‹ Rachel et le nouveau-mondeChapitre 52 sur 88 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Iules laiilii aox Élats-IIiili.

Nous croyions naïvement retrouver New-York comme nous l'avions laissé !... Erreur !.. A peine débarqués, nous remarquons dans la ville une agitation étrange. Oui , il y a des groupes dans les rues ; on parle avec une animation inaccoutumée 1 Tout ce monde là a une physionomie qui n'est pas naturelle !•;. On fait des gestes I... On marche en causant 1

Le dollar semble totalement oublié. C'est à peine, ô pro* dige ! si Ton songe à mâcher le morceau de tabac traditionnel, cet ami inséparable de tout bon Yankee ! New-York

n^est évidemment pas dans son assiette ordinaire. — Qu*estil donc arrivé ?

Kossuth a-t-il de nouveau fait une entrée triomphale dans a première ville de l'Union ? Ce n*est pas présumable.

Les élections se sont-elles mal passées ? On ne le dirait pas : ces bannières qu'on promène, ces pétards que Ton tire follement dans le nez des passants, ces paillasses hors d'âge qu'on bnlle sans pitié sous les fenêtres des candidats heureux, tout cela prouve qu^oa n'a pas à se plaindre de ce côté-là î

Le drapeau anglais flotte4-il sur les monuments publics, à la place du pavillon américain ! Non ! l'étendard étoile est toujours-là !

Craint-on que le petit tremblement de terre de Staten-Island ne soit le prélude de quelque grand bouleversement ?

Bast ! Ils ne sont guère gens à s'inquiéter pour si peu I — a Au bout du fossé la culbute ! « C'est leur maxime 1 ' Eh ! mais, à propos de culbute, un nouveau pont de chemin de fer vient de s'écrouler, en entraînant tous les wagons dans la rivière et en les empilant les uns sur les autres : ne serait-ce pas cette horrible catastrophe qui leur donne à tous ces mines allongées ? En^tout sept cents personnes blessées , vingt-cinq seulement tuées ! Allons ! allons ! ce n'est pas là un motif suffisant pour altérçr la bonne humeur d'un peuple aussi philosophe.

Mais enfin, qu'y a-t-il ! Il y a... il y a un numéro du Journal de$ Débats, qu'un steamer anglais vient d'apporter de France, et ce numéro contient un article de Jules Janin sur Rachel et sur la tragédie aux Etats-Unis 1 et c'est cet article 9l pas autre chose, qui cause cette surexcitation parmi la population New-Yorkaise.

Ah i si Janin était là !

« Ces qaarchands, fils et pères de marchandg, » comme il les appelle avec mépris , sont littéralement en rage contre lui!

Voici Tarticle révolutionnaire : — qu'on lise et qu'on tremble l

Mademoiselle Hacliel et la tragédie aux ÉiatsUols.

« En ce moment l'art dramatique est en peine de mademoiselle Rachel. Elle est reine, après tout, et si par malheur on venait à la perdre, on ne la remplacerait pas. C'est notre enfant, elle est née à notre ombre , elle a grandi sous notre parole, elle a ranimé de son souffle tout-puissant la tragédie au cercueil: « Lève- toi, et marche »>, et la tragédie a marché ; et Corneille et Racine, que Ton croyait morts, se sont rajeunis aux accents de cette voix irrésistible ! Ainsi cet enfant, ne l'oublions, pas, fut une des grandes fêtes de la poésie :

» Et la cour d'Apollon se leva devant elle.

« C'est pourquoi les esprits reconnaissants , c'est-à-dire les esprits qui savent prévoir, se demandent , non pas sans inquiétude, ce que mademoiselle Rachel est devenue, où elle en est à celte heure et dans quel pays elle a transporté, l'imprudente, les grâces, les douleurs, les amours, le style et la passion de Taficien monde français. A ces questions rien ne répond encore ; on n'a que des rumeurs, pn n'entend que des menaces, rien de certain, et l'inquiétude redouble, et la tragédie au désespoir rappelle déjà sa Rachel.

« Nous aussi , dans ce grand malaise , nous avons voulu savoir quelle était véritablement, à Theure où nous so nme^ ,

Fétrange nation chez laquelle mademoiselle Raehel a porté ses dieux et ses héros, et comme nous interrogions les plus habiles gens, voici ce qui nous a été répondu : « L'état social des Américains est éminemment démocratique; il a eu ce caractère dès la naissance des colonies ; il Test encore plus de nos jours. » Ceci est la parole d'un maître historien, et rien que ce mot là, « essentiellement démocratique, » était une menace et devait être une menace pour Mademoiselle Rachel. En effet, elle appartient, par Tart qu'elle exerce et par les chefs-d'œuvre qu'elle représente, à tout ce que la république, à tout ce que la monarchie ont d'élégance, de courtoisie, de recherche, d'aristocratie et de raffinement. Athènes est une cour, la Rome d'Auguste est une cour; Louis XIV est un soleil qui donne sa clarté aux étoiles ; les grands poètes Euripide et Sophocle, Corneille et Racine, s'adressent aux esprits choisis, aux âmes d'élite, aux passions élégantes, à la grandeur, à la toute puissante, à la majesté ; c'est dans un monde à part, et très-difficile à contenter que s'agitent ces grands drames ; ils parlent à l'âme des spectateurs choisis beaucoup plus qu'aux passions des fouies assemblées. Ils en veulent à l'idée, au sentiment, à l'idéal, et non pas au bruit, au tumulte, aux sensations brutales. Si la foule aime les grands cris, les changements à vue et les surprises, la cour aime les émotions correctes, les événements clairs et bien expliqués, le beau langage, murmure élégant ; elle soumet tout à son caprice, à ses volontés, à ses bienséances, tout et même ses passions. Comme elle se compose d'un petit nombre d'hommes bien élevés, soumis au même sceptre et réunis sous les lois de la même étiquette et du même goût, il arrive que les poètes de ce monde à part obéissent à leur insu à ces volontés souveraines, qu'ils ne

négligent rien de ce qui peut plaire à cette famille des beauk esprits, qu'ils donnent à leur style autant d*importance qu'à leurs idées, qu'ils s'inquiètent des moindres détails, qu'ils recherchent avant tout ce qui est noble et grand dans une juste mesure, et qu'enfin ceux-là seulement qui ont reçu de bonne heure une éducation littéraire et qui ont longtemps vécu à l'école des maîtres antiques se hasardent à l'exercfce difQcile des belles-lettres. « Ce n'est pas une médiocre louange, disait Horace, que de savoir plaire aux hommes qui nous gouvernent. » Virgile, de son côté, disait : « Si nous chantons les forêts^ que nos forêts soient dignes des consuls ! »

«Ainsi le grand art, l'art par excellence des rois, des reines et des consuls que représente mademoiselle Rachel, est tout à fait l'art du petit nombre ; il est l'art des grands princes, des grands ministres, l'art des héros et des jeunesses brillantes ; il se rattache à tous les grands arts d'autrefois, à l'aristocratie athénienne, à l'aristocratie romaine, aux nations très-policées, aux villes très-Uttéraires, aux langues délicates, qui regardent la moindre nouveauté comme un crime, et qui traitent le plus petit mot nouveau comme un abominable barbarisme.

« C'est pourquoi, contrairement aux premières lois de la démocratie où la majorité est souveraine, dans la poésie et dans l'art dont nous parlons, c'est la minorité qui fait la loi, c est le petit nombre et le très-petit nombre des gens de goût qui dicte et qui reconnaît les chefs-d'œuvre ; dans la démocratie, au contraire, non-seulement c'est la majorité qui fait la loi, qui fait les mœurs, mais elle fait une langue à son Usage, sauf à défaire le matin ce qu*elle a fait la veille ; elle méprise encore autant et plus qu'on ne saurait le dire les lan-

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gues savantes, qu'elle appelle des langue^ mortes, comme m l'Iliade pouvait mourir, comme si le Cid pouvait mourir! Autant ces nations élégantes dont nous parlions tout à l'heure V se tenaient à l'écart des autres nations, comme si elles eussent redouté de gâter par un contact étranger le fond même de leur poésie et la pureté de leur beau langage, autant ces tm'bulentes démocraties s'efforcent au contraire de s'étendre au dehors et de réduire la langue qu'elles parlent à sa plus simple expression, aBn que chacun puisse les entendre et faire des échanges avec elles. Dans l'ancien Paris seulement, comptez donc que de langages différents ; le langage de la place Royale n'était pas la langue qui se pariait i Versailles ; le cercle 4e la dgchesse de ChauLnes avait son langage, le salon de madame de Lafayette avait le sien. II y avait en ce temps~là la langue de la rue et celle du salon, la langue savante et la langue vulgaire; le riche et le pauvre, le Pari^en et le provincial, le capitaine et le magistrat, le prêtre et le lettré, le noble et le bourgeois ne parlaient pas la même langue, et pourtant de ces divers langages, habilement réunis et fondus par le génie, est résultée la langue française des chefs-d'œuvre ; de ce résumé de tant de langages différents, de cette tour de Babel, d'ivoire et d'or, Pascal est sorti, Molière est sorti, Corneille aussi, Racine enfin ; au contraire, plus la démocratie est souveraine, et plus elle s^ veut être entendue et comprise, ici et là, et partout ; elle veut ^ enfin parler comme on parle^ ce qui est assez juste, mais elle veut aussi écrire comme on parle, et voilà pourquoi c'est une faute et peut-être est-ce un crime d'offrir à son inintelligence, à ses mépris, des œuvres écrites il y a deux siècles et demi dans des temples renversés et pour des monarchies abolies, avec tant d'art, tant d'harmonie et tant de goût

que les siècles \w plus policés ei les plus charmants n'ooit ricB produit cto plus exquis, de plus rare et de phis parfait.

•> C'est que vraiment, pour comprendre et aimer ces belles choses comme nos pères les ont aimées, il faut être né daii$ une espèce d'oisiveté bienveillante, loin des travaux et des ambitions vulgaires de chaque jour. Il iaut èlre un homme à$ loisir pour aimer Racine ; il faut appartenir à des ancres qui ont joué un certain rôle dans l'histoire et dans les émotions du temps passé pour se reporter avec joie, avec orgueil aux fêtes, aux douleurs, aux combats de l'anotenne his* toire.

« Un peuple aneien'se tourne volontiers vers le passé, parce qu'il est sûr de s'y retrouver dans la bataille, dans la conquête, dans 4a lutte généreuse; mais le peuple d'hier n'a rien à voir dans ces temps où son nom même était inconnu. Allez donc raconter aux Américains les commencements de Rome, le vieil Horace, et faites comprendre à ses marchands, fîls de la navigation et du commerce, les grandes pensées exprimées en si beaux vers.

« Si vous n'êtes Romains, soyez digne de l'être...

« Aussitôt l'Américain vous regarde et s'étonne; inquiet.il se demande ce que dit le jeune Horace, il ne sait pas que l'œuvre romaine est d'accomplir généreus^nent de grandes choses et de souffrir courageusement de grands malheurs. Il ne comprend pas cette société naissante où tous les hommes sont des héros ; au contraire, cet héroïsme des trois Horace et des trois Curiace, entre ces deux armées qui les contemplent, dérange l'implacable égalité de la démocratie américaine; «lie veut bien que le peuple soit grand, à condition que tous les hommes de ce mêoie peuple auront la même

grandeur : ainsi pas d'héroïane et pas de héros pour les peuples démocrates. Tarquin se promenant dans un jardin de New- York ne trouverait pas à abattre une seule tète de pavots; tous ces pavots ont la même taille ! Va donc choisir, ' 6 mon poète, un héros dans cette nation agissante et turbulente qui ne voudrait ni d'Ajax, ni d'Hector, ni du sage Ulysse, et qui ferait trois grognements devant Âgamemnon, le roi des rois !

« poète infortuné, que je te plaindrais, toi qui vis de légendes, de traditions, de souvenirs, si tu voulais te contenter de cette multitude où tous les hommes ont le même talent, le même habit, la même Ggure, et pour ainsi dire le même nom !

« Ainsi l'aristocratie était une des conditions nécessaires de Tancienne poésie ; elle était surtout une des conditions de l'ancien art dramatique; une seule famille, une seule, suffît à Toeuvre des trois maîtres grecs.

La colère d'Achille, avec art ménagée,

Remplit abondamment une Iliade entière....

« La démocratie, au contraire, elle ne ménage rien ; elle use, elle abuse, elle crie, elle s'emporte ; elle s'inquiète peu du vraisemblable et moins encre de la vérité ; elle entasse Ossa sur Pélion et Pélion sur Ossa ; ni les mœurs, ni l'histoire, ni le passé, ni l'avenir, ne gênent les poètes de la démocratie ; ils vont sans rhythme et sans règle à travers l'absurde ; après tout, que leur importe de bien écrire ou de mal écrire ? Une fois leur pièce hors du théâtre, ils sont bien sûrs qu'on ne la lira pas.

« Pour ces gens-là le nom de leur héros est : Légion ! Us ne reconnaissent pas les royautés, ils méprisent les sceptres,

ils foulent aux pieds les couronnes, et rien ne les gène plus que Timportance et la majesté de certains grands hommes dans les destinées du monde et dans les admirations de la poésie. Ainsi, quand mademoiselle Rachel apporte à ces marchands, fils et pères de marchands, une espèce d*élégie en cinq actes, Cinna, où Ton voit Tempereur Auguste qui ose dire ceci en présence d'un auditoire américain :

Cet empire absolu sur la terre et sur Tonde,

Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde...

Mademoiselle Rachel tout simplement insulte à toutes les prétentions du Nouveau-Monde. 11 ne sait pas un mot de la domination romaine ; il n'en veut rien savoir, et quand vous vous obstinez à lui raconter des grandeurs qni ne sont pas les siennes, un monde ancien qu*il ne connaît pas et qui ne s'est même pas douté qu'il y eût un monde au-delà du monde romain, vous le blessez dans son orgueil, dans son ambition, dans son égoïsme et dans toutes les passions que la démocratie apporte avec elle. Certes, la voix qui du fond de ce parterre ébahi arrêtait mademoislle Rachel jouant Emilie et lui demandait., la Marseillaise! était bien la voix d'un démocrate, et cette voix-là demandait vraiment à mademoiselle Rachel la seule tragédie et le seul drame que la démocratie puisse aimer et comprendre, le drame agité de la foule qui hurle à tous les carrefours, la tragédie d'un peuple qui foule à ses pieds toutes les grandeurs d'autrefois. La Marseillaise et non pas Cinna; la Marseillaise et et non pas Âodogune ; en un mo^, la pii^mière et implacable tragédie que la foule ait faite à son usage, à son image, la seule de nos tragédies que reconnaissent et que comprennent les peuples démocrates ; oui, et tout le reste.

les gràcâs, les élances, les chastes amours» les hosBètes inspirations, la yerto solitaire des grands hommesY le courage et la 'chasteté des illustres princesses, tous ces beat^x rôles que mademoiselle Rachel empreint si yivement^ quand elle le veut, de sa force, de sa jeimesse et de son intelli* genoe, les peuples démocrates les donneraient volontiers, sans hésiter, et comme s'ils feisaient eacore une^ bonne affaire, pour cette horrible chanson d'a^il, de meurtre et d'échafaud *.

Qu'un sang impur abreuve nos sillons !

« A cette demande impie el qu'elle n'a que trop m^itée, mademoiselle Rachel n'a pas répondu avec l'horreur que cette demande hii devait inspirer ; elle a refusé, U est vrai, de chanter tm Mar$€iUaaise, mais en disant à ces homme;^ qu'elle n'avait plus la voix à la chanta^ ; or oe n*était pas là ce qu'il fallait leur dire. < Gomment donc! eût elle dit, je viens à vous la tète pleine de chefs-d'œuvre, les mains pleines de palmes et de couronnes ; je viens à vous, vous apportant les miracles de trois grands siècles, vous apportant Auguste, Périclès et Louis XIV, et vous me demandez la Marêtiliaise / On vous apporte Corneille et Racine, et vous demandez Santerre et Danton 1 Allez ! vous êtes indignes de tant de grandeurs, vous êtes incapables de comprendre tant de saintes douleurs, tant d'éclatantes majestés ! »>

« Ainsi elle devait parler, el sur celte parole, si elle eût bien fait, elle serait parUe. Elle ne sait pas, eUe ne savait pas, rimprudente Bachel, dans quel abîme et dans quel gouffre ^le allait tomber ; elle ne sait pas ce que c'est que d'amuser chaque soir ces marchaads insensibles à l'accent, à la voix, »o r^ste, au son, à la douce lumière, à la docte parole, à

tout ce qui sort de Tâme et de l'esprit dès anciôtiô génies ! 0lle se figurait, contante en ses anciens vagabondages, qii*etie pouvait se passer des princesses pour la défendre, des rois pour l'applaudir ; elle ne comptait pas, l'ingrate, dans ses succès europiens la faveur de la reine d'Angleterre, l'intérêt du roi de Prusse, les bontés de la cour de Saint-Pétersbourg, la discipline, l'habitude et Félégance innée de ces courtisans, de ces capitaines, de ces dames d'honneur, de tous ces grands seigneurs qui disent à la tragédie : ma reine î qui disent à Corneille : mon père ! qui disent à Racine : mon dieu I Elle ne voyait pas que ces chefs-d'œuvre qu'elle apportait avec elle étaient, dans ces âmes privilégiées, les glorieux échos des siècles monarchiques : le Cid^ l'insomnie du cardiûal de Richelieu ; Iphigénie, un sourire de madame de Montespan ; Cinna^ une larme du prince de Condé.

Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille 1

« La pauvre enfant, la pauvre Rachel, elle prenait tout pour elle à travers celte course dans l'Europe intelligente, pour elle tous ces bravos, pour elle toutes ces couronnes ; et cependant les camarades assidus de son pèlerinage, Hermione , Emilie , Horace , Andromâque , Pauline et Polyeucte, Athalie elle petit roi Joas... ces beautés, ces vierges, ces capitaines, ces héros, ce divin langage, cette poésie à part faite exprès pour l'oreille des dieux, pour le cœur des amoureux, pour l'esprit des sages, pour ces âmes à part dans le commandement et dans la direction du genre humain, elles ouvraient à Rachel toutes les portes ; elles étaient de sa compagnie, elle était de leur entourage ; ils vivaient ensemble, ils parlaient la langue divine qui se parle sur les

hauteurs du monde> entre la terre et le ciel, au bord de la claire fontaine où les Muses et les Grâces régnent encore au-dessus des orages d'ici-bas.. i Et voilà pourquoi toutes les portes de toutes les monarchies s'ouvraient devant mademoi* selle Rachel, pourquoi cet empressement', pourquoi celte faveur.

• Soyez les bientenus dans Elseneur, disait aux corné* diens ordinaires de son prince un courtisan d^Hamlet, prince du Danemark.

« La cour était son pays ; loin de la cour, elle n*a plus ni feu ni lieu », disait madame de Sévigné d'une princesse exi* lée. On en peut dire auant de mademoiselle Racbel ; elle est perdue, elle se perd loin des trônes et des cours Dans cette ardente démocratie, en cette Amérique, où elle est la barbare, parce qu'elle n'y est pas comprise, elle n'a plus ni feu ni lieu; elle est une vagabonde, elle est une comédienne errante, elle a perdu son étoile, elle obéit à des dieux impuissants, elle raconte des misères auxquelles on ne veut pas croire. Que Monime se prosterne aux genoux deMithridate expirant : Mithridate n'est pas plus malheureux que l'oncle Toml Car voilà où ils en sont en fait de tragédie, ils en sont restés à l'oncle Tom ! Il estFÂgamemnon, il est FÀchille, il est le Thersîte ; on le siffle, on le loue, on le hue , on l'admire, on Ini rit au nez; c'est un héros, c'est un bouffon, c'est un martyr ; ils n'ont pas d'autre Odyssée^ ils n'ont pas d'autre Iliade. Pour tout Parthénon, ils ont la cabine de l'oncle Tom.

• Et notezbien qu'avec un peu de prévoyance, et si elle eût voulu s'abandonner moins à la fantaisie, il était facile à mademoiselle Racbel de cx)mprendre et de prévoir qu'elle allait affronter mille morts dans son talent, dans sa toutepuissance et dans son orgueil. Le moindre livre américain»

Éi elle eât voolu y jeter un coup d'oeil avant de paiiiir) là mettait au fait de cette multitude domptée xm itfôtaàt, oci plutôt trbiÀpée à plaisir par le grand BàfUttriï ; (^ tôilà où ils en sont, ils résistent à Iphigénie, ils s'emlomtieni aux foreurs d'Oreste, ils appellent Corneille un vieillard ; et, si Bamum le veut, ils se précipitent pour voir une sirène em« paillée, ou bien ils vont contempler, sur son fumier et dans sa bave, une vieille momie idiote et noire, dont la mamelle hideuse a nourri le grand Washington, leur dit Barnum. Ainsi ils ont fait, et ces héros de l'égalité, quand ils croyaient que cette vieille était en effet la nourrice de Washington, de leur grand homme, de leur sauveur, pas un n*a songé à racheter cette infortunée et à Tarracher des mains dé Bar* num! Au contraire, dites aux Français : Voilà la mère de Voltaire 1 ils vont se mettre à deux genoux !

« Nous disons donc qu'avec un peu de bonne volonté mademoiselle Rachel eût été la bien avertie ; elle n'avait qu'à ouvrir un livre écrit d'hier, intitulé VAuVre Monde^ par madame Marie Fontenay, elle eût rencontré des détails sur l'autre monde qui l'eussent retenue à coup sûr dans celui-ci.

fi Certes nous n'i^eutons pas plus de foi qu'il n'efi feint ajouter aux paroles de madame Marie Fontenay, mais enfin c'est ime femme ; elle est dans l'âge mûr où l'on voit bien ce qu'on voit ; elle revient de cet ancien Nouveau-Monde, e« elle en raconte mille histoires qui ne sont pas à la louange, des beaux-arts et des belles passions de New-Yorit; par exemple, elle vous dira ce que c'est que la fiirtcUion, c^stà*dire ce que c'est que l'amour aux Ëtats*Unis ; c'est une certaine liberté laissée à la Jeune fille nubile d'aller et de venir sans danger pour sa réputation et sans dan|^r pour soA oœiir ; elle flirte, elle chiche, elle est cottme une belle âeélr

que cbacun respire, à laquelle personne ne touche; avant tout elle veut un mari, et elle demande, non pas ce qu'il est, mais combien vautM f Hélas ! que cette fiirtation ressemble peu à l'amour d'Hermione ! hélas I comment cette demoiselle errante, et cherchant un mari qui soit riche avant tout, pourra-t*elle s'amuser ce soir à entendre une princesse grecque disant à Cléone> sa suivante !

Non, Cléone, il n*est point ennemi de lui-même ; Il veut tout ce qu'il fait ; et, s'il m'épouse, il m'aime.

« Certes, c'est joli, la fiirtation; mais la passion, mais l'éloquence et le noble contentement d'un cœur amoureux :

Ëh bienl chère Cléone,

Conçois-tu les transports de l'heureuse Hermione ? Sais-tu quel est Pyrrhus ? T'es-tu fait raconter Le nombre des exploits... Mais qui les peut compter ? Intrépide et partout suivi de la victoire.

Charmant, fidèle, enfin rien ne manque à sa gloire !

« Les beaux accents, les paroles souveraines l On ne flirtait pas en ce temps-là, on aimait. La princesse était surveillée, elle obéissait aux lois les plus strictes de l'obéissance et du devoir ; elle n'allait pas souper, tout en flirtant, avec des messieurs dans un de ces riches restaurants dont fourmille New-York. Comme aussi, quand une priacesse montait par hasard dans Vomnibus (il n'y avait pas d'omnibus heureusement pour les princesses françaises), elle n'allait pas s'asseoir sur les genoux du premier venu. Or, la chose se fait à New-York même, fiirtation à part. Et quelle jolie préparation une course ainsi faite en omnibus

sur les genoux du premier venu pour entendre ce beau discours de rOreste amoureux I

...Ah! Madame 1 est-il vrai qu'une fois Qreste en vous cherchant obéisse à vos lois ? Ne m'a-t-on pas flatté d'une fausse espérance? Àvez-vous en effet souhaité ma présence ?

« Ajoutons ceci, que les femmes de l'Amérique ont en grand mépris cette aimable et charmante condition : être une femme honorée, aimée, admirée, mais aimée, admirée de loin ; être une femme avec toutes les grâces, toutes les élégances et tous les ornements de la femme : les diamants, les bijoux, les belles parures, les élégantes amours ; non, elles veulent être des hommes ; voilà en ce moment leur gloire et leur ambition ; de gaîté de cœur elles renoncent à la gaze, au velours, aux jupes brodées, et même aux amours qui font un peu de bruit, quand ce sont des poètes qui les chantent. « Il y a quelque chose d'aussi mort que la tombe, dit notre voyageuse en Amérique, ce sont les amours d'une Américaine. » Ehl donc, puisqu'elles sont si discrètes, pourquoi leur raconter tant de charmants et illustres amours qui ont fait verser tant de douces larmes aux plus beaux yeux de la*cour d'Auguste et de Louis XIV ? Une Américaine exècre la quenouille ; elle aurait honte de dire comme cette enfant adoptif de Montaigne, mademoiselle de Gournay, à un bel officier qui la narguait : « Je gage ma quenouille contre votre épée 1 » En revanche, elles portent l'habit viril, elles sont blooméristes, et parées d'une blouse, et voilées d'un pantalon, elles s'en vont prêchant l'émancipation de la femme Oh ! oh I figurez-vous le club des femmes en plein Paris, les soirs où se chantait la Mars$Ulai$e, les soirs où

et puis, mettez-moi, s'il vous- ptàHy dès Mo^éHsM en blouse, ou la présidente du club des femmes aux premières loges, lorsque ïphigénie^ aux pieds de son père» et Timplorant du tendre et profond legard d'une aimable fille de seize an$ qui tient àla vie» et^qui pourtant Teut<^[>^,8'éQrie en retenant ses larmes :

..Mon père,

Cessez de vous troubler; vous n'êtes point trahi : ()uahd vous commanderez, vous serez obéi.

Ma vie est Vôtre bien : vous vouiez le reprendi^e ; Vos o^rdres sMs détour potrvaietit se faire entendre. D'un e^ «ésêi côtïtent^ d'uof ettlir aussi soumig Que l'aeceptai l'éfMHix <|iïe teuB m'àviefe promis, Je saurai, s'il le faut, victime obéissahte, Tendre au fer de Galdias ime tète innocento.

Et, respectant le coup par vous-même ocdonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.

à Déclamez doncf ces belles choses.en présence des bloeméliste^, èHes'demâtndèront la {istrole étt plein tbéàtre pour un fait personnel ; elles diront que cette Iphigénie est une' sotte, et qu'elle poussé cm peu loin l'obéissance à l'duti^rité paternelle ! Un père, un itiâri, un homme, le mariage, une tragédie en vers, y pensez-vous ? et qu'en dira M. Westerwestcoming, le célèbre rédacteur de la TYfbune de New-Tork? C'est qu'en efifet l'autorité paternelle, ces douces Volontés, ces chères existences n'ont pas grand cours dans un pays où le jedne homtùe s'émancipe à douze ans, et, rencontrant son frère et sasioBur, leur demande en courant : « Comment va te vieil hdthme? » Lé vieil hoiûme, c*est son père, et la vrefllë femine t*èiï tô tfièTé, et (AmJéi dbnc â ées oréiltoi

Je passais jusqu'aux lieux où l'on garde mon fiis ; Puisqu'une fois le jour vous souffrez que je voie Le seul bien qui me reste et d'Bector et de Troie, J'allais, seigneur, pleurer »n mement avec lui ; Je ne f ai point encore embrassé â'aojoiird^ul !

« Le fils d'Hector à New-York, il saurait déjà les quatre règles, et il gagn^rait chaque jour son de.mi- dollar, et il payerait sa pension chez sa mère Andromaque. Vous vous la rappelez cette admirable dispute entre Agamemnon et le terrible Achille, cette grande scène de défi entre ces deux puissances formidables, le jeune homme, emporté par l'amour aurdelà de toutes les bornes, pendant que le roi et le père de famille opposent à ce furieux le sang-froid et la majesté... Que voulez-vous que Ton fasse de cette admirable scè^e, une merveille de notre vieil art dramatique, dans un pays où chacun porte un revolver à dix coups dans sa poche gauche^ un poignard dans sa pockie droite, et se fait jiist^œ dans la rue, en plein Sénat ; ou bien si par hasard on arrange un duel régulier, voilà deux hommes qui prennent chacun sa carabine et qui se cherchent en plein champ comme on cherche un sangler ou un loup.

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