‹ RacineChapitre 21 sur 64 · F. DeJlour, op» laud · texte numérisé non relu

F. DeJlour, op» laud

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Afain tenant je me cherche, et ne me trouve plus. Mon arc, mes javelots, mon chjr, tout m'importune ; Je ne me souviens plus des leçons de Neptune; Mes seuls gémissements font retentir les bois, ^ Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.

La Phèdre de Pradon soupire harmonieusement a l'insensible Hippolyte les jolies pensées que voici :

Tout aime cependant, et l'omour est si donx I La nature en naissant, le fait naître avec nous. Un Scythe, tin barbare aime: et le seul Hippolyte Est plus fier mille fois qu'un barbare et qu'un Scythe.

Et, plus tard, lorsqu'on lui annonce que Thésée revient, elle dit poétiquement:

Le retour de Thésée et m'étonne et m'accable; Je suis dans un état affreux, épouvantable.

Partout le style et l'idée sont de cette valeur. Telle est la pièce qu'une cabale puissante, mêlée de gens de lettres et de gens de cour, opposa au chet-d'œuvre de Racine. On prétend que la duchesse de Bouillon fit louer, pour les six premières représentations, toutes les loges de Tune et de l'autre salle, afin de laisser vides celles de l'hôtel de Bourgogne et de remplir avec ses amis celles du théâtre rival, et qu'elle dépensa pour cela 15,000 livres. C'est par de tels moyens que l'issue de la lutte parut douteuse pendant quelques semaines. Racine en fut extrêmement découragé: Valincourt

dit l'en avoir vu au désespoir. La passion qu'on mit à ce complot éclate en pleine lumière par la célèbre histoire des sonnets. Madame Dcshoulières, après la première représentation de la pièce de Racine, composa un sonnet, sorte de compte rendu ridicule^ qui commençait ainsi :

Dans un fauteuil doré, Phèdre, tremblante et blême, Dil des vers où d'abord personne n'entend rieo. Sa nourrice lui fait un sermon fort chrétien Contre Taffreux dessein d'attenter sur soi-même.

Hippolyte la hait presque autant qu'elle l'aime; Rien ne change son cœur et son chaste maintien. La nourrice l'accuse; elle s'en punit bien.

Thésée est pour son fils d'une rigueur extrême.

Une grosse Aricie, au teint rouge, aux crins blonds..,

Ici la caricature de l'actrice, la pauvre mademoiselle D'Ennebaut, se mêlait à la parodie de la pièce, avec des détails qui ne choquaient point la société polie du temps de Louis XIV, mais que notre siècle pudibond n'admet plus. Le duc de Ncvers, à ce que Ton croit, avait mis la main à ce beau sonnet. Lui et sa sœur le firent circuler. Là-dessus quelques jeunes seigneurs, qui n'aimaient pas ces Italiens, ces Mazarins, et qui étaient amis de Racine, le chevalier de Nantouiliet, le comte de

Ficsque, le marquis de Manicamp^ le marquis d*Effial, et M. de GuiUeragues» s'amusèrent, s'il faut croire ce qu'on raconte, à parodier ce sonnet, sur les mêmes rimes, en preoant pour sujet le duc de Nevers et sa très chère sœur dont la réputation était fort mauvaise, et les percèrent de traits sanglants, dont quelques-uns, selon toute apparence, avaient élé aiguisés par Racine et par son ami Boileau, quoiqu'ils s'en soient défendus. Pour dire ce que je conjecture, c'est que les jeunes seigneurs ne furent donnés qu'après coup pour éditeurs responsables avec leur consentement toutefois. Dans ce second sonnet, le duc de Nevers, sous le nom de Damon, n'était pas seulement raillé de ses prétentions littéraires et de son mauvais goût; sa vie aventureuse, galante et même incestueuse, disaiton» était percée à jour. Cela commençait ainsi :

Dans un palais doré, Damon, jalonx et blôme, Fait des vers où jamais personne n'entend rien : Il n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrétien; Et souvent pour rimer il s'enferme lui-même.

La Muse, par malheur, le hait autant qu'il l'aime, il a d'un franc poète et Pair et le maintien ; Il vent juger de tout et n'en juge pas bien ; Il a pour le Phébus une tendresse extrême.

Une sœur vagabonde, aui crins plus noirs que blonds, Va, dans toutes les cours

Ici se retrouvaient les mêmes rimes, et les mêmes libertés gaillardes, sm* la duchesse de Bouillon, que sur mademoiselle D'Ennebaut. Le duc deNevers, furieux, supposant à tort ou à raison que cette réplique était de Racine et de son ami le satirique, lança un troisième sonnet, toujours sur les mêmes rimes, dans lequel il les menaçait de châtier leur insolence

Par des coups de bâton donnés en plein théâtre.

La chute en était vive. Cela n'était plus de jeu. Mais, en ce temps-là, les gens de qualité, même lorsqu'ils n'étaient que des parvenus, comme le duc de Nevers, pouvaient tout se permettre contre les vilains, lors mêm3 que ces vilains étaient des hommes de génie, comme Racine, Boileau ou Molière. Vous vous rappelez la brutalité insolente d'un La Feuillade prenant Molière par la tcte, la lui frottant contre les boutons de sa veste, et lui mettant le visage en sang : < Tarte à la crème, Molière, tarte à la crème 1 » Le Mazarin était bien capable de pis.

Qu'était-ce, au fait, que ce duc de Nevers?

Phi lippe- Julien Mazarini-Mancini était né à Rome en 1641. Le cardinal de Mazarin, en 1660, acheta au duc de Maatoue le duché de Nevers et, à

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sa mort, le laissa à son neveu, âgé de vingt ans. Voilà l'origine de ce duc. Il fut fait Chevalier des Ordres du Roi la même année, pour l'honneur qu'il avait eu de porter la queue du manteau de Sa Majesté le jour de son sacre. Tel élait l'homme qui, par suite de ces deux chances du hasard, aurait pu en toute sécurité donner suite à sa menace et faire bâtonner publiquement Racine et Boileau, s'il l'avait voulu. On prétendit même que Boileau, plus suspect en sa qualité de satirique de profession, vit cette menace suivie d'effet et fut attaqué en pleine rue : ce qui donna lieu à un quatrième sonnet, toujours sur les mêmes rimes. Cette voie de fait ne paraît pas prouvée; peut-être y eut-il cependant quelque tentative en ce sens. En tout cas le Père Sanlecque, auteur du quatrième sonnet, fut nommé, en récompense, à Tévêché de Bethléem *, dont il n'eut du reste jamais que le titre. Quant aux attaques ou aux menaces de guet-apens auxquelles Boileau put être en butte, vous remarquerez seulement une quasi-coïncidence qui donnerait à penser : dans cette même année 1677, Boileau quitte Paris, pour un temps; lisez sa sixième Épître :

1. L'évêché de Bethléem, qui n'était pas un évêché comme un autre, dépendait du due de Nevers. Sanlecque fut, en eit'el, nommé à cet évêché, et eut même ses bulles; mais Tcnregistrement des bulles au Parlement fut refusé. — U avait composé quelques autres poésies.

Oui, LamoignoD, je fuis les chagrins dx3 la Ville, Et contre eux la campagne est mon unique asile;...

il se retire, non à Auteuil, qu'il ne possédait peut-être pas encore (la pièce à son jardinier est de dix-huit ans plus tard ), mais à Hîv'jitile*, village près de la Roche-Guyon, et dont la seigneurie appartenait à son neveu Dongois, greffier en chef du Parlement. Là il reste caché, à ce qu'il semble, pendant assez longtemps, comme Voltaire fera maintes fois pour laisser passer quelque orage. Quels sont donc ces a chagrins de la Ville o, auxquels Despréaux croit devoir se dérober par la fuite? Il en énumère quelques-uns à cet intime ami, Favocat général M. de Lamoignon, auquel rÉpître est adressée :

Un cousin, abusant d*un fâcheux parentage, Veut qu'encor tout poudreux et sans me débotter Chez vingt juges pour lui j*ailie solliciter. Il faut voir, de ce pas, les plus considérables : L'un demeure au Marais, et l'autre aux Incurables. Je reçois ?ingt ayis qui me glacent d'effroi : Hier, dit-on, de vous on parla chez le Roi,

1. Ha utile, ainsi qu'on l'écrivait alors, ou, plus coirectement Haute-Isle, village qui fait partie actuellement du département de Seine-et-Oise, et situé dans le canton de Magny-en-Vexin, du côté de Mantes, à environ treize lieues de Paris. — Quant à Dongois, il avait beaucoup de réputation en son temps, et a laissé bien des papiers manuscrits, que Ton possède aux Archives, à P^^ris

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