‹ Rachel et le nouveau-mondeChapitre 37 sur 88 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Oot B'cftt guère autre chose qu'une lettre à Eoger de Beauvoir.

Le U septembre, sixième soirée au Métropolitain :

LES HORAGES.

Pour la deuxième fois.

La recette remonte à 1 9,293 fr. C'est fort beau par le temps qui court, et nous profitons de ce que Tentreprise Félix semble prendre une meilleure tournure pour envoyer à notre ami Roger de Beauvoir un aperçu de la situation.

Voici l'aperçu en question? On y retrouvera probablement quelques détails déjà mentionnés : mais on est prié de ne pas y faire attention.

New -York, 16 septembre 1855.

Mon cher Roger,

Je n'ai pu aller te serrer la main avant mon départ pour l'Amérique ; permets-moi de me livrer à cet exercice pa^

dessus les nombreuses mers qui nous séparent. — Mainte* nsoit, causons. — Que fais^tu de Touvrage que tu sais ? t'en es-tu occupé? — Je parie que non 1 — Tâche donc de penser un peu a ça pendant mon absence : si ce n'est pas pour moi, que ce soit pour Porcher, — Ecris-moi, n'est-ce pas?^ — Je ne te cache pas que je serai heureux comme plusieurs dieux de déguster quelques pages de toi. — Si tu savais comme j'ai eu peu d'agrément dans la jeune Amérique. — Figuretoi, mon cher Roger, que depuis un mois bientôt que je suis à New- York, je n'ai pas encore dormi une nuit entière. — Je passe une partie de ma vie à me battre contre une nuée de moustiques, de maringouins, d'insectes venimeux qui ont élu domicile dans mon hôtel et qui me mangent du matin au soir — C'est insoutenable ! — Je prends des bains d'alcool camphré. ~ Ma chambre a l'air maintenant d'une succursale de la pharmacie Raspail — Ces gredins de moustiques ne se contentent pas de me poursuivre chez moi, je les retrouve partout, dans la rue, à la campagne, au théâtre. L'autre soir, en jouant Hippolyte au théâtre Métropolitain, au beau milieu de la déclaration du deuxième acte, j'ai été mordu juste au bout du nez. *— Vois-tu d'ici ma situation perplexe. — Heureusement, on me dit que tout cela n'est rien auprès de la Nouvelle-Orléans et de la Havane, où je vais être incessamment. — Douce perspective! — Et pour en arriver là, que de jolis instants j'ai passés à bord du Pacific. — Le Pacific /-^ amère dérision I — Ah ! mon ami I c^est la première fois que je traverse l'Atlantique, mais je te jure que je m'en souviendrai I — Sur les onze jours que je suis resté sur le navire en question, j'ai été malade huit jours au moins, me nourrissait d'eau glacée et de pommes de terre frites. ~- Voilà les seuls festins que je pouvais me permettre. Aussi je suis mai-

gre ; oh ! mais maigre à désespérer un clou — Heureusement que vers la fin de cet intéressant voyage, j'ai pu absorber quelques bouteilles de Champagne frappé. — C'est la seule chose qui m'ait remis un peu. Enfin, nous avons doublé le Qap Race, après nous être promenés un jour dans les brouillards de Terre-.Neuve (où, par parenthèse, je n'ai pas vu seulement la queue d'un chien de ce nom), et nous sommes entrés gaillardement dans la rade de New- York, par un admirable soleil levant qui répandait partout des teintes fan« tastiques, et faisait briller plus encore les couleurs du pavillon américain — Parole d'honneur, c'était superbe I — Ajoute à cela les canons du Pacific^ saluant la batterie et le fort de la Quarantaine, et tu auras la mise en scène complète. — Ma foi, à ce moment-là , je t'avoue franchement que j'avais to* talement oublié mes mésaventures maritimes.

A sept heures trois quarts du matin, nous avons mis le pied sur le plancher des vaches. Cette expression n'est peutêtre pas d'un goût exquis ; mais je l'aime, passe-la moi, je suis si camphré.

11 est bien entendu que je ne te ferai aucune description de la ville de New-York. — Tu dois la connaître aussi bien que moi. — En tout cas, il y a le Guide du P^oyageur que tu pourras consulter. C'est une bonne lecture, uses-en.

Une seule chose cependant que je ne puis m'empécher de te narrer, c'est le nombre incommensurable d'incendies qui ont lieu dans cette capitale. — C'est un tic, une monoma* nie, une rage. — Sept, huit, neuf, dix par jourl C'est à n'y pas croire. — Enfin, c'est au point que dans chaque maison on a des échelles de cordes et autres instruments ad hoc, — On ne se couche jamais sans être intimement convaincu que cinq minutes après la maison va brûler.— L'iueondie est main-

tenant passé dans les mœurs du pays : c'est une habitude, un usage. — Il n'y en aurait plus, qu'on serait désappointé. —

— C'est Tun des plus joyeux passe-temps de la basse classe.

— Les gamins de Tendroit encombrent les postes des pompiers, pour être sûrs de ne pas manquer un seul feu. — Et c'est un vacarme .quand un incendie éclate quelque part. — Ils braillent ! ils hurleiit ! et le tocsin qui sonne, et les cloches qui tintent 1 Véritablement, c'est quelque chose de diabolique! — Quel drôle de pays! — Hier, à Saint-Nicholas-Hôlel, deux jeunes gens ont eu une discussion ensemble. —Comme toujours, ça a 6ni par des coups de couteau, — L*un d'eux a eu le ventre ouvert ; il est mort ce matin. — Causez donc avec ces messieurs I comme c'est gai ! (Il paraît que ce duel n*a pas eu des suites aussi graves, car j'ai lu depuis dans les journaux que, d'après l'avis de ses médecins, le capitaine Wright pouvait être considéré désormais comme hors de danger. Ce rétablissement presque inespéré, après les blessures terribles qu'il avait reçues dans le har-room de l'hôtel Saint-Nicolas, a décidé le juge Davison, à admettre MM Dean et Montgomery aux bénéfices d'une caution. Les deux inculpés étaient détenus aux Tombes depuis le jour de l'échauffourée, attendant que le résultat des blessures décidât de leur criminalité. Ils ont été rendus l'un et Tautre à la liberté samedi, après avoir fourni : M. Dean, caution de 5,000 dollars, comme principal accusé, et M. Montgomery, caution de Sl,500 dollars, comme complice.) Passé minuit, on assassine parfaitement dans les rues. — Et Ton vole!... C'est admirable 1 — On ne se croirait pas daiis le nouveaumonde I

Une bonne charge encore qui a rapport aux incendies. — Un de mes amis, un jeune homme qui arrive de France, va

louer un piano cbez un des fabricants de Tendroît. — On

convient du prix, — c'est très-bien ; mais après cela, sais- tu

ce qu'exige le marchand ? — que mon ami fasse assurer le

piano contre l'incendie ! Comment la trouves-tu celle là ?

Une chose fabuleuse encore, c'est le prix des voitures. En

quittant les docks du Pacific, nous avons pris une espèce de

fiacre pour aller à l'hôtel. — Devine un peu ce que nous

avons payé. — Nous étions neuf dans le fiacre, il est vrai ;

'. ■<f' mais la course n'était que de dix minutes. — On a réclamé

neuf dollars, c'est-à-dire quarante-cinq francs. — Ceci est de l'histoire. Qu'en dis-tu? Maintenant, malgré tout ce que tu as pu déjà lire en France sur les représentations de Rachel en Amérique, je crois devoir t'écrire quelques lignes sur ce sujet. — Tu sauras d'abord que Raphaël a voulu suivre une toute autre voie que celle suivie par Barnumî à propos de Jonny Lind. —11 n'a pas fait vendre les places à l'encan, ce qui a produit dans la ville un fort bon effet. — Pour ce qui est des recettes, la plus grandiose de toutes celles qu'on peut faire dans Paris n'est rien du tout auprès dé la plus petite de celles que l'on fait ici. — Horace, Adrîenney Marie Stuart, Jndromaqûe ont produit des salles combles. — Quant au succès^ il va sans dire quil a été complet. Le public américain a reçu Rachel et nous aussi par contre-coup, d'une façon toute charmante. — La presse entière a été excellente. — En Amérique, au moins^ on n'a pas besoin d*attendre, comme chez nous, le lundi de chaque seniame pour avoir le compte-rendu d'une représentation. — Le lendemain de tout spectacle important, un article paràii. Et quel article, mon ami ! Deux ou trois colonnes, en tète du journal, à la place d'honneur ! — Ah l les critiques amé-^ ricains sont moins paresseux que les nôtres, et pour parler

> d'ime représentation sérieuse, ils consentent bravement à passer la nuit. — C'est d*un goût exquis et d'une convenance parfaite. — N'est-il pas vas vrai?

. propos de critiques, tu diras à celui de la Patrie, à notre ami Jules de Prémaray, que sa comédie des DroiU' de {

V Homme a déjà été jouée trois fois à New-York, avec un fort joli succès. Du reste, ce n'est pas parce que je joue dedans ; mais la pièce marche très-bien, — Après la première, nous avons tous été rappelés.

C'est égal, il y a quatre mois, lorsque je t'ai porté le manuscrit de notre drame, je veux bien être pendu si je me doutais qu'aujourdlmi je serais aux Etats-Unis, en train de jouer la comédie et la tragédie surtout. Quelle drôle de chose que la vie !

Les gardes Lafayette viennent d'adresser une pétition à Rachel pour qu'elle chante la Marseillaise. — Elle a refusé, et sa lettre de refus était si aimable, que ces messieurs n'ont véritablement pas pu s'en offusquer.

Elle vient d'envoyer à Norfolk une somme de cinq mille francs pour les pauvres diables atteints de la fièvre jaune. — Cinq mille francs 1 ça ne se trouve pas dans le pas d'un cheval, comme dit Molière.

Dans un laps plus ou moins éloigné, je ferai probablement jouer aux Etats-Unis un grand drame en cinq actes que j'ai avec Lesguillon : — fVashington^ ou V Indépendance de V Amérique, — Tout le monde ici croit que ça fera de l'argent. J'en accepte l'augure. — Le dollar a du bon! (Le Washington en question 4i'a aucunement été joué.)

Dis donc, je vais aller faire un tour aux Chutes du Niagara, — Xe t'en enverrai un caillou ou autre chose, en atten dant les cigares que je t'expédierai de la Havane.

Mais j'entends dans Tescalier le bruit du tam-tam... Cela m'annonce le diner. — Voilà le vrai moment de clore cette missive. {N. B. Le tam-tam ou kong chinoiSy si tu aimes mieux, remplace ici la cloche de chez nous.)

Ça me rappelle les féeries du Cirque^ — tu sais, quand le mauvais génie parait. Chaque fois que j'entends cela, je m'attends à voir des flammes rouges et un grand polisson de diable qui va m'emporter.

Adieu, cher vieux, ou plutôt, non, au revoir 1 Oh ! oui, au revoir! — Dit-on au revoir ou à revoir f — Bah ! qu'est-ce que ça fait? — Il faut absolument que tu m'écrives, mais que tu m'écrives une lettre énorme, immense, interminable. — Je veux que tu me racontes toutes les nouvelles de là-bas, tous les bons mots de nos amis, tous les cancans de nos coulisses. — Et comme je ne suis pas égoïste, je ferai publier ta lettre ici, afin que tout ce qu'il y a de Français à New- York profite de ma bonne fortune. — Si on te demande de la copie pour le Figaro^ et que tu trouves bon d'y insérer ces notes» liberté entière.

jéu OU à revoir donc, my dear. Je te serre tout ce que tu as de mains. — Ne m*en veuille pas de ces deux mots anglais, ce sont les seuls que je possède, je ne pouvais mieux m'en défaire qu'en ton honneur.

A toi, LÉOfH Beauvallet.

New -York. — Etats-Unis. — Voie d'Anglelerre. Hôtel Hondon. — Broom street, 413.

Faire Suivre eu cas de départ.

Cette lettre fut, en effet, publiée^ dans le Figaro, el plus tard reproduite en anglais aux Etats-Unis. —On était furieux contre moi -— Ce qu'on ne pouvait me pardonner.

c'était d'àvoîf' dît que les iiwietidies étaient leur passé^temps fgîVoris. — Je ne suis pas seul â constater* ce fait cependant, et V Indépendance J)élge, entre autres, estlà pour me prêter main forte.

« te plaisir d'éteiitdfe des incendiée, — dît ce journal, ^^ fîgtjre en première ligne au rang des amusements aux Efats- Unis. Il faut? avoii^été dans le pays, y avoir vécu longtemps, pour se faire une juste idée du pompier^ américain ; de sa passion étrange pour leô pompes à incendie, qu*îl dé6ore de fleurs, qu'il embellit de toiitè's façons et 'avec lesquelles il se promènfe souvent pour le seul plaisir dé Se' montrer avec nine jolie pompe. Il n'y a pas de bonne fêle sans pompiers et pat conséquent sans pompes, car les pompiers traînent toujours leurs pompes avec eux. DôS compagnies de pompiefs se visitent d*ûne ville' à fautre pour se motitrér réciproquement leurs pompes, à propos desquelles ils échangent des

compliments.

» Quant l'Albôni est arrivée à New-York, les pomprers, instruits de son arrivée, Tattendirent sur le quai avfec leurs pompes. Dans toutes leè expositions industrielles, on Voit figurer des pompes d'un luie inoifi ; on en a même fait en ' argent massif. Les fabricants de jouets confectionnent pour les enfants de petites pompes sur le modèle des grandes.* Les enfants jouent au pompier en mettant le feu à des tas de papier ou à des-brancbesd- arbre, qu'ils éteignent ensuite avec ledrs pompes, aux apptetidissemefrts de tous^ petits et grands. Les propriétaires ou les locataires dés maisons, autant par propreté que par ce goût inné de tout Américain pour les pompes; se lèven^de^très-bonne heure, et pompent à froid sirr leur maisonyqu'ilslavent ainsi, faute 'de pouvoir les éteindre, deptiis te premier étége jusqu'au dernier. .» Du'

reste, au moment où j'écrivais ces notes à Roger de Beauvoir, j'apprenais qu'à Saint-Jonh (New-Brunswick) un terrible incendie venait d'y dévorer dix-sept maisons d'habitation avec leurs dépendances, dans la partie de la ville connue sous le nom de Yinegar-Hill. Deux autres maisons et plusieurs écuries avaient en outre été la proie des flammes dans Germaine et Union streets.

Quant à la manie d'assassiner dans les rues, après minuit, dont je parle dans cette lettre, tout le monde ici a prétendu que c'était faux. — Le fait est que j'ai eu tort d'écrire : « Après minuit. »'0n assassine également avant.

Et il n'y a pas que les hommes qui se livrent à cet exercice , les femmes elles-mêmes s'y adonnent avec succès.

A preuve, c'est qu'un habitant» de l'endroit, du nom de Thomas Carey, a été trouvé, un soir, vers neuf heures et demie» gisant sur un trottoir de Parck^Place. -r- Il avait été assailli par,une.bande,de femmes de n^auvaise vie qui l'avaient si crqellementi maltraité, que le, pauvre diable a dû être transporté de suite à l'hôpital !

Quel joli monde que tout ça 1

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