LIBRAIRIE DES CONTEMPORAINS
13, BUE DE TOUBNON Et «liM tooB iM libraiiM de FnmM et de l'Etniiger
RAGHEL
Le 24 mars 1820, dans )une misérable auberge de la Suisse, Estlier Haya, femme d'un colporteur juif, appelé Félix, mit au jour un enfant du sexe féminin, qui reçut les noms d'Elisabeth Rachel. On ne consigna régulièrement cette naissance sur aucun registre civil ou religieux. Il en résulte que la sublime tragédienne dont l'Europe entière a salué la gloire n'eut pas même ce que le plus obscur des enfants
RAGHEL.
du peuple a toujours, c'est à dire un act:^ qui constate son origine. Tout ce qu'on ^ pu retrouver est une note du bourgmestre d'Arau, canton d'Ar|jovie, mentionnant qu'une femme qui colportait venait d'accoucher dans un village appelé Munf. Cette note ne contient aucune désignation de religion ni de famille.
Pendant dix années consécutives, le père et la mère de Rachel voyagèrent en Suisse et en Allemagne. Sans toit, sans
f)énates, n'ayant pas toujours du pain aux èvres et tramant avec eux leur progéniture en haillons, ils couraient d'une foire à l'autre pour y vendre ces mille objets indescriptibles qui composent la pacotille des juifs nomades. Jamais, à aucune époque, mère de famille ne déploya pour vaincre le sort plus d'intrépidité que la femme du colporteur Félix. A force de travail et de patience, elle réussit à abriter toute sa Dohéme à Lyon, dans une Guvre échoppe de marchande à la toi- ;te. Pendant qu'Esther Haya vendait ou échangeait des bardes, son mari donnait quelques leçons d'allemand ; Sarah, l'aînée cfes petites juives, allait chanter dan8 les cafés, en s'accompagnant de la guitare,
€t sa sœur Rachel fiiisait bi èoU^te autour des tabies. Vers 1830, ils prirent le chei»in de Paris, où les attendait une tout autre destinée.
Les anciens ont dit que la fortune était aveugle ; nous la croyons au contraire fort clairvoyante. Elle tient une bascule railleuse, au moyen de laquelle nous sommes portés de bas en haut et de haut en bas, presaue toujours sans nous y attendre, et au plus grand amusement de la folâtre déesse.
Arrivés è P&ris, les Félix vécurent d'abord à peu près comme à Lyon. Rachel, devenue grande, chantait avec sa sœur à la porte des établissements publics, et rapportait, le soir, au taudis commun la recette de la journée* Quelques flatteurs maladroits ont voulu nier, pour faire leur cour à Herniione, ce détail pittoresque de son histoire, ignorant sans doute qu'elle a eu le bon esprit de le raconter ellemême. Ce dut être pendant un épisode de cette vie errante que l'illustre fondateur de l'institution royale de musique religieuse, Etienne Choron, rencontra les deux jeunes filles et leur proposa de suivre sa classe. Il rendit visite au père et à la
mère. C'était Rachel surtout qu'il tenait ^ avoir pour élève. Sur ce front d'enfant, 1^ vieillard avait aperçu le rayonnement d'une étoile.
— Comment vous appelez-vous, ma petite? lui demanda-t-il.
— Je me nomme Elisabeth Rachel, monsieur.
— Rachel, murmura Choron, voilà qui sent l'Ancien Testament. Ce nom -là ne convient guère à la musique chrétienne.
— Il me reste celui d'Elisabeth, dit la jeune fille.
— D'accord; mais le beth est de trop.
Je vous inscrirai sous le nom d'Elisa. Présentez-vous demain à ma classe, et ne courez plus les rues. Je me charge de votre avenir.
Choron tint parole. Au bout d'un mois, s'apercevant que l'organe métallique et nerveux de sa protégée la rendait propre à la déclamation plutôt qu'au chant, il alla lui-même la présenter a Pagnon Saint- Aulâire, qui formait des élèves pour la tragédie et la comédie, en dehors du Conservatoire. Le vieux professeur accepta la jeune israélite pour écolière. Elle sa-
RACBBL. il
vait à peine lire ; son nouveau maître lui donna des leçons tout à fait paternelles.
Quatre années durant, il remua ce terrain sans culture, et y sema cette moisson de gloire et d'or que Tex-bohémienne des carrefours de Lyon recueillit plus tard.
Les rôles à'Hermione^ dlphigénie et de Marie Stuart furent implantés par Saint- Aulaire dans le cer> eau de son élève, mot par mot, hémistiche par hémistiche, intonation par intonation. C'était entre lui et la jeune fille une lutte perpétuelle.
Elisa préférait apprendre la Dorine de Tartufe, la Philaminte des Femmes 5avcmtes, ou la Lisette des Folies amoureuses. Elle traitait de radoteurs tous ceux qui essayaient de lui prouver que le genre tragique seul était en raison de la puissance de sa voix et de son geste.
Ce coût singulier de la grande artiste pour la comédie ne se passa point. Elle était dans le ravissement, lorsqu'elle pouvait jouer, soit à l'Odéon, soit dans quelque théâtre de société, les rôles de Dorine et de Marinettei, où chacun s'accordait à la trouver médiocre.
1. Elle a môme osé, le W juillet 1844, aborder ce dernier rôle sur la scène où elle jouait Phèdre.
10 IIGIRL*
Un jour, M. Yédel, caissier du Théâtre- Français, reçut à son bureau la risîte d'une débutante, qui le supplia de venir l'entendre à la salle Molière, rue Saint- Martin. Saint- Aulaire avait loué cette salle pour y exercer ses élèves.
— Que jouerez-vous, mon enfant ? demanda Védel.
— La soubrette du Philosophe marié.
— Sera-ce tout ?
— Non, je commencerai par le rôle d'Hermione; mais je n'y suis pas bonne; venex seulement pour l'autre pièce.
Comme tous ceux qui apercevaient la jeune Félix pour la première fois, ;Védel remarqua le caractère expressif de sa physionomie et la sonorité de son orçane. Il se décida, quoi qu'elle en eût dit, a la voir dans son rôle tragique. Après avoir écouté un acte d'Andro^inagiie^ il quitta vivement son avant-scène, prit un cabriolet, brûla le pavé jusqu'à la rue Richelieu, et ramena Jouslm de la Salle i au théâtre oi!i jouait Ëlisa.
— Voyez cette petite juive de quinze ans, lui dit-il. C'est une merveille.