‹ RacineChapitre 16 sur 64 · DIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIXIÈME LEÇON

Si la Phèdre de Racine est plus emportée par la passion que celle d'Euripide, elle Test moins que celle de Sénèque. Nous allons voir à présent ce que Racine doit à celui-ci.

Déjà, avant la confidence que la nourrice lui a arrachée, Phèdre ayant horreur d'elle-même était résolue à se laisser mourir; à plus forte raison,

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après. Ayant donc confessé à Œnone * son amoui' coupable, elle lui demande de la laisser maintenant mourir tranquille : sa criminelle passion mourra avec elle ; c'est tout ce qui est en son pouvoir.

Je t'ai tout avoué ; je ne m'en repens pas, Pourvu que, de ma mort respectant les approches. Tu ne m'affliges plus par d'injustes reproches, Et que tes vains secours cessent de rappeler Un reste de chaleur tout prêt à s'exhaler.

1. C'est Racine qui lui donne ce nom. Dans Euripide et dans Sénèque^ elle s'appelle simplement la nourrice; comme, dans Shakspeare, la nourrice de Juliette. Autrefois, les esclaves, puis 1 s serfs, étant non des personnes, mais des choses, on songeait à peine à leur donner des noms. Dans la société moderne, les serviteurs sont des personnes, et nos poètes du dix->eptiëme siècle mêlent aux légendes anciennes les sentiments de leur temps plus humain ; de sorte que, dans notre théâtre classique, on donne des noms même à des personnages muets, comme Thamar, suivante d'Esther, et Flipote.suivante de madame Pernelle, dans Tartuffe* De plus, dans Racine, en général, tous ou presque tous les personnages ont des noms, parce que tous ou presque tous sont des gentilshommes et des dames. Œnone elle-même, par ses manières et son langage, semble plutôt une gouvernante qu'une nourrice. Écoutez-la disant à sa maîtresse malade :

Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux Depuis que le sommeil n'est entré dans vos yeux. Et le jour a trois fuis chassé la nuit obscure Depuis qie votre corps languit sans nourriture.

Louis Racine lui-aiême trouve qu'elle s'exprime ici avec trop de pompe, et on ne le contredira point. C'était l'horreur de la vulgarité qui jetait dans cet excès d'élégance les poètes du xvir siècle. Aujourd'hui on se jette volontiers, sous prétexte de réilisine et de naturalisme, dans l'excès opposé. Aucun excès u'est bon. Encore une fois, tâchons de ne loucher ni à droite, ni à gauche.

Ainsi elle ne se laisse pas seulement mourir, elle hâte sa mort. Et nous avons vu que le rôle de Phèdre finit là dans Euripide (sauf la scène du cadavre et des tablâltes). Mais il ne finit point là dans Sénèque, ni dans Racine. Le premier a invenlé, et le second lui a emprunté, d'abord une péripétie très heureuse, ensuite la grande scène où Phèdre laisse éclater devant Hippolyte lui-même son criminel amour. — Voici premièrement la péripétie. Au moment où Phèdre veut cesser de vivre, on vient lui annoncer la mort de Thésée. Cette mort la rend veuve et libre : la situation est changée. C'est ce que Racine a tourné de la manière suivante. Panopo, une des femmes de la reine survient et lui dit :

Je voudrais vous cacher une Iris te nouvelle, Madame ; mais il faut que je vous la révèle : La mort vous a ravi votre invincible époux ; Et ce malheur n'est plus ignoré que de vous.

Celte nouvelle bientôt se trouvera fausse ; mais elle est rendue vraisemblable par ce qui a été dit dès les premiers vers de la pièce, qu'on ne savait depuis six mois ce qu'était devenu Thésée. Si l'idée de ce moyen dramatique appartient à Sénèque, Racine Ta employé plus adroitcmv.nt. Et, de plus, cet incident n'étant qu'une préparation, il y a ajouté une gradation très habile. Cette fausse nouvelle forme donc la première péripétie de la pièce, — à la fin du premier acte, — et prépare la déclaration des

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sentimenls de Phèdre, qui viendra à l'acte suivant. CBEnone, restée seule avec sa maîtresse, lui dit aussitôt :

Madame, je cessais de vous presser de vivre;

Déjà même au tombeau je songeais à vous suivre ;

Pour vous en délourner je n'avais plus de voix;

Mais ce nouveau malheur vous prescrit d'autres lois,

Votre fortune change et prend une autre face :

Le Roi n'est plus, Madame, il faut prendre sa place*

Sa mort vous laisse ua fils, à qui vous vous devez :

Esclave, s'il vous perd, et roi, si vous vivez.

Sur qui, dan* son malheur, voulez-vous qu*il s'appuie?

Ses larmes n'auront plus de main qui les essuie;

Et ses cris innocents, portés jusques aux Dieux,

Iront contre sa mère irriter s:s aïeux.

Vivez, vous n'avez plus de reproche à vous faire. ^

Votre flamme devient une flamme ordinaire; ^

Thésée en expirant vient de rompre les nœuds

Qui faisaient tout le crime et Thorreur de vos feui

Phèdre se rend à ces raisons, du moins en ce qui regarde son fils, et non quant au reste comme le dit Schlegel, qui en prend texte pour jeter des cris d'indignation contre la morale relâchée de Racine, Ni Racine cependant, ni Phèdre, n'admettent la seconde partie de ce que dit CEnone, à savoir que, par la mort de Thésée, l'amour de la belle-mère pour le beau-fils devient chose toute limple et parfaitement légitime. Non ; c'est simplement dans l'intention louable de ménager à son fils la bienveillance d'Hippolyte, devenu presque maître par la mort du Roi, qu'elle se résout

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aller parler à celui dont Tabord est pour elle à la fois si doux et si redoutable. Elle n'a pas du tout l'intention, tant s'en faut! de lui laisser deviner les sentimen\8 dont elle est agitée ni entrevoir son amour; mais, chose très naturelle, en sa présence, elle se trouble, elle n'est plus maî- Vesse d'elle-même : son secret peu à peu lui échappe. C'est ce que j'appelle, en second lieu, la gradation, après la préparation. Notre poàte a ménagé avec un art infini celte pentj fatale sur laquelle Phèdre, malgré elle, est entraînée. L*idée de cette déclaration involontaire appartient bien au poète latin, et on doit assurément lui en tenir le plus grand compte ; c'est avec cela que Racine a fait le second étage de son édifice, quoiqu'il n'en parle pas dans sa préface ; mais il s'en faut beaucoup que Sénèque ait su, dans l'exécution, garder les mêmes degrés insensibles, les mêmes nuances, ni surtout autant de mesure et de bienséance que notre poète.

Dans la tragédie latine, afin sans doute que le spectateur ou le lecteur s'attende à tout, le chœur chante la puissance de l'Amour, à qui rien ne résiste, ni les jeunes ni les vieux, ni les dieux ni les vierges, ni les hôtes des mers, des airs, ou des bois : « tout-puissant Amour, qui dompte les lions, les éléphants, les belles-mères 1 »

Vincit sœvas Cura novercas.

C'est par ce trait que se termiae le premier acte de Sénèque. Il est nécessaire toutefois d'ajouter que le nom de a belles-mères », ici, n'a point du tout le sens de la sempiternelle plaisanterie française, mais signifie simplement a les marâtres », sans que d'autre part ce mot-ci entraîne nécessairement le sens odieux qu'il a d'ordinaire chez nous.

Au second acte de la tragédie latine, à peine Phèdre aperçoit Hippolyte, qu'elle tombe pâmée. Puis elle revient à elle, et alors commence la grande scène, dont Racine s'est emparé, en la perfectionnant, et que peut-être Sénèque lui-même avait imitée du premier Hippolyte d'Euripide, Y Bippolyte voilé, perdu pour nous. Hippolyte, dans le dialogue qui s'engage entre lui et Phèdre à l'occasion de la mort de Thésée, est amené à dire, sans songer à mal : « Puissé-je vous faire oublier votre veuvage, et remplacer pour vous mon père ! » A ces mots, Phèdre ne se possède plus et, laissant éclater sa passion, finit par se jeter aux pieds d'Hippolyte, en s'écriant : « Pitié! je t'aime ! » Miserere amantis!

J'ignore si le public romain, en supposant que la pièce ait été représentée, chose absolument invraisemblable, pouvait goûter un tel excès d'emportement ; mais certes le public français du temps de Louis XIV en eût été choqué. J'ai voulu citer d'abord le trait le plus fort, celui de la fin ; mais

le commeacement de la scène manque déjà de délicatesse. En voici quelques détails seulement, mêlés en plus, dans le texte, de beaucoup d'affectation et d'antithèses, que la traduction atténue plus ou moins, même sans le vouloir :

Ma Foix eipire sur mes lèvres. Une force me pousse à parler ; une autre plus grande, à me taire. Dieux du ciel, je vous atteste tous que j'abhorre ce que je désire.

HIPPOLYTB.

Quand le cœur désire quelque chose, ne peut-il Texprimer?

PfiÂDRE.

Les peines légères trouvent des paroles, les grandes douleurs sont muettes*

HIPPOLYTB.

Coniiez-moi vos chagrins, ma mère.

Ta mère? Laisse là ce nom trop imposant; un plus humble conviendra mieux à Taffection que je te porte : appellemoi ta sœur, Hippolyte; ou ta servante. Oui, ta servante, ton esc'avel Je l'obéirai en tout! FallûL-il, pour te plaire, franchir les glaciers et les sommets neigeux du Pinde, jMrai ! Fallût-il m'élancer au travers des flammes, ou des bataillons ennemis et des glaives tournés contre mon sein, j'irai I Reçois le sceptre qui me fut confié; je ne veux que te servir !... »

Enfin, après plusieurs autres répliques, ambiguës, obscures, embarrassées et embarrassantes, on

arrive au passage célèbre que Racine a choisi avec goût et merveilleusement traduit. Il serait bien intéressant d'observer, si nous pouvions lire ici toute Ja scène latine et ensuite toute la scène française, comment notre poète, en profitant de l'idée première de cette déclaration, qui est la peinture de la passion impuissante à se contenir et à se taire, a su cependant, par des degrés dans l'emportement même, et par la lutte de la volonté contre la passion, ôter ce qu'il y avait d'excessif, et par là accroître rinlérêt. La scène de Sénèque, malgré ses défauts, n'en reste pas moins belle et dramatique; mais celle de Racine est plus belle encore, merveilleuse dans sa marche et dans son progrès. Comme Phèdre, jusqu'alors, pour réagir contre son fatal amour, avait plutôt témoigné à Hippolyte une sorte d'aversion, elle lui dit :

Quand vous me haïriez, je ne m'en plaindrais pas I

On sent là qu'elle espère vaguement quelque protestation contre cette haine supposée. Avec quelle avidité elle s'en emparerait ! Mais Hippolyte lui répond simplement, en périphrases élégantes que j'abrègo : Oh ! je sais que les belles-mères aiment rarement les fils d'une autre épouse. — Aussitôt Phèdre, saisissant la réplique que cette idée lui offre, s'écrie, d'une voix déjà trop tendre :

Ah! Seigneur, que le Ciel, j'ose ici l'attester

De tette loi commune a voulu m'excepterl

Qu'un soin bien différent me trouble et me dévore!

HippoLTTB, se méprenant .

Madame, il n'est pas temps de vous troubler encore, Peut-être votre époux voit encore le jour; Le Ciel peut à nos pleurs accorder son retour: Neptune le protège, et ce Dieu tulélaire Ne sera pas en vain imploré par mon père.

Le poète, par ces deux vers jetés en passant, prépare habilemeut dès cet endroit le ressort de la catastrophe finale.

PHÉDRB.

On ne voit point deux fois le rivage des morts. Seigneur : puisque Thésée a vu les sombres bords, Kn vain vous espérez qu'un dieu vous le renvoie ; Et l'avare Achéron ne lâche point sa proie.

Que dis-je? il n'est point mort, puisqu'il respire en vous: Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux ; Je le vois, je lui parle ; et mon cœur. . . Je m'égare, Seigneur: ma folle ardeur, malgré moi, se déclare.

Hippolyte ne peut plus ne pas comprendre ; mais, feignant de prendre le change, il lui répond :

Je vois de votre amour l'effet prodigieux:

Tout mort qu'il est, Thésée est présent à vos yeux

Toujours de son amour votre âme est embrasée.

Alors la passion de Phèdre, se faisant jour malgré elle, éclate et déchire les voiles:

Oui, princo, je languis, je brûle pour Thésée. Je l'aimi, non point tel que Tont vu les Enfers, Volage adorateur de mille objets divers, Qui va du dieu des morts déshonorer la couche, Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche, Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi, Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous vois. Il avait votre port, vos yeux, votre langage; Cette noble pudeur colorait son visage, Lorsque de notre Crète il traversa les flots, Digne sujet des vœux des filles de MinosI Que faisiez-vous alors? Pourquoi sans Hippolyte, Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite ? Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords t Par vous aurait péri le monstre de la Crète, Malgré tous les détours de sa vaste retraite: Pour en développer rembarras incertain, Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.

Mais non : dans ce dessein je Paurals devancée ; L'amour m*en eût d'abord inspiré la pensée :

C'est moi, prince, c'est moi, dont l'utile secours Vous eût du labyrinthe enseigné les détours.

Que de soins m'eût coûtés cette tête charmante l Un fil n'eût point assez rassuré votre amante: Compagne du péril qu'il tous fallait chercher, Moi-même devant vous j'aurais voulu marcher ; Et Phèdre, au labyrinthe avec vous descendue. Se serait avec vous retrouvée ou perdue l

HIPPOLTTB.

Dieux l qu'est-ce que j'entends ? Madame, oubliez-vout Que Thésée est mon père, et qu'il est votre époux?

PHÂDas.

Et sur quoi jugez-vous que j'en perds la mémoire, Prince? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire?

Sur cette sorte de désaveu, Hippolyte saisit l'occasion de faire retraite, lui aussi, et s'excuse d'avoir mal compris :

IMadame, pardonnez : jVvoue, en rougissant, Que j'accusais à tort un discours innocent.

Ma honte ne peut plus soutenir votre vue, Et je Tais...

Mais elle, affolée, sentant qu'il va lui échapper, lui coupe la retraite et décidément se perd :

PHéORE.

Ah ! cruel, tu m'as trop entendue I Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur.

Hé bien 1 connais donc Phèdre et toute sa fureur ; J'aime ; ne pense pas qu^au moment que je t'aime, Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même, Ni que du fol amour qui trouble ma raison Ma lâche complaisance ait nourri le poison; Objet infortuné des vengeances célestes, Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes, Les dieux m'en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc Ont allumé le feu fatal à tout mon sang, Ces dieux qui S3 sont fait une gloire cruelle De séduire le cœur d'une faible mortelle.

Toi-même en ton esprit rappelle le passé :

C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t^ai chassé; J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine; Pour mieux te résister, j*ai recherché ta haine. De quoi m'ont profité mes inutiles soins ?

Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins : Tes malheurs te prêtaient encore de nouveaux charmes. J'ai langui, j'ai séché dans les feux, dans les larmes; Il suffit de tes yeux pour t'en persuader, Si les yeux un moment pouvaient me regarder 1

One dis-je? Cet aveu que je te viens de faire, Cet aveu si honteux, le crois -tu volontaire? Tremblante pour un fils que je n'osais trahir, Je te venais prier de ne le point haïr:

Faible projet d'un cœur trop plein de ce qu'il aimet Hélas! je ne t'ai pu parler que de toi-même!

Venge-loi, panis-moi d*un odieux amour:

Digne ûls du héros qui t'a donné le jour, Délivre Tunivere d'un monstre qui t'irrite.

La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte!

Crois-moi, ce monstre afflreux ne doit point t'éehapper : Yoilà mon cœur, c'est là que ta main doit frapper! mpatient déjà d'expier son offense, Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance : Frappe 1 ou, si tu le crois indigne de les coups, Si ta haine m'envie un supplice si doux, Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée, Au défaut de ton bras préte-moi ton épée, Donne I

Et tout à coup, lui arrachant Tépëe, elle s'enfuit. Le texte, plus loin*, indique qu'avant de s'enfuir elle a fait mine de se frapper, et qu'Hippolyte, dans son trouble, n'a pas essayé de l'en empêcher. Il faut donc supposer, de deux choses Tune : ou bien que, dès cet instant et non pas seulement dans la coulisse, Œnone a tenté de s'y opposer ( mais ce n'est pas ainsi que la scène se joue : Phèdre se sauve on brandissant Tépée audessus de sa tête 9 comme une folle); ou bien

!• Acte m, scène î, Phèdre dit à Œnone :

Hélas I quand son épée allait chercher mon sein, A-t-il pâlit pour moi? me i'a-t-il arrachée?

que, selon la critique de Schlegel, fondée cette fois, elle ne fait là qu'une démonstration théâtrale, mais vaine. Au surplus nous allons revenir tout à l'heure sur cet incident important.

J'ai entendu émettre par une personne illustre l'opinion que Racine, dans Phèdre, avait, d'un bout à l'autre de la pièce, éludé la situation. Vous venez d'en juger. 11 l'élude si peu, que Phèdre, après de vains efforts pour se retenir sur la pente, roule jusqu'au bas. On peut observer que, dans son égarement, elle va jusqu'à une sorte de provocation physique, non seulement lorsque avec désespoir elle sollicite, elle implore les regards d'Hippolyte :

Si tes yeux seulement pouvaient me regarder!

mais lorsqu'elle arrive à lui dire :

Voilà mon cœur, c'est Ik que ta main doit frappert Impatient déjà d'expier son offense, Au devant de ton bras je le sens qui s'avance : Frappe 1

11 faut voir les choses comme elles sont : elle lui montre sa poitrine. Il est donc impossible d aller plus loin, sur la scène, dans la peinture des emportements de l'amour. Je ne dis pas, entendons-nous bieU; que cette provocation soit calculée. Mais, pour être irréfléchie, en est-elle moins vive ?

L'épée qu'elle arrache à Hippolyte est, comme u. 6

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presqae tout le reste de la scène, une invention de Sénèque ; mais voici les différences. Chez ce poète, c'est Hippolyte qui, indigné, tire son épée pour tuer Phèdre, quand, repoussée déjà par lui, elle se jelte à ses ganoux et les embrasse. Alors il la saisit par les cheveux, et va l'immoler à Diane. Elle s'écrie qu'elle est trop heureuse de mourir, pure encore, et de sa main. Là-dessus il jette son épée et s'enfuit. La nourrice appelle au secours, montre à tous les gens du palais le désordre des vêlements et de la chevelure de Phèdre, l'épée abandonnée par Hippolyte, et déclare qu'il a voulu faire violence à la Reine. Thésée survient, Phèdre confirme la calomnie de la nourrice. Cette épée restée dans les mains de la Reine semble en effet dénoncer le criminel. Thésée, sans entendre ni voir son fils qui lui lait horreur, invoque contre lui la vengeance de Neptune. Hippolyte périt. Phèdre, à cette nouvelle, vient déclarer qu'il a été calomnié, et, en présence de Thésée, adresse des paroles d'amour à se« tristes restes*; puis, avec l'épée, elle

1 . La Phèdre de Robert Garniei* (1573) ira plus loin encore et, sous les yeux mêoies de Thésée, baisera les lèvres san> glantcs du corps d'HippoIjte, en s'écriant :

Recevez mes soupirs, et souffrez que je toache

De ce dernier baiser à votre tendre bouche. (Acte V, scène n.)

Et cependant, un peu auparavant, le corps brisé d'Iiippo)yte est comparé par le messager à un limaçon (Voir V Appendice, à la fln du volume); de sorte que ce baiser parait deux fois étrange, pour des raisons diverses : à cause du limaçon, et à cause de Thésée.

se frappe, voulant suivre aux Ëofers celui qu'elle aime toujours et dont elle a injustement causé la mort.

Racine, en empruntant l'incident de l'épée, en a modifié les circonstances. Comme il supprimait l'action excessive de Phèdre embrassant les genoux d'Hippolyte, celui-ci n'avait plus, lieu de tirer l'épée contre elle dans son indignation. Mais le poète a douné encore à Phèdre assez d'emportement amoureux pour troubler Hippolyte à tel point qu'elle pût s'emparer de l'épée en prononçant le mot Donne, la tirer hors du fourreau et l'emporter, tandis qu'Hippolyte restait confondu

Il y a, sur le détail de l'épée plusieurs remarques à ajouter à celle de tout à l'heure. Premièrement l'épée est un anachronisme, une inexactitude de costume : les Grecs ne portaient l'épée qu'en temps de guerre. Mais peu importe, si de cette inexactitude on tire un effet théâtral. En tout cas, cette légère faute serait imputable à Sénèque, à moins que lui-même ne l'eût trouvée dans V Hippolyte voilé, où l'épée pouvait être un couteau de chasse. J'ai déjà relevé chez Euripide, dans Y Hippolyte à la couronne et dans Iphigénie^ un autre anachronisme, celui des tablettes écrites, qui se trouve du reste dans tous les tragiques grecs, ce qui prouve que ces sortes d'inexactitudes les touchaient fort peu. Us étaient à cet égard, comme nos auteurs du dix-septième siècle, qui tenaient à la

vérité générale des passions, à la vérité humaine universelle, plus qu'à la vérité historique et à la couleur locale. Ni les uns ni les autres ne faisaient fi (le ces deux-ci ; mais ils se souciaient avant tout de Tautre.

Quant à Tépée arrachée, elle n'est pas seulement un effet théâtral ; elle est aussi un moyen dramatique, puisque, restée entre les mains de Phèdre, cette épée d'Hippolyte sert de preuve apparente à la calomnie. A peu près comme Je manteau de Joseph, resté dans les mains de la femme de Putiphar, c'est la preuve même de sa vertu qui devient l'indice de son prétendu crime.

Cela posé, la difficulté d'exécution, au théâtre, est de prendre l'épée avec vraisemblance, soit pour l'actrice, soit pour l'acteur. Car, en même temps qu'Hippolytc est confondu et comme hors de lui, il doit de la main gauche serrer fortement le fouiTeau pendant que de la droite, levée en l'air, il semble vaguement se voiler le visage et les yeux, comme pour cacher la honte dont il est rempli par le discours de Phèdre. Et c'est pendant ce double geste que Phèdre, saisissant tout à coup la poignée, tire l'épée hors du fourreau en prononçant le mot : « Donne » ! et s'enfuit.

L'objection, qui saute aux yeux, est que Phèdre, ayant pris l'épée, devrait s'en frapper à l'instant, ainsi que l'indique plus loin le texte lui-mêaie. A cela on peut répondre que la scène française en

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ce temps-là ne devait jamais être ensanglantée : témoin le jeune Horace poursuivant sa sœur Camille, pour la tuer dans la coulisse; et nombre d'autres exemples pareils. Soit; mais Phèdre ne se tue pas, même dans la coulisse. .En réponse à cette seconde objection, on doit supposer qu'Œnone et les autres femmes de la Reine, se précipitant sur ses pas hors de la vue du speclateur, continuent de la sauver de son propre délire et lui arrachent l'épée. Quoi qu'il en soit, l'effet est le plus théâtral qu'on puisse voir, et à tel point, que, quand mademoiselle Racliel s'enfuyait éperdue en agitant l'épée au-dessus de sa tête, la scène était forcément coupée net sur cet incident par les bravos et les acclamations de toute la salle, et le reste de l'acte se trouvait supprimé en fait. Bien à tort : car, dans la dernière scène de cet acte (qui est le second), on apprend que Thésée, qu'on croyait mort, ne Test peut-être pas; ce qui produit une péripétie nouvelle et laisse à peine au spectateur le temps de respirer.

En effet, à l'acte suivant, Thésée revient : et c'est Ik qu'il y a lieu d'étudier de près comment va se détailler et se iîler, chez noire poète, la calomnie à l'égard d'HippoIyte. Nous avons observé, dans le poète grec, la demi-ambigij'tc ou obscurité provisoire de l'incident des tablettes attachées à la main du cadavre : à tout prendre, il y a

cependant grande apparence dès le moment même et la fin de la pièce confirmera que c'est Phèdre qui les a écrites et ainsi attachées à sa main avant de se pendre. Elle est donc Fauteur de la calomnie; mais la chose reste, sur l'instant, un peu obscure et vague, à Tétat de simple vraisemblance : et d'avance elle s'est punie de ce crime par la mort volontaire. Je viens de dire comment, à son tour, le poète latin a traité ce point; il n'a rien ménagé : Phèdre n'hésite pas à se faire complice de la calomnie. Voyons maintenant comment a procédé Racine pour ne pas laisser entièrement à Phèdre la responsabilité et l'odieux de cette fausse accusation qui fait peser sur Hippolyte le crime qu'elle seule a souhaité de commettre. Chez lui comme dans Sénèque, mais hors de la scène, c'est la nourrice ou confidente qui, entraînée par son affection pour sa maîtresse, prend sur elle la calomnie: devant le spectateur, OEnone ne fait que suggérer cette idée criminelle, au moment oii la Reine, par le retour de son mari» se voit perdue, dénoncée sans doute, et où elle va se tuer. Phèdre repousse d'abord cette suggestion avec horreur :

Moi, que j'ose opprimer et noircir l'innocence 1...

Mais, lorsqu'elle voit paraître de loin Thésée, avec Hippolyte près de lui, alors dans son trouble, ne sachant plus ce qu'elle fait, elle se sauve, et laisse

agir Œnone. Elle ne commet donc pas directement le crime de Ja calomnie; cependant on ne peut nier qu'elle y donne les mains : en effet; pour une femme si troublée, il faut avouer que les paroles à double cens adressées par elle à Thésée, en s'en fuyant, paraissent bien extraordinaires, bien habilement ménagées. Voici le passage \

ŒNONB.

On vient; je rois Thésée.

Ah! je Tois Hippolyte Dans ses yeux insolents je vois ma perle écrite. Fais ce que tu voudras, je m'abandonne à toi. Dans le trouble où je suis, je ne puis rien pour moi.

THÉSÉE, s approchant.

La fortune à mes vœux cesse d'être opposée, Madame, et dans vos bras met...

Arrêtez, Thésée, Et ne profanez point des transports si charmants* Je ne mérite plus ces doux empressements; Vous êtes offensé: la Fortune jalouse N'a pas en votre absence épargné votre épouse. Indigne de vous plaire et de vous approcher, Je ne dois désormais songer qu'à me cacher.

Toutefois, — et c'est ici que commence la véritable création de Racine, le troisième étage de Tédifice, — Phèdre revient, à Tacle suivant, dans le

dessein de déclarer à son mari la vérité; elle va donc s'accuser elle-même, quand elle apprend, par hasard, de la bouche de Thésée, qu'Hippolyte en aime une aulre ! Aussitôt elle oublie sa résolution de le sauver et de se perdre ; c'est lui qui est perdu. Elle laisse agir la colère de Thésée qui court à Vaulel de Neptune redoubler son funeste vœu et jresser le dieu de l'accomplir. Phèdre, restée seule, éclate en cris douloureux:

Hippolyte est sensible, et ne sent rien pour moîl ▲ricie a son cœur! Aricie a sa foi!

Ah dieux 1 lorsque à mes vœux IMngrat inexorable S'armait d'un œil si fier, d*un front si redoutable, Je pensais qu'à Tamour son cœur toujours fermé Fût contre tout mon sexe également armé ; Une autre cependant a fléchi son audace, Devant ses yeux cruels uoe autre a trouvé grAce. Peut-être a-t-il un cœur facile à s'attendrir; Je suis le seul objet qu'il ne sanrait souffrir. Et je me chargerais du soin de le défendrel

Cette troisième péripétie, la plus belle de toutes, est l'œuvre propre de Racine. Et ce n'est pas pour autre chose, remarquez-le bien, qu'il a introduit dans la pièce le personnage d' Aricie. Elle est charmante, d'ailleurs, cette Aricie ; elle a toute la coquetterie d'une Française, par exemple lorsqu'elle dit :

Pour moi, je suis plus Ûère, et fuis la gloire aisée D'arracher un hommage à mille autres offert £t d'entrer dans un cœur de toutes parts ouvert. Mais, de faire fléchir un courage inflexible,

De poi ter la doulaur dans une âme insensible. D'enchaîner un captif de ses fers étonné, Contre un joug qui lui plaît Tainement mutiné, C^est là ce que je veux*.

Trézène assurément, ni même Athènes, n'ont amais entendu rien de pareil à ces sentiments raflSnés, ni à cette perfection de style; que nous importe ? Jouissons-en, et ne demandons rien de plus. Il ne s'agit point, au théâtre, d'archéologie, mais de passions, de vérité humaine ; et même de vérité française, si vous voulez ; de la femme, telle que Racine la voyait, telle que la Cour la développait. Cette jeune Aricie. coquette par nature et sans le savoir, n'était-elle pas bien faite pour triompher, par sa grâce piquante, de la sauvage fierté d'Hippolyte?

Et, quand celui-ci dit en parlant d'elle:

Si je la haïssais, je ne la fuirais pas,

sans doute il s'exprime, lui aussi, comme un raffiné, et le poète oublie un peu le signalement qu'il nous a donné de son personnage :

Nourri dans les forêts, il en a la rudesse.

Ces forèts-là ont bien la mine d'être les bosquets 1 . Acte II, scène i.

de Marly ou de Trianon. Mais, en revanche, quel beau vers, fait pour plaire à Descartes, ou à Nicole, ou à Bossuet lui-même, que celui-ci :

Par quel trouble me vois- je emporté loin de mai •

Il ne faut pas que l'élégance du langage de ces amoureux nous voile leur fermeté d'âme et nous la fasse méconnaître. Cette brillante petite princesse, au dernier acte, n'hésitera pas plus à partir avec Hippolyte banni par sou père, que Dona Sol à suivre Hernani proscrit. Elle est donc très douce, mais très brave. Et qu'y a-t-il de plus charmant que le courage dans la douceur? Mouime nous Ta déjà fait voir.

Nous avons eu lieu de remarquer d'une manière générale qu'il ne faut pas considérer les figures du second plan seulement en ellesmêmes. Ainsi, dans la tragédie de Britannicus, les jeunes amours de ce prince et de Junie, outre qu'elles sont si sympathiques au spectateur, servent surtout à faire éclater la jalousie de Néron, à le rendre impitoyable jusqu'au fratricide et à faire éclore le monstre. Elles sont donc la cheville ouvrière de cette tragédie. De même les jeunes amours deBajazet et d'Alalide servent principalement à faire éclater la fureur impitoyable de Roxane. De même encore, ici, cet Hippolyte amoureux, tant reproché à Racine, ne s'explique pas seulement par la prétendue ré-

PHÈDRE i07

ponse du poète à Arnauld : a Autrement, qu'auraient dit nos petits-maîtres? » Non ; la principale raison, la vraie, est que ces amours d*Hippolyte et d'Aricie servent,lorsquePlièdre en est informée, à retourner entièrement ses sentiments, et à étouffer ses remords sous le coup d'une douleur jalouse la plus cruelle qui fut jamais :

Ahl douleur non encore éprouTéel

Hippolyte est sensible, et ne sent rien pour moi!

Non, je ne puis souflnrir un bonheur quim*outrugel...

Voilà les cris qui sortent de son cœur déchiré. Tant qu'elle le croyait incapable d'aimer, elle souffrait, mais sans colère : si, un moment, elle a consenti vaguement à sa perte, ce n'était que pour se sauver elle-même de la honte imminente; mais, peu d'instants après, pressée par sa conscience, elle courait démentir la calomnie ; elle allait sauver Hippolyte, et se perdre elle-même, peut-êlre avec joie. A présent elle le laissera périr, car son crime est irrémissible :

Je suis le seul objet qu'il ne saurait souffrir I... Œnone, quiTeût cru? j'avais une rivalel

ŒNONB.

Comment 1

PHÈDRB.

Hippolyte aime, et je n'en puis douter.

Ce farouche ennemi qu'on ne pouvait dompter, Qu^olTensait le respect, qu*importunait la plainte, Ce tigre, que jamais je n*abordai sans crainte, Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur :

Aricie a trouvé le chemin de son cœurl...

Voilà des beautés éternelles. Racine ne les doit point à Euripide, ni à Sénèque. Un mot, tout au plus, du poêle latin lui en a peut-être donné le germe imperceptible; je l'expliquerai dans un instant. Eh bien ! le ressort de cette admirable scène, de la péripétie suprême qu'elle contient, et de la catastrophe qui en résulte, quel est-il donc, si ce n'est l'épiso.Ie tant critiqué des amours d'Hippoljte et d' Aricie? Quedis-je, épisode ? Ceci démontre jusqu'à l'évidence que la cause de tant de beautés n'est point du tout un épisode, un remplissage, une concession au goût du temps; et qu'au contraire cela est le pivot même sur lequel tourne cette merveilleuse péripétie. L'amour d'Hippolyte pour Aricie n*est-il pas la cause de la jalousie furieuse de Phèdre, dont il n'y a pas l'ombre chez les deux poètes anciens ? Quand il n'existerait que cette seule raison, il faudrait accepter, louer ce moyen, qui produit de si beaux effets, une explosion si pathétique, et qui précipite, le dénouement.

Maintenant, comment cette idée, la plusdramatique de toutes, esirelle venue à l'esprit de Racine ?

M. Paul Janet fait, à ce sujet, une conjecture très vraisemblable. Racine avait trouvé dans Sénèque ces deux mots, d'un dialogue entre la nourrice el Phèdre au sujet d'Hippolyte ;

NUTaiX.

Gmui onrne pro/Ugit.

PHJU>aA.

Pellicis careo mefti.

qu'il avait traduits, et fort bien, par ces deux vers :

ŒNONB.

H a pour tout le sexe une haine falale.

PHÂDRE.

Je ne me verrai point préférer de rivale.

N'a-(-il pas pu se dire alors : oc Si je lui donnais une rivale ?. . . » Cette conjecture est en effet très vraisemblable et très ingénieuse. — Ainsi, de même que, dans la tragédie d'Euripide, la passion de Phèdre n'est qu'un moyen employé par Vénus pour perdre Hippolyle, de même dans la pièce de Racine l'amour d'Hippolyte pour Aricie n'est qu'un moyen de produire la jalousie de Phèdre, qui l'arrête au moment où elle allait le sauver.

C'est ainsi qu'à la fatalité de l'antique Destin qui dans les tragédies grecque ^l latine, selon la croyance de ces temps, pesait sur les mortels et

sur les Immortels eux-mêmes, le poète dramatique modei ue a substitué la quasi-fatalité intérieure des passions, combattue dans une mesure variable par la liberté morale et par le remords. C'est aussi par cette transformation que, d'ancien, le sujet devient moderne. En effets nous ne sonmies pas bien loin de la doctrine janséniste de la Grâce lorsque QEnone dit à Phèdre :

Vous aimez : on ne peut vaincre sa destinée ; Par un charme fatal vous fûtes entraînée.

La Prédestination, en effet, est bien proche parente de la Fatalité. Phèdre a été entraînée au crime, parce que la Grâce lui a manqué. « Notre volonté même et nos conseils, selon cette doctrine, — c'est Sainte-Beuve, qui parle dans son Port- Royal — sont à la merci de Dieu : nous sommes libres, nous le sentons, et nous croyons Tétre, et pourtant il y a nombre de cas où nous sommes poussés : terrible mystère ! Phèdre, avec sa douleur vertueuse^ pourrait être ajoutée, dips le Traité du Libre Arbitre de Bossuet, comme preuve que souvent on agit contre son désir, qu'on désire contre sa volonté ; qu'on veut malgré soi ^.9

Que dis-je ? cet aveu que je te viens de faire, Cet areu si honteux, le crois-tu volontaire ?

C'est, sans doute, un tel ordre de raisons ou à

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