Voir Bdjûé, Revue des I>euxMondeê^i'^ décembre
de son règne, annoncer un autre Néron. Quant à Bérénice, il est avéré que cette reine juive avait dix ans de plus que Titus, et qu'elle approchait de la cinquantaine lorsqu'il la renvoya dans son pays. D'où vient que Racine, ordinairement fidèle à Fbistoire dans les choses essentielles, a changé tout cela ?
Segrais avait commencé à publier, sur cet épisode de Titus et de Bérénice, un roman, dont les deux premières parties, en quatre volumes, parurent en 1650 ^ . Il est probable que Madame l'avait lu et s'y était intéressée, en y trouvant des traits de ressemblance avec sa propre histoire. Toute cette société, faite à l'image de l'Hôtel de Rambouillet, r.vait le goût du galant et du tendre. Une telle aveniure d'amour était pour lui plaire; on n'alla point chercher si elle était conforme à la vérité historique: elle charma les imaginations. De ce roman Racine ne prit que la légende, la donnée idéale : le triomphe du devoir sur lamour. Corneille, malheureusement, ne s'en tint pas là : il en prit même les personnages secondaires, l'imbroglio obscur et froid; j'en dirai tout à l'heure ce qui sera nécessaire.
Au lieu d'analyser la pièce de Racine, dont le fond est si mince, j'aime mieux, sauf à dire ensuite
1. Chez Toussaint Quinet, à Paris, au Palais, sous la mon tée de la Cour des Aides. — Voir N. M. Bernardin, lome III
quelques mots des mérites de style qui la relèvent, vous présenter, d'après madame de La Fayette qui reçut les confidences de la duchesse d'Orléans, des détails intéressants sur ces sentiments mutuels de Madame et du Roi son beau-frère. C'est un des dessous de Bérénice ; et, puisque nous étudions le xvn® siècle, cela nous fera pénétrer plus avant et très agréablement dans cette étude.
En outre, quoique Voltaire indique seulement le personnage, de Madame comme ayant servi de modèle à celui de Bérénice, en réalité Racine a mêlé dans ce rôle plusieurs souvenirs différents, ceux de Madame et ceux de Marie Mancini, les uns et les autres se rapportant également à Louis XIV. Ef il se trouve que madame de La Fayette a parlé de ces deux ^aventures romanesques, sans toutefois faire allusion à la pièce de Racine ni à celle de Corneille. Voilà donc, outre le roman de Segrais, les réalités de l'une et de l'autre pièce, les choses que tous les spectateurs avaient dans l'esprit en y assistant. Ajoutons à la double légende de Marie- Mancini et de Madame, que celle-ci avait été liée avec celle-là par une amitié d'enfance; &i bien que les deux modèles pouvaient se confondre dans l'imagination du poète et dans celle du public, aussi bien que dans les souvenirs du Roi, — et cela avec d'autres allusions peut-être encore^ que nous allons rencontrer.
Il est nécessaire, pour suivre l'ordre des temps.
de rappeler d'abord ce qui regarde Marie Manciui, une de ces fameuses nièces du cardinal Mazarin, dont trois au moins plurent successivement au Roi. Premièrement, dès sa plus tendre jeunesse, il avait aimé Olympe Mancini, qui était la troisième nièce. En second lieu, il fut très captivé par la quatrième, Marie Mancini : elle prit sur lui tant d'empire, qu'il faillit l'épouser et en faire une reine de France, comme Titus dans la pièce de Racine est sur le point de faire de Bérénice une impératrice romaine. Nous allons revenir à cette quatrième nièce; mais je veux rappeler auparavant, pour achever la série, qu'en troisième lieu le Roi, même après son mariage avec Flnfante, s'occupa fort d'Hortense Mancini, la plus belle de toutes, et qui était mariée au marquis de La Meilleraye. Les curieux observaient que le Roi allait souvent au palais Mazarin, et madame de La Fayette dit à ce propos : <( Comme on voyait souvent le Roi aller au palais Mazarin, où Marie de Mancini logeait avec fiortense sa sœur, on ne savait s'il y était conduit par les restes de son ancienne flamme, ou par les étincelles d'une nouvelle, que les yeux de madame de Mazarin étaient bien capables d'allumer. C'était non seulement la plus belle des nièces du Cardinal, mais aussi une des plus parfaites beautés de la Coiir. n ne lui manquait que de l'esprit pour être accomplie et pour lui donner la vivacité qu'elle n'avait pas. Ce défaut même n'en était pas un pour tout
le monde, et beaucoup de gens trouvaient son air languissant et sa négligence capables de se faire aimer. Ainsi les opinions se portaient aisément à croire que le Roi lui en voulait S et que l'ascendant du Cardinal * garderait encore son cœur dans sa famille \ »
Quant à celle qui fut si près d'épouser le Roi) revenons maintenant à elle, puisqu'elle est en partie l'original de Bérénice. Voici comment elle avait su prendre ce prince, et fort longtemps Je relenir. On sait que le Roi a était plus sensible à l'attachement qu'on avait pour lui, qu'à l'agrément* et au mérite des personnes * r>. Pendant la campagne de 1658, il fut atteint à Calais de la variole ; mademoiselle Marie Mancini témoigna tant d'inquiétude de sa maladie que, lorsqu'il commença à se mieux porter, tout le monde lui parla des alarmes qu'elle avait fait voir. C'était peut-être bien sur quoi elle comptait : le Roi s'attacha à elle. Elle « s'en rendit maîtresse si absolue que, pendant le temps où Ton commençait à traiter de
1. Getle expression se prenait alors en bonne comme en mauvaise part.
2. « Après sa mort, son ombre était encore la maîtresse de toutes choses, et il paraissait que le Roi ne pensait à se conduire que par les sentiments qu'il lui avait inspirés. » Madame de La Fayette, Histoire d'Henriette d'Angleterre.