‹ Racine (volume 2)Chapitre 69 sur 82 · Histoire du Théâtre Français, xiv · texte numérisé non relu

Histoire du Théâtre Français, xiv

Rome et faisant d'instinct ce qu'on peut nommer la répétilion générale de rinvasion des barbares*. Personnage curieux, nature composite : de race persane, adorateur de Mithra, de qui ii tient son nom; c'est bien un Oriental, niellé de civilisation gréco-latine: rusé, jaloux, féroce; avec cela plein de génie, et d'une énergie inépuisable. Comme il connaît les mœurs de son pays, il s'est h^itué de bonne heure à tous les poisons. Homme de harem, il lui arrivait souvent, sur le point d'une défaite, et dans l'impossibilité d'emmener avec lui la smalah de toutes ses femmes, de faire tuer, par amour, ses préférées, de peur qu'elles ne tombassent au pouvoir du vainqueur. D'autres fois il se contentait d'enfermer celle qu'il aimait le mieux dans quelque citadelle sûre. Ainsi a-t-il fait pour la belle captive qui est l'héroïne de la pièce, une Grecque asiatique, Éphésienne d'un sang illustre, Monime*, de qui la grâce

1. Justin rapporte un discours de Mithridate à ses soldats, dans lequel il semble donner le programme ou la formule de cette invasion venant par-dessus les guerres civiles et sociales de l'Italie : « Nec gravius vicinsB Italise belio, quam domesticis principum factionibus Urbem premi, multoque periculosius accesbisse Italico civile bellum; simul et a Germania Cimbros, immensa miîlia ferorum atque immitium populofum, more procellœ inundasse Italiam: quorum ta me isi

-singiila bella sustinere Romani possent, universis tamen obpuantur, ut ne vacaturos quidem bello suopulet » — Jostin. 1. XXXVIII, c. IV.

l'a charmé : il lui a non pas jeté le mouchoir, mais envoyé le diadème, a Esclave couronnée », elle a dû obéir. Après quoi, forcé d'aller soutenir la guerre, il a mis sa chère conquête sous bonne garde dans le château fort de Nymphée, port de mer sur le Bosphore Cimmérien, en la Chersonnèse Taurique*. Le sort des armes lui est contraire ; il fuit; on le croit morl. Là-dessus ses deux fils, nés de mères différentes, quittent l'un le Pont, l'autre Colchos, confiés à leurs soins, et accourent . Ils se trouvent en présence de Monime. Vous voyez le drame.

L'un des deux fils aimait déjà Monime, toute jeune, avant qu'elle eût paru devant Mithridate ■ :

Je vous vis, je formai le dessein d'être à vous, Quand vos charmes naissants, inconnus à mon père, N'avaient encor paru qu'aux yeux de votre mère.

L'autre fils en devient amoureux aussi. Chacun

Êphèse : <c Éphèse est mon pays. » [Actel, scène m.) De plus, pour le besoin de sa fable, il la suppose descendue d^aîeux illustres (aux vers 149 et 2ô0).

1. Je dis Nymphée, comme Racine et pour me conformer à l'usage. On eût mieux fait de dire Nymphéum: c&t Nymphéum, ou Symphœum, est la véritable forme; et Nymphée est le nom d'une autre localité, qui ne se trouve pas sur le Bosphore Cimmérien. On a eu souvent le tort de donner des terminaisons féminines à des noms qui en grec avaient une terminaison neutre.

2. Ainsi Mithridate a pris à Xipharès sa maltresse, à peu près de même que Philippe II, dans Schiller, épousera la fiancée de son fils.

des deux frères rivaux, convoite la ûancée de son père autant que le trône. L'un, Pharnace, vendu aux Romains, est repoussé par Monime avec horreur. A regard de l'autre, leur ennemi irréconciliable, Monime ne saurait se défendre d'une secrète sympathie. Trop pressée par Pharnace, elle va demander secours à Xipharès, et finit par lui laisser deviner ses sentiments, quand tout à coup on apprend que Mithridate revient. C'était lui-même qui, pour tromper Tennemi, avait fait répandre le bruit de sa mort. Par ce retour soudain l'action est nouée.

Ici encore, comme dans Corneille çà et là, un peu de comédie vient se mêler à la tragédie, et former des oppositions heureuses, que condamnait à tort la critique d'autrefois. Cette complexion romantique rafraîchit et récrée l'esprit du spectateur. D'une part, rien de plus grandiose que Mithridate vaincu, mais indomptable, déroulant à ses fils le plan de sa revanche ; d'autre part, ce discours met en lumière la physionomie du vieux roi retors, qui va se servir de l'occasion de cette confidence même, où il semble ouvrir tout son cœur, pour sonder celui de son fils Phamace dont il se méfie. Aussi résulte-t-il de là, finalement, une explication, un éclat, un choc entre le père et le fils; la scène, commencée avec majesté, continuée avec astuce, s'achève par un coup de foudre.

Mithridate, en observant le visage de son fils,

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lui annonce qu'il a demandé pour lui la main de la fille du roi des Parlhes, et conclut en lui donnant ordre d'aller, de ce pas, l'épouser. Pharnace essaye d'éluder ; le père insiste, enfin commande d'un ton sévère ;

Prince, vous m'entendez, Et vous êtes perdu, si vous me répondez.

Pharnace, alors, cesse de se contenir, et bravant tout :

Dussicz-Yous présenter mille morts à ma vue, Je ne saurais chercher une fille inconnue :

Ma vie est en vos mains'.

Mithridate éclate à son tour :

Àh ! c'est où je t'a^ends.

Tu ne saurais partir, perfidel et je t'entends. Je sais pourquoi tu fuis l'hymen où je t'envoie : Il te fâche en ces lieux d'abandonner ta proie ; Monime te retient; ton amour ^iminel Prétendait l'arracher à l'hymen paternel...

Loin de t'en repentir, je vois sur ton visage Que ta confusion ne part que de ta rage :

Il te tarde déjà qu'échappé de mes mains Tu ne coures me perdre, et me vendre aux Romains. Mais, avant que partir, je me ferai justice : Je te l'ai dit. — Holà, gardes ! Qu'on le saisisse. Oui. lui-même, Pharnace. Allez; et de ce pas Qu'enfermé dans la tour on ne le quitte pas.

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