LANFRANC OU LE POÈTE
comédie es cinq actes.
Au premier acte, Lanfranc ou le Poète va rue de Ri- I chelieu, et présente sa comédie nouvelle avec toute la simplicité du génie au comité du Théâtre-Français; on voit que je suppose du génie à M. Lanfranc, je crains les applications. Sa comédie est éconduite, comme de juste, et même l’on se moque de lui. Qu’est-ce en effet à Paris,
même en littérature, qu’un homme qui ne peut pas placer deux cents billets au jour de l'an ?
Au second acte, Lanfranc intrigue, car des amis ineon- 'i sidérés lui ont donné le conseil d’intriguer; il va voir, dès le matin, des gens puissants; mais il intrigue avec toute la maladresse du génie ; il effraie par ses discours les gens considérables qu’il va solliciter.
Le résultat de ses visites dans le faubourg Saint-Germain est de se voir éconduit comme un fou dangereux. * au moment où il s’imagine avoir séduit tous les cœurs de femmes par les grâces de son imagination, et conquis les hommes par la profondeur de ses aperçus.
Tant de tracas et de mécomptes, et. plus que tout, le mortel dégoût de passer sa vie avec des gens qui ne prisent au monde que l’argent et les cordons, font que. au troisième acte, il est tout disposé à jeter sa comédie au feu; mais, tout en intriguant, il est devenu passionnément amoureux d’une jolie actrice des Français, qui le paye du plus tendre retour.
Les ridicules sans bornes ni mesure de l’homme de génie amoureux d’une Française remplissent le troisième acte et une partie du quatrième. C’est au milieu de ce quatrième acte que sa belle maîtresse vient à lui préférer un jeune Anglais, parent de sir John Bikerstaff, qui n’a que trois millions de rente. Lanfranc, pour se dépiquer une nuit qu’il est au désespoir, fait un pamphlet plein de verve et de feu sur les contrariétés et les ridicules qu’il a rencontrés depuis deux mois (le pamphlet est la corné - 1 die de l'époque}. Mais cette verve et ce feu sont du poi~
son, comme dit Paul-Louis Courier, et ce poison le con- j (luit droit à Sainte-Pélagie.
Les premières craintes de l’accusation, la mine allongée des amis libéraux si hardis la veille, la saisie du pamphlet, le désespoir du libraire, père de sept enfants, la mise en jugement, le réquisitoire de M. le procureur du roi, le plaidoyer piquant de M. Mérilhou, les idées et les propos plaisants des jeunes avocats présents à l’audience, les étranges choses que ces propos révèlent avant, pendant et après le jugement : voilà le cinquième acte, dont la dernière scène est l’écrou à Sainte-Pélagie pour un emprisonnement de quinze jours, suivi de la perte de tout espoir de voir à tout jamais la censure tolérer la représentation de ses comédies.
Eh bien ! d’après la saisie des Tablettes romaines, qui a eu lieu ce matin, croyez-vous que j’aurais pu esquisser avec ce détail la tragédie de la Mort de Henri IV, événement d’hier, qui ne compte guère que deux cent quatorze ans de date? et ne me voyez-vous pas, pour prix de mon esquisse, débuter comme finit mon héros Lanfranc ?
Voilà ce que j'appelle une comédie romantique ; les événements durent trois mois et demi ; elle se passe en divers lieux de Paris, situés entre le Théâtre-Français et la rue de la Clef; enfin, elle est en prose, en vile prose, entendez-vous.
RACINE ET SHAKSPKARE.
Celte comédie de Lanfranc ou le Poète est romantique, par une autre raison bien meilleure que toutes celles que je viens d’exposer, mais, il faut l’avouer, bien autrement difficile à saisir, tellement difficile, que j’hésite presque à vous la dire. Les gens d’esprit qui ont eu des succès par des tragédies en vers diront que je suis obscur; ils ont leurs bonnes raisons pour ne pas entendre. Si l'on joue Macbeth en prose, que devient la gloire de Sylla ?
Lanfranc ou le Poète est une comédie romantique, parce que les événements ressemblent à ce qui se passei tous les jours sous nos yeux. Les auteurs, les grands sei- ,, gneurs, les juges, les avocats, les hommes de lettres de la trésorerie, les espions, etc., qui parlent et agissent dans cette comédie, sont tels que nous les rencontrons tous les jours dans les salons; pas plus affectés, pas plus guindés qu’ils ne le sont dans la nature, et certes c’est bien assez. Les personnages de la comédie classique, au contraire, semblent affublés d’un double masque, d’abord l’effroyable affectation que nous sommes obligés de porter dans le monde, sous peine de ne pas atteindre à la considération, plus l’affectation de noblesse, encore plus ridicule, que le poète leur prête de son chef en les traduisant en vers alexandrins.
Comparez les événements de la comédie intitulée Lanfranc ou le Poète à la fable du même sujet traité par la muse classique; car. dès le premier mot, vous avez deviné que ce n’est pas sans dessein que j’ai choisi le principal caractère d’une des comédies classiques les plus renommées; comparez, dis-je, les actions de Lanfranc à celles
du Damis de la Métromanie. Je n’ai garde de parler du style ravissant de ce chef-d’œuvre, et cela par une bonne raison; la comédie de Lanfranc au le Poète n’a pas de
I style, et c’est, à mon avis, par là quelle brille, c’est le côté par où je l’estime. Ce serait en vain que vous y chercheriez une tirade brillante; ce n’est qu'une fois ou deux dans les cinq actes qu’il arrive à un personnage de dire de suite plus de douze ou quinze lignes. Ce ne sont pas les paroles de Lanfranc qui étonnent et font rire, ce sont ses actions inspirées par des motifs qui ne sont pas ceux du commun des hommes, et c’est pour cela qu’il est poêle, autrement il serait un homme de lettres.
Est-il besoin d’ajouter que ce que je viens de dire de la comédie de Lanfranc ne prouve nullement qu’il y ait du talent? Or, si celte pièce manque de feu et de génie, elle sera bien plus ennuyeuse qu’une comédie classique, qui, ù défaut de plaisir dramatique, donne le plaisir d'ouïr de beaux vers. La comédie romantique sans talent, n’ayant pas de beaux vers pour éblouir le spectateur, ennuiera dès le premier jour. Nous voici revenus par un autre chemin à cette vérité de si mauvais goût, disent les gens de l’Académie, ou qui y prétendent : Le vers alexandrin n'est souvent qu'un cache-sottise l .
■ Mais, le talent supposé, si les détails de la comédie de Lanfranc sont vrais, s’il y a du feu, si le style ne se fait jamais remarquer et ressemble à notre parler de tous les
1 Les vers anglais ou italiens peuvent tout dire, et ne font pas ol>stacle aux beautés dramatiques.
RACINE ET SHAKSFEARE.
jours, je dis que cette comédie répond aux exigences actuelles de la société française.
Molière, dans le Misanthrope, a cent fois plus de génie que qui que ce soit; mais Alceste n'osant pas dire au marquis Oronte que son sonnet est mauvais, dans un siècle où le Miroir critique librement le Voyage à Coblentz, présente à ce géant si redoutable, et pourtant si Cassandrc, nommé Public, précisément le portrait détaillé d’une chose qu'il n’a jamais vue et qu’il ne verra plus.
Après avoir entrevu cette comédie de Lanfranc ou le Poète, que, pour établir mon raisonnement, je suis forcé de supposer aussi bonne que les Proverbes de M. Théodore Leclercq, et qui peint si bien nos actrices, nos grands seigneurs, nos juges, nos amis libéraux, Sainte-PélagiCj etc., etc., etc., en un mot, la société telle qu’elle vit et se meut en 1824, daignez, monsieur, relire la Métromanie, le rôle de Francaleu, celui du capitoul, etc.; si, après vous être donné le plaisir de revoir ces jolis vers, vous déclarez que vous préférez Damis à Lanfranc, que puis-je répondre à un tel mot? Il est des choses qu’on ne prouve pas. Un homme va voir la Transfiguration de Raphaël au Musée l . Il se tourne vers moi, et, d'un air fâché :
« Je ne vois pas, dit-il, ce que ce tableau vanté a de si sublime. — À propos, lui dis-je, savez-vous ce que la rente a fait hier soir fin courant? » Car il me semble que, lorsqu’on rencontre des gens tellement différents de nous, il y a péril à engager la discussion. Ce n’est point orgueil.
Elle y reviendra.
mais crainte de l’ennui. A Philadelphie, vis-à-vis la maison habitée jadis par Franklin, un nègre et un blanc eurent un jour une dispute fort vive sur la vérité du coloris du Titien. Lequel avait raison? En vérité, je l'ignore; mais ce (jueje sais, c'est que l’homme qui ne goûte pas Raphaël et moi sommes deux êtres d’espèces différentes; il ne peut y avoir rièn de commun entre nous. A ce fait, je ne vois pas le plus petit mot à ajouter.
Un homme vient de lire Iphigénie en Aulide de Racine et le Guillaume Tell de Schiller; il me jure qu’il aime mieux les gasconnades d'Achille que le caractère antique et vraimeut grand de Tell. A quoi bon discuter avec un tel homme? Je lui demande quel âge a son fils, et je calcule à part moi à quelle époque ce fils paraîtra dans le monde et fera l’opinion.
Si j’étais assez dupe pour dire à ce brave homme; Monsieur, mettez-vous en expérience, daignez voir jouer une seule fois le Guillaume Tell de Schiller, il saurait bien me répondre comme le vrai classique des Débats : Nonseulement je ne verrai jamais jouer cette rapsodie ludesque et je ne la lirai pas, mais encore, par mon crédit, j’empêcherai bien qu'on ne la joue *.
Eh bien ! ce classique des Débats , qui veut combattre une idée avec une baïonnette, n’est pas si ridicule qu'il le paraît. A l'insu de la plupart des hommes, l'habitude exerce un pouvoir despotique sur leur imagination. Je pourrais citer un grand prince, fort instruit d'ailleurs, et
1 Hislorii|uc.
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que l’on devrait croire parfaitement à l’abri des illusions delà sensibilité; ce roi ne peut souffrir dans son conseil la présence d’un homme de mérite, si cet homme porle des cheveux sans poudre. Une tête sans poudre lui rappelle les images sanglantes de la Révolution française, premiers objets qui frappèrent son imagination royale, il y a trente-un ans. Un homme à cheveux coupés, comme nous, pourrait soumettre à ce prince des projets conçus avec la profondeur de Richelieu ou la prudence de Kaunilz, que, pendant tout le temps de sa lecture, le prince n’aurait d'attention que pour la coiffure repoussante du ministre. Je vois uu trésor de tolérance littéraire dans ce mot : l’habitude exerce un pouvoir despotique sur l’imagination des hommes même les plus éclairés, et, par leur imagination, sur les plaisirs que les arts peuvent leur donner. Où trouver le secret d’éloigner de telles répugnances de l’esprit de ces Français aimables qui brillèrent à la cour de Louis XVI, que M. de Ségur fait revivre dans ses charmants souvenirs, et dont le Masque de Fer peint en ces mots les idées d’élégance ;
« Autrefois, me disais-je, c’est-à-dire en 1786, si j’avais dû aller à la Chambre, et que, voulant faire un peu d’exercice pour ma santé, j’eusse quitté ma voiture au pont Tournant pour la reprendre au pont-Royal, mon costume seul m’eïit recommandé au respect du public. J’eusse été vêtu de ce que nous appelions si ridiculement un habit habillé. Cet habit eût été de velours ou de satin en hiver, de taffetas en été; il eût été brodé et enrichi de mes ordres. J'aurais eu, quelque vent qu’il pût faire, mon
chapeau à plumet sous le bras. J'aurais eu uo toupet carré, à cinq pointes dessinées sur le front; j’aurais été poudré à frimas, avec de la poudre blanche par-dessus de la poudre grise; deux rangs de boucles eussent, de chaque côté, relevé ma coiffure; et, par derrière, ils eussent fait place à une belle bourse de taffetas noir. Je conviens avec Votre Altesse que cette coiffure n’est pas primitive, mais elle est éminemment aristocratique, et, par conséquent, sociale. Quelque froid qu’il fit, par le vent de bise et la gelée, j’eusse traversé les Tuileries en bas de soie blancs avec des souliers de peau de chèvre. Une petite épée ornée d’un nœud de rubans et d’une dragonne, parce que j’étais colonel à dix-huit ans, m’eût battu dans les jambes, et j’aurais caché mes mains, ornées de manchettes de longues dentelles, dans un gros manchon de renard bleu. Une légère douillette de taffetas, simplement jetée sur ma personne, aurait eu l’air de me défendre du froid, et je l’aurais cru moimême 1 . »
Je crains bien qu’en fait de musique, de peinture, de tragédie, ces Français-là et nous, nous ne soyons à jamais inintelligibles les uns pour les autres.
11 y a des classiques qui, ne sachant pas le grec, s’enferment au verrou pour lire Homère en français, et même en français ils trouvent sublime ce grand peintre des temps sauvages. En tête des dialogues si vrais et si passionnés qui forment la partie la plus entraînante des poé-
1 Le Masque de Fer, page tnO.
sies d'Homère, imprimez le mot tragédie, et à l’instant ces dialogues, qu’ils admiraient comme de la poésie épique, les choqueront et leur déplairont mortellement comme tragédie. Cette répugnance est absurde, mais ils n’en sont pas les maîtres ; mais ils la sentent, mais elle est évidente pour eux, aussi évidente que les larmes que nous font verser ltoméo et Juliette le sont pour nous. Je conçois que, pour ces littérateurs estimables, le romantisme soit une insolence. Ils ont eu l'unanimité pendant quarante ans de leur vie, et vous les avertissez que bientôt ils vont se trouver seuls de leur avis.
Si la tragédie en prose était nécessaire aux besoins physiques des hommes, on pourrait entreprendre de leur démontrer son utilité; mais comment prouver à quelqu'un qu'unechose qui lui donne un sentiment de répugnance invincible peut et doit lui faire plaisir?
Je respecte infiniment ces sortes de classiques , et je les plains d’être nés dans un siècle où les fils ressemblent si peu à leurs pères. Quel changement de 1785 à 1824! Depuis deux mille ans que nous savons l'histoire du monde, une révolution aussi brusque dans les habitudes, les idées, les croyances, n’est peut-être jamais arrivée. Un des amis de ma famille, auquel j’étais allé rendre mes devoirs dans sa terre, disait à son fils : « Que signifient « vos sollicitations éternelles et vos plaintes amères eon- « tre M. le ministre de la guerre? Vous voilà déjà lieute- « liant de cavalerie à trente-deux ans ; savez-vous bien * que je n’ai été fait capitaine qu’à cinquante? »
Le fils était rouge de colère, et pourtant le père disait
un mot qui pour lui était de la dernière évidence : comment mettre d’accord ce père et ce fils’
Comment persuader à un homme de lettres de cinquante ans qui trouve brillant de naturel le rôle de Zamore dans Alzire, que le Macbeth de Shakspeare est un des chefs-d’œuvre de l’esprit humain? Je disais un jour à un de ces messieurs : Vingt huit millions d’hommes, savoir : dix-huit millions en Angleterre, et dix millions en Amérique, admirent Macbeth et l’applaudissent cent fois par an. — Les Anglais, me répondit-il d’un grand sangfroid, ne peuvent avoir de véritable éloquence, ni de poésie vraiment admirable; la nature de leur langue, non dérivée du latin, s’y oppose d’une manière invincible. Que dire à un tel homme, qui d'ailleurs est de très-bonne foi? Nous sommes toujours au même point, comment prouver à quelqu’un que la Transfiguration est admirable?
r Molière était romantique en 1670, car la cour était peuplée d’Orontes, et les châteaux de province d’Alcestes fort mécontents. A le bien prendre, tous les grands écrivains ONT ÉTÉ ROMANTIQUES DE LEUR TEMPS. C’est, UD siècle après leur mort, les gens qui les copient au lieu d’ouvrir les yeux et d’imiter la nature, qui sont classiques *.
Virgile, le Tasse, Térencc, sont peut-être les seuls grands poètes classiques. Encore, sous une (orme classique et copiée d'Homère, à chaque instant le Tasse met-il les sentiments tendres et chevaleresques de son siècle. A la renaissance des lettres, après la barbarie des neuvième et dixième siècles, Virgile était tellement supérieur au poème de l’abbé Abbon sur le siège de Paris par les normands, que,
Êtes-vous curieux d’observer l’effet que produit à la scène cette circonstance de ressembler à la nature ajoutée à un chef-d’œuvre? Voyez le vol que prend depuis quatre ans le succès de Tartufe. Sous le Consulat et dans les premières années de l’Empire, Tartufe ne ressemblait à rien comme le Misanthrope, ce qui n’empêchait pas les Laharpe, les Lemercier, les Auger et autres grands critiques de s’écrier : Tableau de tous les temps comme de tous les lieux, etc., etc., et les provinciaux d’applaudir.
Le comble de l'absurde et du classicisme, c’est de voir des habits galonnés dans la plupart de nos comédies modernes. Les auteurs ont grandement raison ; la fausseté de l’habit prépare à la fausseté du dialogue ; et comme le vers alexandrin est fort commode pour le prétendu poète vide d'idées, l’habit galonné ne l’est pas moins pour le maintien embarrassé et les grâces de convention du pauvre comédien sans talent.
Monrose joue bien les Crispins, mais qui a jamais vu de Crispin ?
Perlet, le seul Perlet, nous peignait au naturel les ridicules de notre société actuelle; on voyait en lui, par
pour peu qu’on eût île sensibilité, il n’y avait pas moyen de n’èlre pas classique, et de ne pas préférer Turnus à Hérivéc. A 1 instar des choses qui nous semblent les plus odieuses maintenant : la féodalité, les moines, etc., le classicisme a eu son moment où il était utile et naturel. Mais aujourd'hui (15 février, jour de mardi gras), u’cst-il pas ridicule que pour me faire rire on n’ait pas d’autre farce que Pourceaugnac, composé il y q cent cinquante ans?
exemple, la tristesse de nos jeunes gens qui, au sortir du collège, commencent si spirituellement la vie par le sérieux de quarante ans. Qu’esl-il arrivé? Perlet n'a pas voulu, un soir, imiter la bassesse des histrions de 1780, et, pour avoir été un Français de 1824, tous les théâtres de Paris lui sont fermés.
J’ai l’honneur, etc.