LE CARNAVAL DES NÈGRES I
C'est une assez curieuse fête, du reste, et qui existe à la Havane seulement.
Au point du jour, tous les esclaves de la ville sont libres, de par la loi, jusqu'au lendemain matin.
Si un maître se permettait d'en faire travailler un, l'esclave irait tout bonnement au commissaire et ferait flanquer une amende à son bourgeois. Ces pauvres diables sont tous-afifubléâ des costumes les plus baroques, des traves-
tMweniis les pkis iaipossiblea, quiféraieikl foctur a» M et l'Opéra.
J*eB d vu un avec m\ vrai costone de roi moyen âfge, avec un collant rooge trèa-fMropre, un pourpoint de velours et une magnifique couronne sn papier doré. Ce nègre, très grané et ayant une assez bdis tète, donnait gravement la main à une espèce de mauricaude, qui représentait uaa reine quelconque. II marchait avec elle d'un pas lent et ma" jes^eui, ne riait pas et semblait réfléchir profandémeat à ta grandeur de sa missîoa, sur la terre.
Ca roi d'occasion était suivi d'une bande et nègres toas plus hideux les uns que les autres, et vêtu d'une façon véritablement extravagante.
Les uns s'étaient travestis en sauvages ée TAmérique du Sud, en Peaux-Rouges, en Âpachés. — D'anus s'étaient simulé avec coquetlene de larges taches jaunes sur tout le corps. Pour coiffure, ils avaient généralement de magnifiques plumes de paon, arrachées à tous les plumeaux des environs.
— La plupart avaient do la farine sur la face. — Des myriades ont passé dans les rues jusqu'à quatre heures, eu hurlant des chants du pays, avec accompagnement de crécelles, de casseroles et de tambourins.
En passant devant nous, plusieurs de ces aliénés, dans Tesi pérance de quelques réaux, se sont mis à donner une aubade . à Randoux, qui les regardait d*un air profondément hagard.
— Il y a, en effet, de quoi devenir fou en entendant les sons étranges de leurs rauques instruments et de leurs voix plus rauques encore.
Un autre nègre, vêtu en blanc et en rose tendre, avec un chapeau de bergère et un masque blanc et rose sur la figure, s*est agenouillé devant les frères Ghéry, et s'est mis à es-
Sïiyer leurs souliers avec un mouchoir brodé qu'il tenait préteulieusement à la main.
A quatre heures précises, il leur est défendu de rester en ville. — Usn'ont plus le droit de se promener qu'en dehors des barrières. Là, ils se soûlent toute la nuit dans les bouges qui pullulent dans les rues basses de la banlieue, et, le ma» tin, au point du jour, il faut être au travail. Sans quoi, gare la danse !
Ces braves négrillons entrent dans tous les cafés, dans toutes les boutiques ; là, ils exécutent des ilanses de chiens savants, et vous chantent, sur des airs qu'ils improvisent, des com{^ments dans le goût de celui-ci, qu*ils ont Taplomb de faire in^rimer, et dont ils vous laissent un exemplaire en partant si vous avez été géréreux avec eux : voici la poésie de ces peaux noires.
AGUINALDOS. (Etrennes).
DECIMA. (Dizain).
Yô que te doy à gustar Mis manjares delicados, Los que estàn bien ceci nados Porque los se préparar ;
Yô queagrado al paladar Cuando desganado estas, Hoy te vengo à implorar Que el aguinaldo me des Humilde, siempre a tus pies Donde me puedes mandar.
7V cocinero de apetiio»
Vous ne savez pas ce que ces vers veulent dire, n'est-ce pas? Eh bien! ni moi non plus! et ça m'est tout-à-fait égal! Je ne vous mets sous les yeux ce dizain charabia que pour vous prouver une chose, c*est que les esclaves de la Havane ont encore du bon temps, et qu'ils ne sont déjà pas si malheureux, puisqu'ils se livrent aux belles-lettres 1 Ceux qui sont véritablement à plaindre, ce sont les nègres des sucreries de l'intérieur de File. Pendant que lews frères de la ville dansent au son du tambourin, eux autres travaillent toujours, sans repos ni trêve, au son moins harmonieux du fouet des commandeurs.
<x Malheureux comme un nègre. » C'est dans les sucreries que ce proverbe est venu au monde. — Aussi,, ils abominent les blancs, ceux-là ; les hlancs, ce sont leurs bétes noires 1
H y a une chose qu'ils exècrent aussi, c'est la canne à sucre ! Ils ont une haine profonde pour ce produit américain. — A tel point qu'ils ne sucreraient pas le moindre verre d'eau avec du Sucre de canne. Ça leur ferait l'effet de poison. Us n*ont d'affection que pour le sucre de betterave!
Ça se comprend, c'est cette racine potagère et laide de forme qui seule peut détruire un jour l'esclavage B^r le nouveau continent! C'est une abolutionniste enragée qu9i^ betterave! Et vous verrez que, tôt ou tard, la race esclave lui élèvera des statues !