CHAPITRE yil
GoMmenc on mange à hwé.
Le temps est maintenant superbe.
La mer est calme. — Notre steamer file avec une rapidité effrayante, malgré le fret immense dont il est chargé. C'est un des meilleurs marcheurs de la Compagnie. — Tant mieux ! — Ala vue de ce magnifique navire qui glisse ainsi sur cette mer ou plutôt sur ce fleuve tranquille, les fronts se dérider t et Ton ne songe plus qu'à prendre gaîment son parti.
On cause, on rit, on chante.
Chacun est à présent d'une gaîté folle 1 II n'y a qu'un passager qui n'a pas Tair de prendre beaucoup de part à la joie générale.
Le pauvre diable se meurt, — à ce qu'il paraît.
Le fait est qu'il est d'une pâleur et d'une maigreur épouvantables.
Pendant que nous sommes sur le pont, une espèce de fou sort d'une petite cage vitrée placée à l'arrière, et, avec une sorte de marteau, frappe huit coups vigoureux sur une cloche placée près de lui.
On m'apprend que cet homme jouit de tout son bon sens, ce qui m'étonne, et qu'il vient tout simplement d'indiquer qu'il était midi à bord.
Huit coups de cloche, pour midi ? Voila qui est ingénieux, vous en conviendrez.
A peine le dernier coup est-il sonné, qu'on entend dans le dessous un vacarme à nul autre pareil.
Nous croyons que la chaudière éclate.
Pas le moins du monde!
C'est le brait, du tam-tam, pas autre chose.
C'est avec cet instrument fantastique qu'on indique l'heure des repas, à bord des Américains.
Nous descendons dans la salle â manger pour nous livrer au lunch, ou au goûter, comme on voudra.
Cette salle, quoique fort spacieuse pourtant, est littéralement encombrée. — On se dispute les places. Tous les passagers, sans exception, ont répondu à l'appel.
On dévore.
Les garçons de service contemplent ce spectacle avec un sourire narquois, qui semble dire.
— Allez , mes petits enfants , mangez ! donnez-vous-en à cœur-joie, aujourd'hui 1 demain, vous nous en direz des nouvelles.
Le sourire de ces garçons m'épouvante, et j'entrevois alors toute l'horreur de ma position future.
A quatre heures, le fou frappe encore huit coups.
Le tam-tam résonne de nouveau.
C'est le dîner
J'avoue que j'attendais ce moment avec une certaine impatience.
Au lunch, ne sachant pas un mot d^anglais, je n'avais pu
me.fair^ servir que grâce à une pantomime plus ou moins expressive, et je dois dire que je mourais de faim.
"^ins compter que nombre de voyageurs m'avaient grande nent vanté la cuisine à bord des Américains et, ma foi, j'étais merveilleusement préparé.
Hélas!...
Mais n'anticipons pas sur les événements !
D*abord, tout le service se fait au son du tam-tam. — Ce qui n*est pas amusant.
Ils professent pour cet instrument chinois une tendresse étrange. — Pourquoi? — Je Tignore.
Je suppose que ça les aide à digérer.
Premier coup ; — on sert la soupe.
Cette soupe étant ornée de gros poivre et de morceaux de viande, je m'en prive.
2« coup : — on enlève tous les couvercles d'argent placés sur les plats.
Si vous saviez avec quelle précision rare, avec quel ensemble parfait, les garçons découvrent enfin les nombreux aliments si précieusement cachés !
Une ou deux fois, j'ai essayé, avant le coup du tam-tam, de regarder ce qu'il y avait sous le couvercle placé près de moi ; mais le garçon de service s'est élancé de mon côté , comme pour me dévorer.
Naturellement, je croyais que cette nourriture dont on prenait tant de soin était quelque chose d*exquis.
Ah ! bien, oui !
Des légumes cuits dans l'eau, à la mode anglaise ; des viandes tuées à l'avance et conservées dans la glace, par conséquent sans goût et sans saveur.
Boeuf, mouton, volaille, tout a le même goût.
C*est atroce 1
II est bien entendu que le vin se paye à part. Pour beaucoup d'argent, vous avez juste le droit d'en avoir très-peu I Généralement les Américains ne boivent que de Teau ^acée pendant tout le repas. Ils se rattrapent largement au dessert avec de nombreuses fioles de Champagne. J-ai remarqué qu'ils aimaient beaucoup le (Champagne ~ G^est leur droit; d'autant plus qu'ils sont presque tous membres d'une société de tempérance.