CHAPITRE VII
Ott l'on ¥Oil qne l'Amérieatii mord pca à la tragiMie.
Une chose positive, et dont nous nous apercevons tous ce soir-là, c'est que la tragédie n'est pas le moins du monde ce qui convient au public américain.
C'est beaucoup trop sérieux, beaucoup trop magistral et surtout beaucoup trop froid pour lui.
Toute la journée^ tout ce monde-là, vrai monde de commerçants (et ce n'est pas un reproche que je leur fais là), tout ce monde-là, dis-je, est occupé d'affaires,, de ventes, d'achats, de dollars, de mille choses enfin, plus ennuyeuses les unes que les autres; et le soir, s'ils consentent à s'emprisonner dans un théâtre, il leur faut des spectacles gais , réjouissants, qui les délassent un peu et leur fassent oublier les travaux de la journée. Pantomimes, chansonnettes comiques, scènes équestres, tours de force, jolies^ danses et jolies dan* seuses surtout, ils n'en demandent pas davantage.
C'est ce qui explique l'immense succès et l'immense fortune des frères Ravel.
Dix fois, j'ai été à Broadway-Théâtre^ dont ils sont direc-
teurs, et c'est à peine si j'ai pu trouver une place (H est bien entendu qiié je payais parfaitement) . . ,.
Que jouait-on cependant ? Jbefto ou le Singe du Bréiil, ti les Pilules du Diable, — en pantomime. — Voilà tout! '
Hein 1 Comme Rapbaë'I Félix pressentait cela quand il'Voulait engager un icorps de balfet 1 : ^ ' :
Quand je parle du publfc des États-Unis, il vasansdireque c*est la masse seulement dont il est question.
11 y à, avant tout cela (malheureusement, c'est la minorité), mais enfin, il y a la partie intelfigente; instruite, alrtifite même : — Ce sont tous les membres de la presse américame. ■
Ceux-là n'ont pas en tète Téternelle folie du dollar, et ils sont à même, je vods en répoïids, déjuger et d'apprécier les artistes et les œuvres d*outr&-mer. '
tous les journaux ont fait, à Y^v'i Tun de l'autre, de très charmants et très remarquables artfcles sur chacuiie des représentations de médemoisétte Rachel. ' '■"
Le New-rork Herald^ entre autres, a fait à la grande tragédienne une gracieuset^Usqu'alo^s inconnue. "'
Ce journal, rédigé en anglais, naturellement, à publié, au beau milieu de ses articles, le corofpte rendu de plusieurs soirées de mademoiselle Rachel, et cela, en français.
En voilà, certes, plus qu'il n'en faut, pour faire partager à tout le monde notre opinion sur la presse du Nouveau^ Monde.
Le Courrier des Etats-Unis {le journal français de New- York), n'a pas été le dernier, comme bien on pense, à soutenir les représentations de la Compagnie française
Âh ! si le succès que Ton rêvait pour cette entreprise n'avait dépendu que de ces messieurs, je ne crois pas trop
m'avancer en affirmant qu'on l'aurait obtenu aussi grand qu'on pouvait le souhaiter ; mais le public (on saura maintenant qui nous désignerons par ce nom-là), le public ne mordaît pas à la trag^ie !
Ça ne leur semblait pas drôle du tout de voir arriver toujours, deux par deux, des acteurs aux jambes trop nues et aux robes trop courtes, qui venaient leur déclamer de grandes gaillardes de tirades, longues comme un jour sans fin.
Et puis, ce qui achevait de les abrutir, c'était d'être obligés de suivre la pièce sur ces maudites traductions. Parfois, ils tournaient deux feuilles au Heu d'une, de sorte qu'il leur était alors téiit à fait impossible de comprendre un seul mot, et qu'ils sortaient tous de là à moitié fous !
Un mome&t, en voyant ces costumes un peu légers, ils ont espéré avoir affaire à desalcides, à des lutteurs; mais, hélas, ils ont ^té terriblement désillusionnés !
Dieu ! quel succès monstre , quels frénétiques bravos eût obtenus l'acteur qui, au milieu d'une scène de tragédie, se fût mis à marcher sur la tète, à fàfte le saut de carpe et à avaler son sabre !
Et remaïquez que, malgré tout cela, le public n'a jamais manqué d'applaudir lorsqu'il en trouvait l'occasion !...
Mais ce n'était pas franc; c'était de la politesse et voilà tout !
Toutes les grandes scènes tragiques ne les attendrissaient jamais sérieusement.
Et la preuve, c'est qu'aussitôt un acte terminé, ils ne parlaient aucunement «ntr'eux de ce qu'ils venaient de voir et d'entendre; non, ils se mettaient, sans perdre une minute, à causer du cours du dollar.