RÉPONSE
LE ROMANTIQUE AU CLASSIQUE
Ce 28 avril.
Monsieur,
Si un homme se présente et dit : « J’ai une excellente méthode pour faire de belles choses, » on lui dit : « Faites. »
Mais si cet homme qui se présente est un chirurgien et s’appelle Forlenze, et qu’il parle à des aveugles-nés, il leur dit, pour les engager à se faire opérer de la cataracte : « Vous verrez de belles choses après l’opération, par exemple, le soleil... » Ils l’interrompent en tumulte : <; Citez-nous, disent-ils, un de nous qui ait vu le soleil. »
Je ne prétends pas trop presser celte petite comparaison; mais enfin personne en France n’a encore travaillé
gant, et vous serez sAr de ne pas vous rencontrer avec ceux qui ont inventé cette absurde distinction.
« E. Jout. »
J’avoue que plusieurs des mots qu’emploie M. E. Jouv ne sont pas à mon usage; mais aussi je n'ai pas Sylla à détendre !
d’après le système romantique, et les bons hommes Guiraud et compagnie moins que personne. Comment faire pour vous citer des exemples?
Je ne nierai point que l'on ne puisse créer de belles choses, même aujourd’hui, en suivant le système classique; mais elles seront ennuyeuses.
C’est qu’elles seront en partie calculées sur les exigences des Français de 1670, et non sur les besoins moraux, sur les passions dominantes du Français de 1824. Je ne vois que Pinto qui ait été fait pour des Français modernes. Si la police laissait jouer Pinto, en moins de six mois le public ne pourrait plus supporter les conspirations en vers alexandrins. Je conseille donc aux classiques de bien aimer la police, autrement ils seraient des ingrats.
Quant à moi, dans ma petite sphère, et à une distance immense de Pinto et de. tout ouvrage approuvé du pubic, j’avouerai d’abord que, manquant d'occupations plus sérieuses depuis 1814, j'écris comme on fume un cigare, pour passer le temps; une page que j’ai trouvé de l’amusement à écrire est toujours bonne pour moi.
J’apprécie donc autant que je le dois, et plus que personne, toute la distance qui me sépare des écrivains en possession de l’admiration publique et de l’Académie française. Mais enfin, si M. Villemain ou M. de Jouy avaient reçu par la petite poste le manuscrit de la Vie de Uossini, ils l’auraient considéré comme un « écrit en langue étrangère, » et l’auraient traduit en beau style académique dans le goût de la préface de la République
de Cicéron, par M. Villemain, ou des lettres de Stepluinus Ancestor. Bonne aventure pour le libraire, qui aurait eû vingt articles dans les journaux, et serait maintenant occupé à préparer la sixième édition de son livre; mais moi, en essayant de l'écrire de ce beau style académique, je me serais ennuyé, et vous avouerez que j’aurais fait un métier de dupe. A mes propres yeux, ce style arrangé, compassé, plein de chutes piquantes, précieux, s'il faut dire toute ma pensée, convenait merveilleusement aux Français de 1785; M. Delille fut le héros de ce style : j’ai tâché que le mien convînt aux enfants de la Révolution, aux gens qui cherchent la pensée plus que la beauté des mots; aux gens qui, au lieu de lire Quinte-Curce et d’étudier Tacite, ont fait la campagne de Moskou et vu de près les étranges transactions de 1814.
J’ai ouï parler, à cette époque, de plusieurs petites conspirations. C’est depuis lors que je méprise les conspirations en' vers alexandrins, et que je désire la tragédie en prose : une Mort de Henri 111, par exemple, dont les quatre premiers actes se passent à Paris et durent un mois (il faut bien ce temps pour la séduction de Jacques Clément), et le dernier acte à Saint-Cloud. Cela m’intéresserait davantage, je l’avoue, queClytemnestreouRéguius faisant des tirades de quatre-vingts vers et de l’esprit officiel. La tirade est peut-être ce qu’il y a de plus antiromantique dans le système de Racine ; et s’il fallait absolument choisir, j'aimerais encore mieux voir conserver les deux unités que la tirade.
Vous me défiez, monsieur, de répondre à cette sim-
pie question : Qu’est-ce que la tragédie romantique?
Je réponds hardiment : C’est la tragédie en prose qui dure plusieurs mois et se passe en des lieux divers.
Les poêles qui ne peuvent pas comprendre ces sortes de discussions, fort difficiles, M. Viennet, par exemple, et les gens qui ne veulent pas comprendre, demandent à grands cris une idée claire. Or, il me semble que rien n’est plus clair que ceci : Une tragédie romantique est écrite en prose, la succession des événements quelle présente aux yeux des spectateurs dure plusieurs mois, et ils se passent en des lieux différents. Que le ciel nous envoie bientôt un homme à talent pour faire une telle tragédie; qu’il nous donne la Mort de Henri IV, ou bien Louis XI 11 au Pas-de-Suze. Nous verrons le brillant Bassompierre dire à ce roi, vrai Français, si brave et si faible : « Sire, les danseurs sont prêts; quand Votre Majesté voudra, le bal commencera *. » Notre histoire, ou plutôt nos mémoi-
Tout le monde sait que Louis XIII, ayant eu un moment de jalousie contre son frère le duc d’Orléans Gaston, qu’il avait envoyé commander son armée (l’Italie, y courut lui-même et força le Pas-de- Suze (1629). Le danger fut vif et le fds de Henri IV fit preuve de mépris pour le danger. Jamais l’impétuosité française ne parut se montrer dans un plus beau jour. Ce qu’il y a de caractéristique dans cette action brillante, c’est l’absence totale d’emphase tragique et triste, avant l’attaque. Le succès n'était rien moins que certain; il s'agissait d’enlever de vive force des batteries bien palissadécs, qui barraient entièrement l'étroite vallée qui, du mont Cenis, descend à Suze. Il fallait passer là ou s’en retourner en France. Dans un moment aussi décisif, des Allemands ou des Anglais n'auraient pas manqué de parler de Dieu et d'être tristes, songeant à la mort et peut-être à
res historiques, car nous n’avons pas d’histoire, sont remplis de ces mots naïfs et charmants, et la tragédie
l’enfer. Ce qui me plaît à moi, chez mes compatriotes, c’est l'absence île cette emplisse.
Supposons maintenant qu'un poète ait le mauvais goût de vouloir nous donner une image de Louis XIII, du cardinal de Richelieu et des Français de leur temps, négligeant ainsi pour des modernes Numa, Sésostris, Thésée, ou tel autre héros fort connu et encore plus intéressant; je dis que tout cela est impossible en vers alexandrins. Toutes les nuances du caractère disparaîtraient sous l'emphase obligée du vers alexandrin.
Remarquons, en passant, qu'il n’y a rien de moins emphatique et de plus naïf que le vrai caractère français.
Voici les faits. Au moment de l’attaque du Pas- le-Suze, attaque téméraire et d’un succès fort douteux, le maréchal de Bassompierre, ayant disposé les colonnes d’attaque, vint prendre le mot d’ordre du roi ; voici le dialogue * :
a Je m’approchai du roi (qui était fort en avant des colonnes) et lui dis : Sire, l’assemblée est prête, les violons sont entrés et les masques sont à la porte; quand il plaira à Votre Majesté, nous donnerons le ballet. — Il s’approcha de moi et me dit en colère : Savez-vous bien que nous n'avons que cinq cents livres de plomb dans le parc d’artillerie? — Je lui dis : Il est bien temps de penser à cela maintenant ! faut-il que pour un des masques qui n’est pas prêt, le ballet ne se danse pas? Laisscz-nous faire, sire, et tout ira bien — M’en répondez-vous? me dit-il. — Ce serait témérairement fait à moi, lui répondis-je, de cautionner une chose si douteuse : bien vous réponds-je que nous en viendrons à bout à notre honneur, ou j’y serai mort ou pris. — Alors le cardinal lui dit : Sire, à la mine de M. le maréchal j’en augure tout bien, soyez-en assuré. Sur ce, je mis pied à terre et donnai le signal du combat qui fut fort et rude, et qui est assez célèbre. »
Voilà le caractère français, voilà le ton de notre histoire. Jamais
’ Mémoire* de Bassompierre, S* partie, page 192, édition Fuurauld.
romantique seule peut nous les rendre*. Savez-vous ce qui arriverait de l’apparition de Henri IV, tragédie romantitique dans le goût du Richard III de Shakspeare? Tout le monde tomberait d'accord à l’instant sur ce que veut dire ce mot, genre romantique ; et bientôt, dans le genre classique, l'on ne pourrait plus jouer que les pièces de
vous ne rendrez cela en vers alexandrins. Vous ferez débiter une belle tirade, pleine de sens, au maréchal de Bassompierre ; une autre tirade, pleine de haute politique, à Louis XIII; un demi-vers, plein de caractère, au fameux cardinal; tout cela sera fort beau, si vous voulez, mais ce ne sera pas de l’histoire de France.
La naïveté gasconne brille dans toute l’histoire de Henri IV, si inconnue de nos jours. C’est dans les moments de grand péril que la plaisanterie française aime à se montrer. Le Français, quand il est dans la fumée des mousquetades, se croit le droit de plaisanter arec son maître; par une telle familiarité, il montre son rang distingué, et
va ensuite se faire tuer tout content.
11 est plaisant, peut-être, que nous ayons choisi un masque qui cache précisément ce trait le plus national et peut-être le plus aimable de notre caractère. L’emphase de l’alexandrin convient à des protestants, à des Anglais, même un peu aux Romains ; mais non, certes, aux compagnons de Henri IV et de François I er .
1 Cherchez dans le second volume des Chroniques de Froissart, publiées par M. Huchon, la narration du siège de Calais par Edouard III, et le dévouement d’Eustache de Saint-Pierre; lisez immédiatement après le Siégé de Calais, tragédie de de Belloy : et si le ciel vous a donné quelque délicatesse d’âme, vous désirerez passionnément comme moi la tragédie nationale en prose. Si la Pandore n’avait pas gâté ce mot, je dirais que ce sera un genre éminemment français, car aucun peuple n’a sur son moyen dge des Mémoires piquants comme les nôtres. Il ne faut imiter de Shakspeare que l’art, que la manière de peindre, et non pas les objets à peindre.
ŒUVRES DK STENDHAL.
Corneille, de Racine, et de ce Voltaire qui trouva plus facile de faire du style tout à fait épique dans Mahomet, Ahire, etc., que de s’en tenir à la simplicité noble et souvent si touchante de Racine. En 1670, un duc et pair, attaché à la cour de Louis XIV, appelait son fils, en lui parlant, monsieur le marquis, et Racine eut une raison pour faire que Pylade appelle Oreste seigneur. Aujourd’hui les pères tutoient leurs enfants; ce serait être classique que d’imiter la dignité du dialogue de Pylade et d’Oreste. Aujourd’hui une telle amitié, nous semble appeler le tutoiement. Mais si je n’ose vous expliquer ce que serait une tragédie romantique intitulée la Moi't de Henri IV, en revanche, je puis vous dire librement ce que serait une comédie romantique en cinq actes, intitulée Lanfranc ou le Poète; ici je ne cours d’autre risque que de vous ennuyer.