Rachilde
Il a été tire de cet ouvrage cinq exemplaires sur Japon impérial et six exemplaires sur Hollande,
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Dieu a fait ce monde pour la guerre... A. Dalgel, cité par Joseph de Maistre. (Considéra fions sur la France).
a crise actuelle de sincérité féminine, cette renaissance du romantisme féminin, pour parler avec Charles Maurras, a trouvé dans Mme Rachilde, sinon l'initiatrice, du moins une sorte de précurseur instinctif. Toute la littérature, plus cérébrale encore que sensuelle, qui fleurit, aujourd'hui, du Visage Emerveillé de la comtesse de Noailles aux brefs récits mi-historiques, mi-symboliques de MUe Renée Vivien, tout ce développement d'imagination violente, parfois artificielle, cette vision purement subjective des actes et des formes, cette morale « dionysienne »,
plutôt parallèle que consécutive de Nietzsche, tout cela, Mme Rachilde semble l'avoir prévu. Si elle n'en donna pas les formules, elle en aperçut les limites. Lorsque la critique tracera l'évolution du roman comtemporain, le nom de Rachilde marquera une direction nouvelle, la borne initiale d'une route sinueuse et récente parmi la forêt des idées et des sensations. La première, résolument, avec un geste « Jeune-France » et non sans quelque crainte secrète, Mme Rachilde s'y engagea. Son audace fut d'autant plus remarquée qu'elle en eut moins conscience. Elle apportait une ingénuité sauvage à avouer l'orgueil et la faiblesse de la femme. Elle oubliait qu'elle parlait au nom de toutes, en parlant au nom d'une seule, puisque certains philosophes admettent que la femme ne se manifeste que collectivement. C'est le destin de tous les précurseurs d'être mal récompensés de leur effort. Le jeune auteur de Monsieur Vénus ne fit point exception. Celui-ci fut, en outre, chargé de tous les péchés de la tribu. Tout autant par la nouveauté de l'attitude que pour le défi malicieux de chaque titre de ses romans, elle s'acquit des rancunes, et se posa comme la jeune prêtresse d'une Isis mystérieuse au sourire ambigu, sur le seuil du Temple qu'avaient fondé les grands poètes maudits de cette époque.
Fidèle au culte de cette beauté hautaine, nue, impérieuse et combative qu'Hellas symbolisait en Artémis, Mmo Rachilde devait se fixer la tâche d'écrire le roman de la Dominatrice, de l'Eve future
qui mène l'homme, non d'après son cœur, mais d'après son rêve, non plus Dalila, mais Hypathie, « la vierge assassinée ». Et si, tout d'abord, elle se laisse influencer par les soucis éphémères du détail naturaliste ou séduire par les décors compliqués, les brutalités d'un Villiers de l'Isle Adam, un goût instinctif de clarté, de sobriété, de style simple lui fera promptement rejeter le manteau romantique de ses débuts.
Marguerite Eymery naquit le 1 1 février 1860 (i), à minuit, dans un milieu familial et un décor dessinés pour le roman . Par sa mère, le futur auteur de la Princesse des Ténèbres remontait àDom Faytos (2), Dominicain et Grand Inquisiteur d'Espagne, qui eut de Maria-Libeira Sandoval un bâtard qu'on fit élever, en Languedoc, sous le nom de François- Marie Feytaud. Ce dernier, devenu tabellion, se fixait en Périgord, et à la suite de son alliance avec une demoiselle Brantôme y posséda d'importants domaines. L'arrière-grand-père de Rachilde, chanoine honoraire de la cathédrale Saint-Front à Périgueux, accepta la constitution civile du clergé, puis, suivant l'exemple de Gobel et Talleyrand, jeta le froc aux orties, se maria, eut trois enfants et mourut après avoir obtenu au barreau une no-
(1) Sous le signe zodiacal du Verseau.
(2) Ou mieux Félos.
toriété enviable. Enterré aux frais du peuple, il mérita de voir, gravée sur sa tombe, cette épitaphe : « A V avocat des pauvres, le peuple reconnaissant... » Admiré à la ville, il le fut moins à la campagne, où les paysans le crurent, par son abjuration, transmué en loup-garou. Son fils cadet, Urbain Feytaud, journaliste politique et spirite convaincu, eut une fille sentimentale, mélancolique et bonne musicienne qui épousa M. Eymery, officier de fortune de l'Armée d'Afrique, caractère autoritaire et emporté. L'orgueil du soldat espérait un fils ; ce fut une fille pâle et chétive qui vint au monde, par une nuit d'hiver, dans le lugubre décor du Cros, vaste domaine de pâturages et de bois entre Château-l'Evêque et Chancelade, à quelques kilomètres de Périgueux. Là, s'étaient retirés les grands-parents de Rachilde, dans une spacieuse maison de maître, sise au fond d'une dépression de terrain, humide, fréquentée du vent, familière des eaux et des roseaux palustres, parmi des bouquets de noisetiers sauvages, de tamaris, de peupliers, tout enlacés de vigne vierge. La rainette et les salamandres y gémissaient sous les fougères. Et c'étaient des vols de pies-grièches et de tourdelles autour des mares où s'argentent des toiles d'araignées multicolores, entre les joncs triangulaires et les aconits pourprés. La bise d'octobre ré • veillait, sous les chênes, les hurlements de l'ancêtre maléficié. Il y avait un sort sur les récoltes. On croyait voir errer, autour des trois fermes qui dépendaient du Cros, les yeux ardents du loup-
garou. Toute une atmosphère d'humidité, de cauchemar, propre aux sabbats, y enveloppa l'enfant craintive et charmée.
Au seuil de la maison où Rachilde venait d'ouvrir les yeux, pour peu de jours, croyait-on, puisqu'une chouette avait chanté cette nuit-là sur le volet du Nord, au seuil de la maison, luisait une pièce d'eau grise entourée de saules échevelés. Cette demeure tenait de la Maison Usher, du couvent maudit de Robert-le-Diable et du cloître des alchimistes. Là, on ne pouvait naître que romantique. On devine les premières impressions de la fillette.
Elle courait les garnisons à la suite de ses parents, d'un bout à l'autre de la France, puis venait entre deux étapes se retremper aux sources empoisonnées de la vie de famille, dans ce gîte maléfique du Cros, alors retentissant de conflits d'intérêt et de séances de spiritisme — qu'on retrouvera dans la Princesse des Ténèbres. — Entre les divergences de vues du gendre et des beaux-parents, parmi l'hostilité sourde des paysans, la petite Marguerite grandissait un peu à l'abandon, indifférente aux leçons de piano, poussée en sauvageonne, ignorante et toujours bouleversée de songes étranges, silencieuse, farouche et effarouchée.
Cependant, lorque M. Eymery démissionna pour s'adonner à l'exploitation du domaine, on confia l'enfant à une institutrice pieuse et douce qui lui apprit surtout l'Histoire sainte; mais Rachilde, lisait consciencieusement tous les livres qui lui
tombaient scus la main. Elle atteignait sa onzième année, quand elle se mit à raconter tout haut ses rêves singuliers. Déjà elle prenait des notes sur un carnet où elle les retrouve maintenant.
La locomotive s'arrête cinq minutes à Negronde parce qu'elle a bien soif !...
A douze ans elle envoie à un journal de la région, qui la publie, une légende : la Création de T Oiseau- Mouche. C'en était fait désormais du repos de l'enfant et des parents. On voulut la précipiter dans un mariage de raison, on la fiança à quatorze ans, par devant le curé. Elle ne voulut rien entendre et essaya de se noyer dans la pièce d'eau entre les saules. Elle en ressortit, envoûtée par tout le mystère de son désespoir, du site et des ombres entrevues. Dédaigneuse du luxe, de la situation mondaine des siens, elle s'enfonça davantage dans sa volonté d'écrire et de rêver.
Il nous est assez difficile aujourd'hui de comprendre l'inquiétude et l'affaissement des meilleurs esprits aux environs de 1875 î cette faiblesse qui s'absorbe en de chimériques espoirs et qui, consciente d'elle-même, cherche, au delà des limites de son activité, du réconfort et de l'espérance, se manifesta plus définitive en province qu'à Paris. Dans la vieille demeure où s'enterrait, non sans protestation, cet officier de cavalerie, entre ses grands-parents et sa mère, attristé davantage chaque jour, par le décor morose et solitaire du Cros, Mlle Eymery s'abandonna toute entière au démon
des rêveries. Les séances de spiritisme se multipliaient. Pour en augmenter l'intérêt, la jeune fille imagina de faire conter à la table tournante les histoires d'un gentilhomme suédois nommé Rachilde. Par quel étrange phénomène cette ingénue violente, qui ne connaissait rien des mœurs et des usages de la Suède au Moyen- Age, reconstitua-t-elle des aventures et un nom si parfaitement plausibles en ce pays ? Il faudrait revenir aux cas les plus curieux du dédoublement de la personnalité que cite Théod. Ribot (i) pour en retrouver l'équivalent. Avec une audace souriante et amusée, elle transcrivait les succès et déboires amoureux, les débauches singulières du héros imaginaire (2). Si elle ne livra jamais au public le roman élaboré par son imagination, elle avait adopté le nom de Rachilde, pour en signer son œuvre.
Depuis longtemps déjà, l'Echo de la Dordogne, F Union Nontronnaise, le Périgord, V Avenir de la Dordogne, le Courrier de la Dordogne publiaient nouvelles, variétés et feuilletons signés de ce pseudonyme rude et simple. Ces premiers essais ne ressemblent guère à l'ordinaire littérature des débutantes. Parodies du tragique à la Ponson du Terrail, il s'y dénonce souvent une curieuse préoccupation de l'au-delà, de la mort, des phénomènes télépathiques, sans arrière-goût de sacrilège ou
( 1 ) Les Maladies de la Personnalité.
(2) Hartmann : Psychologie de VInconscient.