L'an 876 avant Jésus-Cbrist
davres par Josabelli, sa tante, sœur d'Ochosîas, et femme du grand prêtre Joïada ou Joad, fut caché et élevé dans le Temple.
Tel est le point de départ de la pièce, Tentrée de jeu. Ces égorgements par monceaux sont indiqués dans la tragédie de Racine comme dans le texte biblique. Au second acte, scène V, Athalie s'applaudit de sa fermeté et de sa vigueur :
Oui, ma jusle fureur, et j'en fais vanité,
A vengé mes parents sur ma postérité.
J'aurais vu massacrer et mon père et mon frère,
Du haut de son palais précipiter ma mère,
Et dans un même jour égorger à la fois
(Quel spectacle d'horreur Ij quatre-vingts fils de rois;
Et pourquoi? pour venger je ne sais quels prophètes
Dont elle avait puni les fureurs indiscrètes;
Et moi, reine sans cœur, tille sans amitié,
Esclave d'une lâche et frivole pitié,
Je n'aurais pas du moins à cette afeugle rage
Rendu meurtre pour meurtre, outrage pour outrage
Et de votre David traité tous les neveux
Gomme on traitait d'Achab les restes malheureux?
Où serais-je aujourd'hui si, domptant ma faiblesse,
Je n'eusse d'une mère étouffé la tendresse;
Si de mon propre sang ma main versant des flots
N'eût par ce coup hardi réprimé vos complots?
Oui, hardi: voilà comme on parle avec vérité. Tel autre poète lui aurait, fait dire : J'ai répondu à des crimes par des crimes. Rappelez-vous comme parle Phocas, dans ÏHéracliv^ de Corneille. Racine ne commet pas cette faute. Athalie, ayant accompli son
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coup d'État, gouverne avec énergie, depuis plus de huit ans. Son usurpation semble consacrée par le succès.
Le Ciel môme a pris soin de me justifier,
dit-elle, comme tous les criminels de cette sorte. Elle a trouvé quelques prêtres pour bénir ses attentats : entre autres, Mathan, « prêtre apostat », dit la liste des personnages. Les principaux chefs de l'armée se sont ralliés au fait accompli : Abner, entre autres, que la Uste désigne par ces mots : c l'un des principaux. ofBciers des rois de Juda ^ La politique extérieure de l'usurpatrice, ainsi qu'elle-même l'expose dans ce discours éloquent, ne manque ni d'habileté ni de bonheur :
Je De veux point ici rappeler le passé,
Ni vous rendre raison du sang que j'ai versé :
Ce que j*ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire.
Je ne prends point pour juge un peuple téméraire*;
Quoi que son insolence ait osé publier,
Le Ciel même a pris soin de me justifier :
Sur d'éclatapts succès ma puissance établie
A fait jusqu'aux deux mers respecter Athalie;
Par moi Jérusalem goûte un calme profond ;
Le Jourdain ne voit plus l'Arabe fagabond,
Ni l'allier Philistin par d éternels ravages,
Comme au temps de vos rois, désoler ses rivages;
Le Syrien me traite et de reine et de sœur ;
Enfin de ma maison le perfide oppresseur,
Qui devait jusqu'à moi pousser sa barbarie,
Jéhu, le fier Jéhu, tremble dans Samarie ;
1. Téméraire au sens latin, c'est-à-dire incapable de roisonner et de comprendre.
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De toutes parts pressé par un puissant Toisin
Que j'iii su soulever contre cet assassin,
Il me laisse en ces lieux souveraine maîtresse.
Elle se félicite donc du succès de sa vigoureuse initiative, comme on dit, quand tout à coup un songe affreux vient troubler ce contentement. Ce songé n'est pas un simple ornement littéraire, comme celui de Camille dans Horace^ ou de Pauline dans Polyeujcte; il est le germe de la pièce : le drame entier s y trouve contenu, comme le chêne dans le gland.
Je jouissais en paix da fruit de ma sagesse;
Mais un trouble importun vient, depuis quelques jours,
De mes prospérités interrompre le cours.
Un songe (me devrais-je inquiéter d'un songe?)
Entretient dans mon cœur un chagrin qui le ronge. .
Âthalie a vu dans ce songe sa mère Jézabel, qui lui a prédit la vengeance du c cruel Dieu des
Juifs » :
« Le cruel Dieu des Juifs l'emporte ausâ sur toi ; Je le plains de tomber dans ses mains redoutables, Ma fille! » En achevant ces mots épouvantables, Son ombre vers mon lit a paru se baisser ; Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser; Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange D'os et de chairs meurtris et traînés dans la fange. Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreui Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.
ABinsm.
Grand Dieu!
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Dans ce désordre, à mes yeni se présente Dn jenne enfant cooyerl d'une robe éclatante, Tels qu'on yoit des Hébreux bs prêtres re?êtus. Sa vue a ranimé m(^s esprits abattus ; Mais, lorsque, revenant de mon trouble funeste, J'admirais sa douceur, son air nobLi et modeste, J'ai senti tout à coup un homicide acier Que le traître en mon sein a plork'^é tout on lier. De tant d'objets divers le bizarre assemblage Peut-être du hasard vous parait un ouvrage; Moi-mêmo, quelque temps, honteuse de ma peur. Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur; Mais de ce souvenir mon âme possédée A deux fois en dormant revu la même idée; Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer Ce même enfant toujours tout prêt à me percer.
Vous entrevoyez la pièce. Athalie, dans le trouble d'esprit que lui cause cette vision, est poussée par un vague instinct vers le Temple des Juifs : elle y entre, avec la pensée toute nouvelle de chercher à apaiser leur Dieu ; mais voilà que, dans le Temp!e même, elle retrouve ce fantôme, cet enfant qui trois fois lui est apparu en songe, prêt à la tuer; elle l'aperçoit de loin, debout à côté du grand prêtre.
Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître.
Cela est en récit, soit parce qu'à cette époque une mise en scène suffisante était impossible, soit parce que le récit, laissant plus d'espace et de jeu à
rimagÎQxilion, fait un tablean plas frappant que n'eût élé, sur le théâtre» rimîtation ^e la réalité.
Athalie, à la suite de cette découverte, qui donne à ses trois visions nocturnes un commencement de réalité, n'a plus qu'une pensée : revoir de plus près et interroger cet enfant mystérieux. Mathain, le prêtre impie et cruel, n'hésite point à conseiller de le tuer: c'est, suivant lui, le seul moyen de couper court à toute inquiétude.
Le Ciel noas le fait Toir nn poignard à la main ; Le O'el est juste et sag % et ne fait rien en Tain : Que cherehez-Yons de plus ?
ABIIER.
Mais, sor la foi d'an songe, Dans le sing d'ua enfant voulez-TOns qu'on se plonge? Vous ne savez encor de quel père il est né, Quel il est.
HATHAN.
On le craint, tout est examiné.
A d'illustres parents s'il doit son origine, La splendeur de son sort doit bâter sa ruine; Dans le vulgaire ubscur si le sort l'a placé, Qu'importe qu^au hasard un sang vil soit versé?
Tel est Teffroyable dilemme de ce Taitufe politique, qui, comme l'autre, a toujours le Ciel à la bouche et en fait un si bel usage. Abner ne peut s'empêcher de lui dire :
Hé quoi! Matlian, d'un prêtre est-ce là le langage?
La question qui se pose implicitement et qui est l'âme de cette tragédie, vous la pressentez : l'erifant périra-t-il, ou règnera-t-il ? car on voit bien déjà que c'est Joas, le fils et Théritier légitime d'Ochosias, qui a été sauvé, élevé en secret sous le nom d'Éiiacin. « Cette tragédie a pour sujet, dit l'auteur dans sa préface, Joas reconnu et mis sur le trône ; et j'aurais dû, dans les règles, l'intituler : Joas. Mais, la plupart du monde n'en ayant entendu parler que sous le nom HAthalie, jen*aî pas jugé à propos de la leur présenter sous un autre titre, puisque d'ailleurs Athalie y joue un personnage si considérable, et que c'est sa mort qui termine la pièce. »
Chose curieuse: dans un sujet qui au premie coup d'œil paraît uniquement biblique, Racine, pour ce rôle d'Éiiacin et pour cette scène entre lui et la Reine, a emprunté un certain nombre d'idées et de traits à une tragédie grecque. C'est à la pièce d'Euripide qui est intitulée : Ion.
Ion est, comme Éliacin, un adolescent dont les' parents sont inconnus, et qui a été recueilli et élevé dans un temple. Comme lui aussi , il es! attaché au culte du Dieu. Dans l'une comme dane» l'autre pièce, par suite d'événements merveilleux, cet adolescent se trouve rapproché de parents cruels qui, sans le connaître, veulent le perdre. Le dialogue entre le jeune Ion et la princesse
Creuse, qui se trouvera être sa mère, a probablement inspiré à notre poète le dialogue entre le jeune Éliacin et la Reine. Il y a joint quelques traits pris d'un autre dialogue qui vient ensuite entre Ion et Xouthos, lorsque celui-ci lui propose de l'emmener dans son palais. C'est donc encore à son cher Euripide que Racine a emprunté cette situation générale, et le lieu de la scène, qui est le vestibule d'un temple, et un certain nombre de vers; ceux-ci enfcre autres:
Je suis, dit-on, un orphelin Entre les bras de Dieu jeté dès mi naissance, Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.
Ce temple est mon pays, je n'en connais point d'autre.
Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.
— Moi, des bienfaits de Dieu je perdrais U mémoire?
Tous les jours je l'invoque, et d'un soin paternel. Il me nourrit d^^ dons ofTcrts sur son autel.
Et ces doux autres vers charmants, dont le germe du moins se trouve aussi dans la pièce grecque :
Et, soit frayeur encore, ou pour me caresser, De ses bras innocents je me sentis presser.
On a ici une nouvelle occasion d'observev comme la poésie grecque sait ennoblir les plus humbles délails, môles aux plus grandes images; par exemple, dans
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ces paroles d'Ion : a Déjà respleadit au-dessus de la Terre le quadrige éblouissant du Soleil ; les astres, devant sa flamme, s'enfuient dans la nuit sacrée. Sur les inaccessibles sommets du Parnasse les rayons dj ses roues étincellent aux yeux des mortels. La fumée de la myrrhe sèche vole vers la voûte du temple... Occupons-nous des soins qui, depuis mon enfance, sont commis à mon zèle : avec des branches de laurier, en répandant une fraîche rosée, purifier l'entrée de cette sainte demeure, et la décorer de guirlandes ; en écarter à coups de flèches les nuées d*oiseaux qui profaneraient les ofi'randes. Puisque je n'ai ni mère ni père, je sers le temple qui m'a nourri. Allons, jeune et frais rameau de laurier, viens avec moi nettoyer Taire du temple de Phœbus ! Cueilli des jardins immortels où les rosées célestes forment d'éternels ruisseaux et inondent de fraîcheur la chevelure sacrée du myrle, viens, balayons les dalles saintes; accomplissons la tâche accoutumée, comme chaque jour au premier essor de l'aile rapide du Soleil. »
Ainsi, chez le poète grec, les détails les plus familiers se mêlent sans effort et sans crainte aux traits de la poésie la plus vive. Ce jeune serviteur du temple, occupé à en arroser et à en balayer le vestibule, voilà sans doute un tableau assez réaliste, comme on dirait aujourd'hui. Il est vrai que, s'il le balaye, c'est avec les branches du laurier sacré, et quc; s'il arrose les parvis du temple de n. 13.
Delphes, c'est avec « Tonde de Castalie, pareille & l'argent, et puisée dans des arrosoirs d*or »\ Sous Louis XIV, on n'eût osé présenter de pareils détails ni aux yeux , ni même à Timagination du speclatcur ; Racine a donc choisi, pour exprimer des fonctions analogues, quelques détails plus relevés et plus conformes à ce que Ton voyait tous les jours :
QnelqaeCjis, à l'aatel, Je présente an grand pr6lre on l'encens ou le sel.
Et d'autres semblables.
A part ces imitations d'une tragédie païenne, la pièce de Racine est toute biblique, et d'une couleur hébraïque très intense. C'est par là aussi qu'elle est romantique: car, à ne considérer les choses qu'au point de vue littéraire, qu'y a-t-il de plus romantique que la Bible? Nous avons pu déjà l'observer à propos d'Esther^ les beautés de style (le la Bible, aussi bien que celles d*Homère, d*£schyle, de Dante, de Guillem, de Shakspcare, ont assez de force pour passer jusqu'à nous à travers toutes les traductions, comme la lumière du soleil à travers les nuages, les atmosphères et les distances énormes qui nous séparent de cet astre, source de la vie terrestre.