‹ RacineChapitre 28 sur 64 · II · texte numérisé non relu

II

Iher ne fait pas les mêmes difficultés que Vasthi : au contraire, elle veut, même après qu'elle a été choisie et appelée^ paraître devant le Roi sans aucun ornement ^. Ainsi, la pudique Esther ne se trouve pas dans la Bible; c'est Racine qui l'a inventée, afin qu'elle servît de portrait à la vertueuse madame de Maintenon, et d'exemple aux jaunes et aux bleues. Ce n'est pas sans raison qu3 le bon sens du Roi disait, pour résumer d'un mot son jugement sur cette pièce : « Racine a bien de l'esprit!» il est probable toutefois que Louis XIV n'avait jamais lu la Bible que dans des abrégés et des arrangements édifiants; autrement, comme il eût souri, soit de cette vertu d'Esther, soit de ces concours de beauté qu'Âssuérus prenait la peine d'instituer solennellement! Â Versailles, le concours était perpétuel : toutes les dames aimaient le Roi ; heureuses celles qu'il daignait choisir! Et voilà comment la nouvelle Esther succéda à l'altière Vasthi.

Cette réserve habile, qui fait le charme d'Esther, c'est à Racine seul qu'elle le doit. Voici sous quelles couleurs, dans la première scène, elle présente à une amie d'enfance, qu'elle vient de retrouver, l'histoire de Vasthi et la sienne, et l'aventure de ce concours, plus ou moins voilé de périphrases, mais toujours bien un peu étrange pour les jaunes et pour les bleues :

Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce

De raliière Vasthi dont j'occupe la place,

Lorsque le Roi, contre elle enflammé de dépit,

La chassa de son trône ainsi que de son lit.

Mais il ne put sitôt en bannir la pensée :

Vasthi régna longtemps dans son âme offensée.

Dans ses nombreux États il fallut donc chercher

Quelque nouvel objet qui l'en pût déticher:

De l'Inde à l'HelIespont ses esclaves coururent;

Les filles de l'Egypte à Suse comparurent;

Celles même du Parthe et du Scythe indompté

Y briguèrent le sceptre offert à la beauté.

On m'élevait alors, solitaire et cachée,

Sous les yeux vigilants du sage Mardochée;

Tu sais combien je dois à ses heureux secours :

La mort m'avait ravi les auteurs de mes jours;

Mais lui, voyant en moi la fille de son frère,

Me tint lieu, chère Élise, et de père et de mère.

Du triste état des Juifs jour et nuit agité,

II me tira du sein de mon obscurité,

Et, sur mes faibles mains fondant leur délivrance,

Il me fît d'un empire accepter l'espérance.

À ses desseins secrets, tremblante, j'obéis :

Je vins ; mais je cachai ma rac3 et mon pays.

Qui pourrait cependant t'exprimer les cabales

Que formait en ces lieux ce peuple de rivales.

Qui toutes, disputant un si grand intérêt,

Des yeux d'Assuérus attendaient leur arrêt?

Chacune avait sa brigue et de puissants suffrages :

L'une d'un smg fameux vantait les avantages;

L'autre, pour se parer de sup?rbes atours.

Des plus adroites mains empruntait le secours.

Et moi, pour toute brigue et pour tout artifice,

De mes larmes au Ciel j'offra's le sacrifice.

Enfin, on m'annonça l'ordre d'Assuérus:

Devant ce fier monarque, Élise, je parus.

Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes;

Il fait que tout prospère aux âmes innocentes,

Tandis qu'en ses projets l'orgneilleux est trompé:

De mes faibles attraits le Roi parut frappé;

Il m'observa longtemps dans un sombra silence ;

Et le Ciel, qui pour moi fit pencher la balance,

Dans ce temps-là, sans doute, agissait sur son cœur

Enfîn, avec des yeux où régnait la douceur:

a Soyez reine, » dit-il ; et, dès ce moment même,

De sa main sur mon front posa son diadème.

Voyez-vous comme le Seigneur intervient à propos dans tout cela, et à deux reprises, pour purifier cette sélection qui, dans la légende orientale, s'accomplit simplement, sans la moindre idée religieuse, par les soins du chef des eunuques, Egée, dont c'est la fonction ^? Remarquons, toutefois, que. dans cette légende, le refus de Vaslhi, offensée en sa dignité de femme, a une noblesse d'autant plus touchante qu'au harem elle ne peut venir que de la nature seule, et non de l'éducation : cette femme sent instinctivement qu'elle est une personne, et non une chose : et il n'y a qu'un despote en état d'ivresse qui puisse lui en savoir mauvais gré. Mais il ne fallait pas que Vasthi fût intéressante, ni Assuérus odieux. Racine voulant faire de cette histoire une application flatteuse à madame de Mainlenon, l'ancienne gouvernante secrète des enfants du Roi et de madame de Montespan, et qui avait si habilement manœuvré qu'enfin elle avait supplanté celle à qui elle devait cette fortune et cette situation, quelle qu'elle fût.

Page 1