ces gens qui se lèvent dans la tempête aux cris de leurs disciples, qui disent en se réveillant : Gens de peu de foi! et qui soufflent sur la mer pour la calmer. Non, par Dieu, je n'irai pas l'aborder à cette heure, il faut qu'il soit poussé à ces alentours par un grand motif. »
Gomme nous parlions ainsi, Théodose et moi, notre homme errait, comme une âme en peine, autour du Théâtre- Français.
A la fin le théâtre se remplit, la foule cessa de murmurer autour des murailles, le long couloir fut rendu à la circulation, notre homme avait disparu dans l'ombre. « J'avoue, s'écria Théodose un peu découragé, que j'avais une bonne pensée et qu'il m'en coûte d'y renoncer. Mais aussi tu verras qu'avec notre espionnage maladroit nous lui aurons fait peur. »
Et, comme je le regardais d'un air étonné : « Ah! s'écria- t-il , te voilà bien; tu vas te récrier que c'est impossible, qu'il ne peut pas venir en ce lieu de perdition , lui , l'ardent apôtre de tant de vérités, fausses et vraies. En vérité, vous autres, gens du monde, vous êtes de plaisantes gens! Quand l'envie vous prend de lire Bourdaloue ou Massillon, vous les lisez avec toutes sortes de ravissements ineffables ; sur votre table de travail , ou plutôt de loisir, vous placez Bossuet à côté d'Horace et de Molière , sans demander au grand Père de l'Eglise gallicane si ce voisinage lui convient. Apprenez- vous, par hasard, qu'un grand orateur parle dans la chaire chrétienne , vous allez l'entendre, et aux premières places
encore. Si par hasard les premiers souvenirs de votre enfance religieuse vous reviennent en mémoire à certains grands jours, et que vous sentiez le besoin de prier Dieu à l'autel commun , vous allez à la messe à l'heure de midi , et là vous respir ez l'encens tout à l'aise; vous entendez, aux accens tonnants de l'orgue, psalmodier les beaux psaumes; quand vous passez, le suisse frappe de sa hallebarde les dalles sonores, et c'est vous (pie le vieux prêtre bénit le premier de ses mains vénérables; tout cela est très -bien fait , et nul n'a rien il j voir... Qu'un des prêtres de celle Église hospitalière vienne à frôler un de vos théâtres, aussitôt vous voilà pâles d'effroi; aussitôt vous reculez d'horreur; aussitôt nous vous écriez : Ceet impossible! Plaisantes gens (pie vous êtes! Comme si le bon Dieu n'avait pas fait pour tous tous les chefs- d'oeuvre! Comme si les vers de Kacine ne devaient pas remplir toutes les oreilles cl toutes lésâmes! Au contraire, quand par hasard un des saints de cette planète vous demandera sa pari de vos fêtes poétiques, faites -lui place et le laissez venir. Tenez-vous debout, quand il arrive, connue les jeunes gens de Sparte devant les vieillards. Kn vérité, ajoutait-il avec un profond soupir de regret, c'est grand dommage que nous ne l'avons pas arrêt»' en son chemin, il était |>oussé là par la tragédie de Racine, sois-en sur. Certes, nous eussions dû l'attendre et lui offrir une de nos pinces : je serais allé avec lui à l'orchestre, et toi tu aurais fait sentinelle à la porte, afin que nul ne fil semblant de le voir! Aussi bien je n'entrerais pa> 8U théâtre, et c'est loi qui me liras les vers de Racine pour me punir. »
Et déjà nous partions et nous allions pénétrer dans ce corridor sombre qui conduit aux jardins de madame Prévost, lorsqu'au milieu même de la sombre allée. Théodose, dont l'œil est perçant, découvrit notre homme égaré, qui, cette fois, marchaitjd'iui kê résolu. Dans le nouveau trajet qu'il avait l'ail, il avait prisBOI) courage à deux mains, et s'était dit à lui-même: J'irai!... Il v allait poussé par celte voiv qui dil : Marche! et marche! dans un sermon de liossuet. () singulière desline»' de l'homme! 0 v Lcissitudes étranges
de la volonté ! Voilà cependant une frêle créature qui , lorsque l'inspiration la pousse, ébranlerait l'édifice social. Pour cet écrivain surnaturel, quand il est monté au terrible diapason des révolutions, rien de si élevé qu'il ne brise , et rien de si grand qu'il n'attaque en face, rien de si puissant qu'il n'écrase! A sa voix se réveillent dans les âmes mille passions inconnues; à sa voix la révolte fermente dans le peuple comme fait le levain dans la pâte qu'il soulève.
Il a dans son âme des lamentations dignes de Jérémie, mais ces lamentations sont en sens inverse; et quand Ninive dort paisiblement sous l'égide de son Roi, il la réveille en lui disant : Révoltetoi!... Cet homme si frêle, qu'un souffle va le renverser, une fois qu'une pensée sera sortie des profondeurs de son cerveau, si vous voulez qu'il la rappelle ou qu'il la démente, cette idée funeste, rien n'y fera, ni le pape, ni le roi, ni l'empereur, ni personne; il répondra , lui aussi : « Ce qui est écrit est écrit ! » Son orgueil est plus vivace que celui de Satan; il a, plus que Satan, le génie et l'éloquence.
Homme singulier, il a montré tous les courages, à ce point qu'il a eu le courage de l'humiliation en plein Vatican. Prosterné aux pieds du pontife, il pouvait se relever cardinal et prince de l'Église, il a mieux aimé se relever toujours révolté et plébéien. C'est pourtant le même homme qui hésite et qui tremble et qui recule devant une demi - douzaine de comédiens du Théâtre-Français!
A la fin, il entre; il est entré; nous le suivons, il ne voit plus personne. Le contrôleur a pourtant la cruauté de le tenir debout pendant une grande minute, tant il est étonné de ce nouveau venu, qu'il n'a vu nulle part, même dans ses rêves. Pourtant, à tout hasard, le contrôleur porte la main à son chapeau et le salue plus bas encore que s'il s'agissait de M. Alexandre Dumas la veille d'un succès. Une fois sous le vestibule, notre homme est aussi à l'aise que s'il était à l'église. Il n'est jamais entré dans un théâtre de sa vie, et d'un coup d'ceil il en devine l'agencement. Son habit touche en passant la statue de Voltaire, et le malin vieillard, réveillé en
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sursaut, regarde avec un sourire plein de respect cet étrange spectateur dont l'aspect lui impose: « J'ai vu cet homme -là quelque » part, se dit Voltaire; il ressemble à s'y inéprendre à J.-J. Rous- « seau déclamant contre l'inégalité des conditions; il me parait « aussi éloquent et encore plus convaincu. » Et vous avez raison. .Monseigneur, car, s'il v eut jamais en ce monde une image vivante de J.-J. Rousseau, la voilà ! (l'est le même souille et c'est la même respiration ! C'est la même colère et ce sont les mêmes instincts plébéiens! C'est la même parole habilement mélangée d'atticisme et de bourgeoisie! 0 le plus grand disciple de Rousseau, et qui s'est redoutableinent escrimé dans un beau livre contre la profession de loi du Vicaire savoyard!
Cependant . à mesure que l'inconnu montait le premier étage du théâtre, l'escalier résonnait sous ses pas. Ce pas était puissant et solennel, comme les pas de la statue du Commandeur. Sur le passage de notre homme, toute conversation commencée était interrompue. Les femmes se pressaient contre l;i muraille, les jeunes filles étaient sur le point de faire le siime de l;i croi\. A coup sûr il se passait quelque chose d'étrange dans cette salle, mais nul n'aurait pu dire ce qui s'j passait, excepté nous. Par je ne sai> quel enchantement incroyable une loue s'ouvrit devant notre homme . sombre, profonde, mystérieuse; il entra seul. A peine J fut-il entre (pie la porte se referma d'elle-même, tout comme elle s'élail ouverte. Bien plus, l'ouvreuse de loges, interrogée plus tard sur cet étrange phénomène, nous a avoué en tremblant que, poussée par une curiosité indicible, elle avait voulu entr'ouvrir doucenfent cette porte,
mais hi porte a\;iit résisté comme eût fait une porte de chêne et de fer scellée dans le mur. la clef s'était brisée dans la >errure. en même temps le vasistas qui était ouvert s'était voilé tout d'un coup d'un grand voile rouge, et la pauvre femme avait eu les yeux brûlés.
Nous cependant, Théodose et moi. nous nous étions 88818 a l'orchestre, non loin de la loge fatale; sur le devant de Cette loge qui était tout ouverte, on ne voyait rien, et cependant personne ne
demanda à y entrer; on comprenait qu'il y avait quelqu'un et quelque chose là dedans. C'était comme qui dirait le vide , mais le vide rempli! A voir ce grand trou obscur on avait froid. Cette loge souterraine était à notre gauche; à l'heure qu'il est, nous avons encore le côté gauche paralysé, Théodose et moi.
Quand l'homme fut assis, il fit un signe imperceptible, que nul ne vit , et qui soudain cloua tout spectateur à sa place. Au même instant la toile se leva , non pas lentement et solennellement, comme fait la toile du Théâtre-Français, mais tout d'un coup, comme fait une chose ailée qui s'enfuit et qui a peur. Aussitôt la tragédie commença. Je vous ai dit peut-être qu'on jouait Bajazet, et sans nul doute, pour le spectateur inconnu on ne pouvait rien choisir de plus extraordinaire. En effet, cet homme est si complètement un savant que dernièrement il a vendu tous ses livres, comme désormais un bagage inutile. Dans toutes les œuvres de Racine une seule le pouvait étonner, et cette œuvre était Bajazet. Qui dit le contraire?
Il eût reconnu la Phèdre de Racine pour l'avoir rencontrée dans la tragédie antique... il sait par cœur les trois poètes grecs, lui qui sait tout. Il eût reconnu ce Néron qui commence à dévorer le monde, lui qui a étudié avec un soin acharné et presque complaisant la décadence des empires; Mithridate ne l'eût pas étonné, il a l'instinct de toutes les révoltes, même des révoltes généreuses.
Vous pensez qu'il eût été facilement charmé par Esther, par Athalie, par ces chastes échos de l'amour, des désirs, des espérances et des lamentations des prophètes : mais Bajazet , Bajazet joué devant cet Homme, avouez que le hasard est singulier! Ce sont des mœurs que nul n'a vues, excepté Racine; c'est une langue que personne n'a parlée, excepté Racine; ce sont des amours à épouvanter les amoureux de Racine lui-même, ces tendres cœurs qui ne comprennent que les faiblesses élégantes. Sans compter que Mahomet règne sans partage dans ce drame. On sent le Coran dans Bajazet autant que l'on retrouve la Bible dans Athalie!
Voyez donc ce qui est arrivé ce soir ! Notre homme n'avait cru
entrer que dans un théâtre, il était entré dans une mosquée. Que dis-je? il était entré dans un harem.
Je n'ai jamais mieux senti que ce jour-là la nouveauté étrange, infinie, du liajazet de Racine. J'en ai tiré cette conclusion, à laquelle je n'avais guère pensé jusqu'à présent, que le spectateur qui esta vos cotés entre pour beaucoup dans l'émotion dramatique. Ainsi donc, l'empereur Napoléon prêtant l'oreille ii la tragédie de Corneille, sa tragédie d'adoption; Louis XIV assistant à la déification île mademoiselle de La ValKère dans les tragédies de Racine; le peuple de 1789 battant des mains aux maximes libérales «le Voltaire ; les derniers courtisans de Louis XV assistant aux licences érotiquesdu Maria;/(> <lc Fiyarn, voilà ce que j'appelle des repi-ésenlations complètes OÙ tOUl se lient, l'auditoire et le poêle.
Vérité facile à trouver, et que je ne comprends qu'à dater du jour ou, par un heureux hasard, j'ai assi>lé a la représentation de liajazet à côté de ce prêtre catholique, de cet illustre chrétien, de cet ennemi formidable du souverain pontife. Oui, c'est cela: à entendre ces chefs-d'œuvre dans l;> l'unie vulgaire, loin det hommes et des générations qui les ont inspirés, loin des grands hommes qui les ont adoptés par droit de conquête, comme a\ait fait l'empereur Napoléon pour Cimia, ces chefs-d'œuvre perdent la moitié de leur valeur et de leur lustre. Le bourgeois déteint sur ces grands drames, dont il ne cherche pas le >en*. caché, donl il ne
comprend que la péripétie anale, où il n'arrive que parce que c'est la mode et la fureur de l'heure présente, oii il ne viendra
plus demain, quand celte mode sera pa»ec. Ainsi Séparée de son entourage légitime, de son grand homme ou «le son grand peuple, la tragédie la plus belle n e>t plus qu'un tableau magnilique pri\é de son cadre.
Donc. ;i l'entendre seulement avec ce rare spectateur de plus caché dans la salle, Bajaxet a changé de figure i l'Orient S'est révélé tout à fait. Nous axons VU apparaître le sérail tout entier, les haines, les jalousies, les rivalités, les muets qui Servent «le
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bourreau, la sultane qui aime, et se fait aimer le poignard sur la gorge, le vieux vizir qui ne comprend pas que l'on fasse d'une femme autre chose que le jouet d'un instant, jouet qu'on brise quand il déplaît, ou que l'on revend le lendemain au même marché d'esclaves, en perdant quelque chose sur l'achat primitif.
Et plus ces mœurs , ces événements , cette croyance , devaient étonner notre spectateur, plus aussi nous avions le sentiment de cette si grande nouveauté. A la vérité on ne voyait pas cet homme dans sa loge, soit qu'il se fût rendu invisible, soit que nul regard humain ne fût assez hardi pour plonger dans ces ténèbres : mais vous n'aviez pas besoin de le voir pour savoir qu'il était là clans la même atmosphère que vous , qu'il écoutait les mêmes vers, qu'il assistait au même drame, et qu'il suivait du regard les mêmes comédiens. D'ailleurs, ai-je besoin de vous expliquer ce sentiment bizarre et si nouveau ? Quel commentaire ajouter à cette rencontre inattendue, et pourquoi me donner tant de peine à chercher des commentaires, quand il me suffit pour expliquer toute cette émotion , pour légitimer ces surprises, de vous dire enfin le nom de ce spectateur inconnu?
Rien n'était plus digne d'intérêt que l'attention de cet homme à contempler mademoiselle Rachel. On eût dit qu'il retrouvait non pas une enfant, mais une fille appartenant à quelqu'une de ses parentés lointaines. II écoutait, visiblement frappé de cette hardiesse éloquente, et comme il avait une intelligence incomparable, il se demandait si jamais, même aux temps de la jeunesse et des rêves pleins de soleil, il avait fait un rêve égal et comparable à celui-là.
Cependant mademoiselle Rachel, excitée et frémissante, à son insu, de ce voisin inspirateur, obéissait à des tumultes nouveaux; elle entendait au fond de son âme troublée des voix inconnues; elle pressentait, par la divination du sixième sens (elle l'avait au degré suprême) qu'un homme était là, quelque part, un génie, une intelligence, une volonté, qui la regardait, qui l'écoutait, qui l'inspirait, et que pour la première et la dernière fois de sa vie, attiré par tant
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d'éblouissements, cet homme, oh! que disons-nous? ce poète', oubliait ses rudes travaux de chaque jour, sa pieuse austérité, sa cruelle surveillance sur lui-même et ses luttes terribles contre tous les pouvoirs établis. Pour la première fois aussi, il s'est abandonné doucement à l'heureuse poésie; il a prêté l'oreille aux tendres paroles de l'amour profane; il a étudié le jeu de l'ambition quand elle est mêlée aux adorables passions du cœur. Que vous dirai-je? Il est devenu tout a fait un jeune homme. Ainsi, grâce à la jeunesse, à la beauté, à la voix sympathique, aux nobles accents de la Melpomène enfant, l'apôtre politique et catholique a fait place un instant à un être plus humain. 0 miracle! et que la juive Rachel a opéré ce soir- là une grande conversion !
Puis, quand la tragédienne eut accompli sa lâche, et quand il fut remis de ces émotions qu'il ne songeait pas à cacher, il se leva et sortit d'un pas calme. Autant il avait été embarrassé et malheureux pour entrer dans ce lieu profane, autant il en sortit la tête haute et le visage assuré. La poésie de Racine l'avait tout à fait réconcilié avec lui-même, et il ne doutait plus, depuis qu'il avait entendu réciter ces beaux vers par cette personne éloquente. Aussi bien il traversa lentement cette foule ameutée ii son passage et qui, cette fois, n'avait plus peur. Il était venu chercher la foule, il avait sa part de ces fêtes de la poésie. Il disait, lui aussi : J'ai voulu coir, j'ai vu. La beauté du spectacle et l'inspiration de la tragédienne avaient rassuré complètement sa propre conscience. Il a\;ut compris qu'une pareille fête appartient surtout à des espritgde sa trempe, el non-seulement il ne se cachait pas en sortant de ces voûtes, où l'écho était l'écho même de Racine el de Corneille, mai- encore on lui eût demandé son nom, il eût répondu sans honte el >ans peine : Je suis l'abbé de Lamennais, je voulais \oir jouer une tragédie et saluer mademoiselle Rachel !
Le surlendemain de celte illustre aventure, un bruit se répandit dans la ville entière (et ce bruit s'est répété v ini^t fois en ring! ans) que mademoiselle Rachel abjurait entre les mains de M. de
Lamennais, et que M. de Lamennais lui-même prononcerait le terrible ephêta! « Beaux yeux fermés, ouvrez-vous enfin à la lumière, » et qu'ainsi serait justifiée cette parole du saint livre : Une nouvelle étoile sortira de Jacob ! Ceux qui faisaient courir ces bruits étranges ne se doutaient guère que s'il y avait une conversion, c'était la conversion de M. de Lamennais par mademoiselle Rachel.
Cependant, nous avons beau faire et retarder de notre mieux la transformation de Roxane en Agrippine et d'Hermione en Athalie, il faut bien arriver à ce moment suprême où la jeune princesse est une reine armée du sceptre et du poignard. Agrippine ! Athalie ! Adieu au printemps de la vie, à la jeunesse, aux chastes voiles, aux honnêtes transports des belles années ! Adieu surtout à l'amour, la seule passion à laquelle s'intéressent les hommes rassemblés dans un théâtre ! Allons ! c'en est fait , remplissez la coupe ; appelez le meurtre à votre aide ; ordonnez, commandez, châtiez, vengez- vous ! Soyez Mérope et Rodogune, soyez Agrippine et soyez Athalie. Estce possible? 0 misère! ô l'imprudente! Elle va donc représenter les vieilles reines sanglantes, délaissées, odieuses, abominables, qui se débattent pour l'empire , pour la vengeance , pour le trône- ou pour leur fils aîné , pour toutes les passions secondaires !
Et nous autres ses pères, étant vivants, est-ce donc qu'elle aura jamais , à Dieu ne plaise ! l'âge , la forme et la voix , la taille et les rides de ces grands rôles de la pourpre impériale? Cette petite main charmante, dont le geste est un ordre, est-elle faite pour tenir un vieux sceptre? et ces yeux sont- ils brillants pour le meurtre, et cette taille frêle et mignonne, elle disparaîtra dans l'ombre injuste du manteau royal ? Quoi donc ! cette tête élégante et pensive, ils vont l'accabler, les maladroits et les impies, sous le poids de la couronne
d'or?... Tout au plus la couronne de fleurs! C'est donc par lassitude, par oisiveté, par caprice, par vanité, par curiosité pour ellemême plus que par conviction, que mademoiselle Racliel s'est mise ainsi tout d'un coup à nous représenter Agrippine , l'Agrippine veuve de Claude, et dont Néron est le fils! Cela lui aura paru étrange d'être la mère... de Beauvallet; la mère de Beauvallet!
Ainsi nous parlions et nous nous lamentions à l'avance, proclamant et réclamant les droits de la sainte jeunesse . et disant que c'était un meurtre en effet d'arracher à notre enfant ses élégantes et belles années pour la précipiter dans les abîmes de la royauté implacable. Elle voulut absolument essayer sa foire et sa virilité dans le rôle d'Agrippine, et naturellement elle manqua d'autorité, de majesté, de force et d'ampleur. « Mademoiselle Racliel, disionsnous le lendemain de Britannicus (elle ne l'a joué qu'une fois) a joué à l'impératrice comme les petites filles jouent à la poupée; à tout prendre elle a bien fait, puisque ça l'amuse. Qu'elle joue les vieilles femmes, à la bonne heure! elle ne les jouera pas plus jeune; mais nous faisons des tœtrx pour qu'elle s'en lasse bien A ile. D'ailleurs le publie l'aime à peu près dans tous ses rôles; il lui passe toutes ses fantaisies. Dernièrement encore il lui a bien permisde M couvnr de rides et de cheveux blancs pour représenter la centenaire Athalie; à cette profanation de tant de jeunesse éloquente, qu'on aurait dù traiter comme un tour de force tout au plus, le public s'est laissé prendre... Il 06 s'est pas laissé prendre à A-iippine : ni la beauté du costume, ni la majesté rétrospective de la démarche, ni la fierté du visage, ni la beauté du geste, ni les éclats de la vont, n'ont pu faire de cette intelligente personne une Agrippine, et tout au plus était-ce une tentative curieuse pour une fois. •>
Cependant la belle curiosité (pie de voir un masque ii la place d'un beau jeune visage, bien vif, bien intelligent, et tout rempli des feux de l'âme, de l'esprit, de l'intelligence et du regard!
Ainsi la critique s'opposait de toutes ses fortes à ces tentatives laborieuses, mais précoces. Il fallait attendre (hélas! elle n'avait pas
•m MADEMOISELLE RACHEL
le temps d'attendre et elle se hâtait) que mademoiselle Rachel eût quarante ans pour représenter la mère abominable et savante de ce brigand couronné qui s'appelait Néron ; tout le reste était fantaisie, et nous devons lui compter comme une conquête inespérée et fabuleuse entre toutes ce rôle d'Athalie qui l'avait conduite au rôle d'Agrippine.
Ici cependant les conseils de la critique furent inutiles, et ses imprécations se changèrent en louanges lorsqu'elle eut vu, contrairement à ses prédictions, que mademoiselle Rachel, par l'abnégation la plus entière de sa beauté, de sa jeunesse, en se vieillissant impitoyablement de trente années, était parvenue à nous rendre Athalie; Athalie, œuvre excellente, et la digne fille d'Estker.
Elle-même, madame de Maintenon, elle avait commandé Athalie à Racine... et, l'œuvre achevée, elle en eut peur. Louis XIV luimême, en ce dernier mot du génie et de la vertu de Racine, il ne vint pas en aide au poëte de ses jeunes années, de ses jeunes amours. Bien plus, le xvne siècle, qui s'éteignait dans la dévotion et dans l'ennui, voyant que les portes de Saint-Cyr étaient fermées à l'auteur d'Athalie, se mit à crier, sans rien vouloir entendre, que Racine était perdu. « Le bonhomme, disait-on, qui se figure que nous pouvons nous intéresser à une tragédie exempte d'amour, et qu'avec une reine octogénaire, un jeune enfant, un prêtre fanatique , il obtiendra l'assentiment et les larmes des gens de goût. » Si bien qu7 Athalie eut grand'peine à ne pas succomber sous ces disgrâces, et que personne, excepté Despréaux, n'osa protester contre cette injustice. Lui-même, Racine, plein de doutes et d'angoisses cruelles, devait descendre au tombeau sans se douter que son œuvre, à la fin triomphante et victorieuse de tant d'injustices, sortirait de l'oubli pour entrer dans une gloire impérissable à l'instant même où serait cassé le testament de ce tout -puissant roi Louis XIV, dont le sourire ou le dédain donnait la fièvre aux plus grands capitaines, aux poètes les plus illustres.
Athalie insultée , outragée et traitée . par les beaux esprits
de 16M , comme avait été traitée la Put-elle de Chapelain flans la société de Boileau, de Molière, de Chapelle!... On vous donnait à lire pour pénitence une scène tï Athalie, et le premier, après Boileau, qui eut l'honneur de lire Athalie (ô pénitence incroyable!) ce fut un jeune capitaine dont on ne dit pas le nom, mais qui méritait de s'appeler La Rochefoucauld ou Sé\ igné. On l'avait condamné à lire une vingtaine de vers d' Athalie : il la voulut lire d'un bout à l'autre dans le silence de la plus vive et respectueuse dévotion.
Vous savez l'épigramme de Fonlenelle (qui que vous soyez, osez-vous après ces épreuves vous plaindre des injures dont votre nom est couvert !) , L'épigramme du correct et bienveillant écrirais contre Racine, et cependant, on ne saurait trop la redire en témoignage des excès qui ont affligé les belles-lettres dans tous les temps:
Gentilhomme extraordinaire, Vil suppôt de Lucifer, Pour avoir fait pis t\u'Est/ier, Comment diable as-tu pu faire?
Or ces abominables clameurs se prolongèrent pendant vingt ans; pendant vingt ans fut méconnu, fut outragé ? ouvrage te phu «///i/-»chant de lu perfection! (fui soit sorti de la main des hommes. Pendant vingt ans, ce même peuple qui applaudissait à la Judith de Boyer riait aux éclats de la vanité du poêle Racine»., un idiot, qui avait osé compter, pour réussir, sur les plus tendres sentiments et les plus ingénus dë la nature humaine : enfance, simplicité, candeur, diction touchante . auguste esprit et parfois sublime, enthousiasme
et magnificence d'une poésie presque divine. Athalie est pin- terrible que Rodogune; le grand prêtre d* Athalie est un pioche parent du vieil Horace; Racine, inspire des saintes Ecritures, s'esl plate, par son inspiration lyrique, au rang des prophètes.
Ces chœurs dignes de Pindare, dignes d'Horace, mélange adorable de terreur et de pitié, de désespoir et d'allégresse... toutes ces beautés, juste ciel! elles furent oubliées jusqu'au jour, jour de
réhabilitation solennelle, où M. le régent, ce bel esprit qui a deviné et pressenti tant de choses dans le passé et dans l'avenir de cette nation, se voyant, lui aussi, le protecteur d'un roi enfant, beau comme Joas , élevé comme Joas , par un grand prêtre nommé Massillon, et qui devait finir, comme a fini ce roi malheureux, dans toutes les licences qui touchent à l'abîme, rendit enfin à la triste Athalie un peuple, un théâtre, et l'enthousiasme éclatant de ce siècle où Voltaire allait régner par tous les dons du génie et toutes les grâces du bel esprit.
Un seul instant décida de cette nouvelle fortune d' Athalie; un seul cri d'admiration se fit entendre à cette résurrection inespérée , et la foule enthousiaste, en répétant ces cantiques d'autrefois, applaudit à ces magnificences admirablement ressuscitées :
Relevez, relevez les superbes portiques Du temple où notre Dieu se plaît d'être adoré : Que de l'or le plus pur son autel soit paré, Et que du sein des monts le marbre soit tiré. Liban, dépouille -toi de tes cèdres antiques, Prêtres sacrés , préparez vos cantiques !
Aussi bien, depuis le mois d'août 1716 où cette justice fut rendue, Athalie est restée au premier rang dans l'admiration et dans les respects que nous portons au poète. « L'or est confondu avec la boue « pendant la vie des artistes, la mort les sépare. » C'est Voltaire qui l'a dit; il est impossible de louer plus qu'il ne l'a fait les vers de cet homme éloquent , admiration dont il faut lui savoir d'autant plus de gré, que cela gênait étrangement Voltaire de rencontrer tant d'intérêt et de passion autour du petit roi d'un si petit royaume, et d'entendre retentir à son oreille indocile les noms qu'il avait proscrits : Israël, David, Salomon, Juda, Benjamin :
Et Mérobad, assassin d'Itobad, Et Benadab et la reine Athalie Si méchamment mise à mort par Joad.
Mais c'est en vain que ce merveilleux esprit se débat contre son propre enthousiasme, il y revient à chaque instant; à tout propos il faut qu'il admire absolument et malgré ses fureurs celte œuvre éclatante de toutes les grâces de la foi la plus vive, et les objections qu'il soulève dans la bouche de son interlocuteur, lord Cornsbury, lui-même Voltaire, sans le vouloir, il réduit ces objections à néant. « Je ne crois pas, dit lord Cornsbury , que mes compatriotes se « fussent laissé toucher des plaintes de cet enfant Joas : il nous faut « bien d'autres événements pour nous in téressser.... » Le bon lord oublie en ce moment le petit roi Arthur; le roi! que dis-je? l'enfant de Shakespeare : Ae crève pas mes pauvret j/eu.r, Hubert !
Aussi tout est dit à propos d'Athalie, à dater du règne de Voltaire, et Les critiques à venir n'ont plus qu'à signaler la façon dont elle est jouée à chaque instant que le théâtre y revient poussé par un respect, une déférence irrésistibles. Le grand prêtre a-t-il été dignement inspiré par cette prophétie égale aux plus sublimes in>pirations du Sinaï? Athalie est-elle en ellét la reine éloquente et terrible (pie nous disent, en même temps. Racine et l'Ecriture? A-t-on rencontré un enfant assez beau, assez candide, assez intelligent, pour remuer nos vieilles âmes aux plaintes naï\es et touchantes de l'enfance? Amis, que dites-vous d'Athalie .1 Auraient-ils retrouvé, \.os fameux comédiens, la mélopée ancienne'.1 Est-ce qu'on les chante.1 est-ce qu'on les déclame? est-ce qu'on les supprime? Enlin (pie pensezvous de la façon dont le théâtre a mis en scène celle catastrophe qui est déjà si admirablement mise en action par la \olonté. le génie et l'inspiration de Jean Racine?
Il y avait surtout, le jour dont nous parlons (le 5 avril 1847) , la grande question qui agitait toutes les âmes : c'était de savoir si mademoiselle Rachel pourrait sutlire à ce grand rôle. Elle était toute la nouveauté, tout l'intérêt de cette reprise. Mademoiselle Rachel représentant celte vieille reine centenaire et couverte de meurtres et d'épouvante : entreprise hardie et difticile! Eh quoi! passer si vite du chaste voile d'Iphigénie au manteau sanglant de
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la reine des Juifs ; échanger la couronne d'épines de Marie Stuarl contre la couronne de fer de la fille de Jézabel, et, chose plus difficile, inattendue, prendre congé, même pour une heure, des grâces de la jeunesse; cacher ces beaux cheveux noirs sous une forêt blanchissante de cheveux menteurs ; tracer d'une main ferme sur ces tempes brillantes les rides de l'âge caduc; grossir à plaisir, à l'aide de la terre de Sienne, plus horrible que la terre des cimetières qui ne recouvre que des cadavres, ces traits fins, délicats, charmants, ces traits grecs du siècle de Phidias, ce profil ingénu d'une grâce antique ; envieillir et rider même ces lèvres éloquentes, cette bouche d'or qu'on dirait faite exprès pour chanter en vers ïambiques les passions d'Euripide!
Allons ! complétons cette profanation : chargeons ces membres grêles et bien attachés d'un embonpoint sénile ; encombrons cette élégante personne d'embourrures et de toiles pires qu'un suaire; arrivons, à force d'insultes à ces vingt ans, à ne plus avoir sous
les yeux que la momie atroce de la vieille Athalie ! Et voilà , je
frémis de le dire, le crime de mademoiselle Rachel. Elle a porté sur elle-même ces mensonges sacrilèges ; elle s'est ridée, elle s'est
vieillie, elle s'est courbée, elle s'est égorgée de ses mains
Heureux sommes -nous qu'elle ait forcément conservé dans ce suicide intelligent la beauté de son geste, l'éclat de son regard, la
noblesse de son front Elle était horrible à voir quand elle
entrait haletante et furieuse, au milieu de ces temples qui ne veulent pas Athalie, et peu s'en faut que le public n'ait poussé un cri d'effroi, se croyant vieilli, lui aussi, à ce point-là, en vingt-quatre heures, et se trouvant méconnaissable dans la personne de son enfant adoptif.
Puis , comme une faute ne va jamais seule , il est arrivé le premier jour que les violences qu'elle se faisait à elle-même ont passé de son costume et de ses rides factices dans le jeu de mademoiselle Rachel. Son jeu avait la fièvre; elle ne se possédait plus elle-même; persécutée par le songe qui pousse Athalie , elle arrive haletante , et
la voilà qui manque de sang- froid dans la scène terrible du petit Joas, interrogé par la reine impie. Avec plus de calme, elle eût été plus terrible. Athalie furieuse peut se tromper : Athalie sérieuse ne se trompe pas, elle voit clair, elle voit juste ; elle peut dire enfin : J'ai voulu voir, j'ai vu! Non, cette femme accablée d'une épouvante secrète, cette âme inquiète et qui ne sait à quoi se tenir, celte pâle mégère entourée à ce point de la secrète horreur que contient ce lieu formidable, ne devait pas s'abandonner à cette fureur croissante. Aussi bien Racine avait fait une Atbalie active et calme. Il voulait (pie chaque parole et chaque signe, au moindre regard de celle question préalable, retentît dans l'âme de l'auditoire . et que la tragédienne, à force de se dominer elle-même, arrivât à l'irrésistible domination de toutes les âmes d'alentour.
En revanche, elle a très-bien dit toute sa dernière scène du cinquième acte. En ce moment Athalie est perdue; elle comprend enfin que toute sa prudence échoue à se heurter contre la force et la volonté d'en haut; elle comprend son accablement et sa misère; elle sait très-bien que ce Dieu terrible n'a jamais pardonné et qu'elle n'a plus besoin de se contenir... C'est le moment, OU jamais, de s'abandonner il sa colère, à son désespoir, a s;i rage. ;i ces cris partis d'une aine révoltée : Dieu de» Juifs, tu Remportes!
Oui, c'est Joas! Je cherche en \ain à me tromper, Je reconnais ['endroit où je le lis frapper I
Cela était bien dit. cela était bien senti; on retrouvait, avec des transports mérités, toutes les ardeurs douloureuses de la tragédienne : sa voi\ gronde, son <eil brille, son geste s'anime; elle était déjà très-grande, et, quand elle eut débarrasse sa noble tète de cette chevelure d'emprunt, quand elle eut elfacé ces rides menteuses.
quand elle eut dégage tout son corps de ces accessoires importuns, quand elle eut rappelé quelqu'une des lueurs de la jeunesse, elle n'en fut pas moins terrible et moins vraisemblable.
Effacez, effacez ce vieil âge emprunté!
Quel malheur de vieillir ce jeune et beau visage,
Pour imiter des ans l'inimitable outrage!
Ainsi jouée avec une irrésistible émotion et dans le véritable accent des reines vengeresses , Athalie obtint un succès mérité. Ce public, que l'on dit blasé, s'est attendri de toutes ses forces à ces scènes touchantes d'un sentimen t si naïf et si charmant ; ce peuple, habitué aux coups de théâtre, a très -franchement accepté ce qu'on lui raconte de ce temple rempli d'embûches. Sans doute, si les prêtres étaient moins nombreux, et surtout si les lévites armés étaient plus en force , l'effet produit serait plus grand , et le désespoir d' Athalie se comprendrait davantage: mais le Théâtre -Français n'est pas l'Ambigu -Comique, et nous ne voulons pas chagriner cette mise en scène, pour quelques comparses de plus ou de moins. Dans une œuvre pareille, on met toujours trop de comparses; c'était bon lorsque Racine , excité par le merveilleux ensemble des jeunes filles de Saint-Cyr, rêvait pour Athalie les honneurs qui avaient été rendus à Esther. 0 les jeunes et beaux visages ! ô les fraîches voix ! Les grands noms, véritables chœurs faits tout exprès pour cette poésie venue du ciel !
Mademoiselle Rachel joua dix-huit fois de suite Athalie... elle ne la joua plus que sept fois jusqu'à la fin de ses jours.
Ici s'arrête le travail purement poétique de mademoiselle Rachel ; son œuvre entière, ou peu s'en faut, est enfermée en ces grands rôles : Camille , Emilie , Hermione , Aménaïde , Eriphile , Monime , Roxane, Esther, Laodie, Pauline, Marie Stuart, Chimène, Bérénice, Phèdre, Athalie, Agrippine... Elle avait été créée et mise au monde exprès pour aborder, pour étudier le chef-d'œuvre, elle en
avait le visage el l'accent, la taille et la beauté, l'intelligence et le geste; elle appartenait par ses habitudes, ses penchants, ses instincts, par sa reconnaissance et par ses respects, aux maîtres du théâtre, à Corneille, à Racine, à Voltaire, et ce qui ne venait pas de leur génie et de leur inspiration était presque une lettre morte à ces beaux, yeux remplis du feu charmant des plus belles et des plus violentes passions.
C'est pourquoi nous l'avons étudiée avec tant de zèle et tant de soin dans les œuvres impérissables et qui ne sauraient mourir; quant aux œuvres étrangères, aux inventions d'un jour, à ces échos silencieux, notre intérêt est beaucoup moindre, et s'en va s'aflaiblissant et disparaissant tous les jouis avec les œuvres éphémères, aujourd'hui vivantes , mortes le lendemain. C'est le destùl : t Nous et nos œuvres nous sommes destinés a mourir! » Debemur morti nos noslnKjue, disait le poète Horace, il u'j a guère plus de mille huit cent cinquante-six ans.
El si vif était le penchant de la tragédienne intelligente pour les œuvres marquées du cachet ancien et consacrées par l'admiration unanime de deux grands siècles, que plus d'une fois elle tenta d'aborder la comédie. Après Corneille, après lianne, elle admirait Molière; elle le savait par cœur, elle le comprenait a merveille | elle eut voulu pour beaucoup lui devenir une lille obéissante : cl que de lois l'a-t-on plaisantée en la comparant à Louis XIV qui veuf passer le Rhin, ei que sa grandeur attache «u rivage 1 Elle s'en dépitai! ellemême; elle en eût pleuré volontiers^ elle demandait serieu>einenl d'où venait l'obstacle, el quelle était la distance, et quel était l'abîme entre Phèdre et .Mai inetle, entre Tartufe et .Milhridate, entre Célimène el Camille : « 11 s'en faut de si peu, disait-elle, il >'cn hul de si peu ! »
Or, c'était justement ce peu lit qui était infranchissable. Il J avait cependant, parmi les gens qui s'étonnent de tout, des gens qui s étonnaient sérieusement (pie mademoiselle Hachel ne fût pas admirable et gaie dans les rôles les plus égrillards des comédies de .Molière.
Oui, disaient-ils, puisqu'elle est la tendre Hermione, pourquoi donc ne serait-elle pas la charmante Dorine? Elle est si touchante sous le voile de Phèdre, eh bien ! qu'elle nous fasse rire enfin sous la cornette de Dorine. Or, ces gens-là se fâchaient tout rouge quand on s'amusait à leur répondre : A qui en avez-vous, pourquoi donc abuser de la tragédienne inspirée, et ne voyez-vous pas que, plus elle est grande et belle dans l'art sérieux , moins elle sera vive , légère , alerte, aussitôt qu'il faiidra sourire à l'esprit de Molière? Voyez plutôt, voyez -la, intelligente, active et curieuse, interrogeant la comédie et lui demandant quelques-uns de ses secrets. On dirait OEdipe interrogeant le Sphinx , ou la statue de Memnon avant le premier rayon du jour. Sur ce froid et noble visage, la gaieté ne vient pas ; dans ce profond regard qui vous brûle , rien ne pétille ; sur ces lèvres pâlies par l'imprécation tragique, à peine voyez-vous de temps à autre se poser le sourire cruel de l'ironie; même sa main, habituée à tenir le sceptre, ne sait comment toucher à ces ciseaux et à cette chaîne de laiton. A la place des ciseaux, elle porte un poignard. Que la cornette lui pèse! que le tablier lui va mal! Il me semble, quand mademoiselle Rachel s'abandonne à cette triste gaieté, que je vois cette grande dame romaine, dont il est parlé dans Y Art poétique, forcée, à certains jours de fête, de se mêler à la danse des villageois... Ut matrona potens.
Comment voulez-vous, en effet, que le même soir, au même instant, à la même heure et sans une perturbation infinie, la même personne puisse dire à la même foule :
Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!
Pour vous chercher, j'ai fait dix mille pas. Je reconnais Vénus et ses feux redoutables Je viens vous avertir que tantôt sur le soir Ma maîtresse au jardin vous permet de la voir?
Sans nul doute, on ne prétend pas que le comédien se passionne à ce point pour son rôle, qu'une fois dans la coulisse il dépose, en
quittant son manteau et sa tunique, les mêmes passions dont il était tout à l'heure l'interprète à demi convaincu : cependant quelque chose de ces terreurs doit rester dans cette âme, ou tout au moins le sommeil vient-il remplacer l'émotion intérieure.
Si je dis le sommeil, ce n'est pas trop dire, et vous savez l'histoire récente, à l'Opéra même de Berlin. On jouait le drame lamentable de Roméo et ./illicite; Juliette était couchée au cercueil, Roméo poussait, à sa manière, ses longues et funestes lamentations. Arri\é à la réplique, Roméo s'attendait au réveil de Juliette. « Est-ce toi? mon Roméo!» Or, Juliette ne se réveillait pas. Kl l'acteur de répéter: «< 0 Juliette! est-ce toi?» Rien ne vint du fond de cette tombe muette, sinon un ronflement sonore : c'était la belle Italienne qui dormait.
Eh bien! madame Kaiser, profondément endormie et troublant d'un ronflement homérique le silence de son tombeau de carton, me paraît tout à fait dans son rôle. Roméo l'ennuie, et l'orchestre la tourmente. A la bonne heure! et, lassée, elle s'endort; elle était dans son droit. Supposez cependant que l'on fut \enu lui dire : Allons, çà! laissez là votre linceul brodé et vos lamentations funestes . et venez nous chanter à l'instant même le rôle delà Rosine éveillée comme l'alouette matinale, alors j amais pris en pitié la pauvre femme, et je lui aurais dit : N ous jouez si bien le rôle d'une femme qui dort de bon cœur, allez VOUS COUCher, Juliette Kaiser !
Le jour où mademoiselle Rachel joua le rôle de M a ri nette . connue on disait crue c'était un jeu d'enfant, elle rencontra les meilleures dispositions du monde d;in> ce publie dont elle tournait toutes les têtes, et chacun de sourire au contraste qu'elle-même avait provoqué. Tout à l'heure, en effet, elle avait dit avec des larmes dans la voi\ :
Puisque Venus le \eul, de ce sa ni; déplorable, Je péris la dernière et la plus misérable.
L'instant d'après elle disait avec le sourire de Marinetle :
Ne parlons pas de niorl . ce n'en es! p;i^ le temps
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Tout le reste de ce rôle comique si charmant et si vif, c'est le sang qui éclate sous la peau brune, c'est la gaieté qui se montre dans les gestes , dans la voix, dans le regard ; c'est la santé de la grisette amoureuse, et qui protège tous les amours. De Phèdre à Marinette, l'abîme est infranchissable.
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée...
s'écrie Phèdre en sa terrible stupeur : Marinette raconte qu'elle aussi elle est très -étonnée:
L'aventure me passe et j'y perds mon latin.
Je la vis, je pâlis, je rougis à sa vue :
Que Marinette est sotte avec son Gros-René !