‹ RachelChapitre 6 sur 7 · Mémoires d'un Bourgeois de Paris, tome IV. page · texte numérisé non relu

Mémoires d'un Bourgeois de Paris, tome IV. page

RAGHEL. 45

main sa timidité devenue présomptueuse, l'a poursuivi jusqu'à la fln de ses jours comme un re^jret ou comme un remords.

Râchel sacrifiait ses adorateurs avec le sang-froid déployé jadis par son grandpère Abraham, lorsque Dieu lui commanda d'immoler Isaac. A l'heure même où vous descendiez avec elle les sentiers les plus rapides de la passion, elle s'arrêtait par un caprice soudain, vous quittait, et remontait vers ces hauteurs glacées, où l'amour n'habite plus sans grelotter et sans mourir. Quel que fût le dédale d'intrigues où elle se jetait, elle réussissait toujours, même sans employer le fil d'Ariane, à retrouver sa route et à s'enfuir ailleurs, laissant le minotaure au fond du labyrinthe. Spirituelle comme Aspasie , tendre comme Didon, fière comme Cleopâtre, on la voyait tout à coup se métamorphoser complètement. Elle devenait plus simple qu'une bourgeoise de la rue Quincampoix, plus froide qu'une fille de marbre, et, si nous osons nous servir d'une expression dont elle faisait quelquefois usage, elle éprouvait le besoin de s* encanailler. C'était une fantaisie d'artiste, un élan tout naturel vers les souve-

46 RAGHEL.

nirs d'enfance. Sous la robe d'or et sous les voiles flottants de la déesse tra{jique passaient toujours un peu les anciennes guenilles de la chanteuse de carrefours.

Ah! nous devons tout dire! C'est \in engagement que nous avons pris, nous y serons fidèle. Ceci, d'ailleurs, est la moralité de iios petits livres. Les mères de famille, les chastes épouses, ]es vierge^ sages abritées sous le foyer paisible doivent apprendre ce qu'on perd à la gloire et ce qu on gagne à 1 obscurité. Il est bon, de temps à autre, il est moral d^écarter le rideau et de montrer sous leur véritalile jour ces existences chatoyantes, dont U arrive trop souvent qu'on envie les joies dangereuses et le faux bonheur.

Mademoiselle Rachel, déjà deux fois millionnaire, partit, au mois de mai 1856, pour les États-Unis, où ces prodigues Américains lui assuraient deux cents représentations à six mille francs chacune :

total, douze cent mille francs.

Dans ses congés, Hermione était infatigable. Elle donnait trente représentations par mois, courait la poste toutes les nuits, et dormait sur un matelas disposé

Wii"P"""l!l!

RAGBEL. 47

au fond de sa berline. Craignant, à son retour de Russie, d'avoir contre elle l'opinion publique, alors peu favorable aux Cosaques, elle eut soin de se faire précéder d'une excellente anecdote et d'un mot très-patriotique jeté par elle à nos ennemis. Voici le mot et l'anecdote :

C'était à la fin d'un dîner splendide offert à la tragédienne. Il y avait là beaucoup d'officiers du czar, et ces aimables guerriers annonçaient avec une joie légèrement présomptueuse que les armes allaient enfin trancher la question dont la diplomatie n'avait pu dénouer le nœud gordien.

« — Au revoir, mademoiselle, direntils à la grande actrice. Nous irons bientôt à Paris voiïs applaudir et boire à votre santé de ces bons vins de France !

« — Messieurs , répondit Rachel , la France n'est pas assez riche pour payer du Champagne à ses prisonniers. »

Si la bourse de mademoiselle Félix s'enflait aux représentations qu'elle donnait en province et à l'étranger, si elle recueillait gour son propre compte une moisson *brillan te, elle atait derrière elle

un jjlaneur adroit qui ramassait les épis oubliés, et qui savait au besoin en extraire de la gerbe. Nous parlons de Raphël, son illustre frère. Il dirigeait la troupe chargée de donner la réplique à Hermione, s'adjugeait pour cela trente ou quarante mille francs d'honoraires et réalisait à peu près une somme égale par une vente machiavélique et souterrame d'autographes et de portraits de sa sœur.

On aflBrme qu'il a gagné cent mille francs en Russie, et que le traité deNew§ York devait lui rapporter trois cent mille francs. Quant aux acteurs qui accompagnaient Rachel, ils étaient payés de la façon la plus misérable ; on les traitait de Turc à More. Un de ces pauvres artistes, malade et n'en pouvant plus, dit un jour à la tragédienne : « Je vous en supplie, donnez-moi vingt-quatre heures de repos, le temps de mettre des sangsues. — Impossible, répondit Hermione. On nous attend, ce soir, à vingt lieues d'ici. Je ne manquerai pas une représentation pour vous. » Le malheureux fut oblige de monter en diligence et de s'appliquer les sangsues sous la bâche.

Malgré son avidité toute judaïque, Ra-

chel laissait volontiers ses proches ramasser les miettes de h table somptueuse dressée devant elle par la fortune. M. Félix père, Israélite retors, et qui ne manquait ni de jugement ni de tact, surveilla pendant sei^e ans les intérêts de sa iille.

En témoignage de gratitude, celle-ci lui a fait don d'une superbe maison de plaisance à Montmorency, avec douze mille francs de rente viagère. Elle prétait de l'argent à madame Félix pour jou^r à h Bourse, et payait tous les six mois, non sans beaucoup se plaindre, les dettes de Sarah, sa sœur aînée.

A Montmorency, où naturellement Rachel conservait un pied-à- terre, on menait un train bourgeois fort doux, ea égard à la vie de Boliéme du passé. Les mauvais jours n'étaient plus, Israël avait touclié la terre promise. On dînait sous les arbres, on passait des soirées entières à jouer au loto, et quelquefois de graves dissentiments éclataient pour le partage des bénéfices. Hermione cédait alors sa part aux plus avides, et la discorde s'apaisait.

Une fois sortie des aflfections de famille, Rachel fermait sa bpurse. Elle se laissait

50 RAGHEL.

appeler devant le juge de paix pour une note de quinze francs. Nous avons dit qu'elle avait plus de deux millions de fortune. Le théâtre n'était pas seul son tributaire. De nombreux soupirants ont déposé à ses genoux des trésors avec leur coeur. Si parfois ils se montraient un peu plus économes que la violence de Feur passion ne semblait l'autoriser, Rachel avait des procédés pleins de finesse pour stimuler leurs instincts généreux. Un soir, chez madame S***, sa vieille amie, elle remarque une respectable guitare toute noire de crasse et de vétusté.

— Vous ne tenez pas sans doute à conserver ceci, ma chère ? demande Phèdre.

Voulez-vous m'en faire présent ?

— Oui certes, avec beaucoup de plaisir.

Tu me débarrasses là d'un vilain meuble, répond madame S***.

La femme de chambre reçoit l'ordre de porter la guitare rue Joubert t, au domicile de la tragédienne.

1. Avant de demeurer là, mademoiselle Rachel avait eu trois autres logements, le premier dans le passage Véro-Dodat , le second rue Neuve-du- Luxembourg, 26, et le troisième quai Malaquais, 23. De la rue Joubert elle transporta ses pénates rue de

RAGHEL. 51

Trois jours après, le comte W***^ pénétrant dans le boudoir de Phèdre, remarque a son tour le vieil et noir instrument, enfermé dans une cage de soie et suspendu près de la chemmée.

— Miséricorde ! qu'est - ce que cela ?

dit-il, se plaçant le lorgnon sur Pœil.

Rachel prend une pose sentimentale et répond :

— C'est la çuitare avec laquelle, pauvre fille, j'allais autrefois chanter dans les rues et demander aux passants le denier de l'aumône.

— Est-ce possible?... Oh! je vous en supplie, donnez-moi ce souvenir de votre enfance ! Pour moi, pour tous, pour l'histoire, c'est un trésor.

— Aussi je le garde, dit Phèdre, et je

Rivoli, 10, et enfin dans ce splendide hôtel de la rue Trudon, que vingt articles de journaux ont fait conna!tre,depuis la cave jusqu'au grenier.Mademoiselle Rachel feignit d'avoir l'intention de s'en défaire ; mais son but était de pousser à la réclame plutôt qu'à la vente. Elle conserva son hôtel, après avoir métamorphosé tous les journalistes en cornmissaires-priseurs.

B8 BAGRBL.

ne le donnerais pas pour cinquante mille francs.

— Je veux l'avoir 1... Quoi qu'il en coûte, je l'aurai!

— Vous êtes fou.

— Tenez, Rachel, je vous l'échange contre ce bracelet de diamants et cette rivière de rubis que vous me demandiez l'autre jour. Vous pouvez tout faire prendre à l'instant même chez le bijoutier. Est-ce convenu ?

— Allons, dit Phèdre avec un soupir, emportez la guitare !

Jamais homme ne fut plus joyeux que le comte. Il montrait son trésor à tous ses amis. Malheureusement, vers la fin de la semaine, madame S***, entrant chez le noble personnage, reconnut le singulier cadeau qu'elle avait fait à Rachel, poussa des exclamations de surprise, et vendit la mèche. Phèdre avait oublié de lui donner le mot. Le comte ne se pardonna jamais son crédule enthousiasme et l'entraînement naïf de son cœur.

Si mademoiselle Racliel a fait beaucoup d'heureux, en revanche il est impossible de compter ses martyrs. L'un des plus célèbres est le prince Martchinkoff. Cet

RACflBL. 53

aimable Russe, occupé, vers 1845, à manger ses paysans à Paris, courtisait Hermione et semait de roubles les sentier^ anacréontiques où elle daignait parfois se promener avec lui. Fidèle à son habitude, la déesse abandonnait souvent en chemin le pauvre boyard, qu'on voyait errer, gémissant et solitaire, comme un tourtereau perdu. Martchinkoff joignait à tous ses désespoirs celui de* connaître ses rivaux.

Le plus dangereux lui semblait être un jeune acteur, aujourd'hui attaché à l'un des théâtres du boulevard. Semant toujours les roubles, mais, cette fois, pour payer l'espionnage, notre jaloux apprend qu'un beau soir, outre dfes adieux fort tendres, on s'est fait mille promesses d'éternelle constance. Rachel partait le lendemain pour l'Italie. L'espion de Martchinkoff eut ordre de la suivre pas à pas et de ville en ville. Qui fut ébahi, ce fut le comédien , quand , au bout de six semainepv il reçut de Florence un long mémoire contenant les faits et gestes de l'illustre . voyageuse, et cela depuis son départ, jour par jour, heure par heure. Entre autres détails peu récréatifs, il sut qu'un artiste de l'orchestre de Gênes,

54 RAGHRL.

très-fort sur la contre -basse, avait osé concevoir pour mademoiselle Rachel une

f)assion profonde. Nous ignorons ce que e mémoire pouvait ajouter en plus ; mais Facteur désolé crut indispensable de chercher des consolations près d'une ingénue du Vaudeville. Grand éclat d'IIermione à son retqur. Elle s'abandonne à tous les transports de la colère. C'est une tempête de cris et d'injures.

— Diable ! fit le jeune homme , j'étais loin de m'attendre à pareille musique!

On voit, madame; que vous avez pris des leçons de contre-basse.

Hermione tressaille. Quel traître a pu révéler cet épisode du voyage? Elle soupçonne Martcninkoff, le ramène à ses genoux, l'interroge, obtient la confirmation de ses doutes, l^blige à démentirpar écrit la lettre perfide expédiée de Florence, sonne sa femme de chambre et l'envoie porter l'autographe du prince chez le comédien. Celui-ci arrive au bout d'un quart d'heure.

— Je ne vous retiens plus, dit Rachel à Martchinkoff : monsieur et moi, nous avons à causer quelques instants. Passez,

RAGIIEL. 55

je vous prie, chez Chevet; commandez un dîner de premier ordre, et revenez à six heures.

Le pauvre Russe voulait obtenir son pardon. Il sortit la tête basse.

— Nous dînerons ensemble, dit Rachel au jeune homme.

— Par exemple I... Avec MartchinkofiF?.... jamais !

— Martchinkoff ne dînera pas.

— Bon !... S'il paye le dîner?

— Raison de plus. C'est ma vengeance.

A six heures précises, le boyard arrive.

Du palier, son oreille distingue des voix joyeuses, un bruit de fourchettes ; il tire sa montre et se dit :

— Je retarde sans doute ?

Il sonne. Rose, la femme de chambre, vient ouvrir.

— Madame n'y est pas, dit-elle avec aplomb.

— Comment? c'est impossible : ellemême, ici, tout à l'heure

— Oui, mais elle s'est trouvée souf-

56 BÀJCfifit.

frante. Elle est à Montmorency dans sa famille.

Le prince devint livide. Au moment où Rose lui tenait ce discours, il entendait le choc des verres, et les voix criaient :

— A la santé de Martchinkoff I

Rose ferma la porte. Le malheui*eut boyard lit une maladie de six mois et s'eri retourna, presque ruiné, à Saint-Pétersbourg. Un des plus grands plaisirs d'Hermione, lorsque Martchinkoff lui rendait visite à Montmorency, était de lui tirer du gousset des pièces de cinq francs, qu'elle jetait dans l'herbe des pelouses.

— Elles appartiennent à celui qui les attrapera 1 criaitrelle à son frère et à ses sœurs.

On juge comme se battaient tous ces petits juifs, mâles et femelles. Quand le gousset ne contenait plus de pièces de cinq francs, Hermione disait :

— Donnez de For!

Et les louis pleuvaient. Martchinkoff laissa, un soir, huit cents francs sur la pelouse.

Rachel n'ayail pas toujours les allures

«xventrit|ues et folks, trop communes au tliéntrc. On la voyait, i)resque siins Ii'hu- BÎtion, reprendre une li'nue puduiue, un air d^ent. Aussi bonne Hctrice ù la ville i]u'ù In soJ'ne, elle jouait In l'emuie dit monde uvec une dk'iûté toul à fait imposante. Nulle part elle ne comblait défila- ' cée. Le l^ct le plus parfait réfjilail ses manières, ses discours, sa contenance. Elle □e manijuait pas d'esprit, comme le prou- ' vent les deu!t unccitutcs <jui rvntsuîvre, ' On aait qu'A In Conicdie-Prançaise Im I pièces sont refusées ou admisat pai- les I aociétaires. En sa qualité de cumédien'- [ auteur, Samson, lors des lectures, se montrait diflFicile et votait rarement pour l'admission. Dans une de ses tournées de

Srovince, Riichel aperçoit sm- la cliemluéo 'une ehanihre d'auberge une pendule en marbre, avec un lion doré qui avait uno ' boule noire sous la patte.

« — Tiens, lit-elli^, en aonijeunt au cnmîté de lecture, il est cuniine Suiiisoii I »

Voici la seconde anecdote. Pendant les soirées du euniaval, la tragédienne donnait i|uelques bals costumés à son petit bi'ilel de la rue Trudon. Toute sa famille

58 RAGHEL.

était de la fête. Le père Félix s'habillait g marchand de Venise, et Raphaël ^ Hippolyte avant la sortie des portes c/< Trézène, allusion délicate à son plus beau triomphe scénique. Or, un soir, à l'un de ces bals, mademoiselle Sarah Félix, dont la taille n'est pas précisément celle d'une sylphide, apparaît tout à coup déguisée en Dergère.

(( — Quelle idée ! s'écria Rachel, en riant aux larmes : tu as l'air d'une bergère... qui a mangé tous ses moutons! »

Dans son voyage en Amérique, voyage plein de fatigues et de périls, Hermione ressentit les premières atteintes de la maladie cruelle qui devait l'emporter si teune encore, au milieu de ses triomphes, le venue en France et retirée dans une petite ville du Midi, elle demandait son rétablissement à la douceur du climat; mais elle n'eut pas même un instant l'espoir de chasser la mort.

Que reste-t-il aujourd'hui de cette grande renommée théâtrale qui a ébloui le monde et devant laquelle des générations enthousiastes se sont prosternées?

Un peu de cendre et de l'oubli. Le len-

RAGHEL. 59

demain du jour où la tombe se ferme, c'est à peine si Ton parle de réclatant météore.

Je n'ai fait que passer, Il n'était déjà plus !

Or, ce néant qui succède à la gloire, ce silence qui fait place au tumulte, cet oubli qui, de sa main glacée, efface jusqu'aux moindres rayons de l'étoile, tout cela, disons-le, c'est justice. Les idoles éphémères que la mode et l'engoûment encensent n'ont droit qu'aux succès du présent. Elles lui donnent tout, reçoivent tout de lui, et les âges futurs ne leur doivent rien. C'est un champ de blé dans lequel la faux se promène avant l'heure.

Quand la postérité moissonne, on trouve à peine à glaner quelq[ues souvenirs. Mademoiselle Rachel avait, comme artiste, un' merveilleux talent, du beaucoup moins à l'étude et à l'inspiration qu'à la nature et aux dons physiques. Chez elle, on doit le regretter, la femme n'était pas à la hauteur du succès. Rachel ne tendait une main à la gloire que pour mieux donner

60 BAGBEL*

l'autre à l'exploitation et faire marche

côte à côte ces deux {jénies incoinpatibleî Les instincts de sa race eurent constam ment le dessus, et l'ange artistique, sou le poids des sacs d'or, ét<iit contraint d replier ses ailes.

Un fait entre mille. Hermione, un joui déclara qu'elle n'assisterait point à la c( rémonie de la fête de Molière, parce qu'oi refusait de lui compter cet acte de pré sence pour une représentation, et de li pajer, comme feux, les cinq cents franc d'usage.

Auri sacra famés.

Elle avait des millions ; elle en voula encore, elle en voulait toujours, et non l'avons vue partir pour New-York, mal gré le conseil de ses amis, malgré l'avei tissement de tous les hommes sage< <( — Restez, lui disait-on : ce peuple im térialiste et froid n'aime que les danseuses Vous ne le renmerezpas avec les grande émotions tiagiques. » Elle n'en crut rien Attirée par je ne sais quel ravonnemer trompeur, qui lui montrait d^es monta gnes de dollars en perspective, elle £

RÀCHBIi. 6i

voile pour le Nouveau-Monde, où le climat et rindilférence lui ont donné deux fois le coup mortel.

Un des plus grands reproches mérités par celle qui n'est plus, est de s'être mise a la disposition de Ledru-Rollin pour chanter la Marseillaise^ non-seulement sur notre première scène, mais sur les principaux théâtres de province. Elle pouvait mettre le feu partout, si les hommes qui l'exploitaient dans la circonstance avaient eu autant d'audace que de nullité.

A l'orchestre de la Comédie-Française, un soir, au couplet le plus éneri^ique du chant révolutionnaire, un vieux lé{fitimiste applaudissait plus fort que tous les autres.

— Mais, lui dit un voisin de sa nuance, à quoi songez-vous donc ?

— C'est vrai, répondit naïvement l'homme aux ailes de pigeon ; mais cette damnée fllle réussit presque à vous faire aimer de pareilles horreurs I

Mademoiselle Rachel est morte, le dimanche 3 janvier 1858, à onze heures du matin. Elfe n'avait pas encore trente-huit ans accomplis. A une certaine époque, on put croire qu'elle se ferait catholique. Toutes les fois qu'elle jouait dans PolyeuciCy

62 ragibIm

un trouble sin(]fulier bouleversait son âme Elle demandait le lendemain, soit un volume de Bossuet, soit V Imitation dé Jésus-Christ, Mais les influences de caste étouffèrent ces précieuses inspirations, les seules qui pouvaient dégager le génie de la grande artiste des entraves matérielles et l'épurer au creuset de la foi.

Uachel est morte juive. On a pris sa gloire pour en faire à Israël un piédestal ; on a couvert les guenilles judaïques de son manteau de pourpre. Ses conseillers intimes poussaient l'inconvenance et la rouerie jusqu'à l'exhorter à jouer dans les salons une comédie coupable. Mademoiselle Rachel avait été saisie évidepament par les grandes vérités du catholicisme.

Les croyances chrétiennes avaient germé dans son cœur. On eut le talent perfide, - nous dirions presque immoral, — de fi'ar.L former cette foi naissante en exploilati il et en réclame; ainsi détournée de son but sacré, nécessairement elle devait s'éteindre. L'actrice ne songea plus à abjurer; mais elle savait qu'en laissant croire à une conversion possible, des admirateurs puissants et enthousiastes sauraient lui aplanir le chemin du succès et

RAGHEL. 63

le dégager pour elle des épines qui l'etLcombrent. Le salon de rAbbaye-aux-Bois sonna la fanfare. Chateaubriand et madame-Récamier espéraient être les parrains d'Hermione, et comptaient bien la faire baptiser par Tarchevêque à Notre- Dame. Un soir, le prélat fut annoncé au salon, juste au moment où Rachel venait de déclamer ces vers de Polyeucte :

Mon époux, en mourant, m'a laissé ses lumières ; Son sang, dont les bourreaux viennent de me cou* M'a désillé les yeux et me les vient d'ouvrir : [vrir, Je VOIS, je SAIS, je crois

On pria la tragédienne de recommencer la tirade devant monseigneur. Elle s'excusa sur des motifs puisés dans sa propre religion, et déclama des passages AEsther; mais elle n'en laissa pas moins à Tarchevêque une espérance analogue à celle que Chateaubriand et madame Récamier avaient conçue, puisqu'elle s'inclina pieusement devant lui, en disant :

« — Monseigneur, je crois! »

64 RAGHBL*

De ces paroles solennelles aux fonts de Notre-Dame il n'y avait qu'un pas : du moins toute la noble assistance en fut

f)ersuadée. Sa Majesté la reine Amélie et a comtesse Duchâtel partagèrent l'espoir commun. De l'Abbaye-aux-Bois, la jeune actrice alla recevoir accueil dans les aalons ministériels. On lui accorda toutes les faveurs, on la prôna sur tous les rhytUaies, et, quand le pont d'or fut dressé, la chrétienne en perspective avait disparu ; la juive seule passa.

Page 1