‹ RachildeChapitre 3 sur 6 · OPINIONS · texte numérisé non relu

OPINIONS

D'Albert Samain.

(Sonnet inédit)

Ses yeux glacés de vert, ses yeux déjà vus, où ?... Etangs mystérieux, qui hantent les mémoires Couvent de l'inconnu sous leurs changeantes moires, Ses yeux, ses pâles yeux, las d'avoir rêvé tout.

Charmeuse du serpent qui s'enroule à son cou, Dans les serres du mal pour d'atroces grimoires Elle cueille à minuit des tubéreuses noires Dont le parfum charnel brise comme un vin fou.,..

Le chat énigmatique enfermé dans la femme Rôde à pas de velours dans sa chair, dans son âme, Et, fauve enlangouré, s'étire dans son cœur.

Son cœur tendre et barbare, aux hôtes éphémères, Où trône, inviolé, hors du Présent vainqueur, Son éternel Amour sauvage des Chimères.

De M. Remy de Gourmont :

« ... Si Y Animale est le livre le plus singulier de Rachilde (quoique pas le plus équivoque) le Démon de l'Absurde est le meilleur, j'ajouterais volontiers, non pour le seul plaisir de me contredire et d'annihiler la vertu des précédentes pages, que ce recueil de contes et d'imaginations dialoguées affirme un effort réalisé de véritable sincérité artistique. Des pages comme la Panthère ou les Vendanges de Sodome montrent qu'une femme peut avoir des phases de virilité, écrire, à telle heure, sans le souci des coquetteries obligées ou des attitudes coutumières, faire de l'art avec rien qu'une idée et des mots, créer. »

{Livre des Masques, tome ier)

De M. Victor Margueritte :

Ce qu'il est intéressant de remarquer c'est la prédilection de Mlle Rachilde pour ces types de femmes, à la fois dénués de sens moral et fortes d'une âme virile, dignes d'admiration, enfin, sinon de mépris. L'auteur de Monsieur Vénus vient d'affirmer encore, dans son dernier roman sa puissante originalité et nous sommes de ceux qu'intéressant de telles œuvres où se lamente un Idéal triste.

Un artiste d'ailleurs, romancier ou poète, ne doit-il point marcher, d'un pas ferme, droit vers un but qu'il ignore, trop souvent, hélas ! mais qu'ils pressent, sans s'inquiéter de ce qu'il peut soulever autour de lui de fausses interprétations, fort de sa conscience seule et son orgueil aussi.

De M. Maurice Barrés :

Cette petite fille, née Périgourdine, se révéla à mesure qu'elle croissait en âge, lunatique, un peu maigre, généreuse et triste pleine d'étranges ardeurs. Elle étonnait ses parents les plus doux du monde ; elle scandalisait tout le Périgord.

Généreuse, toute de premier mouvement, pas pliante le moins du monde, mais si maladroite dans ses raideurs subites qu'elle étonne, fait rire et ne blesse guère....

Dans l'œuvre étrange de Rachilde on ne trouve sans doute rien de grossier ; mais cette jeune fille fut toujours d'une parfaite inconvenance....

Cette psychologie maladive, infiniment intéressante, ces cas d'exception sont dans la fine tradition qui va de Joseph Delorme aux Fleurs du Mal.... Elle est dans le véritable esprit de Baudelaire qui voulait réagir contre le matérialisme de Gautier d'où sortaient déjà parnassiens et réalistes, et contre tout le superficiel du romantisme....

(Les Chroniques, février 1887.)

De M. Laurent Tailhade :

On était grandement ruskinien, et préraphaélite, et boticellesque, et décadent et quatrocentiste, lorsque Rachilde fit jouer pour la première fois Madame la Mort au théâtre de l'Œuvre et briser par Lugne Poë le miroir visionnaire de Y Araignée de Cristal. Les

femmes de ce temps-là portaient leurs cheveux en oreilles de basset. Les esthètes, coiffés comme les figurines de Guiberti ou de Donatello, enroulaient un bandeau florentin sur des plastrons ambitieux, au point qu'il était malaisé de discerner si le noir des encolures provenait du satin de leur cravate ou de la crasse de leur peau. On jurait par Ibsen et par le symbolisme. On parlait Scandinave, aléoute ou bas-breton.

Rachilde fit entrer dans la ménagerie polaire sa belle humeur périgourdine, déduisant sur le mode léger les inventions atroces ou libertines que lui suggère un esprit entiché d'épouvante regardant comme un signe d'aristocratie les vices hors nature et les amours polysexués. Car on est pervers avec stupeur chez les professionnelles de la littérature scandaleuse.

Ce serait passer pour un sot que de vouloir dégager une idée centrale, une vue d'ensemble dans le joli chatoiement des étoffes luxurieures que l'auteur de la Panthère chiffonne d'une main experte à ces sortes de jeux. Il faut lire les contes de Rachilde. On y trouvera de l'Hoffmann, de l'Edgar Poë, du Sade même et du Crébillon fils. On y trouvera surtout l'humour alerte et bienvenu d'un romancier qui montre que, pour une femme de lettres, il vaut mieux avoir les ongles roses et le rire spirituel que le bas bleu crotté des Muses d'autrefois.

(Le Français, 21 février 1901.)

De M. André Beaunier :

Déraisonnable, hâtif et singulièrement mélangé de toutes sortes de choses bonnes ou mauvaises, presque au hasard, Je style de Rachilde a des défauts qu'il se-

rait facile d'énumérer. Mais il est extraordinaire ! Je ne sais guère d'écrivains plus particulièrement doués de qualités plus éclatantes, plus étranges, plus merveilleuses, et plus déconcertantes. Cette œuvre est tout à fait dénuée de méthode, et de critique, et de goût peut-être. Mais une prodigieuse imagination s'y révèle , imagination verbale , imagination d'idées , presque un cauchemar, une hallucination continue de formes, de couleurs, de sons, de passages somptueux, sinistres, charmants, chimériques, une fantasmagorie sans cesse renouvelée, où des symboles apparaissent, grandissent , et s'évanouissent et renaissent , où la réalité s'illumine prestigieusement d'éclairs soudains, où des visions se dressent , inquiétantes et tumultueuses... La lune : « Dominatrice, impérieuse, ouverte en rond comme un puits d'or, aspirant tous les arômes et tous les souffles, elle avance, un peu de travers, titubant d'une énorme ivresse tranquille, elle hume des choses ou des êtres dont les multiples vies, s'étouflant, font ce silence mortel qui frappe de vertige... » Les fleurs : <r Si les citrons et les oranges manquaient, il y avait les roses jaunes ! Si les grenades, les melons, les pastèques n'arrivaient pas à mûrir, il y avait les roses pourpres, les roses rouges, les roses roses ! Et si le vin d'Asti ne coulait point à flots, cette année de malheur, on humait sa mousse pétillante et suave dans l'arôme délicat de très petites roses blanches, dont les boutons craquaient, sous la dent, comme de simples noisettes ! » Toute cette nouvelle, Le Mortis, est admirable. C'est Florence, en ruines, dévastée, que les roses et toutes les fleurs ont envahie. Et le comte Sébastiani Ceccaldo, l'épée à la main, taillant les lierres, coupant les lianes, se fraye un chemin dans la frénétique luxuriance des végétations, et

meurt empoisonné de l'excessif parfum des fleurs... Il y a, je crois, des qualités géniales dans ce talent désordonné.

(Revue Bleue, 16 février 1901.)

De M. Octave Uzanne :

Qu'est donc la littérature? Si nous le savions déjà, le nouveau volume de Mme Rachilde : Contes et Nouvelles suivis du Théâtre nous l'apprendrait bientôt : la littérature est un art. Et c'est si bien un art qu'il semblerait que Mmo Rachilde ne se tolère point de licences (nous entendons de celles grammaticales) et que chacune des phrases de ses descriptions et de ses dialogues soit polie avec une minutie soigneuse.

Mme Rachilde appartient, autant par le genre des influences qui l'ont formée que par celui des écoles où elle passa, à cette classe d'écrivains bien particuliers, bien originaux, qui ne sont ni très nettement idéalistes, ni très nettement naturalistes. Par l'osé de certaines phrases, la rudesse de certaines scènes, elle ressemble fort à ces vieux chroniqueurs du temps du seigneur Brantôme, « qui ne craignaient rien écrire» et, par raffinement des phrases, le souci qu'elle a d'étonner, de surprendre, de « faire » étrange et effrayant, elle se relie à ces nobles esprits de l'au-delà et de l'inconnu, à ces grands écrivains pour qui rien ne demeure caché, pas même le mystère, et qu'on nomme Edgard Poë et Villiers de TIsle-Adam.

Sans doute, l'emploi du mélodrame est un moyen que repoussent les plumes difficiles. Mais le mélodrame comme l'entend Mme Rachilde n'est pas tout à

fait le même que celui dont MM. Decourcelle et Sardou font usage. Et de la beauté, une grande beauté se dégage de ces pages frémissantes.

De M. Adolphe Retté

En général, il faut se méfier énormément des femmes qui écrivent. Ces « chaussettes bleues, » comme les appelait Barbey d'Aurevilly, soit qu'elles se livrent à un sentimentalisme larmoyant, soit qu'elles affectent des allures tapageuses, prennent avec le style des libertés que le bon goût réprouve. D'autres, pareilles à des gosses mal élevés, s'amusent à lâcher d'énormes obscénités. Mais Mme Rachilde possède cette vertu précieuse qu'elle n'est pas bas-bleu pour un liard. Les tenants du verbe doivent saluer en elle un frère d'armes. Elle a du style — un style bien à elle, fougueux parfois et parfois alangui, paré d'épithètes significatives. Sa phrase nerveuse cingle comme un coup de fouet ou caresse comme rudement une langue de chat. On sait d'elle des paysages de mer, de villes, de campagne d'une puissance d'évocation tout admirable. Quant aux sujets qu'elle traite de préférence... dame, il est évident qu'ils ne sont pas faits pour servir à l'éducation des jeunes filles. Elle aime à aimer à décrire, par le menu, des cas passionnels fort épineux; elle campe debout des personnages travaillés d'étranges perversités. Si vous placez ses livres dans votre bibliothèque, ayez soin que ce soit sous six clefs.

Pour moi j'aimerais mieux un peu moins de faisan-

dage si je ne pensais qu'aux écrivains du talent de Mme Rachilde on peut concéder le privilège d'égratigner quelque fois la morale.

(La Meuse, 13 février 1905.)

De M. Gustave Kahn :

Mme Rachilde est un écrivain de valeur. Après quelques romans et nouvelles médiocres, elle s'est relevée d'un vigoureux effort à des fictions très romantiquement développées sur un fond de réalité exceptionnelle ou de vraisemblance rare. L'idée fondamentale est souvent rèche et âpre, elle est développée toujours avec brio, et les curieuses notations féminines alternent avec quelque chose de mieux, avec des divinations sur le fond animal du bipède pensant et aimant, qui sont souvent fort belles. De courts poèmes en prose comme la Panthère donnent l'essence de ce talent robuste et félin.

{La Revue, zer avril 190 1.)

De M. Alfred Jarry :

Le monde entier, je crois, tient dans les nouvelles de Rachilde. Comptons : un chien, des prêtres, des ombres, un empereur, un dieu, la lune, la peste, des roses, du sang, des grenouilles, des miroirs, un château, un juif, une montagne, un maudit, du vin, Sodome, une prostituée, un revenant, une panthère, le soleil et de l'amour.

C'est une espèce de danse macabre, où, comme

— sfi —

dans toute danse macabre, se faufile un peu de joie moqueuse, ainsi qu'un bouton d'habit dans un tronc d'église ; et la transition se fait toute naturelle au théâtre où ce grouillement de figures se déverse pour broder le voile de la Mort, debout sur un fond de soleil ou de sang, ce qui esta peu près la même chose. 'Mais il y a mieux que le Monde dans ces nouvelles, parce que c'est quelqu'un qui sait le voir qui nous présente le Monde, du même geste que son camelot nous vend le soleil î un monde qui n'a pas servi, et qu'on peut avoir l'illusion qui soit fait exprès pour nous : une hostie ovale.

Il y a au moins un chef-d'œuvre, dans ce livre qui est fait de plusieurs livres ; et comme il se trouve à la fin, la lecture précédente donne pourtant le droit d'être difficile : c'est le deuxième acte de Madame la Mort. Le P. Brumoy écrivait dans son Théâtre des Grecs : « Ce personnage est masculin dans le grec... J'ai cru qu'il valait mieux lui donner sa signification naturelle, quoique le nom français de mort soit féminin. Cela ne change point le jeu ni la qualité du personnage... » Bon P. Brumoy ! Il n'y avait qu'un tragique femme qui pût comprendre et exprimer que la Mort, de par le voile qui nous la masque, est une femme, et qu'il n'y aurait jamais de suicides si ce n'étaient pas des crimes d'amour: se tuer, c'est pour quelques-uns le meilleur moyen en leur pouvoir de perpétuer l'espèce humaine. (Revue Blanche, décembre 1900.)

De MM. Marius-Ary Leblond :

Rachilde n'a guère analysé de petits garçons ; pour elle, l'enfant, c'est surtout la femme, qui est, elle-

même, l'enfant malade et impure de Vigny, et elle nous la montre presque toujours « née avec le germe du mal » ; « elle était la faute même », ajoute-t-elle, ou bien encore elle l'appelle d'un terme cher à Baudelaire : ange des ténèbres. On retrouve évidemment ici, par l'intermédiaire des meilleures et des pires influences littéraires , la conception catholique de la femme, l'Eve condamnée au péché, de la diabolique telle qu'elle effrayait et attirait Barbey. Mais Rachilde, toujours inspirée à travers son anarchisme d'un souci d'éducation qui prime même son goût du réalisme pour ce qu'il a de pittoresque, a voulu expliquer par des motifs humains cette prédestination vicieuse de l'enfant (et c'est ce qui donne à son œuvre, description complaisante de la pourriture bourgeoise), la générosité saine d'un Vallès : cette prédestination n'est pas une fatalité divine mais atavique : les enfants naissent généralement de la luxure froide des bourgeois, gens de métiers sédentaires et mécaniques, alourdis et congestionnés. Ils ont par là des tempéraments d'hystériques et les parents ne se soucient point de remédier à la sensualité de l'âge ingrat par un régime de discipline et de tendresse. En somme, dans ses romans, c'est l'enfant détraquée des vieilles civilisations, oisives et militaristes, autoritaires etanarchiques. En somme le réalisme, à mesure qu'il se développe et vieillit, que ses procédés et son pessimisme foncier s'adoucissent, qu'il fait appel à la psychologie minutieuse pour se renouveler, s'intéresse de plus en plus à l'enfant ; il voit plus distinctement en lui sous l'apparence présente qui l'attirait jadis presque exclusivement, ce qu'il sera, la « puissance » d'un être. Mais, avant de se rajeunir et se renouveler, le réalisme fut, comme l'impressionnisme en peinture, un art, phéno-

méniste : il exprima la nature telle qu'elle se montre, il photographia ses « apparences » successives, il fit des tableaux de la réalité. On comprend que, l'enfance, étant l'âge où les formes sont les plus instables et éphémères, lui fut le plus difficile à peindre ; et c'est ce qui est sensible chez un Zola ou un Maupassant.

(La Société Française sous la troisième République, un vol. Alcan. iyoj).

De M. Louis Dumur :

Le fait est que la perversité de Mme Rachilde est un exemple unique en littérature. On a vu des femmes chastes, des femmes légères, des femmes superficielles, des femmes pédantes, des femmes sentimentales, des femmes terribles, des femmes mystiques, des femmes athées, mais on n'avait pas encore vu de femme perverse.

Et en constatant cette chose principale, je n'entends donner à Mme Rachilde ni un éloge, ni un blâme. S'il y avait lieu de faire montre de mon sentiment, j'inclinerais certainement à louer. Et cela pour deux raisons. D'abord, la nouveauté est toujours louable ; ensuite, les femmes étant généralement fort peu aptes à dire des choses sensées et naturelles, il y a beaucoup plus de chance qu'elles fassent preuve de talent dans le domaine de la fantaisie : or la perversité n'est-elle pas éminemment fantaisiste ?

Mais qu'est-ce que la perversité littéraire ?

Je ne parle pas de l'autre, de la simple perversité, celle qu'ont toutes les femmes, même les moins extraordinaires, et que tout le monde connaît.

Qui dit perversité dit déformation. Être pervers en

littérature, c'est déformer les impressions au point de leur faire rendre autre chose que ce qu'elles sont en réalité. Cette définition exige un développement et une distinction. Voici d'abord la distinction. Il faut se garder d'étendre la perversité jusqu'au symbole. La perversité n'est nullement une interprétation des impressions ; elle ne va pas jusqu'à l'idée ; elle ne déforme pas avec le projet de signifier ou d'abstraire ; déformer n'est point pour elle un moyen d'atteindre quelque sphère supérieure ou chimérique, mais c'est un but : elle déforme sans autre raison que celle d'obéir à sa nature vicieuse, elle déforme parce qu'elle déforme et pour déformer. Et voici le développement. La déformation opérée par la perversité consiste à faire des impressions une source illicite de plaisir ou de souffrance, à changer le mode normal de leurs vibrations, à y mettre un frisson qu'elles n'ont pas, ou un frisson différent de celui qu'elles ont. Perverties, les impressions deviennent étranges et malades ; elles ne sont plus le phénomène d'un monde concordant, quelque tragique ou quelque comique qu'il apparaisse d'ailleurs ; l'âme qui les reçoit ne peut être que le jouet d'une intarissable illusion. La perversité crée à la fois le mensonge et la fantasmagorie. Il n'y a plus ni vérité réelle ni vérité idéale : il ne reste que le capricieux relatif.

Mais à ce compte-là, tout artiste, étant un déformateur, serait un pervers ?

Qu'on ne s'y trompe pas.

Mme Rachilde est restée femme, et elle fait de la littérature. Elle n'a point voulu, en abordant les lettres, se mettre à copier le modèle viril. Elle s'est donnée comme elle était : femme, et par conséquent perverse. Et elle est franchement, complètement, grandement,

magnifiquement perverse. Elle ne simule ni la chasteté, ni la gauloiserie, ni la poésie, ni l'amour, ni la philosophie, ni la religion, ni aucune de ces choses créées par l'homme. Elle est seulement perverse. Elle a, enfin, apporté au monde le livre pervers. Nous l'attendions, qu'il soit le bienvenu 1

(La Plume.)

De M. Francis de Miomandre :

Beaucoup d'écrivains peuvent revendiquer leur habileté de composition, leurs artifices, leur puissance verbale, leur ingéniosité d'analyse. Rachilde a d'autres qualités qui valent celles-là, qui peuvent toutes les remplacer. Ce sont celles de l'instinct, qu'aucun travail ne donne, qu'il faut être racé littérairement pour avoir. Rien ne les détruit.

Il est vrai que leur présence reste longtemps ignorée des foules et qu'on les confond avec tout, sauf avec elles-mêmes. On préfère éperdûment se suspendre aux hypothèses de perversité, de sadisme, de bizarrerie, d'étrangeté plutôt que d'y voir, tout simplement, de l'intuition. Mais, un jour ou l'autre, il faut en revenir à la vérité et que la tradition retrouve les siens.

Il faudra bien qu'un jour on reconnaisse que Y Animal est un livre admirable, que la Tour d'amour est une réussite d'assimilation presque géniale, que les Hors-nature sont un véritable poème, avec des élans fous de lyrisme, et que dans la Sanglante Ironie passe le frisson de la Mort, toujours plus vibrant, plus violent, plus irrésistible.

Quand on a signé ces quatre livres, et tant d'autres, et son théâtre, et tant de nouvelles d'une ironie d'idéaliste si féroce, on peut revendiquer le droit d'occuper, parmi les préférences littéraires des délicats, une place à part au milieu de tous les écrivains qui ont chéri la volonté, la délivrance de l'âme, le rêve et la mort.

(L'Art Moderne, 29 mars 1903.)

De M. Camille Mauolair

« Il faut savoir gré à Rachilde de concevoir la luxure très intelligente. Car une vertu ne peut exister pour nous que si elle contente à la fois notre raison et notre instinct, en les glorifiant l'un par l'autre : et je soutiens vraiment que la luxure est une vertu, dès qu'on l'aime. C'est pour cela précisément que ses fervents ne peuvent que haïr la vénalité, sans l'excuser même, selon la pliante convention des mœurs contemporains, car le sentiment jaillit d'un sacerdoce profané. Nous sommes les prostitués à l'attouchement de la nature, et, s'abandonner au ciel étoile est une sensation aussi aiguë pour l'artiste que, pour une femme, se dédier à un désireur de la chair. Rachilde modela son livre avec lucidité en appelant Y Animale, de ce beau nom révélateur de la candide et instinctive nature, cette figure de belle sensuelle, née de l'exaspération d'un placide couple provincial, acharné à l'érotisme pour forcer sa stérilité. »

(Mercure de France, mai 1893-)

De M. Pierre Quillard

Aussi violemment antichrétienne que possible, elle apparaît comme une jeune barbare ingénue et cruelle qui renverse élégamment, au cours de ses jeux enfantins, quelques simulacres vénérables ; elle n'y met point de malignité, mais les dieux s'effondrent en attitudes navrantes et ridicules de pantins, et la candeur de la triomphatrice instinctive se manifeste si bravement que nos lèvres, habituées maintenant à déformer le sens de tous les mots, crieraient presque à

la perversité et à l'infamie Je préférerais dire, au

lieu de perversité et d'infamie, retour à la nature, négation delà loi religieuse et sociale

(Mercure de France, déc. 1893-)

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