C'esl'à-dire, le cœur du Roi, dans la famQie du Cardinal
4. Madame de La Fayette. Histoire d'Henriette d'Angle^ terre, première partie.
la paix avec l'Espagne et du mariage avec Tln-
fante, il demanda au Cardinal la permission de
l'épouser, et témoigna ensuite par toutes ses actions
qu'il le souhaitait. Le Cardinal déclara au Roi qu'il
ne consentirait jamais à lui laisser faire une
alliance si disproportionnée; et que, s'il la faisait
de son autorité absolue, il lui demanderait à
l'heure même la permission de se retirer hors de
France. La résistance du Cardinal étonna le
Roi, et lui fit peut-être faire des réflexions qui
ralentirent la violence de son amour*. » En même
temps, Mazarin fit partir sa nièce pour Brouage,
petite ville de la Basse-Saintonge. « Le Roi, dit
madame de La Fayette, en fut aussi afiligé que le
peut être un amant à qui Ton ôte sa maîtresse.
Mais mademoiselle de Mancinî, qui ne se contentait
pas des mouvements de son cœur, et qui aurait
voulu qu'il eût témoigné son amour par des actions
d'autorité, lui reprocha, en lui voyant répandre
des larmes lorsqu'elle monta en carrosse, « qu'il
pleurait, et que pourtant il était le maître * » I
Ces reproches ne l'obligèrent pas à le vouloir
être; il la laissa partir, quelque affligé qu'il fût,
lui promettant néanmoins qu'il ne consentirait
1. Madame de La Fayette. Histoire d'Henriette d'Angleterre^ première partie.
2. Ce trait se retrouve dans In pièce de Racine, acte IV, scène v :
Vous êtes empereur, Seigneur, et vjOus pleurez!
jamais au mariage d'Espagne, et qu'il n'abandonnerait pas le dessein de Tépouser. Toute la Cour partit quelque temps après pour aller à Bordeaux, afin d'être plus près du lieu où l'on traitait la paix. Le Roi vit mademoiselle de Mancini à Saint-Jean-d'Angély; il en parut plus amoureux que jamais dans le peu de moments qu'il eut à être avec elle, et lui promit toujours la même fidélité. Le temps, l'absence et la raison le firent enfin manquer à sa promesse ; et, quand le traité fut achevé, il l'alla signer à l'île de la Conférence *, et prendre l'Infante d'Espagne des mains du Roi son père, pour la faire Reine de France dès le lendemain. La Cour revint ensuite à Paris. Le Cardinal, qui ne craignait plus rien, y fit aussi revenir ses nièces. Mademoiselle de Mancini était outrée de rage et de désespoir: elle trouvait qu'elle avait perdu en même temps un amant fort aimable et la plus belle couronne de l'univers, un esprit plus modéré que le sien aurait eu de la peine à ne pas s'emporter dans une semblable occasion; aussi s'était-elle abandonnée à la rage et à la colère *. » Plus tard , le Cardinal son oncle lui ayant trouvé un mari, un Colonna, connétable italien, force
1. Le 6 juin 1660. — Cette tle sur la petite rivière de Bidassoa, qui sépare l'Espagne de la> France, s'appelait auparavant rile des Faisans, et prit de là son nouveau nom.
2. Madame de La Fayette, Histoire d'Henriette d'Angle^ terre, première partie.
lui fat bien de se résigner, mais ce ne fut qu'après la mort de Toncle, et elle partit pour l'Italie, où, s'il en faut croire Saint-Simon, elle mena une vie assez folle. Plus tard encore, elle revint en France, vieille et obscure, sans réveiller Tattention, et de là passa en Espagne, où elle mourut.
Voilà ce qui se rapporte à mademoiselle Marie Mancini, le premier modèle qui servit à composer la figure de Bérénice, — non pour le désintéressement et la magnanimité. — Voici maintenant ce qui regarde le second : Madame, duchesse d'Orléans. Vous connaissez et vous aimez cette charmante Henriette, princesse d'Angleterre, fille de Charles I" et d'Henriette de France, celle-ci fille d'Henri IV et de Marie de Médicis. Au moment où elle venait de naître à Ëxeter, en 1644, sa mère à peine remise et relevée avait dû se sauver en France; autrement, qui peut savoir si elle n'eût pas, cinq ans plus tard, été décapitée avec le Roi son mari ? La mère et la fille furent logées d'abord au Louvre, mais si pauvrement que, pendant l'hiver, la Reine d'Angleterre était forcée bien souvent de rester au lit toute la matinée, faute d'un fagot pour faire du feu. L'enfance d'Henriette d'Angleterre fut assez triste ; mais, à cette éducation un peu dure, à travers la disgrâce, la fuite, les angoisses, la pauvreté de la Reine sa mère, la jeune princesse gagna d'être plus humaine ; ce que madame de La Fayette, dans TRistoire qu'elle a commencée d'elle, exprime
ainsi : « Elle fut la seule de tous les enfants de la Reine sa mère qui se trouva auprès d'elle pendant sa disgrâce. Cette Reine s'appliqua tout entière au soin de son éducation, et, le malheur de ses affaires la faisant plutôt vivre en personne privée qu'en souveraine, c^tte jeune princesse prit toutes les lumières, toute la civilité et toute l'humanité des conditions ordinaires, et conserva dans son cœur et dans sa personne toutes les grandeurs de sa naissance royale. »
Elle avait à peine quatorze ans, que Ton songea à la marier. La Reine, mère de Louis XIV, parut souhaiter que son fils l'épousât ; mais celui-ci, la trouvant trop jeune, ou par d'autros motifs, ne voulut point. A dix-sept ans, elle épousa le frère du Roi, Philippe d'Orléans, Monsieur, et dès lors fut nommée Madame.
Était-ce par je ne sais quelle crainte superstitieuse que Louis XIV n'avait pas voulu épouser la fille d'un roi dont « la majesté violée», comme parle Bossuet, avait passé du tn'^ne à l'échafaud ? L'idée de la mort, même naturelle, lui causait tant d'horreur, qu'il déserta le château de Saint-Germain parce que de la terrasse il apercevait à l'horizon le clocher de Saint-Denis, où se trouvent les tombeaux des rois. Toujours est-il qu'après avoir refusé d'épouser cette princesse quand il était libre, il prit du goût pour elle quand il ne le fut plus, et qu'elle aussi fut devenue la femme du prince son
frère. L'inclination mutuelle du Roi et de Madame éclata à Fontainebleau dans Tété de 1661. Mais» ainsi qu'elle-même Ta dit avec force et avec tristesse, « le Roi n'était point de ces gens à rendre heureux ceux qu'il voulait le mieux traiter ». Par son égoïsme et son inconstance il ne tardait guère à blesser et à affliger celles qu'il distinguait le plus.
D'autre part c'était sans amour que Monsieur s'était laissé marier. Cependant, dit madame de La Fayette, « la princesse d'Angleterre possédait au souverain degré ie don de plaire et ce qu'on appelle grâces. Les charmes étaient répandus en toute sa personne^ dans ses actions et dans son esprit ; et jamais princesse n'a été si également capable de se faire aimer des hommes et adorer des femmes... Monsieur (lorsqu'il lui fut fiancé) alla au-devant d'elle avec tous les empressements imaginables, et continua jusqu'à son mariage à lui rendre des devoirs, auxquels il ne manquait que l'amour. Mais le miracle d' enflammer le cœur de ce prince n'était réservé à aucune femme du monde ^ »
Cependant Monsieur, sans être amoureux de sa femme, ne laissait pas d'en être fort jaloux, avant même qu'elle ne lui en donnât sujet par des légèretés et des galanteries (dans le sens où l'on entendait alors ce mot, c'est-à-dire seulement intrigues roma-