Rachel et le nouveau-monde
Toute la compagnie Rachel est licenciée. Les deux mondes sont maintenant jonchés des nombreuses épaves de cet Immense naufrage.
Racbel est restée malade à Tile de Cuba ; moins malade qu'on ne le dit. A^sez cependant pour avoir positivement refusé de donner une seule représentation aux Antilles. On a reçu hier une lettre d'elle. Elle sera k Paris dans un mois et demi, deux mois peut- être, quand les grands froids auront disparu.
(A répoque où nous écrivîmes cette lettre, il devait
ei être ainsi. — On sait à présent que mademoiselle Rachel a préféré ne pas se livrer k un exil aussi prolongé.)
îSa sœur Sarah est partie pour Charlestown. Elle va, dit on, se rendre k New-York oii elle veut former une troupe de comédie et de drame.
Mesdemoiselles Durrey et Briard sont restées également dans l'Amérique du Nord.
Ce pays manquant totalement de gaîté, j'ai préféré m'embarquer tout de suite k la Havane avec le reste de Tarmée, sur ta Cbfde^ ex€dl6»t vapeur anglais qui nous a conduits directement k Tîle Saint-Thomas.
Nous avons profité de ce que cette île était émaillée de fièvre jaune pour nous en sauver incontinent sur YAtratOy autre vapeur également anglais, qui, malgré un temps atroce, malgré un vent épouvantable qui a déchiré nos voiles et brisé Tun de nos ifiâts, nous a débarqués sains et saufs k Southampton, le 80 janvier 4856, ce qui faisait un total de vingt jours et de vingt nuits. Rien que ça!
Aussi avec quelle volupté nous avons foulé le sol britannique, avec quelle ivresse profonde nous nous sommes évanouis sur une cloyère d'huîtres alliées. Véritablement, quand ce ne serait que pour le plaisir qu'on éprouve quand on est k terre, on devrait voyager sur ^mer éternellement. A Southampton, Raphaël Félix, ses sœurs Lia et Dinah et M . Félix père nous ont quittés sans verser aucune larme et sont allés s'esnbarquer k
Londres. Nous autres, nous nous sommes embarquas tout bonnement où nous étions ; ce qui était plus simple, et le 3 1 , k quatre heures du matin, nous avons pu débarquer au Havre où, pendant les visites de la douane, j'ai attrapé le plus beau t'hume de cerveau qui se puisse voir.
Maintenant, naon cher monsieur de Villemessant, ne trouvez-vous pas comme moi que Finstant est venu de raconter FOdyssée de la tragédie française en Amérique? Je reviens de là-bas avec un volum d'anecdotes^ d'histoires, de cancans. Un volume entier, vous verrez ! Je vous avouerai, du reste, que c'est uù peu pour cela que j'étais parti... Je n'avais pas l'intention défaire quatre mille lieues dans «ne multitude de pays plui fantastiques les uns que les autres, pour me livrer exclusivement aux tirades de ce grand Jocrisse qui s*appelle Hippolyte, et de ce faux marchand de dattes qui a nom BajaffetI — Oh! non!
(Ici nous demanderons la permission d'ouvrir une petite parenthèse, — ce sera la seconde et la dernière, — pour avouer, en toute humilité, que ces surnoms peu littéraires, octroyés si cavalièrement par nous aux deux héros dé Racine, n'ont pas manqué d'entr'ouvrir sous nos pas tout un abîme de reproches, plus amers les uns que les autres. — Maintenant que nous avons fait cette confession, nous en hasarderons une autre, — en toute humilité, toujours ! — C'est que ces reproches n'ont exactement rien changé k notre opinion, quant aux personnages en question ; — ce sont de détestables rôles
el nous n*en démordrons pas. — Le rebelle Hippolyte n^est qu'un sauvage de contrebande qui ne ressemble pas plus au fils de Thésée que ce morose Bajazet ne ressemble au Grand Turc ! — Pardieu ! Racine peut bien être coupable de ces deux méchantes choses-lk : il en a fait d'autres assez belles! — Louer tout, — d'ailleurs, — c'est ne louer rien ; et crier au sublime a propos de ce « prince déplorable » et de son confrère enturbatméj^^lj^l trouver tout ordinaires ces admirables caractères de Pbèdre, d'Agrippine, d'Hermione, de Clytenanestre, de... — J'en passe, — et des meilleurs, — pour en finir avec cette petite parenthèse qui n'en finit pas! -* Nous continuels Tépitre a Yillemessant.)
f ai écrit tout, noté tout I
Et je vous prie de croire que j'en ai terriblement long k vous narrer, depuis ma lettre k Roger de Beauvoir. — Lettre c^e je vous remercie d'avofr si gracieusement insérée dans votre Figaro^ et qui a été reproduite Ik-bas en anglais^ en espagnol, et probablement en mohican et en peau-rouge.
Ces bons Tankees étaient furieux après moi, aux États-Unis. — Un journal a trouvé fort étrange (Jue je me permisse de dire ce que je disais d'un pays dont je ne parlais seulement pas la langue.
Prétention incroyable, vous en conviendrez I
Comme si Ton était forcé d'apprendre l'anglais pour avoir le droit de voir des maisons qui brûlent et des gens qui s'éventrent !
Somme toute, je suis enchanté d'avoir visité Ykmérique du Nord, parce que c'est une affaire faite et que je n'aurai plus k y retourner, Dieu merci !
Je suis enchanté d'avoir vu les Antilles et la Floride, parce que c'est véritablement quelque chose de splendide et de merveilleux I
Je suis enchanté enfin, et surtout, d'être revenu dans ma bonne ville de Paris, parce qu'on a beau dire et beau faire, il n'y a que Paris, et il n'y aura jamais que Paris.
Vous voyez qu'il n'est guère possible de trouver un homme plus enchanté que moi; et, pourtant, vous pourrez mettre le comble à tous ces enchantements-là, en ouvrant les colonnes du Figaro k la publication tie : Rachel et le Nouveau-Monde.
Je vous garantis que ce sera curieux et amusant. — Cette convi(^ion est peut-être bien prétentieuse ; mais, ma foi, je reviens de si loin î...
J'attends votre réponse et je vous serre la main.
Votre bien dévoué,
Léon Beâuvâllet.
On se demandera peut-être en l'honneur de quel saint nous avons placé cette lettre, — écrite, il y a deux mois, k notre retour en France, — en tête de ce volume. '
C'est bien simple.
Si nous n'eussions pas adressé ladite missive au très-
Tl
spirituel î*ê*icteuf du Figaro, -^ (Bah ! disons lui cart»éôïent ses vérités, malatwiant que nous n'avons plus besoin de lui I) — il est clair comme le jour que Villemeisant n'eût pu nous répondre : « Votre Idée me va comme plusieurs gants* —Travaillez vite! Les bras du Figaro vous sont ouverts. »
Sans Cette adhésion, il nous eôt été matériellement Impossible âe publier hotre voyage dans le journal précité. — RepôiMisé de ce c^té, il est plus que probable que nous nous serions privé de traîner ailleurs nos guêtres et nos histoires de l'autre monde.
Lesdites histoires n'ayant été publiées dans aucun jourrial, notre ami Cadot n'eût pu songer un instant k les ïepfoduire, malgré la meilleure volonté du monde. Et voilk pourquoi la lettre en question, se trouvant être la seule et unique cause de ce livre, se carre si majestueusement k la première page.
Quelques jours après son apparition dans les colonnes dn Figaro (44 février), H. de Villemessant , — déjk nommé, — faisait paraître la note suivante :
« Nous commençons aujourd'hui, sous le titre de Rachel et le Nouveau-Monde, une publication, destinée, nous le croyons, k un grand succès de curiosité ; —c'est k Fijfaro,— qui, le premier, a révélé au public, dans tous ses détails, le traité de mademoiselle Rachel avec son frère; —son directeur , qui, le premier, a publié les noms et les appointements des artistes composant la troupe de M. Raphaël ; qui, le premier, a fait
▼Il
cofinôHre te chifl^« des receltes encaissées k Ne^- Tork, par la famille Félix ; c'est k Figaro qtf il appartient de raconter VOdyssée dont mademoiselle RaChel ft été rOlysse en Amérique. —M. Léon Beauvallet, rHippolyte de la muse de la tragédie dans la chasse aux aillions sur le sol du Nouveau-Monde, a bien voulu se chaîner, sur notre demande, de faire, en sept ou huit articles, un récit succinct, mais complet, de dette aventureuse pérégrination. »
11 est bien entendu que ce n'est pas ce récit pur et simple que nous allons vous offrir aujourd'hui.— Cela ne serait que d'un attrait médiocre, et les feuillets de ce livre courraient grand risque de rester incoupés.
Non! non! cette deuxième éditk)n de notre promenadeen Amérique, a été,— nous n'aurons pasl'outreeuidance de dire «revue et corrigée» ; mais, k coup sûr, démesurément augmentée.— Ah ! nous vous avions jadis menacés de ces nombreuse additions, daignez vous en souvenir, et no!is les pardonner en faveur de Tintention.
Avant de clore cette préface, remarquez, je vous prie, ô vous qui lisez lés préfaces ( ce qui est une méchante habitude, croyez-le), remarquez que nous ne nous sommes servi nullement k votre endroit de l'expression consacrée de «chers lecteurs», et cela par un motif bien naturel; c'est que nous ne connaissons rien de plus faux et de plus illogique que cette expression.—
vin
« Chers lecteurs », comme si l'on n*était lu que par des amis intimes!..
Nous en savons plus d'un parmi vous, au contraire, qui ne manquera pas, c'est trop certain, d'accabler ce pauvre livre et son pauvre auteur des épithètes les moins charitables, ce sera triste; mais comme nous n'y pouvons rien, nous en prendrons notre parti...
Nous proscrirons donc impitoyablement de ce volume les deux mots en question et nous saisirons au vol cette occasion pour ne point nous servir davantage de ceux de « belles lectrices », expression aussi absurde que l'autre.
Si nos lectrices sont belles, elles n'ont certes pas besoin de nous pour se le faire dire ; si elles ne le sont pas, nous aurions l'air tout bonnement de leur jeter au visage une flatterie ou une insolence.— Deux choses également inutiles, que nous haïssons comme la peste, et que nous fuirons de toute la vitesse de notre plume.
Ceci posé, nous commençons.