Acte IV, scène iv
la grâce de son doux pays d'Ionie, on voit aussi en elle une âme fière et haute, à qui la tromperie a fait une plaie, et que la violence ne saurait atteindre. Avec toutes les bienséances, elle dit ce que sa délicatesse blessée lui dicte, et ne s'en départira point. Ce caractère justifie la pensée de La Rochefoucauld: « Il n'y a que les personnes qui ont de la fermeté qui ptn*?sent avoir de la douceur. 9 Je ne connais poiDt de %ufe plus noble, plus exquise, que celle de Mooime ; ni de rôle plus louchant, plus dramatique, du moîns pour les spectateurs d<goes d'elle: car on ne peut sentir, que dans la mesure de sa propre délicatesse, la. délicatesse d'auirui *. Toute âme élevée prend parti pour Monime, veut avec elle, agit avec elle. Cette pièce est la seule de notre poète daos laquelle un personnage sympathique porte le poids du drame et en fait mouvoir les ressorts. Aussi oblint-elle au théâtre un succès plus graod qu'aucune autre du même auteur. Mooime est la plus parfaite héroïne du théâtre de Racine.
Les héroïnes de Corneille, même celles que nous adorons, se drapeat dans leur veriu avec orgueil: Romaines emphatiques, Castillanes au parler sonore
1. « Pour vous faire entendre certains chefs-d'œuvre, il faut que le feu quMs recèlent puisse rejoindre en vousmême une flamme intérieure, comme s'ils étaient écrits de cette encre invisible qui ne brille qu'approchée d'un foyer. » — Prevost-Paradoi, Pensées diverses.
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OU à la rhétorique subtile, elles étalent ou aiguisent leurs grands sentiments en belles maximes, dont elles sont si contenues que cela les paye de leurs sacîKices. Les femmes de Racine, Monime eotre toutes, sont héroïques presque sans y songer, avec une délicatesse naturelle, qui ne les étonne point. On pourrait appliquer aux unes le root de Nicole, et aux autres quelques lignes de Montesquieu. Le premier dans ses admirables Essais de morale, dont madame de Sévi goé disait qu'elle « 1 couvait cela si bon qu'elle auraU voulu en faire un bouUlon pour l'avaler », venaot à pai-ier de ces gens dont la vertu manque de simplicité : « Ils foot voir parla, dit-il. que la vei'iu ne leur est guè»'e nalorelle, et qu'il leur a <ullu de graods efforts pour guiûder leurs âmes jusquesà Téiat oii ils sont si fiers de se faire voir. » Et l'aulcup des Lettres 'persanes, exprimant la contre-parâe de la même idée, écojt ces lignes qui s'appliquent si bien aux charmantes héroi'oes de Racioe. à Eéréaîce, à J unie, et surtout à Moii^me ; « Il y a des geos chez qui la vertu est si naiure'ie, qu'elle ne se fait pas même seoiîr; ils -s'allacheot à Icu^'s devo-rs saos s'y plier, et s'y portent comme poiMnsi'ncL. Bien loin de releverpar leu^'s discours leurs rares quiViités, il seû)ble qu'elles n'ont pa? percé jusqu'à eux. Voilà les gens que j'aime; non pas ces gens vertueux qui semblent étonnés de l'être, et qui regardent une bonne action comme un prodige dont le récit doit surprendre.»
304 LE ROHANTISItfE DES CLASSIQUES
Et par conséquent, ajouterai-je, il est difficile de faire sentir et de démontrer ce genre de beauté, la délicatesse morale; cela n*est guère possible par le détail; il faudrait une lecture d'ensemble': co sont des nuances de sentiments qui se suivent et se tiennent, naissant du fond même des situations; il est malaisé d'en rien détacher. Une belle page de M. Taine y suppléera : « Quand on a de l'esprit, dit-il, on en a partout, et dans la vertu même. Tout le monde peut être honnête, mais tout le monde ne sait pas l'être délicatement. Ce n'est pas tout de faire une belle action, il faut encore la bien faire. La vertu est toujours sur le bord de deux précipices, la niaiserie et l'emphase. Tantôt on lui reproche une sotte roideur, l'ignorance des tempéraments qu'apportent les circonstances, l'application mécanique des maximes sèches dont elle n'entend ni la portée ni le sens ; tantôt on blâme en elle un orgueil déclamatoire, l'étalage insultant de ses titres, l'habitude de s'offrir en modèle et en contraste parmi les faiblesses d'autrui. Les gens du monde passent alors, rebutés ou sceptiques, laissant tomber le mot de pédant ou de matamore, disant tout bas ou tout haut qu'ils voudraient moins de pédagogie et de fanfares, plus de finesse et plus de goût. Telle est l'impression que laissent les héros de Corneille; Polyeucte est un emporte, le vieil Horace un bourru, le jeune Horace un fanatique ; je les admire, mais de loin; je ne voudrais vivre
a OC aucun d'eux. Quant aux femmes, chacun est tenté de leur dire : a Au nom des Dieux, madame, puisque vous avez tant de vertu, ne le proclamez pas si souvent, ni surtout si longuement ; n'interrogez pas votre âme; n'apostrophez pas votre devoir; soyez simple; Je vous louerai davantage quand vous me laisserez libre de vous louer moins. » Chez Racine, la vertu n'est point bruyante : il faut la remarquer pour la sentir. Les belles actions s'y font aisément, doucement, par nature, sans vouloir de témoins, eu telle sorte que le personnage n'a pas besoin de s'exalter pour y atteindre, et que la générosité coulé de son cœur conune d'une source
abondante et ouverte 11 y a là une nuance
de beauté que nul peintre n'avait saisie, la délicatesse de l'honnêteté et le tact de la vertu. Celle-ci se soutient devant l'honneur exalté qu'a montré Calderon et les effusions naïves qu'a représentées Shakspeare. Les femmes de Calderon sont des héros, celles de Shakspeare sont des enfants, celles de Racine sont des femmes. Il en est une, modèle de vertu et de naturel, de passion et d'adresse, de modestie et de fierté, que l'habitude delà mauvaise fortune embellit encore d'une expression plus touchante, Monime, " qui, livrée à un roi barbare et reléguée dans une forteresse, attend des hasards de la guerre le moment de sa servitude ou de son hymen. Son père l'a donnée: elle se doit, elle se donne. Mais le pro-
fond sentiment de l'oppression où elle est tombée soulève en elle une révolte silencieuse. Quoi qu'il faille subir, son cœur lui reste ; c'est dans cet asile que s'est réfugiée sa volonté violée, sa dignité outragée. Que la force maîtrise et avilisse l'univers : elle n'atteint pas jusqu'à l'âme; nulle violence ne la conquiert, et nul devoir ne la livre. A travers tous les respects de son langage, Mithridate sent celte résistance cachée, et s'en irrite. Il a beau faire, "il n'aura d'elle qu'une obéissance d'esclave, et toutes les terreurs de sa puissance n'arracheront jamais une seule parcelle de ce trésor intérieur sur lequel nulle terreur n'^ prise et nulle puissance n'a droit. Elle aime ailleurs; avec quelle noblesse et quelle pureté! Racine seul peut le peindre. Et, quand trompée par un mensonge du Roi, elle s'est trahie, quand elle entrevoit un danger pour sa dignité, et une raison pour sa résistance, elle se sent et se dit libre : un tranquille sourire apprend au Roi quelle estime elle fait de sa conduite, et quel cas elle fait de ses menaces; n'ayant plus que la force à craindre, elle n'a rien à craindre ; son devoir seul la pliait, et non la peur. Avec toutes les soumissions d'une sujette et tous les ménagements d'une femme, elle lui fait comprendre la bassesse qu'il a commise et l'impuissance où il s'est jeté. Elle sait ce qu'il lui réserve, elle le lui dit, et bientôt l'éprouve. A ce moment ce cœur tant opprimé triomphe, sentant que la
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mort est peu de chose, et jouissant du courage qui rélève au-dessus des menaces et de la mort * .»
L'auteur, par un dénouement romanesque, qui enchanta le public du temps, après avoir fait subir au spectateur la double angoisse de la mort imminente de Monime et de Xipharès, les sauve tous deux. Xipharès, dans un dernier retour offensif des Romains contre Mithridate, défend bravement son père. Mais le vieux lion, s'élant cru cerné par Tenncmi, s'est frappé lui-même d'un coup mortel. C'est donc vainement que Xipharès rétablit la bataille et met en déroute les Romains. Mithridate, mourant, fait de son mensonge une vérité, et lui lègue pour femme Monime, avec le trône.
On ne peut résister au charme de ces deux âmes généreuses, Monime et Xipharès, ni à la grandeur de Mithridate.
Quant au discours politique qu'il fait à ses fils, il est très beau, mais il ne sert pas beaucoup au progrès de la pièce : car, si la proposition faite à Pharnace d'aller épouser ia fille du roi des Parthes y est rattachée, elle n'y tient pas nécessairement. L'ensemble de ce qu'il dit ne constitue pas une situation dramatique, comme celle par exemple qui ouvre le second acte de Cinna : Maxime et Cinna viennent de comploter la mort de l'empereur