‹ RachildeChapitre 2 sur 6 · IO · texte numérisé non relu

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du mysticisme. Elle parle du diable sans en avoir peur, elle y croit peut-être mais sans le craindre, ou l'aimer. Elle le considère avec une admiration curieuse. Elle le rencontre se promenant dans les rues de Périgueux et réussit à l'interviewer. En 1877, elle vante déjà, dans les feuilles du Périgord, la peinture de Gustave Moreau, peintre du Sphinx. Ses contes sont pleins de morts, de fées, de chats, de loups, de torrents, d'apparitions fantastiques : la Fiancée du Fossoyeur, le Filleul de la Lune, Trois contes à Madeleine, le Chai jaune, Un coin d'Enfer, V Eventail-Squelette, etc..

Victor Hugo lui cria avec ses applaudissements un « Courage î Mademoiselle ! » qui l'enorgueillit. Des périodiques de province, elle passa à ceux de la capitale. En juin 1878, V Estafette de Léonce Détroyat commença en feuilleton : Monsieur de la Nouveauté.

Epigraphié dune phrase d'Alphonse Karr, Monsieur de la Nouveauté tut mis en vente en 1880 par l'éditeur E. Dentu. Arsène Houssaye présentait l'ouvrage au lecteur (1) :

Rachilde a dix-sept ans, on se demandera comment elle a si bien vu le spectacle du monde. C'est encore

(1) Par instants, ce roman sonne (dans le caractère de Rose) comme un écho de Faust (scène de l'Eglise, suicide de Chaneau, etc.).

là le privilège de la femme de n'avoir pas besoin de traverser les passions pour les connaître. Les jeunes filles qui sont au Sacré-Cœur ont une seconde vue et ne s'étonnent de rien à leur première entrée dans le monde. Elle ont tout deviné. Les hommes, au contraire — hormis ceux qui s'appellent Balzac — ne sont pas des voyants ; il leur faut avoir vécu leur roman pour que leurs romans soient vrais.

Malgré le jugement général des critiques de l'époque et la volonté de Fauteur, ce roman ne participe guère du naturalisme, si ce n'est par sa conclusion pessimiste. C'est une paysannerie plus proche à la fois d'Alphonse Karr et de Paul de Kock que de Zola. Un vieux gentilhomme coureur, une catin amoureuse, des paysans lâches et cupides, un admirable type de garde-chasse qui rappelle ceux de Sardine-Blanche de Ponson du Terrail, une chanteuse de café-concert s'y groupent assez curieusement autour du calicot Louis Rainaud, bellâtre, rapidement gâté par son métier. Le plaidoyer présage celui du Bonheur des T)ames (i), bien que le milieu soit sommairement esquissé et que l'auteur ait négligé le détail au profit de la rapidité de l'action. Peu ou point d'odeur ou des descriptions répugnantes. Le dialogue vif, adroitement mené, allège beaucoup l'intrigue compliquée. Monsieur de la Nouveauté, malgré ses défauts de style et d'observation, malgré la naïveté

i) Le roman de Zola parut en 1883.

de la thèse,, est intéressant parce qu'il est un des mieux composés des romans de Rachilde.

Quatre ans plus tard, l'éditeur belge Brancart lançait Monsieur Vénus... Ce fut une pierre jetée dans la mare aux grenouilles littéraires, l'apparition du mouton à cinq pattes ! L'indignation la plus inattendue éclata ! Par delà l'auteur, on injuria la femme, avec toutes les insinuations et tous les sous-entendus que la presse d'alors tolérait et qu'on supporterait difficilement aujourd'hui. Des revers de fortune avaient obligé Rachilde à trouver dans sa copie le moyen de vivre. Henry Fouquier éclatait en imprécations contre l'auteur, « jeune fille de race slave, étrange et belle, ayant les cheveux d'or d'Aphrodite et les yeux verts d'Athéné (sic)... ». Paul Marrot, Camille de Sainte-Croix, et quelques autres essayèrent en vain de justifier l'audacieuse enfant terrible. La mode était aux poursuites. A cette époque, le parquet n'eût pas fait la sourde oreille, comme s'en plaignait, hier, le sénateur Bérenger. On a depuis décoré ceux qu'il condamnait. Chair Molle, dénoncé par Sarcey, valait une amende et la prison au futur chargé de mission officielle à l'étranger. Après Paul Adam, Maurice de Souilhac, Jean Laroque ! Le parquet de Bruxelles ordonna la saisie de Monsieur Vénus, la correspondance de l'éditeur à l'auteur interceptée, on mit sous scellé même les épreuves d'un autre livre qui ri était pas poursuivi. Sans mandat, on perquisionna chez Mlle Rachilde, laquelle, ignorante de ses droits, dépourvue d'avo-

cat, se laissa par défaut condamner par une chambre correctionnelle de Bruxelles à un an de prison et deux mille francs d'insertions (i). Elle ne fit ni opposition, ni n'interjeta appel, se contentant de ne point traverser la frontière. Etonnée de noter parmi les dix-neuf chefs d'accusation, découverts par le ministère public, celui d'avoir inventé un vice nouveau, elle entendit Verlaine lui répliquer :

« — L'inventeur d'un vice nouveau serait le bienfaiteur d'une nouvelle humanité ! Rassurezvous, petite, vous n'avez rien inventé du tout. »

Certes, elle n'avait rien inventé et on ne l'avait pas comprise, mais elle y gagna d'avoir une légende. Il y a vingt ans, c'était le meilleur moyen d'arriver à la gloire. Elle sourit de cette renommée et dédaigna également de la dissiper ou de l'étendre. Maurice Barrés l'appelait « Mademoiselle Baudelaire » et citait ce jeune bas-bleu, comme une des curiosités de Paris.

On entrait en pleine fièvre symboliste. Les petites revues et les cénacles se multipliaient. De 1885 à 1895, toute une littérature étrange et laborieuse fleurit, d'où sortirent les plus purs et les plus sûrs des maîtres d'aujourd'hui :

(1).. « Elle écrivit... Monsieur Vénus, dont la frénésie sensuelle, bien inutile au fond même de cette œuvre, qui ne vaut que par la perversité cérébrale, effraya l'opinion. Seuls un vilain public et quelques gourmets lurent ce volume estampillé de Belgique. Je note que c'est avec la Fan s tin un des romans préférés de ce charmant roi de Bavière qui vient de mourir... » (Maurice Barrés).

Ce ne fut naturellement pas ce qu'il y avait de sérieux dans les premières tentatives décadentes qui attira l'attention publique. Elle alla de suite aux singularités parasites, pour s'en exclamer ou s'en indigner (i).

De Mmo Rachilde on retint davantage la légende que les livres. On aggrava de racontars dangereux le récit d'une existence indépendante que nul ne protégeait. « Elle vivait irréprochable au milieu de cette boue, escortée d'amis, mais sans un seul amant... » (Jean Lorrain, Une femme par jour.) Elle était représentée comme une sportwoman émérite, une sorte de Mlle de Maupin tirant le poignard espagnol et le pistolet, affiliée de société secrète. Son portrait figurait en tête des journaux sportifs : l'allure d'un jeune héros de Gustave Aymard avec un soupçon de poudre, rappelant tour à tour cette Angélique de Longueval dont Gérard de Nerval nous rapporte les amours, ou ce Roderick, ce mousse aux boucles blondes et aux pieds trop petits, que Cooper évoque en son Corsaire Rouge.

Celle qu'on décorait de ce titre : Reine des Décadents, se contentait de hausser les épaules et de travailler avec une hâte fébrile, s'acharnant dans une production imposée et nécessaire, ne voulant rien sacrifier de son audace, « perfectionnant avec un entêtement tout périgourdin ses défauts et ses qualités ». Ce chaste peintre de la perversion

(i ) Henri de Régnier, Poètes d'aujourd'hui et Poésie de demain, conférence [Mercure de France, août 1900}.

semblait vouloir justifier l'épigraphe antique de Nossis de Locres :

Tôv Tuvaxa ;xv8â; KaAAio oôaov eiç 'A^pcooSfaaç, sixovac vpûupauéva toxvt' àvsOr.xsv iffav. àyavw; soraxav ;.'oà y âp'l; aXtxov «vôs"t ya'lcsTOj- ou tIvoc yàp uiu.<!/iv f/s'. B'Iotx; (i).

De façon intermittente, — les éditeurs sont pressés et la vie est courte, — elle apparut aux Hydropathes ,au Cto Noir, et en quelques réunions d'artistes. Jean Moréas, Laurent Tailhade, Jean Lorrain, Léo Trézenik, fondateur de Lutèce, et quelques autres l'y accompagnaient. De son adolescence hautaine et bourgeoise, elle conservait quelque instinctive défiance — dont elle ne se débarrassa jamais — envers les esthètes et les bohèmes, dont il ne faudrait pourtant pas médire, puisqu'ils ont, après tout, donné un sang nouveau à la poésie. Beaucoup ont succombé, beaucoup étaient médiocres, mais ils avaient la foi. Et ce ne peut être qu'avec un sourire mêlé de pitié et d'admiration qu'il en faut parier. Pour n'être point atteinte de leur faiblesse, Rachilde pratiqua l'hygiène salvatrice du travail. Promptement, elle renonça d'ailleurs à ces parlottes, comme elle avait renoncé aux salons des bas-bleus. On la vit encore dans

(i) Kallô, avant peint une image sur ce panneau l'offrit au temps de la blonde Aphrodite que figure cette image. Que doucement elle y est figurée ! Regarde comme y fleurit sa grâce ! Réjouis-toi, car elle n'a aucun reproche dans sa vie !...

les couloirs de l'Œuvre, après le Théâtre d'Art. Une gifle donnée à un conférencier mal avisé qui se permettait de grossières insinuations, en pleine salle des Capucines ; quelques soirées chez Léonide Leblanc perpétuaient pourtant encore, malgré le laps écoulé, la légende de l'Amazone altière et fantasque.

La beauté de Mlle Rachilde était célèbre, beauté hautaine un peu, le teint mat et des yeux vifs, aux lueurs prismatiques dont Samain disait.

Ses yeux, glacés de vert, ses yeux déjà vus, où ? Etangs mystérieux qui hantent les mémoires Couvent de l'inconnu sur leurs changeantes moires Ses yeux, ses pâles yeux, las d'avoir rêvé tout.

Très gamine, très primesautière elle avait des révoltes brusques, des indignations, un cœur passionné jusqu'à l'injustice et une loyauté de soldat. Elle défendait ses camarades de lettres avec une ardeur et un mépris des conséquences qui ne connaissaient aucune limite.

La Société des gens de lettres la reçut sociétaire de bonne heure sans lui imposer le stage d'adhérent.

En 1889, Mlle Rachilde épousait un jeune critique et romancier déjà connu et estimé des lettrés, M. Alfred Vallette, qui, l'année suivante fondait une jeune revue, parée d'un nom illustre qui durant deux siècles avait consacré les meilleures gloires françaises : Le Mercure de France.

On connaît la prospérité croissante de ce périodique.

La même année naissait leur fille Gabrielle. La légende de l'amazone s'éteignait au seuil du foyer. L'histoire de Rachilde n'était plus que celle de ses livres.

Suave mari niaono.

Au lendemain de ^Monsieur Vénus, parurent les Histoires bêtes pour amuser les enfants d'esprit (Brissy, 1884), un recueil d'une pureté liliale, d'une philosophie décevante, d'un charme discret, plein de trouvailles précieuses et naïves. Nono (Monnier, 1885) commençait la série des héroïnes d'amour et de sang pour laquelle Rachilde marquait déjà une prédilection secrète, « types de femmes à la fois dénuées de sens moral et fortes d'une âme virile, dignes d'admiration, enfin, sinon de mépris.... en de telles œuvres où se lamente un idéal triste.... se manifestait un romancier fort de sa conscience seule et de son orgueil aussi » (Victor Marguerite). La Virginité de Diane (Monnier, de Brunhoff et Cie 1886), qui suivit, confirmait cette appréciation du futur auteur de la Commune.

La même année, Ralchilde avait soulevé de

nouvelles colères avec la Marquise de Sade (i) Monnier et Cie, 1887). ^ ne s'agissait point ici de la timide et malheureuse épouse du divin Marquis, encore moins des aventures de l'auteur de Justine. Certes, le temps viendra où l'on rendra justice au précurseur de Nietzsche que le prisonnier de Miolans se montrait déjà dans Aline et Valcour. La morale de Sarmiento — Paul Adam l'a démontré — nous paraîtra fort acceptable après Zarathoustra.

(1) La fille du colonel Barbe est une « petite née vieille » ; chérissant passionément sa chatte (dormant avec elle et la prenant toujours contre soi) dans un plaisir de jouer avec ce qui peut la griffer, recherchant tout ce qui grouille sur la terre, nerveuse, sensible à l'orage et à la chaleur, et s'évanouissant à tout propos. D'une sensualité gourmande, elle mange les roses, elle cherche des sensations inconnues : elle a déjà soif d'être aimée, aussitôt exigeante et despote dans son idylle précoce avec un petit jardinier, et elle sait que sa chair d'enfant trouble. Cependant, brutalisée par son père ainsi que l'a été sa mère, sacrifiée à un laideron de frère, en elle se prépare une hostilité instinctive contre l'homme : petite femelle concentrant dès l'enfance toute la haine du mâle ; cette inimitié ira jusqu'au crime, quand elle laisse s'étouffer, non sans plaisir, le frère préféré. Elle a commencé la guerre aux mâles qu'elle méprise pour avoir été élevée au milieu de la bohème libertine et sotte des officiers qui, aux soirs de réception de son père, soucieux d'avancer, la caressent de compliments tandis qu'elle tient salon. Elle a été élevée « dans le rouge » du monde militaire qui « la surexcite et la blesse », et, petite panthère à griffes, elle aime, elle rêve la guerre, qu'elle voit comme une dispute sanglante autour de sa jeune beauté fauve et cambrée ». Marius-Ary Leblond. La Société Française sous la Troisième République, d'après les Romanciers contemporains. Alcan, 1905, in-8.

Par le titre, Rachilde se parait là d'un dangereux manteau, d'un Zaïmph peu vénéré qui ne la désigna que plus sûrement aux flèches ennemies. Cette étude psychologique, minutieuse et subtile, perverse et hallucinée, justifia l'acharnement des critiques. Cette physionomie de fillette présage déjà F Animale. Elle avait été précédée de^f?/zor/(E.Monnier etCie, 1887), un des meilleurs romans de Tau teur, dont la préface étonna — rien n'eût dû étonner de cet enfant terrible ! — par sa sincérité. Rachilde se racontait avec une franchise qui n'empruntait rien à Jérôme Cardan ou Restif. Elle éclairait son livre de sa propre histoire... « Roman d'une verve endiablée et d'une curieuse imagination, les uns disent dépravée, j'écrirais plus volontiers dépravante » (Jean Lorrain). A mort nous vaut le type de Berthe Soirés, femme d'un banquier parvenu, « adorable poupée parisienne, rieuse, insouciante, et souriante » et qui meurt d'être vertueuse.

Vinrent ensuite: le Tiroir de Mimi Corail (Nouvelles, 1887). — M™ Adonis (iSSS). — L'Homme Roux (1888). — Le Mordu (1889), avec le curieux enlèvement de la fille d'un éditeur et des tableaux chargés et curieux de mœurs littéraires. — Minette (1889).

En 1891, Camille Lemonnier présenta au public la Sanglante Ironie (Genonceaux et Cie). Il laissait pressentir des satanismes inédits : « C'est en se fustigeant avec les lanières des coupables désirs qu'elles (les âmes incroyantes) goûtent les joies éperdues et se délivrent en des abois qui les égalent

presque à la surhumaine douleur des âmes chrétiennes » ; il appelait Rachilde : « cette Agnès doublée d'une princesse de Décaméron ». On ne comprit guère, en général, ce roman symbolique. Seul peut-être Bernard Lazare aima et expliqua, dans le héros du livre, Sylvain d'Hauterac, « l'assassin religieux et métaphysique » :

L'Amour dans la Sanglante Ironie symbolise la vie, et longtemps Grangille, l'amoureuse robuste, triomphe, lassant la chair ; mais il suffit que Jeanne, élue par la mort, paraisse, et Sylvain d'Hauterac délaisse Grangille pour prendre sur les lèvres de Mme Siméon les baisers qu'en réalité donne la déesse aimée. Et le jour où Jeanne disparaît, où Grangille veut fuir, pris de fureur contre la vie, l'ennemie Eternelle, Sylvain tue Grangille pour conquérir la mort, heureuse du sacrifice...

Comme ces adeptes du Scheick des Sept-Montagnes qu'enivraient dans les hauts châteaux du Liban oud'Alamout, en Perse, le haschisch et le gôut du Néant qui délivre, disciple d'Ismaïi farouche, au Sivaïte déterminé, Slyvain d'Hauterac est bien le héros symbolique que devait créer Rachilde. Incarnation d'un Idéal amer, voluptueux et terrible, il n'a pas d'équivalent en notre littérature. A Sylvain d'Hauterac s'oppose la Laure Lordès de V Animale (Simonis Empis, 1893), clm' cherche le plaisir et la volupté. Admirablement composé, attachant, simple et tragique, ce roman d'une amoureuse qui aime l'amour atteint à toute l'ef-

froyable vérité de la vie. Des premiers jeux vicieux de Laure Lord es avec les garçonnets de son âge aux étreintes de Séchard, le clerc de notaire borgne, à la séduction du prêtre, à l'abandon d'Alban, il y a une gradation habile à laquelle les autres livres de Rachilde ne nous avaient point habitués. La mort de l'héroïne aux prises avec un chat enragé est une page célèbre. Sans l'effrayante fatalité qui pèse sur l'Animale, fatalité d'instinct, on pourrait apparenter ce volume aux œuvres naturalistes les plus exceptionnelles. Mais j'y vois autre chose,, avec la conception catholique de la femme, une sincérité, un aveu de faiblesse, l'enfant des bourgeoisies en décadence,

... Le compagnon peu sur, La femme, enfant malade et douze fois impur.

C'est la Lilith moderne qui s'étale victorieuse du mâle et vaincue par son propre désir. Tota in utero-.. Et l'auteur sourit, disant sans doute: La voilà, la femme, celle qui n'est qu'une femme, victime des lâchetés ataviques, avec ses défaites et sa honte et qui n'a pas su vaincre ses sens naïfs ou son hérédité, qui n'a pas su être perverse, c'est-à-dire s'évader de son propre devenir, au delà des sens, dominatrice par l'esprit. . .

L'Animale et la Vierge, la Passive voluptueuse et la Stoïque, elle les opposera, plus tard, l'une à l'autre au cours du Meneur de Louves.

Avec les Hors Nature (Soc. du Mercure de France,

1897) et l& Princesse des Ténèbres (Calmann-Lévy, 1898), Rachilde retournait au document de pathologie, non qu'elle eût du goût pour les lectures médicales, mais son. imagination tourmentée reconstituait des phénomènes et des observations parallèles à celles des Legrand du Saule, des Luys et des Charcot.

La Trincesse des Ténèbres, c'est Madeleine Deslandes, la fille d'un bibliothécaire falot, relégué en province avec sa vieille sœur maniaque et spirite, dans une maison qui suinte l'arsenic et le crime, humide et maléficiéq. Victime d'un dédoublement de sa personnalité, mariée à un brave homme de docteur et amante du fantôme Hunter, l'héroïne succombe dans une hallucination dramatique. Scientifiquement, le cas n'est pas sans certains rapports avec l'observation de Félida X, notée par le Dr Azam (Hypnotisme, double conscience et altérations de la personnalité. Baillière, 1877). On en aura l'explication dans les Leçons sur les maladies mentales d'Auguste Voisin (1). Mais l'anarchisme

(1) Cf., à propos du dédoublement de personnalité dans le Rêve, de l'hallucination que présentent certains rêves de Rachilde : le T{êve, par Marcel Foucault (Alcan, 1906) chapitre VIII ; — Gley (Dr), Etudes de Psychologie physiologique et pathologique, Alcan, 1903). — E. Cullere, Traité Pratique des maladies mentales, Baillière, 1887). — Th. Ribot, Essai sur l'Imagination créatrice, Alcan, 1907), A propos du cas de nécrophilie de la Tour d'^Amour, cf. Cullère, passim.

a La notion du moi plus particulièrement atteinte, reste suspendue et, alors même que les autres facultés, se réveillant plus ou moins incomplètes, semblent présider aux actes

foncier de l'auteur répugne aux déductions scientifiques et elle explique, par instinct antisocial ou par intuition poétique, ce que les savants commentent en longs recueils.

Ce que le document d'ailleurs ne donnera pas, c'est l'atmosphère, l'art de faire accepter au lecteur la situation en lui faisant aimer son effroi. Cela, Rachilde nous le donne, en une langue sobre, une force de couleur et d'image qu'elle n'a jamais dépassée.

Parurent ensuite : l'Heure sexuelle (1898) (ce roman et la Princesse des Ténèbres sont signés Jean de Chilra), la Tour à' Amour (1899), la Jongleuse (1900), Contes et Nouvelles (1901), limitation de la Mort (1903), le Dessous (1904), le Meneur de Louves (1905).

Au théâtre, Mrao Rachilde a donné Volupté '(Comédie Parisienne, joué par M. Paul Franck et Mllc Fanny Zaessinger ), Madame la Mort, drame cérébral (20 mars 1891, Théâtre d'Art, joué par MM. P. Franck, A. Félix, etc., MMn,cs Camm et Suzanne Gay), la Voix du sang, qui certainement aurait du succès au Grand-Guignol (Théâtre d'Art,

accomplis par le malade, l'être inconscient n'obéit, en réalité, qu'à une activité purement mécanique, née de la dénonciation violente opérée entre les centres perspectifs supérieurs annihilés et les centres secondaires ou moteurs.... Mesmet, Rapport sur le Prix Faret à l'Académie de Médecine, 1886 ».

io novembre 1 890),/' Araignée de cristal (L'Œuvre, joué par Lugné Poe et MmC Berthe Bady). Ce dernier drame est entièrement symbolique et peut se rattacher à la formule Maeterlinck. Un seul, la Voix du sang, est du théâtre, au sens où l'entendent les gens du métier ; par sa rapidité cruelle, sa vérité de fait-divers, son éternelle vérité humaine, il saisit au cœur. Deux bourgeois, mari et femme, entendent crier « à l'aide ! » dans la rue. Ils vont se coucher, il est tard, le dîner est excellent, la digestion heureuse. Leur fils doit dormir dans sa chambre, qu'importe l'inconnu qu'on assassine ! Quelques aphorismes de bon sens calment leur velléité de descendre au secours de la victime. La porte s'ouvre. C'est leur fils, agonisant, la poitrine trouée. « Le pauvre garçon, dit la bonne, il sortait tous les soirs et moi je n'osais pas vous le dire ! ... »

Madame la Mort reprend une thèse idéaliste d'un symbolisme cher à l'auteur. Il y a trop d'idées dans une telle pièce pour qu'elle convienne à de longues représentations.

De cette œuvre touffue, complexe, perverse, de ces peintures de l'étrange et de l'irréel, de cette symphonie d'odeurs et de couleurs, élaborée par un écrivain qui s'avoue impulsif et sensitif, « rejeté hors de lui-même par ses forces intérieures »,

le critique difficilement déterminera les tendances et les moyens d'expression.

Cette œuvre très mêlée étonne, en ce sens qu'elle ne correspond guère aux procédés ordinaires des peintres de l'exception et de l'étrange. Ce ne sont point des intellectuels, des êtres d'exception, auxquels elle prête des pensées d'exception. Non, bourgeois, petits rentiers, paysans, propriétaires terriens, fonctionnaires, mondains, etc., nous coudoyons tous les jours ces héros qui ne sont même pas toujours illuminés à l'approche de ce que les élèves de Moreau de Tours appellent les Frontières de la Folie. On ne peut les confondre avec les détraquées des romans de Lorrain, les beaux cas de clinique des derniers naturalistes. Pas davantage avec les apparitions (Morella ou Ligeïa) d'Edgar Poe. Non. Les héros de Rachilde sont parfois des idées, des symboles, comme on disait il y a dix ans — ce qui ne les empêche pas de renfermer leur part de vérité réelle, leur côté d'obsertation naturaliste (i) et leur valeur documentaire. Ce sont des symboles qui oublient souvent leur mission, pour être de pauvres humanités pitoyables, amoureuses, douleureuses, exaltées, frémissantes. Leur vol d'aigle déchu se débat furieusement contre le destin qui les accable. Ce

(i) Marius-Ary Leblond note même un certain souci d'éducation : u ... c'est ce qui donne à son œuvre, description complaisante de la pourriture bourgeoise, la générosité saine d'un Vallès » (??).. 1*

qu'ils portent en eux d'infini les tourmente, et la vision idéaliste, qui les apparentait aux créations des poétesses ultra-romantiques d'Outre-Rhin, les ramène, par les dédales que Chateaubriand et Gautier ont parcourus, vers la précision un peu sèche du roman analytique. Ne cherchons point à Mme Rachilde de parrainage étranger, ne parlons ni de Poe, ni d'Anne Radcliffe, ni de Bettina d'Arnhim. — Théophile Gautier et Villiers de l'Isle- Adam suffisent — ajoutez-y peut-être — mais pour bien peu — un souvenir de Georges Elliot. On peut lui appliquer la phrase célèbre de la Préface des Fleurs du Mal :

Bien qu'on l'ait souvent accusée de matérialisme, reproche que la sottise ne manque pas de jeter au talent, elle est au contraire douée à un degré éminent du don de spiritualité, comme disait Swedenborg (i).

Mais dans ses pires soucis de subtilités, dans ses plus absorbantes recherches d'exceptions, dans ce qu'on appellera encore longtemps ses perversités, elle garde cependant une vigueur qu'on n'était pas habitué de voir en pareilles circonstances, une franchise d'allure, une santé d'écriture, un fond solide de culture et le goût de la clarté qu'il ne faut pas dédaigner et dont Mme Rachilde est redevable à son atavisme gascon (2). Fille de soldat, née sur

( 1) Théophile Gautier. Préface des Fleurs du Mal, page 3 1 .

(2) Cf., dans ï Animale et dans la Princesse des Ténèbres,

les coins de paysages, les éclaircies de nature. Les théolo-

la terre héroïque de la belle humeur et du geste rapide, même aux heures où elle s'accommodait le mieux des influences nordistes et des modes décadentes, elle n'oubliait pas, malgré tout, l'enseignement de sa race et de sa terre. De là, cette virilité nerveuse, ce ton de d'Artagnan et de Chérubin, qui détonne quelquefois au cours d'une page d'apparence obscure et morbide.

En résumé, l'œuvre de Rachilde, sous un aspect d'orfèvrerie bizarre, de sensualité factice, malgré ses décors byzantins, ses affectations de vice, son idéalisme, ses névroses, reste au fond une œuvre toute pleine de violentes passions, d'un symbolsime peu compliqué, d'une valeur satirique considérable, avec beaucoup de sincérité et de pitié — bien que l'auteur se défende de posséder cette vertu — et par là une œuvre moralisatrice !

Mme Rachilde déclarait :

— Voulez-vous que je vous dise, moi, en une phrase moins élevée ce qu'on peut trouver dans mes romans ?

Quelqu'un qui, passant dans un grand bois, la nuit, chanterait très fort parce qu'il aurait peur. Un auteur timide, hardi comme un lâche, et qui s'effare au moindre bruit du vent... Je ne suis pas une bourgeoise... mais... j'en ai tous les défauts, et cette idée que je fais s'agiter des palmes me cause une indicible terreur (i).

giens n'avaient pas en vain donné au diable l'apparence du faune antique !...

i) Anthohgit-Tfyvue, janvier 1901.

Mais c'est encore la parole du Voyage :

Nous nous embarquerons sur la Mer des Ténèbres Avec le cœur joyeux d'un jeune passager... Entendez-vous ces voix charmantes et funèbres Qui chantent... « Par ici ! vous qui voulez manger Le Lotus parfumé, c'est ici qu'on vendange Les fruits miraculeux dont votre cœur a faim ; Venez vous enivrer de cette fièvre étrange, En cette après-midi qui n'aura pas de fin.

Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Electre, Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

Les Hors-Nature, le Démon de V absurde, ï Heure sexuelle, la Tour $ Amour, la Jongleuse, le Dessous, le Meneur de Louves retentissent de cet écho mêlé à d'autres échos qui crient du fond de la solitude, de l'éternelle solitude et de la nostalgie, solitude du cœur trop grand pour les réalités terrestres, nostalgie de Tau delà, appel sur la grève d'exil où tant d'autres, les sages et les révoltés, n'ont pas même laissé l'empreinte du talon sur le sable infidèle où meurt Feau successive. Dans cette œuvre, la mer, la lande, la matière changeante et les forces élémentaires vivent, au-dessus des visées humaines, des désirs et des défaites du héros. Le Mathurin Barnabas de la Jour d'Amour, les deux frères des Hors-Nature, sont en eux-mêmes moins émouvants que la plainte du flot autour du phare, que la silhouette du château dans son apothéose de flammes. Ici, se révèle encore, en dépit du symbolisme de l'auteur, l'empreinte romantique.

C'est le procédé des Travailleurs de la fXCer ou de l'Homme gui Rit, qu'Emile Zola devait répéter dans Germinal et dans la Terre. Cette préoccupation de la vie des pierres et de l'âme de l'eau, cette sollicitude penchée sur la matière, cette vision large, ce panthéisme, c'est ce qui hante Mme Rachilde après Victor Hugo et ce qui la classe parmi les romantiques et a pu la rapprocher un temps des naturalistes qu'elle a tant combattus.

Mais ce qui est bien à elle, ce que seule peutêtre des écrivains d'aujourd'hui elle possède, c'es une nervosité exquise, une absence perpétuelle de vulgarité, une vivacité un peu papillonnante qui l'éloigné sans cesse du détail trivial, une complète aristocratie de la sensibilité, quelque chose de naïf, de brutal — c'est-à-dire de guerrier — puisque cette naïveté et cette force proviennent d'un grand fond de générosité. C'est dire aussi son mépris du poncif social.

Toute l'œuvre de Mmo Rachilde glorifie la conquérante ; elle a créé la première ces types de femmes nietzschéennes dont on nous accable maintenant et qui ont eu pour ancêtre Mlle de Maupin. De la Raoule de Vénérande de M. Vénus à la Basine du Meneur de Louves, c'est toujours le développement du même caractère, le même dédain pour l'Animale. Cela vous explique qu'elle se soit refusée à écrire des romans d'adultère et qu'elle ait choisi des amoureux d'exception et non pour étonner ou pour étaler ses lectures médicales. Surtout dans ses derniers romans ses personnages sont

plus prçs de l'évocation biblique que du manuel de pathologie nerveuse. Vous les retrouverez dans les récits des voyageurs, les cartes légendaires, les symboliques mythiques en même temps que dans Moreau de Tours.

C'est un cas nécrophilie sans doute que celui des Barnabas de la Tour d'Amour. Mais c'est encore le vampire des magies noires (i). Remarquez comme l'auteur a dédaigné les détails scientifiques, la genèse morbide de sa névrose. Non ! C'est un marin qui écouta le mauvais conseil de la solitude et de de la nuit, la voix artificieuse des sirènes. Il a bu le philtre empoisonné des vents. Je ne sais pourquoi, mais j'ai songé, plutôt qu'aux exploits du Sergent Bertrand ou d'Ardisson, à ces appels de démons qui marquent, dans les Martyrs, l'union d'Eudore à Velléda.

Le romancier demeure poète (2). Etait-il d'ailleurs possible de ramener le roman symboliste à la conception ordinaire du prosateur ? Je ne le crois pas. La trouble aventure des Hors-Nature le démontre irréfutablement.

Cette sorte de réplique, si l'on peut dire, de Ren n'a pas ce fumet spécial que d'autres mettront plus tard en de pareilles intrigues. Toute la fureur triste

(1) Ct. l'article Vampire dans Y Encyclopédie thèohçique de l'abbé Migne tome XLIX, page 785, et Wilhem Neubrig., Rerum Anglœ., livre V, chap. XXII.

(2) Le conte de la Panthère est un vrai poème en prose. M11* Rachilde n'a jamais composé de vers.

de l'antique daïmon suivit en ce conte. C'est le seul des livres de Rachilde où le fatalisme, le mal du siècle, comme encore un certain libertinage à la Mérimée, s'allient pour former un ensemble douloureux, plus poignant peut-être de ce qu'on y devine que de ce qu'on y lit. Car, comme dans l'œuvre totale de Mme Rachilde, il n'y a que le titre de fortement accusateur. Hors Nature, ceux-ci encore le sont davantage par leur cerveau que par leurs sens. Malades de l'imagination, assoiffés d'infini mieux que de voluptés coupables, il peuvent répéter le rubaiyat d'Omar Khagyam :

Le ciel n'est que la vision du désir atteint, l'enfer que l'ombre d'une âme qui brûle, jetée sur les ténèbres hors desquelles nous sommes si récemment émergés, avec lesquelles nous serons si vite confondus.

Le Dessous, cette histoire d'amour parmi les épandages de la Seine, est encore, entre tant d'anithèses romantiques, une nouvelle preuve du goût de Rachilde pour le décors d'exception. Les Vendanges de Sodome ; l'inquiétude de deux enfants qui jouent près d'un étang où dort une noyée dans Volupté, leur sensibilité nuancée infiniment et trop précoce ; l'épisode du Sabbat des chats dans l'Animale ; la scène du vase dans la Jongleuse : toutes ces pages d'un intérêt crispé, d'une fébrilité qui se complaît dans ses malaises, donnent au lecteur li ne impression sans parallèles jusqu'à présent. Cependant cette émotion est toujours d'ordre intellec-

tuel. C'est un jeu cérébral et parfaitement esthétique. Pourquoi donc les professeurs ne les recommanderaient-ils pas ?

Un conte sur la peste de Florence, entre autres pages, permettait de prévoir la force d'évocation historique de Rachilde. Le Meneur de Louves, net et sobre récit, prose musclée et rapide, indique comme une application nouvelle de cette intelligence et de cette sensibilité.

Entièrement, hors un surplus de couleur et de vie, ce roman pourrait se placer à la suite de l'histoire de Mérovig dans les Récits des Temps mérovingiens d'Augustin Thierry. Mme Rachilde a suivi la méthode récente des Funck-Brentano et des Lenôtre. Elle a fait « un roman de l'histoire », comme on dit aujourd'hui. Elle est restée fidèle à la vérité documentaire, répudiant la théorie de Jouy, si longtemps suivie par les découpeurs de la vie du passé (i).

Le roi Hilpérik, auquel Mmc Rachilde garde le nom classique de Chilpéric, avait eu, en 564, de sa femme Audowère, une fille, Hildeswinde. A propos du baptême de cette enfant, grâce à la four-

Ci) « L'erreur consacrée par la tradition doit être préférée à la vérité incontestable.., » etc. Jouy, Œuvres complètes. Préface de Bélisaire. Paris, 1823.

berie de Frédégonde et à sa propre simplicité d'esprit, Audowère fut répudiée, exilée dans un monastère « où quinze ans plus tard elle fut mise à mort parles ordres de son ancienne servante (i). »

Frédégonde ne se satisfit pas de cette assassinat ; elle était alors au déclin de sa force, mère dont les enfants venaient d'expirer, marâtre qui avait arraché à la lâcheté de Chilpéric la condamnation du dernier fils d' Audowère : Chlodowig ; elle obtint qu'on lui abandonnât la jeune Hildeswinde, qui fut violée (2), vit ses biens confisqués et et fut enfermée à Poitiers, dans le monastère de Radegonde.

Mme Rachilde a lu Grégoire de Tours, et autour des faits brièvement rapportés par Févêque elle a — avec un art de composition supérieur à celui de ses autres ouvrages — soufflé la vie.

Harog, le berger du roi, meneur de chiens, une nuit qu'il veillait sous les toits de la villa royale de Chelles, a vu la scène du viol, la princesse nue livrée aux jeunes serviteurs de la reine, et dans Fombre, attentive, louve embusquée, Frédégonde, qui, soulevant d'une main la portière de cuir, se réjouit au spectacle de cette honte. Puis lorsque Harog et son farouche compagnon Ragnacaire quittent le palais pour regagner la forêt, on leur confie la princesse afin qu'ils la conduisent

(1) Augustin Thierry, Réc. des Temps Mér.,1, 307.

(2) Gregor. Turoniensis. Hist. Franc. , lib. V, cap. XL, « delusa a pueris régime » .

au couvent. Désormais, la vision de cette nuit hantera pour toujours l'esprit de Harog ; nouvel Actéon, il suivra désormais, amoureux et soumis, le sillage de la malheureuse et hautaine Hildeswinde qu'on appelle — à tort — Basine {la bonne)- La fille de Chilpéiïk ne s'inclinera pas jusqu'au meneur de louves. Malgré la souillure initiale de sa puberté, elle gardera l'attitude d'une vestale. Puis, lorsque sa cousine Chrodielde et elle se révolteront contre l'abbesse, appelant à leur secours Harog, Ragnacaire et leurs amis, et se lanceront avec eux dans la plus audacieuse aventure, nous verrons toujours Basine, dédaigneuse de l'hommage des mâles, et toujours adorée de Harog, ne lui cédant jamais, passer comme une apparition d'Artémis cruelle sur la forêt ou parmi les ardeurs de l'orage, indifférente à tout ce qui n'est pas son orgueil. S'opposant à Basine, la fille de Haribert,Chrodielde,« urne d'amour », qui semble surtout aimer la guerre à cause des guerriers et qu'on rencontre sans cesse pâmée entre des bras robustes, emplit de sa beauté les épisodes principaux de ce roman, singulièrement vivant et précis, qui présente tout l'intérêt d'une chronique du temps et qui, par l'exactitude de la reconstitution, contenterait M. Maurice Maindron lui-même ! . . .

Nous avions un court feuilleton de Dumas, le Meneur de Loups, conte fantastique hâtivement écrit, mais non sans verve. Voici le Meneur de Louves, document historique. Cependant, consi-

dérez que ce volume contient sa part de vérité éternelle et symbolique, s'il renferme des types plus nombreux que les autres romans de Mme Rachilde (l'eunuque Soriel, Chidéric-le-Saxon, l'abbesse Leubovère, l'évêque Marovée, la recluse).

Il convenait d'insister sur le Meneur de Louves, dont les principaux personnages semblent l'aboutissement des principaux héros déjà rencontrés dans l'œuvre de Mme Rachilde. Eliante Donalger de la Jongleuse, Raoule de Yénerande ne sont point sans parenté avec Basine, ni le gardien du phare avec Ragnacaire, et dans Chrodielde revit f Animale.

Apologie de la Force et la Volonté, l'œuvre de Mmo Rachilde, qui vint trop tôt, se trouve aujourd'hui complètement d'accord avec les tendances générales de l'élite. Celle qui créa la première le type de la vierge forte et celui de T animale dans le roman moderne ne devrait point être oublié, pour son influence.

La fécondité et la personnalité littéraire de Rachilde, l'art à la fois subtil et viril de ses romans, de ses contes, de son théâtre, lui assurent une place importante. Cette place, il semble que par coquetterie féminine et par une sorte de respect pour les grands calomniés qu'elle admira, elle ait refusé de la prendre alors qu'elle y avait tant de droits.

Le style de M,ne Rachilde est rapide, très nuancé. Ce seul souci de nuances, parfois excessif, mène alors Fauteur à des phrases, chargées d'incidentes. C'est Fexception. Généralement le tableau est bref, mêlant le détail psychologique à la description des décors :

Devant le perron d'honneur du château, il fut presque écrasé par sa massivité. Il eut un froid aux moelles, de ce froid bizarre dont on ne peut se garer en présence de très grandes choses mortes.

Sous ses pieds, de larges ornières se déroulaient, allant du perron à la grille du parc, lointain, comme un portique d'apothéose, de larges ornières toutes moussues témoignant que les dernières voitures passées, singulièrement lourdes et lentes, roulaient certainement bien loin de la maison.

La pelouse, en coupe de velours où ne trempait plus aucune fleur , les immenses terrasses vides et mornes, les grandes fenêtres béantes , ouvrant des bouches édentées pour aspirer le soleil, les perrons gris de lichens indiquaient la négligence des valets, une espèce de défi jeté aux pauvres : on était si fort, en cet endroit, qu'on ne craignait plus de se laisser aborder familièrement et de paraître rustique.

Il monta, son bâton à la main, sa casquette sur les yeux, la mine mauvaise. Assis sur une marche du perron, un vieillard mal vêtu taillait un très petit rosier dans un pot. Autour de lui, échelonnés, d'autres pots : des giroflées communes, un souci pâle, une jacinthe

blanche, toute mince, tardive, poussée à l'intérieur, l'aspect d'une fillette maigre en chemise. — Le Grand Repas des Ombres, Contes, p. 34.

Elle savait la grosseur extrême de certains soleils et la maigreur très ridicule de certaines victimes, les attentes anxieuses sous l'œil mauvais delà lune qui vous lance perfidement à la poursuite d'une ombre de gibier toujours de plus en plus fuyante.

De ces chasses malheureuses, elle avait gardé un instinct de guerrier pauvre et ne demandait qu'une part modeste pour ne pas éprouver de vertiges en cet autre monde béni où les carnassiers, devenus les frères de l'homme, semblaient conviés à des festins solennels. — LaTanthère. Contes, p. 219.

Ce soir-là, un étrange coucher de soleil empourprait l'horizon. Le haut de la colline rocheuse se nimbait d'un diadème de cirrus roses, et au centre de ce diadème, juste au-dessus de la pierre plate, un puits de ciel bleu pâle s'ouvrait, en clarté d'eau prête à inonder la ville. Sur la route, sur les bois, sur la prairie, des nues sombres, colorées çà et là de jaune soufre, plombées par des teintes d'un gris sinistre, s'étendaient avec des allures mauvaise et dévoratrices. Une chaleur de forge montait de soupiraux inconnus qui devaient percer d'outre en outre la terre déjà si cruellement crevassée par la sécheresse. Les noisetiers du jardin, les peupliers de la route, la haie de sureaux bordant la prairie, jusqu'aux touffes de menthe sauvage, prenaient une immobilité fantômale. — La Princesse des Ténèbres, p. 108.

Ou de claires images :

Dans une coupe bleue nageait très haut la croix du monastère, vision lointaine. Un frisson agitait les arbres. Des oiseaux chantaient. Le soleil ne franchis-

sait pas encore le seuil du bois prolongé en puits de nuit devant le berger, mais on sentait poindre le jour dans les sombres voûtes ; c'était çà et là comme des fissures d'où la lumière suintait en gouttes d'or, — Le Meneur de Louves, page 174.

Toute nue, très jeune, très blanche, si blanche que la lumière pâle de lune semblait ne luire que sur elle, cette femme agitait frénétiquement la tête, s'efforçant de dénouer la tresse de ses cheveux qui pendaient, entre ses deux petits seins ronds, comme une grosse vipère jaune séparant deux fruits... — Ibidem, p. 17.

Des subtilités :

Cette fille ne pleurait pas, voilà pourquoi ses regards verts contenaient un poison mortel. Ses larmes retombaient sur elle pour empoisonner son sang et celui des hommes... Ibidem, p. 48.

Un art très discret, une ironie contenue, parfois une indignation courageuse, un enthousiasme fervent, tels sont les éléments qui se trouvent au fond de presque toutes ses phrases, qui leur donnent cette originalité absolue, qui les font si différentes de la prose des autres. Le style de Mme Rachilde a les qualités dont elle aime tant à parer ses héroïnes, la force, la netteté, la sobriété, la vivacité.

Joseph de Maistre s'indignait contre le poète qui prétend :

Le donne son venute in excellenyt Di ciascuriarte ove hamio posto cura.

Aujourd'hui nous donnerions tort à l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg. Mais lui, approuverait cependant la morale de Mme Rachilde, lui, qui a déclaré, depuis longtemps, « que le carnage permamanent est prévu et ordonné dans le grand tout. . . » .

Cette loi de l'universelle et perpétuelle lutte des âmes et des cœurs, elle emplit les 20 à 25 volumes écrits par Mme Rachilde. C'est une œuvre de sang et de rêve (1), mais c'est aussi une œuvre de santé et de force, de santé qui se continue, de force qui s'affirme davantage à chaque nouveau livre, plus consciente d'elle-même, plus simple aussi et plus directe dans ses manifestations.

Certes, si quelque obscurité se mêlait à ses premiers essais, si quelque folie erotique ou sadique s'y accusait, surtout par manque de métier, elle a depuis déployé l'art nécessaire qui marque la santé de l'observateur ou du poète. Ce n'était pas sans danger qu'elle se pencha sur tant de fleurs empoissonnées, son originalité a été d'en revenir « avec la couronne que met la peste au front de ses rares vainqueurs ». Et elle peut répondre avec Chamfort à ceux qui la blâmeront du choix de ses sujets que « les caractères vigoureux se reposent dans l'extrême » .

Ernest Gaubert.

(1) « ... Mme Rachilde, extraordinaire romancier lyrique qui n'est pas encore à sa vraie place dans l'admiration... » Catulle Mendês, Rapport sur Je mouvement poétique français de 186/ à iyoo, p. 152.

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Autographe de Rachilde

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