RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS
Platon avait l'âme d’un grand poëte, et Condillac 1 âme d’un chirurgien anatomiste. L’âme ardente et tendre de Platon a senti des choses qui resteront à jamais invisibles à Condillac et gens de son espèce. Il y a quelques années qu’un mauvais danseur de l’Opéra était en même temps un graveur fort distingué ; aurait-il été bienvenu à dire aux gens qui lui reprochaient de mal danser : « Voyez comme je grave, et la gravure n’est-elle pas un art bien plus noble que la danse? »
Tel est Platon, âme passionnée, poëte sublime, poëte
1 Ce chapitre est en grande partie (de la page 97 à la page 122) la réponse de Beyle à une lettre que M. de Lamartine écrivait, à son sujet, à M. deM... le 19 mars 1823. Dans cette lettre, 1!. de Lamartine rendait compte de l’impression qu’il avait reçue à la lecture de la première partie de Racine et Shakspeare. Deux jours après, le 21 mars, Beyle écrivait sa : Réponse à quelques objections , ainsi que la préface qui est en tète de ce cahier.
Pour l’intelligence du chapitre x cl dans l’intérêt des lecteurs, ou a cru devoir placer à la lin dudit chapitre la lettre de M. de Lamartine. Cette lettre a été trouvée piquée au soixantième feuillet du manuscrit de la main de Beyle.
ŒUVKES DE STENDHAL.
entraînant, écrivain de premier ordre et raisonneur puéril. Voyez, dans la traduction de M. Cousin, les drôles de raisonnements que fait Socrate (entre autres page 169, tome 1").
L’idéologie est une science non-seulement ennuyeuse, mais même impertinente. C'est comme un homme qui nous arrêterait dans la rue, nous proposant de nous enseigner à marcher. « Est-ce que je ne marche pas depuis vingt ans, lui répondrions-nous, et ne marché-je pas fort bien? » 11 n’en est pas moins vrai que les trois quarts des hommes marchent mal et de manière à se fatiguer bientôt. Les gens qui repousseraient avec le plus d’aigreur l’impertinente proposition sont ceux qui marchent le mieux, et qui ont inventé pour leur propre compte quelque art imparfait de bien marcher.
11 est agréable de croire apprendre l’idéologie en lisant un grand poëte tel que Platon, obscur quelquefois, mais de cette obscurité qui touche et séduit les âmes élevées. Rien de sec, au contraire, et de décourageant comme les pages de Condillac; comme il fait profession d’y voir clair et qu’il ne voit pas ce qu’il y a de généreux et de noble dans la vie, il semble la condamner au néant; car nous sentons qu’il a la vue très-nette. Voilà deux raisons pour lesquelles beaucoup de gens destinés aux arts par la nature, mais paresseux comme nous le sommes tous, dès qu’ils entreprennent de raisonner sur des choses un peu élevées et difficiles, se perdent dans la nue' avec le
* J. -J. Rousseau, première page il 'Émile.
RACINE ET SIIAKSPEARE. 99
divin Platon. Si on les y attaque, ils se mettent bien vite en colère et disent à l’assaillant : « Vous avez l’âme froide, sèche et commune. — Du moins, n’ai-je pas de paresse, pourrait-on répondre, et me suis-je donné la peine d’apprendre l’idéologie dans les philosophes et non dans les poètes. »
S’il est un conte rebattu dans les livres, c’est celui-ci : Voltaire avait consenti ù faire dire des vers à une jeune personne qui se destinait au théâtre. Elle commence un morceau du rôle d’Aména'ide. Le grand homme, étonné de sa froideur, lui dit : « Mais, mademoiselle, si votre amant vous avait trahi, lâchement abandonnée, que feriez-vous? — J’en prendrais un autre, » répond ingénument la jeune fille. Voilà le bon sens de Condiilac, opposé au génie de Platon. Je conviendrai sans peine que, dans les dix-neuf vingtièmes des affaires de la vie, il vaut • mieux être raisonnable et de bon sens comme cette jeune fille prudente. Le mal, c’est quand de telles gens veulent se mêler des beaux-arts, en raisonner, ou, qui pis est, les pratiquer. Voyez les musiciens français. Les passions et les arts ne sont qu’une importance ridicule attachée à quelque petite chose.
« Le beau idéal est le premier but des arts, et vous ne ' le dites pas. » Voilà la seconde objection que l’on me fait. Je réponds : J’ai cru que c’était chose convenue.
11 me reste deux choses à dire sur le beau.
La première, c’est que, quoique j’estime beaucoup les peintres qui font du beau idéal, tels que Raphaël et le Corrége, cependant je suis loin de mépriser ces peintres j que j'appellerais volontiers j peintres-miroirs, ces gens qui, comme Guaspre, Poussin, reproduisent exactement la nature, ainsi que le ferait un miroir. Je vois encore, après cinq ans, en écrivant ceci, les grands paysages du Guaspre, qui garnissent les salles du palais Doria, à Rome, et qui reproduisent si bien cette sublime campagne de Rome Reproduire exactement la nature, sans art, comme un miroir, c’est le mérite de beaucoup de Hollandais, et ce n’est pas un petit mérite; je le trouve surtout délicieux dans le paysage. On se sent tout à coup plongé dans une rêverie profonde, comme à la vue des bois et de leur vaste silence. On songe avec profondeur à ses plus chères illusions ; on les trouve moins improbables ; bientôt on en jouit comme de réalités. On parle à ce qu’on aime, on ose l’interroger, on écoute ses réponses. Voilà les sentiments que me donne une promenade solitaire dans une véritable forêt.
Ces peintres-miroirs, dans tous les genres, sont infiniment préférables aux gens communs qut veulent suivre Raphaël. Si ces gens étaient capables de produire un effet, ce serait de dégoûter de Raphaël. Ainsi. Dorât, Des-
touches.... ont voulu faire des comédies à l’instar de Molière. J’aime bien mieux le simple Carmontelle ouGoldoni, qui ont été les miroirs de la natufe. La nature a des aspects singuliers, des contrastes sublimes; ils peuvent rester inconnus au miroir qui les reproduit, sans en avoir la conscience. Qu’importe! si j’en ai la touchante volupté.
C’est ainsi que je m’explique le charme des plus anciens peintres des écoles italienues : Bonifazio, Ghirlandajo. Le Mantègne, Masaccio, etc.
J’aime mieux une vieille pièce de Massinger que le Caton d’Addisson. Je préfère la Mandragore de Machiavel aux comédies deM. l’avocat Nota, de Turin.
L’homme qui raconte ses émotions est le plus souvent ridicule ; car si celte émotion lui a donné le bonheur, et s’il ne parle pas de manière à reproduire cette émotion ' chez ses auditeurs, il excite l’envie; et plus il aura aiïaire A des âmes communes, plus il sera ridicule.
11 y aune exception pour la terreur; nous ne trouvons jamais odieux les gens qui font des contes de revenants, quelque communs et grossiers qu’ils soient ; nous avons tous eu peur dans notre vie.
Les artistes dans le genre grave sont sujets à tomber dans le dédain, qui est aussi la sottise, envers les
Comme J. -J. Rousseau dans les Confusions.
artistes dont le but est de faire naître le rire. Les graves se prévalent d’un privilège injuste, et dont ils sont redevables au pur hasard, ce à quoi je ne vois guère d’élévation. Renvoyons cela à la vile carrière de l’ambition; dans les arts, il faut plus de noblesse d'âme, ou l’on reste plat.
L’homme du peuple que l’on conduit au spectacle, dans l’admirable roman de Tom-Jones, trouve que c’est le roi de la tragédie qui a le mieux joué ; il s’indigne qu’on ose comparer un autre personnage au roi qui, d’abord, était
le mieux vêtu, et qui, en second lieu, a crié le plus fort.
Les gens du peuple, même ceux qui marchent en carrosse, reproduisent tous les jours ce beau sentiment qu’ils appellent un raisonnement. Ils font la mine à tout ce qui n’est pas très-noble. C’est de cette classe privilégiée, destinée par la nature à aimer de passion les dindes truffées et les grands cordons, que partent les plus véhémentes injures contre notre pauvre Shakspeare.
Les artistes graves sont sujets à confondre, de bonne foi, ce qui est comique avec le laid; c’est-à-dire, les choses créées défectueuses exprès, pour faire naître le rire, comme la manière de raisonner de Sancho, avec les choses tout bonnement laides par impuissance d’être belles, et que produit un artiste grave qui cherche le beau et qui se trompe; par exemple, le sculpteur qui fit Louis XIV nu, en Hercule, à la Porte-Saint-Denis, et qui, comme M. Bosio, fidèle à la perruque, a conservé à ce prince la grande perruque bouffante, coûtant mille écus.
J'ai trouvé cette injustice envers le rire chez Canova: et
Vigano a été, parmi les grands artistes que j’ai eu le bonheur d’approcher, le seul qui ait évité cette sottise !
Demandons-nous à la sculpture de rendre le mou-' vement, ou à l’art des David et des Girodet de représenter une nuit parfaite? Il serait également absurde d’exiger d’un artiste qu’il sente le mérite d’un autre artiste qui s’immortalise dans le genre immédiatement voisin du sien. S'il trouvait ce genre préférable, il le prendrait.
Après avoir expliqué, tant bien que mal, en mauvais italien, cette idée à Canova, je lui disais : « Voulez-vous vous ravaler, vous grand homme, à qui la forme d’un nuage, considérée à minuit, en rentrant chez vous, dans votre jeunesse, a fait répandre des larmes d’extrême plaisir, voulez-vous vous ravaler à la grossièreté d’âme de ce banquier à qui vingt-cinq ans d’arithmétique (M. Torlonia, duc de Bracciano) et des idées sordides ont valu dix millions? Dans sa loge, au théâtre d’Argentina, il ne songe qu’au moyen d’attaquer l’imprésario et de le payer dix sequins de moins. Il condamne hautement, comme manquant de dignité, les flonflons de Cimarosa sur le mot felicità, et leur préfère savamment la musique noble et grave des Mayer et des Paer. Mais elle ennuie! — Qu’importe? elle est digne.
« Avouez donc bonnement, disais-je à Canova, et comme il convient à un grand homme tel que vous l’êtes, que non omnia possumus omnes ; que, quelque bons yeux que nous ayons, nous ne pouvons pas voir à la fois les deux côtés d’une orange.
loi ŒUVKES 1)E STENDHAL.
« Vous, auteur sublime des trois Grâces et de la Madeleine. vous n’aimez dans la nature que ses aspects nobles et touchants; ce sont les seuls qui vous jettent dans cette douce rêverie qui fit le bonheur de votre jeunesse, dans la lagune à Venise, et la gloire de votre vie. Vous ne sériez plus vous-même si d’abord vous voyiez le côté comique des choses. Le comique ne vaut pour vous que comme délassement.
« Pourquoi donc parlez-vous du comique, pourquoi prétendre dicter des lois sur un genre que vous ne sentez que d’une manière secondaire? Voulez-vous donc absolument être universel? Laissez cette prétention bizarre aux pauvres diables qui ne sont pas même particuliers.
« Avez-vous daigné observer comment le vulgaire acquiert la connaissance des hommes de génie ? Quand cent ans se sont écoulés, et qu’il voit que personne n’a approché de Milton, qu’il méprisait fort de son vivant, il le proclame un grand poêle, et sur-le-champ explique son génie par quelque raison absurde.
« C’est ce qu'on appelle la manière arithmétique de sentir le beau. Est-elle faite pour vous? Les biographes mentent sciemment quand ils vous montrent les grands hommes honorés de leur vivant; le vulgaire n'honore que les généraux d’armée. Molière, avant le 18 novembre 1059 *, n’était qu’un farceur pour les trois quarts de Paris, et il ne fut pas même de l’Académie, position où ar-
* Jour de la première représentation des Precieutts ridicules sur le théâtre du Pelil-Pourhon.
RACINE ET S11AKSPEARE. 105
rivait d’emblée le moindre abbé précepteur du plus petit duc. »
Ce gros receveur général, qui ne parle plus que chevaux et que landau, voyant que depuis cent ans il n’a rien paru d’égal au Roman comique de Searron, daignera peut-être fermer les yeux sur la trivialité du rôle de 11agotin, lui qui, pendant trente ans, fit la cour à des Ragotins, et il achètera les œuvres de Searron, si toutefois elles sont imprimées par Didot, dorées sur tranche et reliées par Thouvenin.
Cet homme de goût-là admirera tout de suite la noble Clarisse Harlowe ou les œuvres de madame Collin. Prêtez l’oreille à la conversation des gens qui ne songent pas à se faire honneur de leur littérature, et vous entendrez citer dix fois le Roman comique contre une seule fois le noble Malek-Adel. C’est que Ragotin a le beau idéal du rire; il est lâche, il est vain, il veut plaire aux dames, quoique pas plus haut qu’une botte, et, malgré toutes ces belles qualités, nous ne le méprisons pas absolument, ce qui fait que nous en rions.
Je regrette les phrases précédentes; je ne trouve rien de respectable comme un ridicule. Dans l’état de tristesse aride d’une société alignée par la plus sévère vanité, un ridicule est la chose du monde que nous devons cultiver avec le plus de soin chez nos amis; cela fait rire intérieurement quelquefois.
Quant aux hommes que j’honore, je suis fâché de les voir me nier le mérite de Pigault-Lebrun, tandis qu’un mérite de beaucoup inférieur, pourvu qu’il soit dans le
genre grave, attire sur-le-champ leurs louanges; par exemple, Jacques Fauvel, où les femmes n’osent jamais louer le comique et surtout’ le détailler, comme elles détaillent le mérite sérieux de Walter Scott.
I Les âmes tendres et exaltées, qui ont eu la paresse de ne pas chercher Y idéologie dans les philosophes, et la vanité de croire l’avoir apprise dans Platon, sont sujettes à une autre erreur : elles disent qu’il y a un beau idéal ' absolu; que, par exemple, s’il eût été donné à Raphaël et au Titien de se perfectionner à chaque instant davantage, ils seraient arrivés un beau jour à produire identiquement les mêmes tableaux.
Elles oublient que Raphaël trouvait que ce que l’aspect d’une jeune femme qu’il rencontrait au Colisée avait de plus beau, c’étaient les contours, tandis que le Titien admirait avant tout la coxdeur.
Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire,
a dit la Fontaine. Que ja’est-il encore de ce monde pour le répéter, sur tous les tons, aux aimables paresseux que j’attaque! — Ces âmes tendres, exaltées, éloquentes, les seules que j’aime au monde, méprisent l'anatomie comme une science d’apothicaire. C’est cependant dans l’amphithéâtre du Jardin des Plantes et non ailleurs qu’elles trou-
veroiit la réfutation du système de Platon sur l’identité du beau idéal chez tous les hommes. Voltaire l’a dit dans un style que je n’oserais me permettre, tant la délicatesse a fait de progrès !
Rien de plus beau aux yeux d’un crapaud que sa crapaude aux gros yeux sortant de la tête.
Croit-on, de bonne foi, qu’un brave général noir, de l’île de Saint-Domingue, admire beaucoup la fraîcheur de coloris des Madeleines du Guide 1 ?
Les hommes ont des tempéraments divers. Jamais le sombre et fougueux Bossuet ne pourra sentir la douceur charmante et tendre de Fénelon.
Exaltez, tant qu'il vous plaira, par la pensée, les facultés de ces deux grands écrivains; supposez-les s'approchant sans cesse davantage de la perfection, toujours Bossuet s’écriera d’une voix sombre et tonnante :
« Madame se uieui t, Madame est morte ! »
Fénelon dira toujours :
k Alors Idoménèe avoua à Mentor qu'il n'avait jamais senti de plaisir aussi touchant que celui d’èlrc aimé, eide rendre tant de gens heureux. Je ne l’aurais jamais cru, disait il : il me semblait que toute la grandeur des princes ne consistait qu’à se faire craindre; que le reste des hommes était fait pour eux, et tout ce que j’avais ouï dire des rois qui avaient été l’amour et les délices de leurs peuples me paraissait une pure fable ; j’en reconnais maintenant la vérité. Mais il faut que je vous raconte comment
on avait empoisonné mon cœur dès ma plus tendre enfance sur l'autorité des rois. C’est ce qui a causé tous les malheurs de ma vie. » (Livre XIII.)
Au lieu de devenir semblables et de se rapprocher, ils s’éloignent sans cesse davantage. S’ils se ressemblent encore un peu, c’est par timidité, c’est qu’ils n’osent pas écrire tout ce que leur âme de feu leur suggère.
Je n’ose conduire le lecteur à l’amphithéâtre du Jardin des Plantes; il serait peut-être indiscret de lui proposer ensuite un petit voyage en Saxe, suivi d’une course de deux mois dans les Calabres. Si cependant il voulait étudier ainsi la littérature, au lieu de lire tous les deux ans, dans le Philosophe à la mode , une nouvelle explication du beau, il conclurait bientôt, de mille faits observés, qu’il est des tempéraments divers et que rien ne diffère davantage que le flegmatique habitant de Dresde et le bilieux coquin de Cosenza.
Je lui dirais alors, ou plutôt il se dirait, ce qui vaut bien mieux, que le beau idéal de ces gens-là diffère; et six mois ou un an après, il arriverait enfin à cette proposition énorme et qui lui semble si baroque aujourd’hui, i Chaque homme aurait, s’il y songeait bien, un beau idéal différent.
11 y a autant de beaux idêals que de formes de nez différentes ou de caractères différents.
Mozart, né à Salzbourg, a travaillé pour des âmes flegmatiques, mélancoliques et tendres comme lui; etCimarosa, * pour des âmes ardentes, passionnées, sans repos dans leurs passions, et ne voyant jamais qu’un seul objet.
Des hommes de l’esprit le plus vif me nient ces vérités; qu’en conclurai-je? Qu’ils manquent de génie? Qu’ils n’ont pas fait des ouvrages sublimes, entre autres choses mille fois supérieures cette brochure?
Loin de moi une telle sottise; j’en conclurai qu’ils ont été paresseux dans leur jeunesse, ou bien qu’une fois arrivés à quarante ans, ils ont fermé la porte aux idées nouvelles.
Leurs enfants, qui auront été élevés après 1815, quand ces idées commenceront à courir les rues *, auront raison contre leurs illustres pères dans ce petit détail, et, comme moi, seront des gens médiocres, fort inférieurs à leurs pères. Nous dirons péniblement comment ces esprits charmants devraient s’y prendre pour être encore plus sublimes; eux, cependant, continuent à faire des choses sublimes, et nous, à peine pouvons-nous faire des brochures.
Un me dit : Le vers est le beau idéal dans F expression; une pensée étant donnée, le vers est la manière la plus belle de la rendre, la manière dont elle fera le plus d'effet.
* Ton ignoble en 1788 et qui, suivant moi, est redevenu énergique et vrai en 1823, comme il l’était peut-être en 1650, avant que la cour eût épuré cl tamisé la langue, comme dit loi l bien Goëllic, page 117.
Je nie cela pour la tragédie, du moins pour celle qui [tire ses effets de la peinture exacte des mouvements de l’âme et des événements de la vie.
La pensée ou le sentiment doit, avant tout, être énoncée avec clarté dans le genre dramatique, en cela l’opposé du poëme épique.
Lorsque la mesure du vers n’admettra pas le motjrrécis qu’emploierait un homme passionné dans telle situation donnée, que ferez-vous? Vous trahirez la passion pour l’alexandrin, comme le fait souvent Racine. La raison en est simple; peu de gens connaissent assez bien les passions pour dire : Voilà le mot propre que vous négligez; celui que vous employez n’est qu’un faible synonyme; tandis que le plus sot de l’audience sait fort bien ce qui fait un vers dur ou harmonieux. Il sait encore mieux, car il y met toute sa vanité, quel mot est du langage noble et quel n’en est pas.
L’homme qui parle le langage noble est de la cour, tout autre est vilain. Or les deux tiers de la langue, ne pouvant être employés à la scène que par des vilains, ne sont pas du style noble *.
Hier (26 mars), à un concert à l’Opéra, comme l’orchestre écorchait le duo d ’Armide, de Rossini, mon voisin me dit : « C’est détestable ! c'est indigne ! » — Étonné, je lui réponds : « Vous avez bien raison. — C’est indigne, poursuit-il, que les musiciens ne soient pas en culottes
1 l.aiiarpe, Coûta de littérature
RACINE ET SHAKSPEARE. lit
courtes ! » Voilà le public français et la dignité telle que la cour nous l’a donnée.
Je crois pouvoir conclure que quand l’expression de la pensée n’est pas susceptible d’autre beauté que d'une clarté parfaite, le vers est déplacé. «
Le vers est destiné à rassembler en un foyer, à force d’ellipses, d’inversions, d’alliances de mots, etc. (privilèges de la poésie), les choses qui rendent frappante une beauté de la nature; or, dans le genre dramatique, ce sont les scènes précédentes qui font sentir le mot que nous entendons prononcer dans la scène actuelle. Par exemple, Talma disant à son ami :
Connais- tu* la main de Rutile?
(Manlius.)
Le personnage tombe à n’être plus qu’un rhéteur dont je me méfie, si, par la poésie de l’expression, il cherche à ajouter à la force de ce qu’il dit; grand défaut des poètes dramatiques qui brillent par le style.
Si le personnage a l’air le moins du monde de songer à son style, la méfiance parait, la sympathie s’envole et le plaisir dramatique s’évanouit.
Pour le plaisir dramatique, ayant à choisir entre deux excès, j’aimerai toujours mieux une prose trop simple* comme celle de Sedaine ou de Goldoni, que des vers trop beaux.
ftappelons-nous sans cesse que l’action dramatique se passe dans une salle dont un des murs a été enlevé par la
baguette magique de Melpomène, et remplacé par le parterre et les loges au moyen de la baguette magique d’une fée. Les personnages ne savent pas qu’il y a un public. Dès qu’ils font des concessions apparentes à ce public, l'instant ce ne sont plus des personnages, ce sont des rapsodes récitant un poëme épique plus ou moins beau.
L’inversion est une grande concession en français, un immense privilège de la poésie, dans cette langue amie de la vérité et claire avant tout.
L’empire du rhythme ou du vers ne commence que là où l’inversion est permise.
Le vers convient admirablement au poëme épique, à la satire, à la comédie satirique, à une certaine sorte de tragédie faite pour des courtisans.
Jamais un homme de cour ne cessera de s’extasier devant la noblesse de cette communication, faite par Agamemnon à son gentilhomme de la chambre, Areas :
.. Tu vois mon trouble, apprends ce qui le cause,
Et juge s’il est temps, ami, que je repose.
Tu te souviens du jour qu’en Aulide assemblés, etc.
(Iphigénie, acte I", scène i re .)
Au lieu de ce mot tragédies, écrivez en tête des œuvres de Racine : Dialogues extraits d'un poëme épique, et je m’écrie avec vous : C’est sublime. Ces dialogues ont été de la tragédie pour la nation courtisanesque de 1670; ils n’en sont plus pour la population raisonnante et industrielle de 1823.
A cela on répond par une personnalité plus ou moins bien déguisée sous des termes fort polis : « Votre âme n’est pas faite pour sentir la beauté des vers. » Rien n’est plus possible, et, si cela est, mes raisons tomberont bientôt dans le mépris, comme venant d’un aveugle qui se mettrait à raisonner des couleurs. '
Tout ce que j’ai à dire, c’est que moi, Français moderne, qui n’ai jamais vu d’habits de satin et à qui le despotisme a fait courir l’Europe dès l’enfance et manger de la vache enragée, je trouve que le^ personnages de Racine, d'Alfieri, de Manzoni, de Schiller, ont toujours la mine de gens contents de si bie% parler. Ils sont remplis de passion; soit, mais ils sont d’abord contents de bien parler.
Présentement, il nous faut des tragédies en prose, ai- i je dit dans la première partie de Racine et Shakspeare. On m’a répondu que j’étais un sot 1 . On m’a dit : « Votre âme n'est pas faite pour sentir la beauté des vers. » — Qu’importe? Attendons deux ans, et voyons si les idées de ce pamphlet trouveront des voix pour les répéter. Je suis comme ce soldat de Mayence, en 1814, qui s’intitula le général Garnison et commanda pendant trois jours. Je n’ai pas de nom. Je ne suis rien, si je suis seul; je ne suis rien, si personne ne me suit. Je suis tout, si le public se dit : « Cet homme a émis une pensée. » — Je ne suis rien, ou je suis la voix d’un public â qui la terreur de la grande ombre de Racine tenait la bouche fermée. Croit-
1 Pandore du 26 mars 1825.
on que je ne sente pas le ridicule d’une horloge qui, à midi, marquerait quatre heures? — J’élève la voix, parce que je vois clairement que l’heure du classicisme est sonnée. Les courtisans ont disparu, les pédants tombent ou se font censeurs de la police, le classicisme s’évanouit.
Je me souviens qift je trouvai un jour à Kœnigsberg un auteur français de mes amis, homme d’esprit, plein de vanité, auteur s’il en^fut, mais assez bon écrivain, à cela près qu’il ne sait pas un mot de français. Il me lut un pamphlet de sa façon fort plaisant; comme je l’exhortais à se servir des mots et des tours de phrases que l’on trouve dans Bousseau, la Bruyère, etc. : « Je vois bien que vous êtes un aristocrate, me dit-il rouge de colère; vous n’étes libéral que de nom. Quoi ! vous admettez l’autorité de quarante pédants serviles réunis au Louvre, et qui ne pensent qu’à se souffler noblement une pension de six mille francs ou une croix de la Légion d’honneurj Non, non, vous n’êtes pas libéral. Je m’en étais bien douté hier soir, en vous voyant vous tant ennuyer dans la société de ces quatre honnêtes marchands de blé de Hambourg. Savez-vous ce qu’il vous faut? Des salons et des marquis pour vous applaudir. Allez, vous êtes un homme jugé, vous n’aimerez jamais la patrie, et vous serez un tiède toute votre vie. #
Cette colère, de la part d’un ami d’enfance, me plut
beaucoup; j'y vis bien à nu le ridicule de l’espèce humaine. Je lui fis quelques mauvaises réponses iuconcluantes pour en bien jouir et le faire se développer au long.
Si j’eusse voulu parler raison, j’aurais dit : « Je mépriserais autant que vous les quarante dont il s’agit (c’était en 1 806) s’ils parlaient en leur nom ; mais ce sont des gens fins et dès longtemps habiles à écouter. Ils prêtent une oreille fort attentive à la voix du public; ces quarante ne sont, à vrai dire, que les secrétaires du public en ce qui a rapport à la langue. Jamais ils ne s’occupent des idées, mais seulement de la manière de les exprimer. Leur affaire est de noter les changements successifs des mots et des tours de phrase au fur et à mesure qu’ils les observent dans les salons. Adorateurs de tout ce qui est suranné, il faut qu’un usage nouveau soit bien avéré et bien incontestable pour qu’ils se déterminent à la douleur de lui donner place en leur calepin. C’est la vertu d’un secrétaire, et je les en estime. »
Il ne faut pas innover dans la langue, parce que la , langue est une chose de convention. — Cette chose que \ voilà s’appelle une table; la belle invention si je me mets à l’appeler une asphocèle. Ce petit oiseau qui sautille sous ce toit s’appelle une mésange; sera-t-il bien agréable de l’appeler un noras?
11 est des tours d’une langue comme de ses mots. Je trouve dans la Bruyère et Pascal tel tour de phrase pour exprimer V étonnement et le mépris, mélangés ensemble par portions égales. A quoi bon inventer un tour nouveau? Laissons cette gloire à madame de Staël, à MM. de Cha-
teaubriand, deMarchangy, vicomte d’Arlincourt, etc., etc. Il est sûr qu’il est plus agréable et plus vile fait d’inventer un tour que de le chercher péniblement au fond d’une lettre provinciale ou d’une harangue de Patru.
Je crains que la postérité la plus reculée, lorsqu’elle s’occupera de ces grands écrivains, ne les ravale au rang des Sénèque ou des Lucain, que nous comprenons moins facilement que Cicéron et Virgile. Il est vrai que la postérité sera récompensée de sa peine par la sublimité des pensées. Peut-être cependant lui échappera-t-il le souhait que ces grands écrivains, pensant mieux que Voltaire et Rousseau, eussent daigné se servir de la même langue. Ils eussent alors réuni tous les avantages.
Une langue est composée de ses tours non moins que de ses mots. Toutes les fois qu’une idée a déjà un tour qui l’exprime clairement, pourquoi en produire un nouveau? On donne au lecteur le petit chatouillement de la surprise; c’est le moyen de faire passer des idées communes ou trop usées; le plaisir de deviner des énigmes et de voir comment pressoir se dit en style noble fait encore lire aujourd’hui deux pages de M. l’abbé Delille. Je vois aussi l'apothicaire du coin qui, pour s’anoblir, fait écrire en lettres d'or sur sa maison : Pharmacie de M. Fleurant.
Le fat de province, en parlant du théâtre de ses succès, est fort embarrassé de savoir s’il doit dire : « Je trouvai madame une telle, que j’avais séduite à la campagne, dans la société, ou dans le monde, ou dans les salons. »
En parlant de sa future, il ne sait s’il doit dire : « C’est une fort jolie fille, ou c’est une jolie demoiselle, ou c’esl une jeune personne fort jolie. Son embarras est graud, car il y a de bons couplets de vaudeville qui se moquent de toutes ces locutions.
Peut-être faut-il être romantique dans les idées : le siècle le veut ainsi ; mais soyons classiques dans les expressions et les tours; ce sont des choses de convention, c’est-à-dire à peu près immuables ou du moins fort lentement changeables.
Ne nous permettons, tout au plus de temps à autre, que quelque ellipse, après laquelle soupiraient Voltaire et Rousseau, et qui semble donner plus de rapidité au style. Encore je ne voudrais pas jurer que cette petite licence ne nous rende peu intelligibles à la postérité.
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