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DU COUT

Qu’est-ce que le goût?

Goethe répond : « C’est la mode; c’est, en écrivant, l’art de plaire le plus possible aujourd’hui. C’est l’art de bien mettre sa cravate dans les ouvrages de l’esprit.

« Le caractère du génie, c’est de produire en abondance des idées neuves *. Son orgueil fait qu’il aime

* Hommei célèbre) de France au dix-huitième tiècle, page 100.

mieux créer une pensée, donner au public un aperçu neuf, qu’en vain l’on chercherait dans quelque volume antérieur, que parer et rendre agréable à tous les yeux l’idée neuve qu’il a trouvée il n’y a qu’un instant. Mais l’homme de génie ne produit pas sans dessein : savant, il destine ses ouvrages à éclairer les autres hommes; littérateur, à leur plaire. Ici commencent l'action et le travail du goût, intermédiaire placé entre le monde idéal, où le génie marche seul, environné de ses conceptions, et le monde réel et extérieur, où il se propose de les produire. Le goût examine l’état moral du pays et de l’époque, les préjugés répandus, les opinions en vogue, les passions régnantes; et, d’après le résultat de cet examen, il enseigne au génie les convenances, les bienséances à observer, lui indique comment il doit ordonner ses compositions, sous quelles formes il doit présenter ses idées pour faire sur le public l’impression la plus vive et la plus agréable. Lorsque le même homme possède ce double avantage, le génie, puissant créateur, et le goût, habile arrangeur, il devient un de ces écrivains heureux, l’admiration de la jeunesse. C’est pour lors que son succès atteint et surpasse ses espérances, et que son talent règne en souverain sur tous les esprits et sur tous les cœurs. Mais lorsqu’il ne les réunit (les deux facultés) qu’à un degré inégal, et ses ouvrages et ses succès se ressentent de ce manque de fidélité à la mode.

« Toute la partie médiocre et demi-médiocre du public ne voit pas ses idées neuves. 11 produit son effet sur certains esprits, il le manque sur d’autres : ce désaccord du

génie et du goût, dans un même talent, donne lieu, de la part du public, aux jugements les plus contradictoires; ceux qui ne sont sensibles qu’à ses défauts s'indignent que d’autres lui trouvent des beautés; ils le rabaissent au-dessous de sa valeur réelle, et voudraient l’anéantir; leur mépris est sincère. Ceux à qui des circonstances analogues, dans leur vie antérieure, ont donné de la sympathie pour l’esprit de notre auteur, sont plus touchés de ce qu’il a de recommandable que blessés de ses imperfections; ils lui prêtent généreusement tout ce qui lui manque, cherchent en quelque sorte à le compléter, et par leurs louanges le placent à une hauteur qu’il n’atteint pas. Tous ont tort. Ce génie reste tel qu’il est, quelles que soient nos dispositions accidentelles à son égard; ni la vengeance pour l’ennui qu’il nous a donné, ni la reconnaissance du plaisir que nous lui devons ne peuvent l’enrichir en lui prêtant ce qu’il n’a point; on l’appauvrit en lui enlevant ce qu’il possède.

« La juste appréciation de ce qui doit plaire en tel pays ou à telle époque, d’après Y état des esprits, voilà ce qui constitue le goût. Comme cet état moral varie infiniment d’un siècle et d’un pays à un autre, il en résulte les vicissitudes les plus étonnantes.

« Les Français ont eu, au seizième siècle, un poète nommé du Bartas, qui fut alors l’objet de leur admiration la plus vive. Sa gloire se répandit en Europe; on le traduisit en plusieurs langues. Son poème, en sept chants, sur les sept jours de la création, intitulé la Semaine, eut, en cinq ans, trente éditions. Du Bartas fut un homme de

goût pour l’an 1590. Aujourd’hui, à la vue de ses descriptions naïves et longuettes, le plus mince journaliste s'écrierait : Quel goût détestable! Et il aurait raison, comme on eut raison en 1590, tant le goût est local et instantané, tant il est vrai que ce qu’on admire en deçà du Rhin, souvent on le méprise au delà, et que les chefsd’œuvre d’un siècle sont la fable du siècle suivant.

« 11 est facile de voir quels ont été les événements de la révolution littéraire qui a précipité du Bartas dans l’oubli et le mépris. Les grands seigneurs qui vivaient épars dans leurs châteaux, d’où souvent ils étaient redoutables aux rois *, ayant été appelés à la cour par Richelieu, qui chercha à les désarmer et qui les y fixa en flattant et agaçant leur vanité, ce fut bientôt un honneur de vivre à la cour*. Aussitôt la langue prit un mouvement marqué d’épuration. Les progrès du goût consistèrent dans le perfectionnement des formes du style, qui devinrent de plus en plus classiques et calquées d’après l’étude et l’imitation des modèles de l’antiquité. Il y eut une épuration scrupuleuse et presque minutieuse qui tamisa la langue, si l’on peut ainsi parler, et lui fit rejeter, comme manquant de dignité et marque certaine d’un rang inférieur chez qui s’en servait, un grand nombre de mots, de phrases, d'idées même, que renfermaient les livres antérieurs à cette épuration. Sans doute, en équivalent des pertes qu'un purisme si rigoureux lui faisait

1 Mémoires de Bassompierre.

1 Vie d’ A grippa d’Aubigné.

subir, la langue française a fait l'acquisition de quelques nouvelles formes de style irréprochables aux yeux de la critique. Je crois pourtant que la langue a perdu beaucoup d’expressions pittoresques et imitatives *, et que par ce travail du goût elle a été plus épurée qu’enrichie. »

Ne voit-on pas sortir de toute celte révolution, décrite par Goëthe en 1805, et des habitudes qu’elle dut laisser, le caractère de pédantisme si marqué aujourd’hui chez nos gens de lettres d'un certain âge? Les pédants du siècle de Louis XV n’ont plus accepté des choses nouvelles que de la part des jeunes courtisans et de ce qu’ils ont appelé le bel usage. Si les jeunes courtisans avaient été pédants comme les jeunes pairs d'Angleterre sortant d’Oxford ou de Cambridge, c’en était fait de la langue française, elle devenait un sanscrit, une langue de prêtres, un idiome privilégié; jamais elle n’eût fait le tour de l'Europe.

« Chez un peuple plus raisonneur que sensible, qui a des opinions arrêtées, des préjugés tenaces, qui porte dans les plaisirs de l’esprit plus de pédanterie que d’enthousiasme, le génie est forcé de s’astreindre aux règles étroites qui lui sont prescrites, de marcher dans la route tracée devant lui ; il subit des lois au lieu d’en imposer;

les traits de sa physionomie percent à peine à travers le

1 Que M. P.-L. Courier, l’auteur de la Pétition pour des paysans qu’on empêche de danser, cherche à lui rendre aujourd’hui, dans sa traduction d’Hérodote.

masque qu’il est forcé de revêtir. Alors le goût est tyran et le génte est esclave. C’est la situation où se sont trou- >es la plupart des auteurs français »

es personnes qui ne savent réfuter qu’en prêtant des absurdités à leurs adversaires ont eu la bonté de me faire dire qu i fallait jeter Uacine au feu. Un grand homme, dans quelque forme qu’il ait laissé une empreinte de son me à « postérité, rend cette forme immortelle.

U a donné d’une manière ou d’autre, par le dessin comme Hogarth ■, ou par la musique, comme Cimarosa es impressions de la nature sur son cœur; ces impressions sont précieuses et à ceux qui, n’ayant pas assez

P . P °" r voir ,a nature dans la nature, en trouvent cependant beaucoup à en considérer des copies dans les ouvrages des artistes célèbres, et à ceux qui voient la nature, qu, adorent ses aspects tour à tour sublimes ou touchants, et qui apprennent à en mieux goûter certains de a,] s en livrant leurs âmes à Y effet des ouvrages des grands ma, très qu, ont peint ces détails. C’est-à-dire que mon opinion politique, que je trouve écrite dans mon journal, se fortifie d’autant.

• Goethe, /« Homme, célèbre, de France, page 109.

eJ' r , r Ure CtRrJvcur an 8 lais ; né en 1697, mort en 1764. U Hans 1 expression fidèle des passions et des scènes populaires.

RACINE ET SÜAKSPEARE. 123

Après avoir entendu le duetto Io ti lascio perche nniti du commencement du Matrimonio segreto de Cimarosa, mon cœur apercevra de nouvelles nuances dans le spectacle de l’amour contrarié par l’ambition. Surtout le souvenir du duetto me mettra à même de faire abstraction de certaines circonstances vulgaires qui empêchent souvent l’émotion. Je me dirai en voyant des amants malheureux : C’est comme dans le Matrimonio segreto , quand Caroline a dit à son amant : Io ti lascio. Aussitôt, tout ce qu’il peut y avoir de vulgaire dans l’histoire des pauvres amants que je vois dans le salon disparaîtra, et je serai attendri. Je devrai ce moment délicieux, et peut-être la bonne action qu’il m’inspirera, à l’existence de Cimarosa.

J’espère que voilà bien mettre les points sur les i, et que l’on ne pourra me faire dire quelque bonne absurdité; tout au plus, les gens secs se moqueront de mes larmes; mais il y a longtemps que j’en ai pris mon parti, et que nous sommes ridicules les uns pour les autres. Irai-je entreprendre de me changer parce que mon voisin est différent de moi?

Dans un millier d’années, chez des peuples qui sont encore à naître, Racine sera encore admirable :

1° Comme ayant souvent peint la nature d'une manière étonnante, non pas dans le demi-calembour d’Agamemnon : Vous y serez ma fille, mais dans la réplique sublime d’Hermione à Oreste qui lui annonce la mort de Pyrrhus : Qui te, l'a dit ? dans le rôle céleste de Monime,

duquel on a dit avec tant de raison : « C’est de la sculpture antique; # dans les regrets de Phèdre :

llélas ! du crime affreux dont la honte me suit Jamais mon triste cœur n’a recueilli le fruit.

Jusqu’au dernier soupir de malheurs poursuivie,

Je rends dans les tourments une pénible vie.

(Acte IV, scène vi.)

2° Dans cette même sublime tragédie de Phèdre, la nourrice de cette princesse, qui ne l’a pas quittée depuis sa naissance et qui l'aime comme son enfant, ayant à dire ce détail affreux : Ma fille n’a pris aucune nourriture depuis trois jours, dit ces vers admirables :

(KNO.NE.

Rebelle à tous nos soins, sourde à tous nos discours, Youlez-vous sans pitié laisser finir vos jours?

Quelle fureur les borne au milieu de leur course?

Quel charme ou quel poison en a tari la source?

Les ombres par trois fois ont obscurci les cietix Depuis que le sommeil n’est entré dans vos yeux;

Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure

Depuis que votre corps languit sans nourriture, etc. , etc.

(Acte 1", scène m.)

Admirez, si vous pouvez, l’idée d 'obscure ajoutée à celle de nuit dans un tel moment. Eh bien! nul doute que les gens à goût délicat de la cour de Versailles ne

trouvassent cela fort beau; on leur faisait éviter la locution bourgeoise : depuis trois jours, qui les eût empêchés net de s’attendrir. Et, quel qu’on soit, roi ou berger, sur le trône ou portant la houlette, on a toujours raison de sentir comme on sent et de trouver beau ce qui donne du plaisir. Ensuite, le goût français s’était formé sur Racine; les rhéteurs se sont extasiés avec esprit pendant uu siècle sur ce que Racine était d’un goût parfait. Ils fermaient les yeux à toutes les objections, par exemple, sur l’action d'Andromaque, qui a fait tuer un autre enfant pour sauver son Astyanax. Oreste nous le dit :

J’apprends que, pour ravir son enfance au supplice, Andromaque trompa l’ingénieux Ulysse,

Tandis qu’un autre enfant, arraché de ses bras,

Sous le nom de son lils fut conduit Su trépas.

(Andromaque, acte 1", scène 1 ”.)

Cet autre enfant avait pourtant une mère aussi, qui aura pleuré, à moins qu’on n’ait eu l’attention délicate de le prendre à l’hôpital ; mais qu’importent les larmes de cette mère? elles étaient ridicules: c’était une femme du tiers état ; n’était-ce pas trop d’honneur à elle de sacrifier son fils pour sauver son jeune maître 1 ?

* Propos du marquis de Ronald, pour le duc de Bordeaux, en décembre 1822. — Voir M. Alexandre Manxoni, traduction de M. Fauricl.

Tout cela doit être fort beau aux yeux d’un prince russe qui a cent mille francs de reute et trente mille paysans.

On admirera donc aussi Racine dans la postérité la plus reculée, comme ayant donné la tragédie la meilleure possible pour les courtisans vaniteux et spirituels d’un despote, fort vaniteux lui-même, fort égoïste, mais raisonnable, attentif à jouer un beau rôle en Europe, et sachant employer et mettre en place les grands hommes. Partout où la monarchie se reproduira, Racine trouvera des partisans. Iturbide, en essayant un trône impérial à Mexico, littérairement parlant, n'avait fait autre chose qu’ouvrir un cours de littérature en faveur de Racine. S’il avait réussi, nos libraires auraient pu, en toute sûreté, expédier des pacotilles de Laharpe pour Mqpctfc C’est ainsi que, malgré l’intervalle de tant de siècles, nous comprenons dans Hérodote et nous admirons la conduite de Pharnassès, courtisan de Cambyse, lorsque celui-ci, en se jouant, tue le fils de Pharnassès '.

Dans ses prétentions les plus élevées, le romanticisme ne demande qu’une simple concurrence pour la tragédie en prose.

Il n’y a ici nulle politique jésuitique, aucune arrièrepensée; voici la mienne tout entière. La tragédie mythologique restera toujours en vers. Il faudra peut-être toujours la pompe et la majesté des beaux vers pour jeter un voile utile sur l’absurdité du fatalisme* d'Œdipe ou de

' Hérodote, livre III, Induction pittoresque de P.-L. Courier.

* Fatalisme tout à fait reproduit par : Mulii sunt vocttli, pauci vera

RACINE ET SIIAKSPEARE.

Phèdre, et ne nous laisser sensibles qu’aux beaux effets qui sortent de ces données. Par exemple, la double confidence d’Œdipe et de Jocaste (acte IV, scène i re ). Peutêtre les tragédies d’amour, telles qu ' Andromaqne, Tancrède, Ariane, Inès de Castro, seront-elles toujours bonnes à écrire en vers.

Nous ne réclamons la prose que pour les tragédies nationales, la Mort de Henri III, le Retour de l’île d'Elbe, Clovis s'établissant dans les Gaules à l'aide des prêtres \ Charles IX, ou la rigueur (le massacre ) salutaire de la Saint-Barthélemy. Tous ces sujets, présentés en vers alexandrins, sont comme sous le masque, chose d’une évidence jnathéroatique, puisque les deux tiers de la langue pdi^Bhujourd’hui, dans les salons du meilleur ton, ne peuvent reproduire au théâtre.

Je défie que l’on réponde à cette objection. Mais quel que soit l’immense crédit des pédants, quoiqu’ils régnent dans l’enseignement public, à l’Académie, et même chez les libraires, ils ont une ennemie terrible dans la discussion dialoguée de la chambre des députés et l’intérêt dramatique que souvent elle inspire. La nation a soif de sa tragédie historique. Le jour de l’expulsion de M. Ma-

electi. Jupiter n’était pas méchant comme Jéhovah; car il avait le destin au-dessus de lui.

* Je viens de lire cette étonnante révolution dans la naïve histoire de saint Grégoire de Tours. Nos hypocrites ont blâmé M. JJulaure d’avoir été aussi naïf dans son Histoire de Paris. Ce qui m’étonne , c’est qu’on n’ait pas eu recours à l’argument irrésistible de sainte Pélagie, en vérité le seul bon dam une telle cause.

nuel il est impossible qu’elle se contente de la représentation de Zaïre aux Français, et qu’elle ne trouve pas un fonds de niaiserie à ce sultan qui va donner une heure aux soins de son empire. Le farouche Richard 111 ferait bien mieux son affaire. L’ ammir-passion ne peut exister que chez des oisifs, et, quant à la galanterie, je crains que Louis XVI ne l’ait tuée pour toujours en France en convoquant l’assemblée des notables.

Racine a été romantique ; il a fait la tragédie qui plaisait réellement aux Dangeau, aux Cavoye, aux la Fayette, aux Caylus. L’absurde, ce sont les gens qui, écrivant en 1823, s’efforcent d’attraper et de reproduire les caractères et les formes qui plaisaient vers 1670: gens doublement ridicules, et envers leur siècle, qu’®Wbonnaissent pas, et envers le dix-septième siècle, dont jamais ils ne sauraient saisir le goût.

Depuis quelques années, tous les arts, et la poésie avec les autres, parmi nous, est devenue un simple métier. Tout jeune homme de dix-huit ans qui a remporté ses prix au collège, qui n’est pas né absolument dépourvu d’esprit, et qui, pour le malheur de ses amis, se met à être poète, apprend par cœur quatre mille vers de Racine et quinze cents de Delille. Il s’essaye pendant quelques années, il fait sa cour aux journaux, il devient maigre et envieux, et enfin, au bout de cinq à six ans, il est poète ; c’est-à-dire qu’il fait des vers assez bien en apparence.

1 Le 3 mars 1823, la Chambre des députés, sur la proposition de M. de la Bourdonnaye, prononça l’expulsion de M. Manuel.

On ne saurait qu’y reprendre; seulement, nos idées perdent de leur coloris au bout de trente vers ; après cent vers l’on s’efforce de tenir les yeux ouverts, et vers deux cents on cesse d’entendre. Le malheureux n’en est pas moins poète; s’il intrigue, il aura des succès, et le voilà dévoué à l’envie et au malheur pour le reste de sa vie. On m’a assuré que l’on compte trois mille cinq cents poêles parmi les jeunes gens vivant à Paris.

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