HUITIÈME LEÇON
IPHIGÉNIE
Après ces grands tableaux d'histoire, Racine revient aux légendes antiques mises sur le théâtre athénien par son poète de prédilection , Euripide: en 1674, il adapte à la scène française Ylphigénie à AuUsy où s'étaient essayés déjà Rotrou et plusieurs autres.
Tout ce qu'il y avait de gens lettrés au xvii* siècle était nourri de l'antiquité. Les personnages mythologiques, aussi bien que les héros romains ou grecs, leur étaient familiers presque comme ceux de l'histoire de France. Aujourd'hui le gros du public ne connaît plus guère tout cela, que par des parodies burlesques. Au siècle
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de Racine, si peu éloigné de la Renaissance et qai la continuait, on était volontiers gréco-latin, comme avaient été littérairement les papes eux-mêmes au précédent siècle, parlant et écrivant couramment ridiome de Virgile et de Gicéron presque aussi bien que leur langue maternelle, voire même employant sans songer à mal le vocabulaire mythologique et polythéiste qui faisait partie du langage poétique et oratoire. De nos jours il en est tout autrement : et, si Ion s'intéresse à des sujets antiques, c'est à Taide d'un certain effort d'esprit. On a besoin, pour y prendre goût, d'une sorte d'assaisonnement. Et peut-être que ma petite théorie, en ce qui rf^garde nos classiques eux-mêmes, n'est pas autre chose.
Le XVII* siècle cependant^ par des raisons analogues, avait besoin, pour comprendre quelquesunes de ces fables mythologiques, qu'on les mît à sa portée et à son point. Dans Iphigérdey par exemple, encore plus que dans Andromaque^ le fond du sujet; horrible et sauvage, qui est le sacrifice d'une victime humaine, rinunolation d'une jeune fille, avec le consentement de son père, pour obéir à l'ordre du Ciel, devait répugner aux mœurs adoucies de ce temps.
À la vérité, quelques souvenirs de la Bible, tels que le sacrifice de la fille de Jephté, ou celui d'isaac par Abraham son père, pouvaient aider les esprits à se placer au point ne vue nécessaire. Cependant,
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du moment où la foi religieuse n'était plus mêlée à cette donnée pour la colorer favorablement, une telle histoire devait blesser les sentiments d'une société civilisée. Au temps de Louis XIV et de Bossuet, les parents n'égorgeaient plus leurs filles sur un autel; ils les mettaient seulement au couvent. Racine lui-même ne s'en faisait pas faute: de cinq filles qu'il eut, il y en eut deux qui entrèrent en religion. Le père allait pleurer abondamment à chaque prise de voile, et Ton vantait sa sensibilité. Madame de Grignan, la fille de Madame de Sévigné, n*hésitait pas à cloîtrer la sienne afin de pouvoir parader en jeune déesse dans son gouvernement de Provence, sans cet attirail. Et, lorsqu'aux dimanches et aux fêtes madame la Gouvernante, au bruit des cloches sonnant à toute volée, aux chants des orgues et du chœur, au milieu d'un nuage d'encens et dans sa gloire, s.e rendait à la messe en grand'pompe, la pauvre petite apercevait de loin à travers la grille sa superbe mère, qui ne semblait guère songer à elle. Ces mœurs nous donnent froid, sans doute; mais, en ces sortes de sacrifices, qui du moins n'étaient pas sanglants dans la matérialité du terme, ce qu'on nommait l'amour de Dieu adoucissait la cruauté: de sorte qu'aux yeux de Racine, à ceux de madame de Grignan et des autres, le sacrifice d'Iphi génie paraissait plus dur que celui de leurs propres filles. H était donc nécessaire d'apporter des
adoucissements à ]a légende anlique pour la faire accepter. Cette nécessité s'était déjà produite peutêtre pour Eschyle et pour Sophocle, qui avaient traité ce sujet avant Euripide^; et certainement pour Euripide lui-même, lorsqu'il voulut à son tour présenter à ses contemporains la terrible légende des époques barbares. De génération en génération, ces adaptations renouvelées sont indispensables. Si l'on veut que la même histoire produise à peu près les mêmes impressions, il faut, en quelque sorte, transposer. Ici encore, par conséquent, nous devons nous attendre et nous prêter (il le faut absolument) à une étrange disparate entre le fond et la forme, puisque le poète moderne s'évertue à envelopper du style le plus élégant un fait de faiiatisme et de sauvagerie, analogue à ceux qui se passent aujourd'hui dans le royaume de Dahomey, puisqu'encore une fois il ne peut, ici comme dans Andromaque, que cacher sous les fleurs, le sang dont l'odeur nous poursuit et nous assiège.
Au sujet et aux scènes qu'il a empruntés d'Euripide, Racine a mêlé d'autres souvenirs: d'abord ceux de Y Andromède de Corneille; puis quelques-
1. Entre ces trois pièces, les Grecs accordaient la supériorité à VIphigénie d'Euripide. Celte tragédie, un de ses derniers ouvrages, ne fut jouée qu'après sa mort, par les soins d'Euripide le jeune, son neveu ou son fils. — Voir notre opuscule les Derniers jours de la Tragédie grecque, dans la Hevue des Deux-Mondes, octobre 1S47.
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uns peut-être de ce roman de Tévêque Héliodore, qu'il avait tant lu et relu en dépit du bon Lancclot. Dans ce roman, un père, pour obéir aux lois, est forcé d'immoler sa fille, qui lui avait été enlevée dès Tenfance et qu'il vient de retrouver : quelle que oit sa douleur, comme il est roi, il préfère le salut ae son pays à ce qu'il a de plus cher au monde, et tient à sa fille, Chariclée, et à son peuple, un discours magnanime, qui avait pu frapper l'imagina tion de Racine adolescent et qui, rapproché d'un situation analogue dans Ylphigénie d'Euripide, put lui donner l'idée d'imiter Iphigénie à Aulis,
Aulis était un port de mer, ou plutôt une rade, de la Béolie, sur le territoire de Tanagre. Racine a intitulé sa pièce Iphigénie tout court ; ce n*est que dans les éditions faites après sa mort qu'on a allongé le titre et cru traduire exactement celui d'Euripide en mettant : Iphigénie en Aulide, comme s'il y avait eu un pays de ce nom autour de la petite ville. On avait Iphigénie en TauridCy autre tragédie du poète grec, on fut entraîné par une assimilation vicieuse à dire : Iphigénie en Aulide. Racine et Boileau eux-mêmes ne disent pas autrement.
C'est dans cette rade d'Âulis que la flotte des Grecs est arrêtée, faute d'un vent favorable qui lui permette de continuer sa course vers les rivages de Troie, n y a, à ce propos, dans Gil Bios, une petite histoire assez plaisante, par laquelle Le Sage se moque des interprétations bizarres de certains es-
prits subtils ou pointus. GiUBlas, allant voir son ancien ami le poète Fabrice Nuûez, le trouve discutant avec deux ou trois autres sur Ylphigénié d'Euripide. « Le bachelier Melchior de VillegasJ qui est un savant du premier ordre^ demandait au seigneur Don Jacinte de Romarate ce qui Tinté- 1 ressait dans cette tragédie... — Oui, dit Doni Jacinte, et je lui ai répondu que c'était le péril où se trouvait Iphigénie. — Et moi» dit le bachelier, je lui ai répliqué (ce que je suis prêt à démontrer) que ce n'est point ce péril qui lait le véritable intérêt de la pièce. — Qu'est-ce que c'est donc ? s'écria le vieux licencié Gabriel de Léon. — C'est le vent, repartit le bachelier. » — Toute la compagnie fit im éclat de rire à cette repartie, que je ne crus pas sérieuse : je m'imaginai que Melchior ne l'avait faite que pour égayer la conversation. Je ne connaissais pas ce savant ; c'était un homme qui n'entendait nullement raillerie. — «Riez tant qu'il vous plaira^ messieurs, reprit-il froidement; je vous soutiens que c'est le vent seul qui doit intéresser, frapper, émouvoir le spectateur. Représentez-vous, poursuivit-il, une nombreuse armée qui s'est rassemblée pour aller faire le siège de Troie : concevez toute l'impatience qu'ont les chefs et les soldats d'exécuter leur entreprise, pour s'en retourner promptement dans la Grèce, où ils ont laissé ce qu'ils ont de plus cher, leurs dieux domestiques, leurs femmes
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et leurs enfants. Cependant un maudit vent contraire les retient en Aulide, semble les clouer au port : et, s'il ne change point, ils ne pourront al- 1er assiéger la ville dePriam. C'est donc le vent qui fait Tintérèt de cette tragédie. Je prends parti pour les Grecs, j'épouse leur dessein, je ne souhaite que le départ de leur flotte; et je vois d'un œil indifférent Iphigénie dans le péril, puisque sa mort, est un moyen d'obtenir des Dieux un vent favorable*.»
Quoi qu'en dise le savant bachelier Melchior de Villegas, le vrai sujet de la tragédie d'Euripide, c'est la jeune fille qui doit être immolée sur l'autel de Diane, par ordre des Dieux, c'est-à-dire du devin Calchas, puissance sociale à laquelle Agamemnou lui-môme, le chef de tous les Grecs, est obligé de se soumettre.
Nous ne devons pas perdre de vue que les sacrifices de victimes humaines firent partie de la reUgion en Grèce et dans d'autres pays jusqu'à une époque assez avancée. Néanmoins on peut supposer qu'à celle où les trois grands tragiques athéniens traitèrent le sujet d'iphigénie, il y avait déjà, entre le fait primordial qui constitue le fond de cette légende sauvage et la civilisation de leur temps, à peu près la moitié peut-être de la distance morale qu'il y a entre le siècle d'Euripide
t* GU BlaSf livre XI, chapitre ziv.