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Mémoires d'un BofMrgeois de PariSy tome IV, page 23i

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dépens de ses proches. Quant à vous, docteur, si rhistoire que nous venons de lire est en effet une petite vengeance, il nous semble que vous griffez un peu votre joue avec celle d'Hermione. Enfin,

i)assons ! Nous sommes charitable, et nous èrmons la porte aux commentaires.

Que le succès de Rachel soit dû ou non aux personnages qui se flattent de l'avoir produit, il n'en est pas moins à constater que la jeune tragédienne, *• après avoir joué, deux mois durant, en présence de recettes plus que médiocres, amena tout , à coup ces mêmes recettes à la somme énorme de deux mille écus. Elle fit gagner cent mille francs, en octobre, à la caisse du théâtre. Ces finances entraient en partie dans la poche des sociétaires, mais ils n'en jetaient que des clameurs plus vives. A les entendre, on brûlait le théâtre; on écrasait le genre comique sous le genre tragique, on sacrifiait tout à un engouement passager, (c Mademoiselle Rachel, disaient-ils, finira par montrer des prétentions exorbitantes ; elles nous enrichit pour mieux nous ruiner ensuite. » H y avait beaucoup de vrai dans ces récriminations et beaucoup de juste dans ces

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plaintes ; mais Tavénement de Rachel était un fait accompli. Son répertoire se composait déjà de plusieurs rôles magnifiques, dans lesquels le public la couvrait de bravos. Elle avait joué Camille des Horaces, Emilie de Cinna^ Hermione d'A7idromaque, Aménaïde de Tancrède^ Eriphile d'fphigénie en Aulide et Monime de Mithridate, Un septième rôle,

3u'elle étudiait par les conseils de M. Véel, était attendu avec impatience. C'était le rôle de Roxane. Le 23 novembre, Taffiche annonça Bajazet. Plusieurs journalistes entraient dans la querelle faite à l'administration par les sociétaires et trouvaient les griefs de ceux-ci motivés. Janin lui-même se repentait d'avoir fait Rachel, comme Dieu se repentit jadis d'avoir fait riiomme. N'ayant pas la puissance d'appeler un déluge et de noyer la tragédienne, il résolut de la démolir (textuel j ^ Avant le lever du rideau, les hostilités commencèrent.

1 . Ce ne fiit pas la seule fois que le journalisme afficha de semblables prétentions. On se rappelle l'apparition de mademoiselle Maxime à la Comédie- Française. À en croire beaucoup d'articles, cette tragédienne était supérieure à Hermiones

« — Vous allez voir une jolie chutai s*écriait-on. — r Lui foire jouer Jloxane, quelle absurdité! — Ce Yédel n'a pas 1 ombre de sens! — Elle sera détestable I — Dites atroce! — On la sifflerai — Nous la sifflerons ! »

Tous les échos du foyer répétaient ces phrases gracieuses. Rachel parut en scène. On Taccuellit avec une froideur qqi la déconcerta. Les romains du parterre, gagnés par l'ennemi, eurent d'un bout à l'autre de la pièce les mains affli-

Sées de mutisme. On chuchotait au fond es loges, on riait, on se plaisait à augmenter le trouble de la pauvre fille, qui réellement fut au dessous d'elle-même.

— Ah! pardieu, vous avez fait de la belle besogne ! cria Janin, du plus loin qu'il aperçut Védel. Carpentras! mon crier, Carpentras!

Le lendemain Rachel éplorée courut chez le dispensateur de sa gloire.

— Eh ! vous n'écoutez rien, lui dit-il, vous n'en faites qu'à votre tête. Vous êtes mauvaise et vous resterez mauvaise d^ns Roxanel

Mais Janin comptait sans ie public yér

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ritable, dont Tavis différait quelc|[uefois du sien. La seconde représentation de Bajazet fut un triomphe. A la troisième on se battait aux portes de la Comédie- Française, et la quatrième fit monter le chiffre de la recette à plus de six mille francs. Janin faillit en avoir une attaque d'apoplexie foudroyante. Cette fois, les qumze cents bons esprits ne réussirent pas à faire l'opinion. Mademoiselle Rachel était victorieuse sur toute la ligne. Une pluie de fleurs et de couronnes lui tombait à chaque représentation des avantscènes et des loges. Un soir, elle emporta dans sa robe dix à douze des plus gros bouquets et vint les déposer aux genoux de Provost, en disant :

— Voulez-vous m'en acheter, puisque vous m'avez conseillé d'en vendre ?

— Allons, allons, méchante, embrassez le faux prophète, et ne lui gardez plus rancune, répondit le spirituel comémédien.

Cet hiver de 1838 à 1839 fut pour l'heureuse juive une ovation perpétuelle.

La haute société de Paris la comblait de caresses et de prévenances ; elle était ac-

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cueillie dans les salons les plus en vogue, et les femmes de ministres l'honoraient de leur intimité. Madame Duchâtel ne pouvait plus vivre sans Hermione. Il y avait alors à TAbbaye-aux-Bois un cercle moitié mondain, moitié mystique, dont la vieille madame Récamier se trouvait être la reine. On voyait là beaucoup de débris de la restauration mêlés aux ruines de l'empire, nombre de comtesses dévotes, cinq ou six bas-bleus catholiques, des prêtres, des archevêques, et M. de Chateaubriand. Tout ce monde flt des avances à mademoiselle Rachel. Quelques tentatives de conversion eurent lieu. Le baptême de la grande actrice à Notre-Dame eût été pour rÉglise une touchante cérémonie. Hermione se laissa prêcher, cajoler, dorloter.

Elle étudia, sous Pinspiration de ses hôtes illustres, le rôle de Pauline dans PolyeuctCy et prononça devant eux son je CROIS I avec un accent qui donnait le plus bel espoir; mais, hélas! elle sortit du cénacle de la rue de Sèvres aussi juive qu'elle y était entrée.

Ses exigences à la Comédie-Française , ainsi que l'avaient prévu les sociétaires, croissaient de jour en jour. Engagée à

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quatre mille francs, elle en demanda bientôt le double, et, d'augmentation en augmentation, elle arriva au chiffre de ving( mille francs de fixe avant la (in de 1844), ce qui représentait, en y joignant leç feux et les gratifications, une somme de soixante mille francs par an, c'est à dire un tiers de plus que ne touchait mademoiselle Mars.

Les conquêtes de Rachel sur la caisse ne devaient pas rester en si beau chemin.

Son frère et ses sœurs avaient pris goût au théâtre. Il fallut tour à tour les engager avec des appointemcnrs honnêtes. Sarah, Rébecca, Raphaël, ainsi que Dinah, qui jouait dans te Malade imaginaire le rôle de la petite fille menacée du fouet paf Argan, émargeaient en même temps que leur sœur. On ne disait plus : ce Allons à la Comédie-Française ; » on disait : « Allons à la synagogue. » Les juifs, du reste, envahissent, dans ce siècle, bien d'autres

Sositions et d^autres carrières. Un homme 'infiniment d'esprit s'écriait un jour devant nous :

—Une seule chose m'étonne, c'est qu'un juif ne soit pas archevêque de Paris!

Après la question de l'engagement de

ses proches, vint pour Rachel la question d^ congés. Elle demanda trois mois d'abdrd, puis elle en exigea davantage. Son pi^eiliier congé lui fut accordé en 1840.

Elle se rendit à Lyon, où les échevins lui décernèrent la fameuse couronne dont nous avons parlé dans la biographie de Pierre Dupont. Cette couronne était d'or massif et représentait une valeur de six à sept mille francs. Elle eut, à son retour, quaranUe-deux mille francs de fixe, pour jouer deux fois la semaine pendant six mois seulement. Elle toucha dix francs de feux par représentation, et ces feux s'élèyaient à cinq cents francs, s'il lui convenait de jouer une fois de plus telle ou telle semaine. Ses congés, l'un dans l'autre, lui rapportaient chacun près de cent mille écus. Bref, elle gagnait, année courante, de trois cent cinquante à quatre cent mille francs-. C'est un denier fort respectable. Notre époque seule a pu donner a la gloire le manteau de Rothschild. Et tu vivais, ô vieux Corneille, avec une pension de deux mille livres I

Hermione était juive dans toute l'extensioti de rapacité métallique ordinairement âttriiraéd a ce mot. L'or, toujoui^ l'or, elle

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ne connaissait pas d'autre devise. Il lui en fallait des monceaux, c'était une des conditions nécessaires à son existence. Au dessus du sac d'écus, du rouleau de louis, du diamant et de la pierre précieuse, mademoiselle Félix ne voyait plus rien. En 185&', lefe médecins, la jugeant attaq^uée d'une maladie de langueur, cherchaient une distraction, un remède, quelque chose enfin qui pût la faire sortir de Patonic générale où elle se trouvait. Tous leurs efforts, toutes leurs tentatives demeuraient sans résultat. Félix père eut alors une idée triomphante : il apporta la cassette à l'or et aux bijoux.

On place devant Rachel cette 'cassette ouverte; elle y plonge rapidement les mains. Sa bouche s'entr'ouvre et frémit de plaisir ; ses yeux se raniment, ses joues se colorent. Elle fait ruisseler entre ses doigts les pièces brillantes, elle tâte les bracelets, les bagues, les colliers, elle sourit à l'éclat des pierres précieuses. L''instinct de coquetterie de la femme se trouve pour quelque chose dans sa joie ; mais la juive surtout, la juive est aux anges. Les médecins, à chaque nouvelle atteinte de la maladie, renouvelèrent

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l'application de ce remède vainqueur.

Racnel fut guérie.

Le 15 mai 18&'0, elle joua pour la première fois le rôle de rauline dans Polyeucte. Elle aborda, le 22 décembre de la même année, celui de Marie Stuart, et le public ne tarda pas à Tapplaudir dans la Chimène du Cia. La place nous manque pour donner la liste complète de ses rôles. Outre ceux que nous avons déjà cités, voici les principaux de l'ancien répertoire : Estlier (28 février 1839) ; Laodie de Nicomède (9 avril) ; Ariane (7 mai 1842) ; Bérénice (6 janvier 1844) ; Electre dans Orestel'd décembre 1845) ; Athalie (5 avril 1847). Les rôles du nouveau répertoire sont : la Frédégonde de M. Lemercier (5 novembre 1842) ; la Judith de M"f de Girardin (24 avril 1843) ; la Virginie de M. Latour Saint-Ybars (5 avril 1845) ; la Jeanne d'Arc de M. Soumet (4 avril 1846); la Lucrèce de Ponsard (24 mars 1848) ; la Thisbé de Victor Hugo (18 mai 1850] , etc. , etc. Nous ne comptons ni VÔmbre de Molière, ni le Vieux de la Montagne, ni Cléopâtre, ni le Moineau de Lesbie, ni ÎP^^ de Belle- Isle, ni Valérie, ni Dume, ni Louise de

LigneroUeSf ni même Lady Tartufe, M"® Rachel y a été insignifiante relativement, comme dans le Roi attend^ Ai George Sand, et dans Horace et Lydie de M. Ponsard. Son plus admirable et sou plus éclatant succès l'ut le rôle de Phèdre.

A aucime époque les annales dramatiques n'ont enregistré pareil triomphe. Du parterre aux combles ta salle frissonnait. La terreur, la passion, la frénésie de l'amour étaient excitées, rendues avec une vérité sinistre, une verve effrayante, une puissance à confondre. On n'applaudissait pas, on perdait en quel(}ue sorte le sentiment de son être pour vivre de la vie de la tragédienne ; on tressaillait avec toutes ses fibres, on palpitait de ses joies, on rugissait de ses colères. L'âme suspendue a son geste, à ses lèvres, le cœur Douleversé par son coupable amour, vous sentiez avec épouvante le crime vous saisir, l'inceste vous brûler le sang. Rachel jetait sur vos épaules la i*obe du Centaure, et vous livrait à ses dévorantes ardeurs.

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée 1

Jamais le vers de Racine n'eut une ex-

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pression plus fatale. Vingt années durant, Phèdre a paru cent fois sur le théâtre de la rue Richelieu, et cent fois le même effet a été produit. Si une statue de Phidias, animée par un souffle créateur, drapée dans le péplum et chaussée du cothurne, eût traversé les siècles pour venir après trois mille ans respirer, marcher, parler devant nous, on n eût pas eu une représentation plus parfaite et plus absolue de la beauté antique. Rachel était grecque des pieds à la tête, dans son galbe, dans sa démarche, dans ses mouvements, dans sa pose. La draperie suivait ses gestes et retombait autour d'elle avec un art inimitable, avec une grâce athénienne.

Elle avait tout reçu de la nature, ampleur du geste, majesté de la contenance, force du regard, sûreté de la voix.

C'est dans l'organisation de son larynx qu'il faut chercher la cause des effets inouïs auxquels nous l'avons vue atteindre. Rachel était un écho de ses professeurs, écho magnifique, écho sonore, toujours sûr de repéter la syllabe, le mot, la phrase comme on les lui faisait entendre. C'était un diapason qui donnait le la avec une justesse mervedleuse, un ins-

trument dont toutes les gammes, toutes les notes, toutes les modulations montaient ou descendaient, grondaient ou s'adoucissaient, éclataient ou s'apaisaient dans le plus parfait accord, sans que jamais une. corde fausse chagrinât roreille.

Ici nos lecteurs vont se récrier. Quoi !

ces prodiges de diction, cette science de débit, ces accents passionnés, ironiques ou terribles, tout cela se réduirait à une précision mécanique, due au hasard ?

Non, prenez garde ! Rachel comprenait ce qu'elle exécutait ; mais elle ne devinait rien. Douée d'une mémoire solide, elle coordonnait dans les cases de son cerveau les effets qu'on lui indiquait, et les retrouvait à coup sûr, lorsqu'elle en avait besoin. C'était un instrument, mais un instrument qui avait une âme et qui, loin du maître, savait répéter les harmonies écloses sous le souffle et sous les doigts du maître. Seule et sans secours, elle manquait de force créatrice . Elle tâtonnait, elle s'égarait, elle se perdait dans les nuages de l'ignorance et du doute. Un diamant est caché dans l'ombre : apportez une lumière, il étincelle. Archimède

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disait : c Donnez-moi un point d'appui, je soulève le monde I » Rachel avait trouvé le point d'appui d'Archimède.

Toutes les fois qu elle abordait un rôle elle allait trouver Samson, qui le lui expliquait, le lui mâchait en quelque sorte, depuis le premier vers jusqu'au dernier, réglant les poses, les intonations, les «estes, éclairant du tlambeaude Tart cette belle intelligence incertaine et presque aveugle. Samson tenait les ressorts du génie de Rachel, il avait dans sa main les clefs de sa voix. La passion, l'ironie, le désespoir, la terreur, il faisait tout naître, tout résonner, tout frémir. Son élève ayant voulu jouer Agrippine de Britcm" nious sans le consulter, elle n'y obtint

Sas le moindre succès. Lors des répétitions 'Advienne Lecouvreui\ Samson était absent, et M. Scribe faillit perdre la tête.

Rachel ne comprenait pas le rôle. Sa sœur Rébecca, très-fine et très-intelligente*, se permettait de venir en aide à a M. Scribe et d'indiquer à Advienne les intentions de l'auteur. Il fut expressément

1. Elle mourut en 1856 et la{9Sa beaucoup de regrets au théâtre,

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interdit à Rcbecca, par Rachel elle-même, (l'assister à l'avenir aux répétitions.

Si l'on veut une preuve convaincante de cette absence d'inspiration chez la grande tragédienne et de la nécessité où elle se trouvait de prendre conseil d'un professeur, il suffit de se rappeler le premier venu de ses rôles et d'étudier rétrospectivement ses effets de scène. Ils se produisaient invariablement de la même manière. Jamais la note ne changeait ; elle était énergique à tel endroit, sourde à tel autre ; l'instrument la donnait, le lendemain comme la veille, avec la même netteté, la même justesse, la même douceur ou la même force. Toutes les nuances de la passion étaient arrêtées, convenues, (ixées. N'ayant plus à recourir qu'à sa mémoire, et sûre de son prodigieux organe, Rachel tenait le spectateur haletant, éperdu, sous le vers implacable qui le tenaillait et le martelait à froid sans qu'il s'en doutât. Lorsque le rideau tombait et dérobait la fille de Pasiphaé à son auditoire frémissant, on pouvait prendre la main de Rachel et compter les pulsations de l'artère : on en trouvait soixante à la minute. Quand Talma sortait de scène, il

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fallait l'envelopper dans une couverture et le porter dans sa loge.

Ce jeu régulier, calme, uniforme et presque mathématique, doublait la puissance de la tragédienne et lui permettait, à Tépoque de ses congés, de donner une représentation chaque jour sans fatigue.

Par une étrange bizarrerie de son étoile, tout ce qui lui faisait défaut, comme artiste, tournait au bénéfice de sa fortune et de sa gloire. Si elle eût joué d'enthousiasme, sur trois mille soirées tragiques peut-être que lui doivent la France et l'Europe, elle aurait dû forcément en retrancher les deux tiers, sous peine de mourir à la tâche. En conséquence elle eût perdu beaucoup de notoriété, comme beaucoup d'or.

Les cordes sensibles et les élans du cœur manquaient absolument à mademoiselle Rachel. Voilà ce que Samson n'a jamais pu lui donner, avec toute son adresse, avec tout son art. Dieu seul, en créant notre âme, y jette le précieux germe de la sensibilité. Les hommes l'étouffent quelquefois; mais ce n'est ni par leurs soins ni par leurs efforts qu'il prend naissance. On imite l'orgueil, le dédain, la

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haine, la luxure et la rage ; cela s'exprime par le jeu des muscles, par le talent des poses , par les inflexions de la voix ; mais pour faire pleurer les autres, il faut pleurer soi-même, et mademoiselle Rachel n'avait pas le don des larmes. Elle était sublime dans Hermione et dans Phèdre ; on pouvait la mettre au défi de se montrer dans Andromaque.

Rachel ne travaillait pas j elle ne faiâ^Lit aucun effort pour s'instruire et pour se mettre à la hauteur historique des personnages qu'elle représentait. Son but était d'amasser des millions, beaucoup de millions. Chaque jour elle remplissait ses coffres en exploitant quatre pièces de Pierre Corneille et deux de Jean Racine , — six tragédies, rien de plus.

A propos de Corneille, de Racine et de mademoiselle Rachel, voici une lettre que nous avons reçue de province. Elle est un peu longue, mais nous la donnons tout entière, afin de prouver que nous n'avons aucun parti pris pour le blâme, quand l'éloge se présente. Voici la lettre :

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A MONSIEUR EUGËKE Dfi MlRECOtlIlT.

« Monsieur,

(( Comme vous Pavez fort bien dit, une anecdote réussit beaucoup mieux à peindre un personnage que les études approfondies auxquelles on peut se livrer sur son compte. Hugo, Lamennais, Déjàzet, tous les contemporains illustres qtie vous photographiez ont chacun dans leur vie Ultime un air, une physionomie sans arriëre-pensée que vous nous montrez dans un fait inédit, une anecdote ignorée ou

[)eu connue. Ce que vous avez fait pour es autres, vous le ferez apparemment pour Racliel. Je vous prie, en conséquence, de considérer ce qui précède comme une sorte d'introduction à ce qui suit. Au mois d'août 1849, mademoiselle Rachel parcourait la Bretagne et la Normandie. Après avoir joué Phèdre^ à Avranches, elle passa, en se rendant à Caen, par Saint-Denis-le-Guast et s'y arrêta quelaues heures. C'est là qu'elle eut occasion ae remarquer un jeune paysan

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alors âgé de treize ans. Quand Rachel le rencontra, il lisait la vie d'Arondino. Elle s'approcha de lui et s'informa du volume qui l'intéressait si fort.

a — Gomment ! s'écria-t-elle, sont-ce là les ouvrages que l'on vous donne en prix ? Quelle pitié ! A quoi cela vous conduira-t-il, mon enfant : Lisez donc Corneille , lisez Racine. Vous ne les avez point ?

« — Non, mademoiselle.

« — Je vous les enverrai. Gomment vous appelez-vous ?

« — Armand Le Brun.

i( — G'est bien. Voici pour acheter des livres. » Et en même temps elle le forçait d'accepter deux louis.

« — Quant à Gorneille et à Racine, ajouta-t-elle, c'est moi qui me charge de vous les envoyer. »

<c Trois mois s'étaient écoulés. Notre petit paysan ne comptait plus sur les promesses de la grande dame, quand un beau matin il reçoit, franc de port, deux magnifiques volumes dorés sur tranche, rehure en chagrin, édition Furne. Sur la couver-

ture étincelait son nom en lettres d'or, et au verso de la première page Rachel avait écrit :

« Donné à Armand Le Brun, à qui je « souhaite un bel avenir.

. « Je suis persuadé, monsieur, que dans la biographie de la grande actrice vous aurez plus d'un trait de ce genre à consigner. C'est ce qui me fait craindre pour la publicité de l'anecdote ci-dessus. Quoi

au il en soit, si je ne guis témoigner à âchel toute la reconnaissance de mon jeune protégé, j'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris, (c Agréez, etc.

(c Marquis de Gondrexante. »

« Goutances, tS mai 185i. »

Les écrivains modernes trouvaient peu d'appui dans le talent d'Hermione. Découragés par ses rebuffades, victimes de ses caprices, ils ne lui préparaient aucune œuvre importante, convaincus, ou qu'elle

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ne voudrait pas leur servir d'interprète, ou qu'elle irait jouer leur pièce à Londres et à Saint-Pétersbourg, sans leur offrir de droits d'auteur. Rachel connaissait trèspeu la fraternité artistique. Elle tirait à elle, comme on dit vulgairement, toute la couverture. Ses camarades rendaient justice à son immense mérite comme déclamation ; mais ils n'avaient pas en profonde estime son caractère.

— Ah çà, disait un jour nous ne savons

5 lus quel directeur à mademoiselle Juitii, pourquoi déblatérez-vous ainsi contre Rachel? C'est mal! car enfin elle a plus qu'une autre droit à vos sympathies et à votre amitié. N'êtes-vous pas coreligionnaires ?

— Sans doute, répondit Judith ; mais n'importe, il y a un monde entre elle et moi.

— Comment cela ?

— Je suis juive, c'est vrai; tandis que Rachel... c'est un juif!

Il n'y avait pour Hermione qu'un moyen de se préserver de l'envie et de faire accepter cette gloire absorbante qui éclipsait tous les autres talents à côté

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d'elle, c'était de se montrer affectueuse et désintéressée. Mais le théâtre était son compitoir, sa boutiique; elle y faisait du commierce, elle s'y occupait sans cesse de l'augmentation des chiift'es; on l'y trouvait constamment maussade ou grondeuse, et ses gentillessçs, ses sourires, ses grâces étaient pour le dehors.

On comprend que nous parlons seulement ici de ses relations avec les administrateurs et avec ses camarades. Dans sa loge, où d'humjilcs courtisans allaient la saluer pendant les entr'actes, elle se montrait bonne fille et daignait quelquefois recevoir des minish'es et des anioassadeurs. De temps à autre, M. Ponsard réussissait à se glisser dans un coin. Cette loge de Rachel était un appartement coniplel ; on y faisait antichambre. Rarement Hermîone se montrait au foyer des acteurs.

A la ville, elle était charmante. Impossible de rencontrer unç femme plus accomplie et dont le langage, les manières, la tenue, offrissent, quand elle voulait s'en donner la peine, un cachet de distinction plus réel et plus remarquable.

C'était M arion Delorme passée à l'état de

duchesse. On la voyait tout à la fois majestueuse et piquante, grave et folle, modeste et passionnée. Fendant vingt ans, une foule de papillons tourbillonnèrent, se pressèrent et se culbutèrent pour se rôtir les ailes aux flammes dangereuses qu'elle allumait. Notre bon docteur qui, le premier, s'est brûlé au flambeau, s'écrie naïvement :

(( Ne laissez pas votre cœur s'enflammer à l'explosion soudaine des coquetteries et des tendresses dont la tragédienne se plaît, par caprice, à étourdir le premier venu. Elle ne se souviendra pas le lendemain de ses paroles engageantes, de ses avances de la veille ; elle se rit parfois des passions qu'elle inspire i. »

Ah! Docteur, il y en a eu de plus à plaindre que vousl Nécessairement on vous a raconté l'histoire de ce malheureux Guyon, taillé en Hercule, et pourtant si peu capable d'en exécuter les héroïques travaux. Le Qui êtes-vous? est-ce que je vous connais? dont on châtia le lende-

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