‹ RacineChapitre 38 sur 64 · Vers 95 et · texte numérisé non relu

Vers 95 et

ATHÀLIE 227

La scène de l'entrevue entre la vieille Reine et le jeune enfant est de l'effet le plus neuf. Le spectateur pressent que Éliacin est le petit-fils de cette femme cruelle qui l'interroge, de cette grand'-mère unique en son genre, qui a fait égorger tous les siens, et à qui celui-là seul a échappé par miracle. Cette scène, a une des plus tragiques et des plus naïves en même temps qui soient sur aucun théâtre » S met face à face l'usurpatrice et l'enfant mystérieux, instrument prochain des vengeances célestes. Elle offrait un attrait de plus et était, si l'on ose ainsi dire, plus piquante encore lorsqu'elle était représentée par mademoiselle Rachel et sa jeune sœur. Tune jouant le rôle d'Athalie, l'autre celui d'Éliacin. La grande artiste y mettait une familiarité tragique, un ton impérieux, simple et terrible, un calme effrayant; quelque chose de napoléonien; par exemple lorsqu'elle apostrophait Josabcth :

Pourquoi vous pressez-yous de répondre pour lui?

OU bien, lorsqu'elle lui disait, au moment de sortie;

Mais nous nous reverrons. Adieu. Je sors contente: J'ai voulu voir; j'ai vu.

Scine des plus émouvantes en effet : car, si Athalie, par quelqu'une des répliques de l'enfant, venait &

1. Lamartine, Entretiens familiers de Littérature, xni*Ent*'aien.

reconnaître qui il est, peut-être le tuerait-elle sur rheure, comme elle a tué tous les autres. Aussi lorsqu'elle vient à lui dire :

Vous n'êtes point sans doute un enfant ordinaire;

on se demande si elle aurait deviné; on palpite à ce duel, qui semble inégal, entre une reine artificieuse, vieillie dans les crimes, en cheveux gris sous sa couronne, et Tingénuité d'un enfant de dix ans. On sent toutefois que celui-ci est, sans le savoir, soutenu, protégé, inspiré par la justice et la sagesse éternelles.

Daigne mettre, grand Dieu, ta sagesse en sa bouche.

A la vérité, il débite et récite un peu l^s maximes dont le grand prêtre et Josabeth l'ont nourri. Mais cela ne blesse pas la vérité dramatique, si Ton songe que le grand prêtre réserve cet enfant, ce jeune prince, l'enfant du miracle, à une restauration monarchique légitime. Il a donc dû Temboire de ses maximes; et Tenfant, qui en est rempli, les répète sans presque y songer.

Remarquons aussi que le grand prêtre a cru devoir, par prudence, le tromper sur son origine, ainsi que vous allez voir.

Comment vous nommez- vous?

J*ai nom Ëliacin.

ATHÀLIK iSâ

ATHALIB.

Votre père ?

Je suis, dit-on, un orphelin Entre les bras de Dieu jeté dès mi naissance Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.

VoQs êtes sans parents?

JOAS

Ils m'ont abandonné.

Comment? et depuis quand?

JOAS

Depuis que je suis ne.

Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre?

JOAS

Ce Temple est mon pays, je n'en connais point d'autre

Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer ?

Parmi des loups cruels prêts à me dévorer.

ATHALIB.

Qui vous mit dans ce Temple ?

Une femme inconnue, Qui ne dit point ton nom, et qu*on n*a point re?ae.

Ainsi le grand prêtre et sa femme, à bonne intention sans doute, ont trompé Tenfant au moyen d'un pieux mensonge *. Quelle est, en effet, la vérité? La voici, telle que la rappelle Josabeth à son mari dans un autre passage.

De princes égorgés la cliainbre était remplie; Un poignard A la main, l'implacable Athalie Au carnage animait ses barbares soldats, Et poursuivait le cours de ses assassinats.

Joas, laissé pour mort, frappa soudain ma rue : Je me figure encor sa nourrice éperdue, Qui devant les bourreaux s'était jetée en rain, Et, faible, le tenait renversé sur son sein.

Je le pris tout sanglant. En baignant son visage Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage;

1. Rapprochez de ce passage celui-ci, à la seconde scène du premier acte:

J08ABBTH.

Sait-il déjà son nom et son noble destin r

JOAD

Il ne répond encor qu'an nom d'Éiiacia,

Et se croit qaelque enfant rejeté par sa mère

À qui j'ai par pi lié daigoé servir de père.

Et, soit frayeur encore, ou pour me caresser, De ses bras innocents je me sentis presser*.

C'est donc réellement sa tante Josabeth, qui a pris Tenfant tout sanglant et l'a emporté dans le Temple; et ce n'est point « une femme inconnue ". » Mais elle et son mari ont jugé nécassaire de déguiser la vérité, de peur que la moindre indiscrétion ne compromit la restauration future du jeune prince, leur unique espoir.

Le sujet de la pièce pourrait se résumer dans cette formule : une lestauration monarchique, préparée et accomplie au moyen d'une conspiration sacerdotale. Le grand prêtre dit expressément:

U faul que sur le trône un roi soit élevé,

Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres,

Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtres...

Par conséquent ce jeune roi devra être un instrument dans leurs mains, comme eux-mêmes sont les instruments de Dieu ; et, si les moyens employés

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