Pori-Royalf tome VL
peu près, que Boileau dut développer, lorsque, pour réconcilier Racine avec messieurs de Port- Royal, d'abord avec Nicole, ensuite avec Arnauld, il commença par leur porter la tragédie de Phèdre, dont la préiace semblait faire les premiers pas vers une paix désirée avec les pieux solitaires. Arnnuld, après avoir lu la pièce, prononça ainsi la sentence : a II n'y a rien à reprendre au caractère de Phèdre, puisque par ce caractère l'auteur nous donne cette grande leçon, que, lorsqu'en punition de fautes précédentes^ Dieu nous abandonne à nous-mêmes et à la perversité de notre cœur, il n'est point d'excès où nous ne puissions nous porter, même en les détestant.»
Ainsi, les couleurs de l'antiquité païenne se combinant dans cette tragédie de Racine avec les nuances du sentiment moderne et religieux de son temps, celte pièce semblait faite exprès pour être la transition entre la première moitié si aventureuse de sa vie, et la seconde si assagie et si confite en piété. On raconte^u'un jour, chez madame de La Fayette, Racine avait soutenu que, dans la tragédie, il peut arriver qu'une compassion plus vive, une sympathie plus profonde, s'attachent au malheur du crime, qu'à celui de la vertu. On le lui avait contesté ; et ce fut pour prouver son dire qu'il composa Phèdre. 11 y a apparence qu'il y travaillait déjà lorsque cette conversation eut lieu, et qu'il ne jeta ce paradoxe sur le tapis, que parce qu'il était tout
rempli de son sujet. Supposé que lé fait soit vrai, on peut se demander si c'est en gnise de réplique que madame de La Fayette, Tannée suivante, 1678, donna son chet-d'œuvre, la Princesse de Clèves, où, non plus que dans le Ctet, Ja passion amoureuse la plus vive ne triomphe de la verlu.
Comment Racine est-il parvenu à rendre Phèdre intéressante et à faire qu'on la plaigne, malgré ses sentiments coupables? C'est par l'horreur qu'ils lui inspirent à elle-même ; c'est par ce que Boileau nomme si bien
La doulear vertueuse De PhèJre, malgré soi perGde, incestueuse;
c'est par l'habileté de la gradation, qui nous fait assister aux progrès insensibles, à la marche fatale de la passion depuis ses premières atteintes jusqu'à ses derniers excès ; c'est enfin et surtout par l'impression sincère et éloquente du remords, qui, dans le crime même, est un hommage à la vertu.
Ainsi, tout en profitant des idées d'Euripide et de Sénèque, il perfectionne, complète, épure ce qu'il leur emprunte. Il ne se borne pas à tirer d'Euripide l'unique scène où Phèdre parait et avoue à la nourrice sa passion et ses remords, puis la scène très courte où Thésée maudit son fils; ensuite, de Sénèque, la meilleure scène de sa pièce, celle où
Phèdre déclare à Hippolyte ses sentiments, expression théâtrale d'une passion sans frein, à laquelle il sait mettre la gradation et la bienséance, qui en rendent Teffet d'autant plus grand sur des spectateurs d'esprit cultivé et de sentiments délicats ; puis la scène où elle revient, à la fin, dans l'intention de justifier Hippolyte; il invente pour son propre compte cette troisième situation, qui complète les deux premières, qui porte au dernier degré du pathétique le développement du caractère de Phèdre, et nous apitoie sur ses tourments redoublés.
Permettez-moi, pour plus de précision, de résumer en trois mots et de bien marquer les trois péripéties de cette grande œuvre :
1® Phèdre va se laisser mourir, de faim, de honte et de douleur, pour ensevelir avec elle son funeste amour^ quand tout à coup on vient annoncer la mort de Thésée : premier coup de théâtre, tout est retourné.
2® Phèdre, ne songeant qu'à venir solliciter pour son fils la bienveillance d'Hippolyte devenu le maître par la mort du Roi, en arrive peu à peu, malgré elle, à se déclarer tout entière au jeune prince son beau-fils.
De l'aastère pudeur les bornes sont passées.
Elle s'aperçoit de l'abîme, quand elle est au tondu
A ce moment, on vient annoncer que Théséj n'est pas mort, qu'il est de retour, qu'il va paraître : second coup de théâtre. Phèdre s'enfuit, et, dans son trouble, laissa agir (Knone, qui, pour sauver sa chère maîtresse, calomnie Hippolyte : sur quoi Thésée dévoue son fils à la mort.
3® Phèdre, cependant, peu d'instants après, revient pour détromper Thésée et justifier Hippolyte; Thésée, avant qu'elle ait parlé, lui révèle incidemment l'amour d'Hippolyte pour Aricie : la jalousie envahit le cœur de Phèdre et Tarrète dans son élan: elle est brisée, elle n'est plus capable de l'efiFort nécessaire pour le sauver en s'accusant. Pourquoi» d'ailleurs, sauver celui qui non seulement ne l'aime point, mais qui en aime une autre? — Voilà les trois moments et la progression de ce grand drame.
Dans les trois pièces, Thésée est bien crédule et bien léger : telle est sa nature. C'est aussi la nécessité du sujet : il faut que cela soit ainsi, comme l'incuriosité d'CEdipe et de Jocaste, qui ne se sont jamais raconté leur histoire, ni avant ni après leur mariage. Cette invraisemblance inadmissible est la condition de la pièce de Sophocle: tout repose sur cette impossibilité. Mais, ce point admis, le drame (ï Œdipe roi est de toute beauté. C'est ce qu'on appelle en géométrie un poslulatum.
Thésée est donc un personnage sacrifié. Au surplus \Q héros volage, espèce de D jn Juan des temps my-
PHËDRB lifS
thologiqnes, qui avait enlevé Hélène à sa famille avant Paris, puis Péribée, puis Ariane, et cent autres ^, ce Don Juan sur le retour, fût-il trompé ainsi qu'il les trompa, exciterait peu la pitié. Trompé ou non , son rôle est assez ridicule, son aveuglement inconcevable. Ici Phèdre n'est point morte, elle ne s'est point pendue, comme dans Euripide : il peut l'interroger; il n'en fait rien. C'est, en effet, inconcevable; mais le sujet tient à cela. Cette faute était déjà dans Sénèque.
Il y aurait lieu de comparer la mort d'HippoIyte dans les trois poètes. J'ai dit la simplicité du récit d'Euripide : chez lui un taureau, rien de plus, sort de la mer et effraye les chevaux ; Hippolyte est précipité ; on le rapporte mourant sur la scène, et rien n'égale le tableau idéal tracé par le poète : Diane venant consoler les derniers moments du jeune héros qui meurt pour lui avoir rendu, à elle seule, un pur et fidèle hommage ; la Déesse, amie d'Hippolyte, n'a pu le sauver, elle vient du moins recueillir son dernier soupir, et pleurerait son agonie, a s'il était permis aux dieux de pleurer ' «. Elle répand, comme un baume, sur les plaies de son chaste adorateur, la douceur