‹ Racine (volume 2)Chapitre 75 sur 82 · Nouveaux Essais de Critique et d'Histoire · texte numérisé non relu

Nouveaux Essais de Critique et d'Histoire

Auguste pour satisfaire au ressentiment d'Emilie ; à ce moment il les fait venir pour leur offrir d'abdiquer : s'il abdique, la vengeance d'Emilie est frustrée, et elle se regarde comme trahie par Cinna ; il faut donc que Cinna détermine Auguste à rester le maître, afin que lui Cinna puisse l'assassiner et s'acquitter envers elle : et voilà le spectateur troublé et palpitant. Pendant le discours de Mithridate, il admire, comme on admire une belle statue; mais il ne s'émeut pas. Heureusement Mithridate redevient ensuite dramatique dans son grand monologue du quatrième acte, puis en face de Monime. Ce grand monologue a la même marche que celui d'Auguste au quatrième acte dé Cinna. De même le récit de la mort de Mithridate, à l'acte V, scène IV, rappelle en plus d'un endroit le récit &e Rodrigue et d'autres passages du Cid.

Dans Mithridate f et dans Bajazet, ainsi que dans BritannicuSy Racine ne se montre pas moins grand peintre d'histoire que Corneille. Mais, ne l'oublions pas, c'était à l'école de cet illustre maître qu'il avait appris à s'élever aussi haut que lui. Il l'étudiait avec soin et avec admiration, il en était tout rempli. Dans ses deux premières pièces, la Théba'ide et Alexandre, dans la première surtout, l'imitation saute aux yeux. Dans les suivantes, on note plus d'une réminiscence: le second acte de Perthante lui fournit l'intrigue d*Andromaqv£f que Corneille

à son tour, dans Tite et Bérénice^ reprend, plus ou moins à propos. Après que Corneille a peint la Cour de Galba, Raciae peint la Cour de Claude et de Néron. RacinQ doit aussi peut-être à Othon ridée de quelques passages de Bajazet. Il n'est pas jusqu'au! parodies, un peu irrévérentes mais gaies, des m du 0/d dans les Plaideurs, qui ne prouvent que ^ jeune poète était nourri des œuvres de son grany devancier. Enfin, dans Mithridate, comme dan/ Sicomède, nous voyons deux frères, dont l'un ef vendu aux Romains, Tautre fidèle à sa patrie e' l son père ; Xipharès noble et généreux comme Ni^ mède, Pharnace pertîde et traître comme Âltale. ù deux frères, dans Tune et dans Tautre pièce, so X rivaux d'amour: et, chez Racine comme chez Co; aeille, c'est Je plus généreux des deux qui est préf/ré et aimé. D'autre part le divin rôle de Monim n'est pas sans quelque ressemblance avec la PaT ioe de Polyeucte. « Monime, ditM. Nisard, c'est I écho épuré du langage de Pauline ; c'est son esprf ievenu sentiment. » Surtout la tragédie de Mit' iate est cornélienne dans son ensemble par la ma inimité, par le souffle héroïque qui la remplit, te pièce plaisait fort à Louis XIV, dont elle fl it l'humeur guerrière. Elle charmait également ) ;oi de Suède Charles XII. Il trouvait que la lation de ce roi vaincu et respirant la venànce n'était pas sins analogie avec la sienne. Le Ânce Eugène de Savoie, lui aussi, tout en faisant

une objection géographique* au plan de revanche

1. ^objection portait sur ces vers du grand discours politique de Miltiridale, acte III, scène i :

Je vous rends dans trois mois au pied du CapHole. Doutez-vous que TEuxin ne me porte en deux jours Aux lieux où le Danube y vient unir son cours?

« Il en pouvait bien douter, dit un prince (le prince Eugène) qui a commandé des armées sur les bords du Danube, et qui, eomme Alitbridate, a conservé sa réputation de grand capitaine dans L'une et dans l'autre fortune ; oui, il en pouvait bien douter, puisque la chose est réellement impossible. L'armée navale de Mithridate, en partant des environs d'Âsaph et du détroit de Catfa, où Racine établit la scène de sa pièce, avait près de trois cents lieues à faire avant que de débarquer, sur les rives du Danube. Des vaisseaux qui naviguent en flotte et qui n'ont d'autre moyen d'avancer que des rames et des voil'is, ne sauraient se promettre de faire cette route en moins de huit ou dix jours. Racine, sans craindre d'ôter le merveilleux de l'entreprise de Mithridate, pouvait encore accorder six mois de marche à son armée, qui avait sept cents lieues à faire pour arriver à Rome. Le vers qu'il fait dire à Mithridate.

Je vous rends dans trois mois aa pied du Capitole,

révolte ceux qui ont quelque connaissance de la distance des lieux. Quoique les armées grecques et romaines marchassent avec plus de célérité que les nôtres, il est toujours vrai qu'il n*y a point de troupes qui puissent, durant trois mois et sans jamais séjourner, faire chaque jour près de huit lieues, surtout en possHit par des pays difficiles et ennemis, ou du moins suspects, tels qu'étaient la plupart des pays que Mithridate avait à traverser. »

Telle est l'opinion attribuée au prince Eugène et rapp3rtée par l'abbé Du Bos, dans ses Réflexions critiques sur la Poésie H sur la Peinture^ I, 232. C'est là l'objection d un esprit positif et exact. Mais la question est de savoir si, eu égard à la vérité oratoire et dramatique, cette critique semble aussi fondée qu'au point de vue géographique. Pour moi je suis du sentiment de Louis Racine, qui affirme que son père a voulu

de Mithridate» savait par cœur et se plaisait à réciter les plus beaux vers de cette pièce. Napoléon ne Tadinirait pas moins. Tout cela prouve que Racine savait peindre et faire parler les héros.

La mort de Mithridate étant racontée par divers historiens, Appien, Plutarque, Florus, Dion Cassius, d'une manière différente; le poète dramatique pou-*

peindre l'ayeuglement d'un homme qu'emporte la passion (voiià la considération dramatique), et aussi une cerlaine exagération, moitié Instinctive, moitié calculée) pour entraîner ceux à qui Ton parle (voilà le point de vue oratoire). Louis Racine s exprime ainsi : oc Mithridate pouvait dire eneore (c'rst-à-dire tout aussi bien):

Doutez vous que TEuxin ne me porte en dix joura...

Il n'en met que deuxy et par cette interrogation,

Doutez- vous que l'Euxin ne me porte en deux jourg,

il fait en tendre qu'on n'en doit pas douter, parce que, dans ce moment, ou bien il n'en doute pas lui-même, ou bien il veut persuader ses ûls que cette marche qu'il va entreprendre n'est ni longue ni difficile. La confiance avec laquelle il parle dans toute cette scène est la preuve de la violente passion qu'il a montrée lorsqu'il a dit d'abord:

A mes nobles projets je vois tout conspirer.

Loin d'y conspirer, tout sy oppose, puisqu'il vient d'essuyer une très grande défaite, qu'il est fugitif c et voisin du naufrage v>, et qu'il n'a plus damis, comme il l'avoue encore. Mais n'importe, il veut se pei*suader qu'il mènera son armée en trois mois à Rome. Il faut être bien malheureux en critique pour reprendre dans une scène si belle ce qui en fait la principale beauté. » Assurément, -voilà la vérité et la justesse. Jean Racine a donc bien su ce qu'il faisait. Mais, quand on mettrait les choses au pis et qu'on affirmerait qu'il y a faute, il est certain qu'une faute de ce genre importe peu. Ce qui importe, c'est que ce discours de Mithridate^ si beau qu'il soit, ne produit rien dans le drame.

312' Ll ROMANTISME DES CLASSIQUES

vait avec raison ne se croire lié par aucun de ces récits pour les* petits détails de la réalité, dont se souciait peu le théâtre idéaliste du xvii® siècle, et s'estimer libre de présenter les derniers moments de ce graud homme sous l'aspect le plus général et le plus théâtral. Or, à part la trop belle phrase sur laquelle Mithridate expire en embrassant son fils avec tendresse mais avec majesté, — excès même qui ne devait pas déplaire à Liouis XIV,

Dans eet embrasse ment doht la douceur me flatte Venez et recevez l'âme de Mithridate,

— je ne puis trouver que Racine eût tort de nous présenter cette pensée sublime, Théroïsme du père passant, au cœur du fils avec son âme dans ce dernier baiser*.

Cependant La Calprenède, dans sa tragédie de la Mort de Mithridaie, jouée en 1635, non sans succès, s'était écarté moins que lui des récits de Plutarque et tfAppien. Une traduction française de celui-ci avait été publiée en 1547 par Claude de Seyssel. Voici l'intéressant récit de la mort de Mithridate d'après cet historien. Se voyant trahi de son fils Pharnace, qui s'est lait proclamer par les soldats et qui est sur le point de le livrer aux Romains, le vieux Roi accablé se résout à mourir. « Après cela,

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