ONZIÈME LEÇON
PHËDRB
PRADON. — l'àFFAIRB DIS SONNETS.
RÀGINB RENONGB AU THÉÂTRE.
Vous savez comment au chef-d'œuvre de Racine la coterie de ses adversaires osa opposer pendant cinq ou six semaines une rapsodie qui n'est un chef-d'œuvre que de platitude : la Phèdre de Pradon. Dans cette cabale misérable on vit se réveiller l'antagonisme des partisans de Corneille contre ceux de Racine, et non seulement les gens de lettres, mais les gens de cour, se diviser avec passion.
Ainsi, en même temps que Phèdre réconciliait Racine avec Port-Royal, d'autre part cette pièce était pour ses adversaires le prétexte d'un rengrègement d'hostilités ; de sorte que le dégoût des injustices du monde vint écœurer le poète précisément à l'occasion de ce chef-d'œuvre qui, tout à point, lui ouvrait les voies et lui faisait un pont vers la retraite. Déjà à son Iphigénie la coterie avait essayé d'opposer celle de Le Clerc et Coras, qui n'eut que cinq représentations. On espéra être plus heureux contre Phèdre,
La duchesse de Bouillon, une de ces terribles Mancini, nièces de Mazarin, et son frère le duc de Nevers, encore un Mazarin, à peine francisé, et qui se mêlait de poésie, avec madame Deshoulières, femme de lettres brouillonne et intrigante qui a fait quelques vers passables, furent les meneurs ou les instruments de cette honteuse iatrigue. On savait que Racine travaillait depuis longtemps sur ce sujet de Phèdre et Hippolyte ; le 4 octobre 1676, un an avant la représentation, Bayle écrit de Sedan à Minutoli^ professeur de belles-lettres à Genève : ce Monsieur de Racine travaille à la tragédie d'Hippolyte^ dont on attend un grand succès. » La duchesse de Bouillon et son frère eurent vent de cette nouvelle, et chargèrent Pradon, un des leurs, de travailler vite sur le même sujet, pour tâcher d'arriver premier. Pradon, qui ne doutait de rien depuis qu'il avait fait jouer en 1674
Pyrame et Thisbé, et en 1676 Tamerlan, bâcla la pièce demandée. Cependant la première représentation de la tragédie de Racine eut lieu à l'hôtel de Bourgogne le !•' janvier 1677, et celle de Pradon n'arriva que le 3 sur le théâtre de la rue Guénégaud ^.
Ueux mots seulement sur cette pièce, quant au fond et quant à la forme. Pour le fond, Pradon imagine, ou plutôt emprunte à Gilbert * un moyen bien simple d'atténuer la difficulté du sujet, Thorreur de l'adultère et de l'inceste : il suppose que Phèdre, au lieu d'être l'épouse de Thésée, lui est seulement fiancée: le lien légal n'existant pas, elle peut donc aimer sans crime, sinon avec bienséance; le fils de Thésée. Cela est vrai, il n'y a plus d'horreur dans un tel sujet ; mais aussi que reste-t-il de tragique? Gela ressemble à l'amendement proposé par les critiques du Cidj qui, pour ôter la difficulté du sujet, le scandale des amours persistantes de Rodrigue et de Chimène après que Rodrigue a défait le comte de Gormas, voulaient que, grâce à une autre combinaison, le fils de Don Diègue n'eût pas tué en duel le père de sa maîtresse. Alors,
i. C^est-à-dire, me Mazarine en face de la rue Guénégaud, à l'endroit où se trouve aujourd'hui le Passage du Pont-
Neu;.
2. Auteur d'IIippolyteou le Garçon insensible. Pour le dire en passant, ce garçon-là n'ost pas si insensible que le titre l'annonce; car il aime Phëiiic, malgré lui, et il lutte contre cet amour.
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en effet, plus de difficulté à leur mariage ; maïs c'est justement cette difficulté qui est le drame, puisque de cela même jaillissent les émouvantes antinomies qui ont fourni au poète espagnol et au poète français tant de beautés.
Dans Pradon,du reste, aussi bien que dans Racine, Hippolyte aime Âricie; et la pièce, intitulée d'abord Phèdre et Hippolyte, comme l'avait été premièrement celle de Racine, s'appela ensuite Hippolyte et Aricie. Phèdre découvre cet amour et menace Aricie. Thésée arrive, et veut faire les deux mariages, le sien avec Phèdre , celui d'Hippolyte avec Aricie. Cette partie carrée n'est-elle pas bien tragique ? Les deux noces n'en feront qu'une. Mais Hippolyte recule, dans la crainte que Phèdre, poussée par la jalousie, ne fasse périr sa femme. C'est alors que Phèdre va accuser Hippolyte d'avoir prétendu à sa main. Le grand crime! Thésée cependant, furieux de ce que son fils est allé sur ses brisées, maudit Hippolyte, et charge Neptune du soin de sa vengeance : châtiment un peu fort pour une telle faute. Hippolyte périt. On vient raconter sa mort. Phèdre, agitée de repentir, avoue sa calomnie et se tue sur le corps de celui qu'elle aime toujours. Aricie veut faire comme elle ; mais Thésée, qui trouve que c'est déjà assez de morts, l'en emoêche.
Et l'on a osé dire que le plan de Pradon valait mieux que celui de Racine, et Voltaire lui-même
l*a répété ! C'est à croire qu'il n'avait pas encore lu la pièce.
Quant au style, il est plat et prosaïque, bariolé d'imitations et de centons, tantôt de Corneille, tantôt de Racine. Non seulement Pradon leur prend des vers ou des hémistiches, mais parfois mémo des personnages ou des situations, pillant au hasard dans le Cid, dans Polyeucte^ dans Britanrdcus^ dans Bajazet, Aricie, par exemple, est visiblement et maladroitement imitée d'Atalide, et cette maladresse va jusqu'à l'ineptie; vous allez en juger ^. Phèdre, trompée par sa confidente et par Hippolyte lui-même, se croit aimée de lui, comme Roxane de Rajazet. Elle raconte qu'elle a vu le père en présence du fils, et que celui-ci, fort habile apparemment à feindre un amour qu'il ne sent pas, n'a pu se contenir, même devant Thc'sée;
Son désordre a fait voir un feu qu'il voulait taire*
Thésée est pénétrant : il a paru surpris
De trouver de l'amour dans les }eux de son fils.
Un grand danger menace donc Hippolyte. Mais Aricie sait fort bien que les soupçons de Thésée sont mal fondés; qu'un mot de son amant ou d'ellemême dissipera les doutes du Roi, et même assu-
1. M.F.Dellour, dans son intéressant ouvrage, lee Ennemis de Racine au XVll* siècle, 1859. a très bien fait cetteanalyse.
rera leur union : car, dans la pièce de Pradon, la princesse n'est pas Tunique reste d'une famille proscrite, et Thésée tout le premier, sans connaître Tamour des deux jeunes gens, a formé le projet de les unir. Cependant, malgré tant de raisons pour être tranquille, elle ne peut contenir son épouvante ; elle éclate, comme Âtalide à la nouvelle subite de la mort qui menace Bajazet, et s'écrie :
Que deyiendrais-j^i ^^^^ ^ si cet amant si tendre Périssait?...
Phèdre, brusquement tirée de sa confiance par cette maladroite révélation de sa rivale elle-même, ne la ménage pas :
Et vous feriez juger, a vos sens interdits , Que le père vous touche id moins que le fils */
elle l'interroge et la presse, dans les termes délicats que voici :
Est-ce vous, est-ce moi qui le fais soupirer?
Arîcie alors essaye de réparer le mal causé par sa sottise :
Ah! sans doute, Madame, SU soupire, vos yeux ont fait naître sa flamme.
1 . Racine dans BritannicuSf acte II, scène m, avait dit : La 8Œur vous touche ici beaucoup moip.s que le frôre.
C'est encore par un mot dérobé à Racine que Phèdre répond :
Souhaitez-le, du moini * t
Nous avons tu que Racine avait donné un nouveau développement à la passion de Phèdre par le ressort de la jalousie ; Pradon a voulu l'imiter : la différeace est que, « chez Racine, cette passion est naturelle dans sa cause, autant que saisissante et terrible dans ses effets, tandis que Pradon fait le plus pauvre et le plus inepte emploi des ressources qu'il a volées' ». Ainsi, même pour faire concurrence à Racine, Pradon lui prend son bien. Les lambeaux de pourpre qu'il arrache et recoud çà et là dans ses vers ne servent qu'à faire ressortir sa mollesse incolore. Pour peindre le changement d'esprit d'Hlppoiyte, on nous dit :
U Ta moins à la chasse, il demeure lu palais.
Et Hippolyte lui-même dit ensuite à Aricie :
Depuis que je vous vis, je n'aime plus la chasse; Ou, si j^y vais, ce n'est que pour penser à vous l
Comparez cette platitude à la même pensée exprimée par Racine dans cette phrase musicale :