‹ Rachel et le nouveau-mondeChapitre 34 sur 88 · LA COMPAGNIE RACHEL · texte numérisé non relu

LA COMPAGNIE RACHEL

t En jetant à la hâte, sur le papier, au sortir du théâtre Métropolitain, nos impressions de chaque soirée, c'est à peine si les succès de mademoiselle Rachel nous ont laissé place pour dire quelques mots de la manière dont elle est entourée et secondée. Les artistes qui Tont accompagnée dans son excursion transatlantique méritent, à tous égards, beaucoup mieux que cette mention sommaire. Nous profitons du premier loisir qui nous est fait, pour leur rendre justice.

« Eu tous temps et partout, la compagnie dont M. Raphaël Félix a environné sa sœur, serait digne d'être remarquée. Aux Etats-Unis, avec l'habitude où nous sommes de voir les stars les plus éminents paraître au milieu de ce qu'on appelle en langage de coulisses, une troupe de carton, cette compagnie dépasse infiniment tout ce que nous étions en droit d'attendre ou d'exiger. A ce titre, ce n'est pas seulement la présence de mademoiselle Rachel qui fera époque dans l'histoire dramatique des Etals-Unis. Tout ce qui se rattachera à son passage parmi nous laissera une profonde empreinte, dans la mémoire du public, — et, nous l'espérons, un germe de régénération dans les habitudes du théâtre américain.

« Sublime et saisissante, à coup sûr, est la révélation de l'art que mademoiselle Rachel apporte au Nouveau-Monde, dans les plis de sa robe tragique. Mais, dans un ordre moins élevé, c'est aussi toute une révélation que cet ensemble et

cette mise en soène^ qui ont transformé pour un moment le Metropolitan en une succursale du Théâtre*Français. A cet ^gard, le monde dramatique américain, — artistes aussi bien que directeurs, — ont encore tout à apprendre ; et jamais ils n'auraient pu trouver école plus pratique, plus éloquente que celle qu'ils ont actuellement sous les yeux.

• Jamais non plus Tart théâtral français n'aura remporté triomphe plus éclatant, que celui qu'il obtient aujourd'hui à New- York, En présence d'une population pour la masse de laquelle notre langue est inintelligible ; au milieu d'un public qui n'a jamais vu à la scène que des effets forcés, nos ar^s* tes se font écouter, comprendre, applaudir, sans modifier une seule de leurs traditions, sans avoir à sacrifier une seule des règles du bon goût scénique. Us jouent à New-York , comme ils joueraient à Paris ; et New-York les applaudit avec le même discernement que Paris pourrait y mettre. L'instinct du beau, du juste, du vrai, tient lieu d'appréciation raisonnée à ce public qui ne comprend qu'à demi.

« Rien ne saurait mettre en relief, d'une manière plus frappante et en même temps plus flatteuse, le degré de perfection réelle auquel l'art théâtral est arrivé chez nous. Mais aussi, de combien d'arts différents, tous plus ignorés les uns que les autres aux Etats-Unis, — ce grand art ne se composet-ilpas? Entrer, sortir, marcher, s'arrêter, écouter, regarder, ce sont-là autant d'études que l'acteur doit approfondir en France , avant de prétendre à quelque mérite , — avant même, pour ainsi dire, d'approndre à parler. L'art de moduler sa voix au diapason des situations diverses, d'y mettre à propos le sentiment ei la portée, couronne tous les autres; mais il ne saurait en tenir lieu, et n'est pas, tant s'en £&ut, le plus difficile à acquérir. C'est la réunion de tous ces

talents, de toutes ces qualités, que jsùllissent Tattrait, la puissance et surtout la vérité scéniques. Et plus le tout ar^» hve à se fondre dans une sorte de simpUcité naturelle^ plus rimpression produite est grande et assurée. C'est là prédsément ce qui constitue le caractère distinctif, en même temps que l'immense supériorité de notre théâtre } — c'est là aussi ce qui fait en ce moment le succès de la compare Rachel, en deliors des triomphes personnels de la grande artiste.

« Assurément, lorsque le public américain écoute, d'une oreille patiente et presque intéressée , les deux longs actes des Drciii dt Vhemme ; lorsqu'il rit aux éclats, aux dernières scènes du Dépit amoureux ; lorsqu'il subit sans ennui les longues scènes d'exposition de certaines tragédies ; lorsque surtout il applaudit spontanément à une situation émouvante, à un passage bien senti , — ce n'est pas qu'il ait compris tout€e qui vient de se dire : mais l'air, le regard, l'attitude, le geste des acteurs lui ont traduit le sens qui lui échappait, avec une précision telle, qu'il se figure presque avoir entendu.

« Tout est d'ailleurs nouveau pour hii dans ce jeu et cette mise en scène, dont rien n'avait pu jusqu'ici lui donner une idée. Ces personnages qui vont, viennent, sortent, rentrent, . s'assoient et se lèvent, de la façon la plus naturelle du monde; qui marchent sans arpenter la scène à pas dégingandés et qui parlent sans remplir le théâtre de leurs éclats de voix saccadés; cette aisance sans laisser aller ; cette action si expressive et pourtant sisobrej cette facilité à remplir la scène, non de mouvement et de tapage, mais d'action vraie ; cette exactitude historique d'allures, de physionomie et de costumes, ^ ce sont là, encore une fois, a«tant de révdlduona

qui portent coup, et dont nous sommes, par cela même, en droit d*espérer une durable influence.

« Le dernier point auquel nous venons de faire allusion, — Texactitude historique, — n'est certes ni la moins grande, ni surtout la moins importante de ces révélations. A cet égard, encore plus qu*à tous les autres, le théâtre américain est dans Tenfance, — Disons mieux , dans le chaos. Même sur nos meilleures scènes, l'anachronisme est en permanence, et les artistes les plus soigneux de leur répertoire frisent à chaque instant le grotesque, en matière d'habillement Qu'ils aillent étudier Phèdre, Jdrienne Lecouvreur^ Marie- Stuart, et ils verront comment on ressuscite une époque, corn* ment on évoque de leur tombe les personnages du passé. Un détail donnera la mesure du point auquel le théâtre français pousse le scrupule à ce sujet. Dans le second acte d*Jdrienne, mademoiselle Rachel revêt, pour représenter Roxane de Bajazetj non pas le costume actuel de ce rêle, mais bien le costume dans lequel il était joué par mademoiselle Lecouvreur, au temps où nous reporte la pièce. C'est à ce prix qu'on fait de la vérité historique et qu'on rend légitime et complet le prestige de la scène.

« Ces observations générales, qui sont en même temps comme un éloge d'ensemble de la compagnie, nous ont entraîné plus loin que nous ne l'eussions voulu. Mais elles ont leur intérêt, et les artistes, dont nous avons à parler ïnaintenant, ne nous reprocheront pas quelques lignes enlevées à leur appréciation individuelle.

« La liste du personnel féminin, avec lequel nous avons fait connaissance, se compose de six noms : mesdemoiselles Sarah, Lia et Dinah Félix j mesdemoiselles Durrey et Briard et madame Latouche,

« I>6s trois sœurs de mademoîsene Racfael, mademoiseSe Sarah tient seule jusqu'ici une place importante dans le répe^ toîre, et la tient avec un talent remarquable. Les trois rôles où nous Tavons vu, madame de Lussan des Droits de rhamme^ la duchesse de Bouillon dans Jàrienne, et la reine Elisabeth, — ont été, pour elle, Foccasion de trois beaux et légitimes succès. Bien que sa grâce railleuse, son œil plein de finesse, et son organe mordant lui assignent pour spécialité les a grandes coquettes, n elle a pris sa large part des effets les plus dramatiques des dernières pièces que nous venons de citer. Mademoiselle Rachel est admirablement placée entre elle et mademoiselle Durrey.

c( Celle-ci remplit les seconds rôles tragiques avec autant de mérite que de conscience artistique. £lle aussi a partagé à bon droit les plus émouvants succès de mademoiselle Rachel. Dans la Sabine des Horaces^ dans TOEnone de Phèdre, dans l'Anna de Marie- Stuari^ elle a su se montrer également touchante. Elle possède le don si précieux, pour son difiScile emploi, de mettre, — suivant le terme consacré — des larmes dans sa voix. Aussi exerce-t-elle sur le public un attrait qui s'est traduuit plus d'une fois par des applaudissements.

« Mademoiselle Briard joue le rôle ingrat de confidente, aussi bien qu'un pareil rôle peut être joué. Elle a montré , lundi soir, dans la Marinette du Dépit amaureux^ qu'elle possède plus d'intelligence et de finesse qu'on n'en peut déployer dans les Julie et les Irène du répertoire tragique.

« Mademoiselle Lia Félix a tenu fort convenablement sa place dans les Droits de Vhommey dans Phèdre (Âricie) et dans Adrienne, C'est tout ce que nous avons occasion d'en dire jusqu'ici.

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