‹ Rachel et le nouveau-mondeChapitre 53 sur 88 · ACHILLE · texte numérisé non relu

ACHILLE

Rendez grâce au seul nogud qui retient ma colère, D'Iphigénie encor je respecte le père; Peut-être sans ce nom, le chef de tant de rois M'aurait osé braver pour la dernière fois.

« Que de feçons, coiETeiies&-en, et pcair^ooi diable ne tiraitil pm aon tMLw à da ctups?

« Je cherché ainsi, dans ce livré instructif de madame t'en* lenay, qui pouvait sauver mademoiselle Rachel, ce que les Américains aiment le plus après une déclamation d'abolitiO' niête ou un discours de hloomériste...» à coup sûr ce n*est pas le théâtre, et ce n*est pas la musique, en dépit de Jenny Lind, de Giulia Grisi,. de Mario et de cette infortunée madame Sontag, noorte à la peine : ce qu*ii aime avant tout, l'Américain, ce sont les ours privés, les saltimbanques, la boxe à coups de poing et les tours de force des danseurs de corde qu'il a grand soin d'appeler des acrobates ou des funanibuleê pour les ennoblir; car c'est une chose bien étrange que si les peuples nouveaux haïssent le grec et le latin dans toutes les choses grandes et solennelles, ils en appliquent volontiers par-ci par-là quelques petits fragments dans toutes choses basses et ridicules. Pour des gens qui s'amusent ainsi, figurez - vous Tétonnement lorsqu'on leur donne Mhalie ou Polyeucte et mademoiselle Bachel dans ce merveilleux rôle de Pauline :

Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée 1

ft Ah I les belles fêtes que c'étaient là pour nous, dans les beaux jours d'autrefois I Les grandes soirées! Polyeucte/ Mhalie! 6 chefs-d'œuvre qui vivront éternellement dans tous les cœurs honnêtes, dans toutes les âmes intelligentes 1 Ces jours-là, dans tous Paris, les plus nobles familles, les familles anciennes, la race chrétienne, oubliant leur antipathie et leurs préventions contre le théâtre, amenaient à ce théâtre enchanté leurs plus jeunes gens, leurs jeunes filles, c'est-à-dire la force à venir, la parure et la grâce de ces vieilles maisons, filles de la royauté, filles des vieilles croyances ; et les pères les plus sages, et les mères les plus

prudentes disaient à leurs enfants éblouis : Regasdez, écoutez, pleurez tout à votre aise, il n'y a pas de crime, il n'y a pas de danger pour vous, au contraire, tout est joie et bénédiction en ces fôtes de Saint-Cyr et de Port-Royal I Enfants, écoutez Mhaliej elle touche à madame de Maintenon, autant qu'à Racine ; enfants, écoutez Polyeucie. M. Amauld et là mère Angélique Àrnauld lisaient Polyeucte ! Et les enfants, beaux et parés dans leur grâce et dans leur jeunesse, et les mères dans leurs plus beaux atours, et le père et le grand-père en grand habit, prêtaient Toreille à ces fôtes de leur jeunesse. Il n'y avait rien de plus beau, vous en souvenez-vous, Rachel, que le Théâtre-Français, dans ces solennités augustes de la poésie et du grand art dramatique, et l'on avait vraiment sous les yeux le printemps de l'année, et chacun se taisait pour laisser applaudir ces jeunesses; et ces beaux regards éblouis, ces petites mains frémissantes , ces lèvres sérieuses, ces fronts pensifs, jetaient un éclat inaccoutumé même sur ces beaux vers. Les belles soirées! hélas 1 et la foule brillante, et quelle gloire, et quelle fortune pour les comédiens français quand ils étaient appelés à célébrer ces grands chefs-d'œuvre, en présence de celte foule brillante et jeune de l'aristocratie française, qui n'a pas son égale sous le soleil. Aristocratie des noms, des esprits, des intelligences, des grâces décentes, des beautés sévères, vous aurez beau la chercher partout dans le monde, à coup sûr vous pn trouverez des fragments, des souvenirs et des échos ; mais réunie et complète dans son présent, dans son passé, dans son avenir, vous ne la trouverez que dans ces jours choisis que j'indique, à propos d'un chef-d'œuvre de l'art chrétien.

Plaise à Dieu que mademoiselle Rachel ne se hasarde pas

à jouer en Amérique 4thaHe ou PoiymciU, des è/oeménist^ ayx (iremières loges, et sur les hauteurs des négresses

et des nègres qui regardent ce fantôme elle aurait à

faire en ces instants cruels de trop cruelles compar^son^ !

Savez-vous, par exemple, de quelle façon les Américains applaudissent les plus belles choses et les plus grands artistes ? lli les êifimt ; chez eux , siffler , crier, c^est ap plaudir.

(E Or ne saurait croire à quel degré va souvent le sansgéne américain ( C'est toujours madame Fontenay qui parle, et nous citons le mot à mot). Dans les ssiies des chemins de fer comme dans les salons des hôtels, il n'est pas rare de les voir, souliers crottés aux pieds, chapeau sur la tète, s'étendre brutalement sur les sièges ou sur les canapés. Les bateaux des lacs du Nord, qui déploient un très-^'smd luxe d'ameublement, ont un règlement spécial qui impose une amende à tout voyageur qui se mettra au lit avec tet ^ottei. Un autre article du même règlement, relatif aux repas , prescrit aux gentlemen de s'asseoir à table après les dames. Mais les Américains ne prennent pas ces règle* ments au sérieux,^ et se mettent à leur aise là comme partout ailleurs. »

Laissons de côté l'article du claret, du sherry et du i;?hisky; oublions même que ces messieurs aiment à poser leurs pieds contre la muraille, et qu'ils ne sont bien à leur sise que la tète en bas, les pieds en l'air. Ils ont encore une habitude qui doit contrarier mademoiselle Rachel quand elle est en scène, à moins que ces messieurs ne lui aient fait le sacrifice de tous leurs goûts, c'est l'habitude, c'est l'usage et c'est la passion de l'Américain d'avoir toujours en main le canif ou le couteau^ et de couper avec i^^l^n^ment le

bras da feuleuit; ça 1% di^csait, ça l'ocûopé et ça TaiiM^se; selon lui, ça tue le temps et la trahie, et p'e3t auta^l 49 gagné sur son plaisir.

11 semble cependant que Taccord général 4<^ 4ra«w 4eit être singulièrement dérangé par ces lais(9U(:s de copeaux, et que la tragédienne, habituée à ces grands silences, A l'attenti<m fébrile de tous ces yeux qui la regardent, de toutes c^ âmes suspendues à ces lèvnes, doit être singvlièfement stu* péCaite et troubiée en écoutant ces coupe de canil M (m coups de couteau, bons tout au plus pour accon^p^uer la danseuse de corde ou le boxeur en champ clos^

Maintenant, estrce à dire que la démocratie aiQéricaine ait mauvaise grâce de rester fidèle à ses hdbitucles, à ses ad^fiirations, à son sans-gône, à son flirtoffe^ et qu'elle dpive renonoer aux cigares, au whisk}^, au dkap^fîu sur la tête* à Toncle Tom, aux copeaux, aux soulier^ sales et ^u blooa^ér risme, parce que mademoiselle Racbel aura voulu lui appprter les belles œuvres d'autrefois, « ces-beaux > ers qj^i sm- Unt tout à fait l'ancienne Rome ^ la cour d*Al|g^ste, » disait le premier Balzac? Certes, nous m sommes p^s as^sex mal avisés pour vouloir ainsi tout à coup, à propos d'une qo* médienne en voyage, repétrir et corriger tout un peuple. Ih sont chez eux, ils sont leurs maîtres, ils veuleuit s^amuser comme des financiers qui ont fait leurs affaires, et non pas comme le prince de Condé lorsqu'il a gagaé la bataille de Roeroy ; ça les regarde. Ils aiment piieux qu'on les trmte comme des gens raisonnables que comme dee esprits déil^ cats, à la bonne heure 1 ils préfèrent les grosses paroles au bruit musical et cadencé ; nul n'a rien à leur dire ; le mauvais goût en littérature n'empècbe pas qu'on ne soit un grand peup^; mais au oioins» par n^spAç^ po^r nosohefs-d'Gpmvre,

par pitié pour la plus grande artiste de nos jours, ne les ex^ posons pas plus longtemps qu'il faudrait au dédain d'une démocratie.

Peut-être, et je Tespère un peu, mademoiselle Rachel en a déjà vu assez pour comprendre qu'elle ne parle pas la langue du pays, qu'on n*y sait pas un mot de l'histoire qu'elle raconte^ que ces charmants et terribles mystères de la muse antique y sont tout à fait déplacés. Déjà elle a dû comprendre, et chaque jour elle comprendra davantage, que c'est elle, encore une fois, en ces lieux qui est la Barbare, parce que c'est elle qui n'est pas comprise, et bientôt, nous l'espérons, elle cédera la place aux ours, aux prédicateurs, aux saltimbanques, aux Barnum, aux fêtes accoutumées du peuple américain. Elle s'est montrée, on l'a vue, elle a gagné sa cause, elle peut bien perdre ses dépens ; et puis son retour sera si beau, surtout si elle revient avant l'heure! Nous serons si contents de la revoir, surtout s'il faut la consoler des ennuis et des méprises de là-bas ! Plus elle aura trouvé d'obstacle en ces pays de la chose utile, et plus elle trouvera de bod vouloir dans le pays des élégances, où c'est déjà une grande conquête de parler convenablement un beau langage fait pour les honnêtes gens.

Ainsi, même la disgrâce; en supposant une disgrâce, augmentera chez nous là faveur de mademoiselle Rachel. Nous Paimons, nous la voulons, c'est toujours à regret que nous la laissons partir pour les pays lointains, dont elle revient toujours un peu affaiblie, un peu diminuée ; et comme cette leçon sera la dernière, heureusement, nous trouvons qu'elle et nous ne l'aurons pas payée trop cher. £st-ce vrai cela? et ferons-nous justice et serons-nous des hommes contents de voir notre Rachel arrachée à ces bruits, à ces tapages^ à

ces applaudiêêemenit-êiffleU qui doiveint la troubler jusqu'au fond de l'âme?

On a dit avec raison que si les triangles faisaient un Dieu ils lui donneraient trois côtés ; si les Américains font jamais une tragédienne, je ne sais pas comment ils la feront, mais bien certainement ils ne la feront pas à l'image de la Vénus de Milo, à l'image des tragédies de Corneille, à Timage de mademoiselle Rachel.

Qu'elle revienne, elle sera la bienvenue ; encore une fois, plus vite elle reviendra et plus la fête sera grande.

« EnOn, Madame, il n'y a qu'à aller en Espagne pour perdre l'envie d'y bâtir des châteaux »>, disait à madame de Maintenon, madame la îharéchale de Villars.

Jules JANIN.

Certes, quand il dit que les Américains sont : « une nation agissante et turbulente, qui ne voudrait ni d'Ajax ni d'Hector, ni du sage Ulysse, et qui ferait trois grognements devant Agamemnon, le roi des rois, » Jatiin n'a pas tout à fait tort ; il est même loin d'être dans le faux quand il ajoute * « Ils résistent à Iphigénie, s^endorment aux fureurs d'Oreste ; ils appellent Corneille un vieillard, et si Barnum le veut, ils se précipitent pour voir une syrène empaillée, ou bien ils vont contempler, sur un fumier et dans sa bave, une vieille momie idiote et noire dont la mamelle hideuse a nourri le grand Washington, leur dit Barnum. » Sans doute... « Le fils d'Hector, à New- York, saurait déjà les quatre règles et gagnerait chaque jour son demi-dollar et paierait sa pension chez sa mère Andromaque. » Évidemment, ce qu'on préfère en Amérique, « ce n'est pas le théâtre et ce n'est pas la musique, en dépit de Jenny Lind, de Giulia Grisi, de Slario

ce sont les ours privés, les saltimbanques» la boxe i cpiip^ de ppmg et les iours de force des daasejm*s de oorde. »

Il9is qui aime cela?.. La masse... la masse iniotoUigeiite et g|[x)ssièf6 aux Ëtat&*Uois comme ailleurs.

£t ces Burnum^ri^^, croit-ou que la presse se lasse prier pour en faire bomie e|^ prompte justice? Non 1 ps^ plus qu'eUe ne s*est fait prier pour écrire sur Rachei et sur la tragédia française des ékqsm p^iaiieme^t vraies et parfaitemept justes. Et voilà justement pourquoi cette même presse, fu« rie^ase d^étre aiQsi méconnue, lance contre le critique parisien die si îçmdtGYmts articles.

Du reste, il e^ une chose à.rémafquer : c*est que ieplii9 acharné des journalistes de New-York est justement un Français, M. le vicomte Régis de Trobriand, l'un des rédacteurs d^ Courrier des ÉtcUi-Uniê,

Enfin, tout le monde en veut à Janin. tes Français ne lui pardoAOOAt pas d'avoir, dans son feuilleton, traité si cava* lièreme^it Rouget de Tlsle et sa Marseilfaiie i les Américains sont outrés qMi'l les accuse d'avoir réclamé cette même MoT" uillais0y à laquelle ils n'ont jamais songé; bien plus, de l'avoir réclamée pendant la pièce de Citma, que ^chel n'si jamais jouée aux ËtatSrUnis. Et Rachei, Rachei elle-même, n'est pas plus satisfaite que les autres ! Janin a beau avoir écrit : « C*Q^ notre enfant, elle est née à notre on^re : elle a grandi sous notre parole ; » ion enfant n'en est pas moins fort dépitée, quoique née à spn om^e, de l'entendre se servir de cette même pwroU êous laquelle elle a grandi, pour crier ^ tout le monde qife sa campagne en Amérique n'est« après t(Hit, qu'une ioimense dét^te !

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