‹ Rachel et le nouveau-mondeChapitre 36 sur 88 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Ott 11 ett parié «e marcliaiids et et êmuwmgtn.

Ce même courrier des Etats-Unis, qui a fait les frais du précédent chapitre et que nous allons mettre encore à contribution, publie dans son feuilleton les lignes suivantes :

« Le nom de mademoiselle Rachel figure dans toutes les bizarreries de la popularité. Un restaurateur de Broadway a imaginé le pudding à la Bachel ; — un cordonnier, les guêtres à la Rachel [just arrived from Paris); — un confi-. seur, les glaces à la Rachel ; — dix perruquiers, les coiffures à la Rachel.

» Dieu sait où s'arrêtera cette émulation de patronage ! » Nous lisons, toujours dans le feuilleton du même journal : « Un fruitier reconnaissant a inventé le melon à la Raphaël Félix, etc. »

Ce n'est pas la première fois, du reste, que les Newyorkais se livrent à cette fantaisie ; Baruum dit, à propos de la chanteuse suédoise : « Nous eûmes des gants Jenny-Lind, des bonnets Jenny-Lind, des coiffures amazones à la Jenny-Lind, des chÂles Jenny-Lind, des mantilles, des robes, des chaises,

des pianos, des sofas Jenny-Lind ; — en un mot, tout ët^ à la Jenny-Lind. »

Je vous demande un peu quel rapport il y a entre Rachel, Jenny-Lind et Raphaël Félix, et cette bande de fruitiers, de bottiers et de fabricants de perruques !... Mais, que voulez* vous, il faut que chacun fasse de la réclame dans ce pays-ci : les épiciers et les étameurs de casserolles !

Puisqu'il s'agit des marchands du Nouveau-Monde, quelques mots encore, S. V. P. — Ici, ces intelligents citoyens ne se contentent pas, comme en France, de vendre une spécialité. — Ainsi, le marchand de cigares, par exemple, vend indifféremment du vin et des parapluies, des conserves et des vêtements tout confectionnés. — Le pharmacien débite, en même temps que de l'huile de ricin et de Teau de sedlitz, des petits verres de liqueurs et des rafraîchissements quelconques; il vend encore avec cela du chocolat et des éponges ; des pralines et des petits balais. -^ Le fruitier vend de la viande ; — le boucher, de la porcelaine ; — le bottier, des chapeaux de paille; — le tailleur, du poisson salé. — Ici, quant au commerce, tout est permis ! même l'usure. — Il y a des gens qui vendent du dollar à deux cents pour cent d'intérêt. — C'est un peu cher ; mais bast, il faut bien gagner sa pauvre vie !

Heureusement que les journaux de Philadelphie nous apprennent qu'il s'organise actuellement en cette ville une compagnie « de prêts mobiliers, » destinée à remplir à peu près les mêmes fonctions que les monts-de «piété en France. Sans faire à la philanthropie des actionnaires de la nouvelle compagnie, plus d'honneur qu'elle n'en mérite, — dit à ce sujet le journal français cité plus haut, — nous croyons que c'est là une idée dont la réalisation est vivement ù sou-

haiter. Uabsence des monts-de-piété réguliers aux Etats- Unis n& fait que livrer les classes nécessiteuses à la merci d^ préteurs particuliers, véritables harpies qui dévorent la substance du peuple, et lui vendent leurs funestes services à un taux dix fois usuraire !... Voilà qui est vraiment intelligent pour un peuple aussi jeune que celui-là \

£t dire qu'il y a des gens qui se figurent que rAmérique est toujours le pays ïMimilif des anciens jours !...

Cette Amérique là n'existe plus. — La civilisation a tout anéanti !••.

On n*a plus même, dans les pays du Nord, l'ombre du plus maigre sauvage, et quand, par un hasard fabuleux, on retrouve un de ces anciens maîtres du nouveau continent, c*est au violon d'un bureau de police qu'il faut aller le contempler.

Ecoutez plutôt Thistoire suivante et vous verrez.

« Hi-Ralé-Yow-Matha (ce qui, dans la langue que vous voudrez, veut dire le guerrier-au-gosier-humide) est le nom d'un enfant du désert que le désir de connaître le monde a entraîné fort loin des wig-wams de sa tribu, — si loin que, samedi matin, mon frère, le peau- rouge, célébrait son arrivée à New-York, la grande cité des visages-pâles.

Conune le guerrier Penobscot est peu versé dans la jurisprudence moderne de l'île de Manhattan, et qu'il ignore, même de nom, la loi de tempérance, il crut ne pouvoir mieux témoigner sa joie que par de copieuses libations d'eau de feu. Mais l'eau de feu est une amie perfide de l'Indien. Ili-Kaié-Yow-Matha sentit peu à peu ses esprits passer de la jubilation à l'exaltation guerrière. Il rêva de prouesses contre les Pieds-Noirs, les Choctaws et les terribles Sioux ; il se crut en route pour marcher à la conquête des chevelures,

et II se mît à danser, non sans trébucher, la danse du scalp, en l'accompagnant de gestes si frénétiques, et de vociférations si belliqueuses, que le sergent de police Wbite, ne crut pas pouvoir la considérer autrement que comme une conduite désordonnée.

Le guerrier-au-gosier -humide comprit que son frère le visage-pâle qui a une étoile d*or sur la poitrine (en indien : ki-ke-ha mi-shué-ho-hjshowioua), lui jurait une alliance éternelle contre ses ennemis, et il le suivit sans difficulté dans son palais, pour y flimer le calumet de paix, autour du feu du conseil.

Or, le palais présumé n'était rien autre chose que le bureau de police, où l'on coffra sans cérémonie l'enfant du désert.

Lorsqu'au bruit des verroux, Bi-Kalé-Yow-Matha comprit la trahison du visage-pâle au cœur rempli de perfidie, il s'abima dans un morne désespoir. Il 6ta ses vêtements l'un après l'autre en signe de deuil, et dans l'état d'un fils de la nature à sa plus simple expression, il entonna son chant do mort. La police fut surprise d'abord de cette mélodie traînante et plaintive, mais c*était bien le moins que le prisonnier fût libre... de chanter. Il invoqua d'abord les souvenirs de son enfance, ses jeux autour du wigwam , l'ombre des bois et l'éclat du soleil, œil du Grand-Esprit. Hiawatha n'aurait pas fait autre chose. Mais bientôt, le guerrier-au-gosier-humide passa à la célébration de ses hauts faits de guerre. Il criait : « — Les visages pâles ont trahi Hi-Ralé-Yow-Matha ! Les renards ont amené le lion dans un piège en lui léchant les pieds, et ils croient le dévorer. — Mais le lion a des griffes et des dents terribles, il réduira en poudre les renards avant de mourir. Qu'ils viennent ! Ho*ha! qu'ils viennent! »

n se fit alors un tel vacarme dans la chambre, que la police intervint* En voyant entrer les agents, Tlndien crut que ses ennemis venaient le chercher pour l'attacher au poteau du supplice, et que le moment était venu de courouner sa vie glorieuse par une mort plus glorieuse encore. Seul, sans armes, et sans vêtements , il se mit en posture de combat, hurlant qu'on ne le scalperait jamais vivant. Il était ainsi fort beau, grand, musculeux, farouche, et découplé de façon à donner fort à faire aux poitrines étoilées*

La police jugea avec raison qu*il n'était rien de plus à propos que de laisser le guerrier Penobscot continuer tant qu'il lui plairait son chant de guerre ou son chant de mort, puisque cela s'appelle un chant. Ils refermèrent la porte. Le gosier humide invectiva encore ses ennemis par le trou de la serrure, leur reprochant leur lâcheté, et se glorifiant de son regard terrible qui mettait en fuite des armées innombrables comme les étoiles du ciel. Puis, peu à peu le bruit cessa. On entrouvrit doucement la porte. fli-Kalé-Yow-Matha dormait du sommeil lourd et inerte de l'ivrogne.

Que la main du Grand-Esprit reconduise le guerrier-augosier-humide jusqu'au wigwamde ses pères! » {Courrier.)

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