CHAPITRE V
Où la Preste commence à montrer les dents.
La recette d'Adrienne faisait naturellement supposer qu'avec
POLYEUCTE et LE MOINEAU DE LESBIE
(Rachel dans deux pièces 1) on allait faire un argent fou ! ..
Aussi est-on profondément attéré quand on voit une salle à peu près vide, et une r.ecette de quatre mille deux cents francs !
Qu'est ce que cela signifie I II y a quelque chose là-dessous, évidemment.
En effet, il y a des articles furibonds dans presque tous les journaux de la ville. — Mais pourquoi? pourquoi? — Que diable a-t-on fait aux journalistes ?...
f e bruit court qu'on leur a donné des places de rebut et que cette façon un peu cavalière de traiter la presse Ta exaspérée au dernier point. — Les journaux se plaignent aussi d'autre chose, c'est qu'en certains endroits, les places se sont vendues un prix plus élevé que celqi marqué sur Taffi-
efae, — et ils accusent avec vigueur de cette spéculation l'administration, qui n'en peut mais.
Un journal, entre autres, est tellement irrité, qu'il imprime tout au long l'anecdote suivante : « Un pharmacien de Boston avait mis devant sa porte un bocal avec cette étiquette : sangsues d* Europe. — Un gentleman entre et demande au pharmacien surpris deux tickets pour la prochaine représentation de la compagnie française. Le pharmacien répond qu'il ne tient pas ce genre de médicament et que le bureau de location est un peu plus loin. — Oh / pardon, êir, — répond le gentleman en s'inclinant, mais il y a sur votre porte : sangsues d'Europe, — c'est ce qui me faisait penser que le bureau de la compagnie Rachel était ici. »
M . Raphaël Félix prouva facilement à ces messieurs de la presse qu'il était complètement étranger à cette spéculation qui les irritait si fort, et le jeudi, V novembre, on joua pour la deuxième fois
ÀDRIENNE LECOUVREUR
devant 45960 francs de recette. — La tempête s'était calmée. — Ah ! c'est que la presse est tout en Amérique. C'est elle qui fait la pluie et le beau temps, et dame, tant pis pour ceux qui se font mouiller !
Pendant que mademoiselle Rachel joue Adrxenne Lecou-
vreur à Bosion-Théàtre^ the eminent actress american^
gELizA LOGAïf, joue à Botton-Muséum ADRIENNE, ou
LA JEUNESSE DU MARECHAL DE SAXE, traduite de la pièce
de M, Seribe. (On ne joue que des traductions, ici.)
Dans la traduction anglsiise, le prince de Bouillon s'appelle le duc d^Aumont et la princesse n'est autre que sa fiancée. — La pudiqu* Amérique se fût offusquée de voir
madame de Bouillon, qui est mariée, maîtresse du eomtê de Saxe ; mais elle trouve tout simple que cette même femme ait un amant la veille de son mariage avec le duc d'Aumont, Voilà certes d'étranges scrupules, et on a, dans ce pays, une façon bizarre de comprendre la morale. C'est pourtant ainsi ! Ils n'admettent pas qu'une femme mariée 9e conduise mal. Quant aux jeunes filles, elles ont le droit de faire tout ce qui leur passe par la tête, et personne ne se permet le moindre mot !
Nous ne nous permettrons pas de juger les artistes américains, dont nous ne comprenons pas la langue. Tout ce que nous pouvons en dire, c'est qu'ils produisent un effet énorme sur leur public. — Miss Elisa Logan, M, Keach et M. W. fVarren obtiennent tous trois des succès prodigieux. M. W, fVarren^ qui joue le rôle de Michonnet, m'a semblé excessivement remarquable. 11 compose ce rôle du vieux régisseur avec un véritable talent, et je l'ai applaudi avec toute la salle.
Une chose que nous ne pouvons passer sous silence, c'est la déplorable manière dont ils se costument. — Ils ont, dans cette pièce é!Adrienne, des accoutrements qui ne sont ni d'époque, ni de style, et qui n'ont même pas le très médiocre avantage d'être jolis (Je ne parle pas ici de M. Warren, qui était irréprochablement costumé.) — Et puis, là-dedans, les uns jouent en perruques poudrées, les autres sont coiffés à la Louis XIII.
L'artiste qui joue VabU de Chazetdl possède, malgré sa poudre, une énorme paire de favoris noirs. — Un abbé Louis XV orné de côtelettes à Vanglaise, c'est un peu risqué. — Mais, que voulez-vous, personne ne prend la peine de leur donner un bon conseil 1 Est-ce leur faute ?