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CHAPITRE V

Première soirée à New-Tork.

Le 3 septembre, donc, une foule des plus imposantes stationne longtemps avant l'ouverture des bureaux, devant le Théâtre métropolitain.

Il va sans dire que cet édifice est de plus en plus situé dans Broadway. — Il le fallait !

Au-dessus de l'entrée principale a été placé un splendide transparent, où se distinguent, en ombres chinoises, les mots suivants :

Comédk. — Drame. — Tragédie,

Le nom de Racbel n'a pas été oublié, comme de juste, et l'on peut le voir tout à loisir et autant de fois que Ton veut, sur les drapeaux français et américains que l'artiste newyorkais a peints en haut de son transparent, et qu'on jurerait être vivants, tant ils sont bien réussis.

Ce qui est moins joliment imité, c'est le masque tragique que l'on voit dessous. Voilà qo^que chose qui n'a pas l'air

d*étre vivant ! Cette face diabolique doit donner à tout ce munde-là une étrange idée de la tragédie!

Enfin, n'importe, malgré cette caricature, à cause d'elle peut-être, le transparent a un succès fou.

transparents célèbres des Cosaques et de la Prière des Naufragés, comme vous êtes distancés, mes bons amis 1

Mais attention 1 II est six heures et demie et les bureaux sont ouverts !

La foule commence à envahir la salle !.. et cela, sans cris, sans tumulte, sans parler presque.

public parisien I ce n'est pas toi qui prendrais ainsi possession d'une salle de spectacle!

Mais les Américains ne sont bruyants que pour leurs affaires de commerce ; pour leurs plaisirs, ils sont tranquilles comme feu Baptiste.

Aussi, chacun suit, sans se presser, son petit bonhomme de chemin, et va s'asseoir, sans encombre et sans bousculade aucune, à la place qui lui plaît.

Du moment que ce ne sont pas des stalles numérotées et réservées, on a le droit de choisir celles que l'on veut î

Ce qui est fort bien vu I

D'abord parce que ça empêche les retardataires d'avoir de bonnes places, et ensuite parce que ça supprime totalement cette classe malfaisante, tyrannique, morose et vénale des ouvreuses de loges, plaie éternelle de nos théâtres de Paris 1

Les spectateurs sont maintenant presque tous arrivés, et la salle offre déjà un magnifique coup d'œil.

Les gentlemen sont généralement mis fort simplement : une chose qui a l'air de les contrarier beaucoup, c'est d'avoir des gants paille.

Quant aux ladies, c'est autre ch(»se ; elles ont toute» un visage rayonnant. ^

\h 1 c'est que c'est jour de fête pour elles. Aussi ont-eUes toutes, à peu d'exceptions près, des toilettes d'un luxe inouï, et qiii plus est, d'un excellent goût. Pas une d'elles n!a voulu venir ce soir autrement qu'en parure de bal. — Et quelle parure l

Il y a des diamants à remuer à la pelle, des fleurs comme s'il en pleuvait 1

Sans compter que celles qui les portent sont presque toutes jeunes, jolies et souriantes, et que ces gentilles républicaines possèdent pour la plupart un petit air aristocratique qui leur sied à merveille !

Elles sont bien mieux que messieurs leurs époux, c'est une justice à leur rendre, et comme, heureusement, elles sont en majorité, tout est pour le mieux dans le meilleur des théâtres possibles.

, Avec cela que ce théâtre est véritablement superbe, et digne, en tous points, d« recevoir d'aussi jolies visiteuses.

Le gaillard est tout battant neuf, orné de glaces, et tout fraîchement décoré.

Il y a partout des tapis fort riches, des meubles magnifiques, et des becs de gaz dans tous les coins et recoins.

Tout cela est d'un aspect vraiment réjouissant.

Mais l'heure passe ! .

Le grand moment approche !..

L'orchestre joue l'ouverture...

Encore quelques secondes, et la French Company sera aux prises avec le public américain.

Enfin, sept heures sonnent à la pendule du foyer.

L'on frappe les trofs coups ; tout le monde se prépare ; les

lorgnettes se braquent sur la scène ; le rideau se lève, et Voù joue les Draki de V Homme

La pièce de notre ami Jules de Prémaray fait un effet énorme, grâce aux nombreux Français qui assistent à cette première représentation.

Quant aux Américains, je puis hardiment affirmer une chose, c'est qu'ils ne comprennent pas un mot de la pièce.

Comme il n'y a aucune traduction anglaise de cet ouvrage, cela devait arriver, et nous sommes peu surpris de ce résultat.

Pendant ces deux actes, qui leur font l'effet de durer deux îècles, ces bons New-Yorkais s'ennuyent à faire plaisir.

Sans les toilettes splendides des trois sœurs de mademoiselles Rachel, je suis intimement convaincu qu'ils dormiraient déjà.

C'est égal, ifs sont très-vexés d'être venus sitôt, et ils donneraient volontiers onze sous pour que ce fût fini.

Les Français, qui s'inquiètent fort peu que ça amuse ou non ces messieurs du Nouveau-Monde, n'en continuent pas moins de rire et d'applaudir.

Enfin, le rideau baisse, et cette fois, c'est bien sincèrement que les Américains mêlent leurs bravos à ceux des Français.

C'est fini I Ouf 1

Ils consentent même à rappeler, de concert avec nos compatriotes, tous les artistes de la comédie, ce qui est considéré comme une grande politesse dans ce pays-là, où la claque est totalement inconnue.

GHÀPITRB YI.

Oft mMonolMlle Rftebel entre en leène et Jenny Und anssL

L'entracte n'est pas long.

Mademoiselle Rachel elle-même a hâte de paraître sur la scène.

Malgré cela elle est émue, très-émue.

Sa main est glacée.

La pièce commence :

Le public écoule religieusement les vers de Corneille Le silence le^plus complet règne dans la salle.

Tout à coup, un bruit étrange, inattendu, vient couvrir la voix des artistes en scène.

On dirait qu'un orage affreux éclate, et que la pluie vient fouetter avec fureur toute? les vitres de la salle.

Pas du tout I 11 n'y a pas plus d'ondée que sur la main. Ce bruit est tout simplement produit par les innombrables brochures &^ Horace , traduites en anglais , dont tous les spectateurs tournent en même temps le feuillet terminé.

Rien de comique comme d'entendre ce sifflement soudain au beau milieu d'nne tirade.

Rien de divertissant surtout comme Tensemble parfait avec lequel s^agitent toutes ces paperasses.

On dirait un régiment en habits noîrs^ exécutant iin commandement militaire*

Mademoiselle Rachel ne trouve pas que ce soit si divertissant que cela.

Elle réfléchit que ces maudites brochures vont couper en deux ses mots, ses phrases, ses tirades, et cela ne la rassure que médiocrement

Enfin, Sabine (mademoiselle Durrey), dit les vers : » Voyez qu'un bon génie à propos nous Tenvoie, » Etc. »

Il se fait dans la salle un grand mouvement, et mademoiselle Rachel entre en scène.

Etle est accueillie par trois ou quatre salves d'applaudissements, puis tout redevient parfaitement calme.

Nous avouons franchement que cette réceptîoh ne nous a que très médiocrement satisfaits. On aurait dû applaudir pendant une heure eutière !

Rachel en Amérique I Cela nous semblait quelque chose d'incroyable, de splendide , de merveilleux !

C'était, à notre sens, un événement qui devait révolution* ner le nouveau continent tout entier I

Rachel en Amérique I Mais les tribus indiennes , ellesmêmes , auraient dû en parler dans leurs forêts sauvages !

Et au lieu de cela , on la reçoit comme on a reçu dix autres, vingt autres artistes 1

Que dis-je ? Jenny Lind a été accueillie comme une reine.

Et pourtant , le talent de Jenny Lind , si grand qu'il soit, surpasse-t-il le talent de Rachel ?

On me permettra d'en douter.

Quant à la réputation de la cantatrice suédoise , tout le monde sait que jamais elle n'a égalé celle de la tragédienne française.

Voyez cependant quelle fut sa réception à New- York, à son premier concert de Castle-Garden.

C'est Barnum lui-même qui parle :

a Mille billets, vendus le premier jour, rapportèrent en bloc dix mille cent quaranle-un dollars (50,705 francs).

» Dans la crainte de Tencombrement , les portes furent ouvertes à cinq heures, quoique le concert ne dût commencer qu'à huit. — Il en résulta que bien qu'il n'assistât pas moins de cinq mille personnes à ce premier concert , on n'eut à déplorer ni accident ni désordre.. — L'enthousiasme excité par Jenny Lind, à sa première apparition sur la scène, est peut-être sans exemple dans le monde. — Au moment où elle s'avança vers le rampe , l'assistance entière se leva et la salua d^ trois salves, accompagnées du mouvement de plusieurs milliers de chapeaux et de mouchoirs. — A la dernière partie de sa cavatine, l'auditoire fut tellement transporté par la vivacité de ses sentiments , que les dernières notes du chant furent étouffées et emportées dans une véritable tempête d'acclamations. — L'enthousiasme était à son comble. — Rien ne manqua à son triomphe. — A la Gn du concert, la cantatrice fut demandée à grands cris et obligée de reparaître trois fois devant le public en délire. »

Je n'eusse point rapporté ici les détails de cette première soirée du Bossignol Suédois, si, à New-York même, cinquante personnes ne m'eussent afQrmé que tout ce qu'écri vait Barnum, à ce sujet, n'était que la stricte vérité.

Ce fut un engouement incroyable, une rage, une fureur.

Et, je le répète y ie succès de Racbel n'approcha pas de eelui de sa devancière.

Tant pis pour les Américains.

Ils avaient Tair de trouver tout simple et tout naturel qjÊb la tragédienne française eût quitté son pays et risqué s^ via pour avoir le plaisir de dire des vers dans la patrie de fFashington et de Benjamin Ftankliri,,. qui pis est : Ils ne la comprenaient pas.

Ce qui fait le plus d'effet chez nous , sa diction magnifique , ses jeux de physionomie , son geste admirable , tout cela passa à peu près inaperçu.

Les seules choses qui excitèrent de vrais applaudissements furent les tirades chaudes, les scènes d'action , où la marche devient plus animée, le geste plus vif, où la voix quitte le diapason ordinaire.

Ainsi toute la scène des imprécations fît un effet monstre et décida du succès de la représentation , succès très beau , très-grand sans doute , mais que j'eusse voulu vingt fois plus grand , vingt fois plus complet , vu le talent et le nom de celle qui en était l'objet 1

Il va sans dire que mademoiselle Rachel fut rappelée après la pièce , qui finit non pas à la fin, comme on pourrait le, supposer, mais bien aux deux tiers du quatrième acte, c'està-dire aux derniers mots de Camille ^ égorgée par son frère : « Ah ! traitre 1 » Ce qui ne rime pas avee grand' chose.

La scène de Sabine et d'Horace est supprimée , de même que le cinquième acte, comme nuisant par trop à l'action.

Le public, c'est une justice à lui rendre , n'a aucunement réclamé , et il a applaudi , aussi chaleureusement qu'il le pouvait , à la rentrée de mademoiselle Rachel , ramenée en

— Ml —

scène , non pas, comme on pourrait le supposer aussi, par son frère Horace^ mais bien par son frère Raphaël 1

Probablement parce qu'il n'eût pas été convenable que Camille reparût donnant la main à l'homme qui venait de l'assassiner 1

Comme on le voit, c'est toujours par le rôle de Camille que mademoiselle Rachel débute dans une ville. — C'est son grand cheval de bataille.

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