‹ Rachel et le nouveau-mondeChapitre 16 sur 88 · PARTANT POUR LA SYRIE · texte numérisé non relu

PARTANT POUR LA SYRIE

On finit par le te act3 de l'opéra de Wallac© :

LA MARITANA.

(Dont le poème est tout simplement la traduction anglaise de Don César de Bazan,)

Pftix MS FLÀCB9 : Stalles, 40 shillings Kfl, — Cercle 5 shill. — Dçuxièflae Cercle, Loges, 2 sbill. 4/i. — Parterre, \ shill. — Galerie, 1 shill. — Loges particulières 4 giiinées

Celte représentation est fort belle et fort lucrative, vu que la recette monte à 48,000 francs.

Ce qui produit le plus d'effet dans la soirée, ce n'est niîa tragédie, ni le concert, ni l'opéra-comique : c'est le GooK^^ save ihe Queen, et c'est ensuite l'air de la reine Hortense. ^

Ce sont des applaudissements frénétiques, des bravos à ' n'en plus finir, — el depuis les premières jusqu'aux dernières notes de ces deux morceaux, le public reste debout et la tète découverte. — Preuve du profond respect des Anglais pour leur reine et de leur sympathie pour leurs alliés.

Après cette représentation, la dernière que donne Rachel en cette ville, une charmante femme moitié anglaise, moitié française, qui habite Londres presqu'autant que Paris, -et qui s'est fait un devoir de ne pas manquer une seule de nos tragédies (ce qui prouve une assez grande force de caractère!), madame Doche, enfin (pourquoi ne la nommerionsnous pas ?), vient faire ses adieux à la grande tragédienne et nous souhaiter à tous une traversée bonne et heureuse...

Nous rengageons fortement à nous accompagner; elle refuse avec enthousiasme. Elle a bien tort !

Sa sœur, mademoiselle Plunkett, a refusé également de venir en Amérique. — Raphaël cependant lui avait fait des propositions splendides.

Car vous avez dû remarquer, en lisant l'engagement de mademoiselle Rachel, que Raphaël n'eût pas été fâché d'emmener, en même temps que sa troupe tragique, tout un corps de ballet — 11 se méfiait un peu, comme on le voit, de ce brave public américain.

Malheureusement pour lui, ce projet, qui était bon, ne put se réaliser, non-seulement à cause du refus de mademoiselle Plunkett, mais surtout parce qu'une volonté supérieure s'opposa, — dit-on, — à l'installation de Terpsicore dans l'empire de Melporaène (Un' peu de mythologie fait grand bien !).

Avant de quitter définitivement Londres et ses théâtres nous ne pouvons faire autrement que de dire un mot du trèsregrettable événement qui vient d'enlever à Londres Tune de ses salles de spectacle les plus grandioses ; Covent- Garden n'existe plus. — Il a été httéralement dévoré par les flammes. — L'incendie a éclaté pendant un bal masqué ter-

minant une espèce de représentation carnavalesque donnée par un certain professeur Ânderson.

Ce qu'il y a de plus malheureux là- dedans, c'est que le bibliothèque dramatique de ce théâtre a été entièrement consumée. — On regrette vivement la perte du manuscrit original de School of Scandai, de Shéridan.

C'est effrayant, du reste, comme les théâtres de Londres brûlent avec facilité. — En 1762 et 1809, Drury-Lane est détruit par le feu ; — Her-Majesty's, en 1789 ; — Panthéon, en 1792 ; — Astiey, en 1794, 1803 et 1841 ; — Surrey, en 1 805 ; — Covent^jarden en 1 808 et 1 856 ; — Royalty, en 1826; — English opera-house, en 1830; — Olympîc, en 1849 ; — en 1850, c'est le tour d'Argyll-rooms, et celui de Pavillion en 1856.

Que de millions partis en fumée I

CHAPITRl Vi.

Où l'on Cftlt eonsaliMiiee iivee le IPaeIfle.

On sera peu surpris quand nous dirons qu'au moment de quitter Londres, toutes les irrésolutions de mademoiselle Rachel recommencent de plus belle et que, de nouveau, la campagne d'Amérique est sur le point d'en rester là.

EnGn après de fréquents pourparlers, on prend le chemin de fer de Liverpool le 40 août au matin, et le soir même nous débarquons dans cette ville assez importante du comté de Lancastre, ce qui ne Tempéche pas d*ôtre légèremement sale et terriblement enfumée. — Il est vrai qu'elle possède un havre magnifique construit à Tembouchure de la Mersey. — C'est une compensation.

C'est là que, pour la première fois, nous avons l'insigne honneur de nous trouver face à face avec le fameux steamer américain qui doit nous emporter vers l'autre monde.

L'autre monde I — Il y a quelque chose de sinistre dans ces deux mots 1

Heureureusement que ce magnifique navire s'appelle : Le Pacific.

Ce nom bénin nous donne un peu de confiance.

£t pourtant toute la nuit, on dort mal généralement.

On rêve assez volontiers de Robinson Crusoé, de son île déserte et de sen nègre Vendredi. A six heures du matin, nous sonuxies debout.

La pluie tombe à torrents. La ville possède Taspect le plus attristant du monde, malgré les affiches jaune-serin qui décorent toutes les murailles et qui annoncent à la population liverpooloise (qui n'a pas l'air de s'en inquiéter très fort) que c'est a^ourd'h^i que mademoiselle Rsrehel prend son vol vers l'autre continent!

A neuf heures nous sommes au havre.

La pluie continue de tomber avec une persistance ridicule. Décidémeat, il pleut trop en Angleterre ! Un petit vapeur nous conduit au Paci/ic, ainsi que les autres passagers.

Plusieurs dames ont déjà le mal de mer* Ça promet !

MadenK)iselle Rachel ne djt pas un mot. Elle est très pâle et paraît un peu souffrante.

On aborde le Pacific, dont la cheminée noire et rouge fume déjà vigoureusement.

Tout l'équipage est sur le pont.

On abaisse une espèce d'escalier qui vient s'adapter au pont du petit vapeur.

La procession générale commence. — Les passagers, un à un, gravissent les marches avec une lenteur désespérante.

C'est étonnant comme on a l'air gai. Raphaël est toujours le seul qui soit rayonnant !

Il y a de quoi ! malgré la Comédie- Française, malgré les

sociétaires, malgré la France entière, malgré mademoiselle Rachel elle-même, il y est venu, il n'y a pas à dire 1 A mesure que sa sœur gravit, pâle et silencieuse, le long escalier qui la conduit sur le pont du navire, la joie de Raphaël augmente à vued'œil.

Enfin, Rachel est à bord !

Cette fois, il n'y a plus à s'en dédke ! — Un commis de M. Mitchell, qui nous a accompagnés jusqu'ici, semble trèsému. — Il crie : f^ive JRachel ! — tout bas, comme s'il avait peur d'être entendu. — Le fait est qu'o» ne l'entend guère.

Le petit vapeur nous quitte. La scène des adieux recommence, on agite des mouchoirs, on rit, on pleure.

On part 1

Nous commençons à croire sérieusement que Rachel ira en Amérique.

A dix heures du matin, le Pacific tire deux coups de canon, la machine infernale du dessous commence à hurler, les grandes roues tournent sur elles-mêmes et notre navire vogue vers le Nouveau-Monde !

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