‹ Racine et ShakespeareChapitre 28 sur 61 · DE LA CENSURE · texte numérisé non relu

DE LA CENSURE

Tous les poêles comiques à qui l’on dit : Faites, s'écrient : « Dès que nous présentons dans nos drames des détails vrais, la censure nous arrête tout court; voyez les coups de canne donnés au roi qui n’ont pas pu passer dans le Cid d'Andalousie. » Je réponds : « Cette raison n’est pas si bonne qu’elle le parait. » Vous présentez aux censeurs des Princesses des Ursins , des Intriguesde cour ‘,etc., comédies fort piquantes, dans lesquelles, avec

1 Dans les œuvres complètes de MM. de Jouy cl Duval.

le tact et l’esprit de Voltaire, vous vous moquez des ridicules des cours? L’entreprise peut être bonne et méritoire, politiquement parlant; mais je prétends que, littérairement parlant, elle ne vaut rien du tout. Que l’on vienne nous dire dans le salon où nous rions et plaisantons avec des femmes aimables que le feu est à la maison, à l’instant nous n’aurons plus cette attention légère qu’il faut pour les bons mots et les plaisirs de l’esprit. Tel est l’effet produit par toute idée politique dans un ouvrage de litlure; c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert.

La moindre allusion politique fait disparaître l’aptitude à tous ces plaisirs délicats qui sont l’objet des efforts du poète. Cette vérité est prouvée par l’histoire de la littérature anglaise; et remarquez que l’état où nous sommes dure en Angleterre depuis la restauration de 1600. On a vu, chez nos voisins, les hommes du plus grand talent frapper de mort des ouvrages fort agréables en y introduisant des allusions aux intérêts passagers et âpres de la politique du moment. Pour comprendre Swift, il faut un commentaire pénible, et personne ne se donne la peine de lire ce commentaire. L’effet somnifère de la politique mêlée à la littérature est un axiome en Angleterre. Aussi voyez-vous que Walter Scott, tout ultra qu’il est, et tenant à Édimbourg la place de M. de Marchangy ù Paris, n’a garde de mettre de la politique dans ses romans; il redouterait pour eux le sort de la Gaule -poétique .

Dès que vous introduisez la politique dans un ouvrage littéraire, Y odieux paraît, et avec Y odieux la haine im-

puissante. Or, dès que votre cœur est en proie à la haine impuissante, celte fatale maladie du dix-neuvième siècle, vous n’avez plus assez de gaieté pour rire de quoi que ce soit. Il s’agit bien de plaisanter! diriez-vous avec indignation à l’homme qui voudrait vous faire rire '. Les journaux, témoins de ce qui s’est passé aux élections de 1824, s’écrient à l’envi : « Quel beau sujet de comédie que l 'éligible! » Eh! non, messieurs, il ne vaut rien : il y aura un rôle de préfet qui ne me fera point rire du tout, quelque esprit que vous y mettiez; voyez le roman intitulé Monsieur le Préfet; quoi de plus vrai ! mais quoi de plus triste! Walter Scott a évité la haine impuissante dans Waverley en peiguant des feux qui ne sont plus que de la cendre.

Pourquoi teuter dans votre art, messieurs les poètes comiques, précisément la seule chose qui soit impossible? Seriez-vous comme ces faux braves des cafés de province, qui ne sont jamais si terribles que lorsqu'ils parlent bataille à table avec leurs amis, et que tout le monde les admire?

Depuis que M. de Chateaubriand a défendu la religion comme jolie, d’autres hommes, avec plus de succès, ont défendu les rois comme utiles au bonheur des peuples, comme nécessaires dans notre état de civilisation : le Français ne passe pas sa vie au forum comme le Grec ou le Romain, il regarde même le jury comme une corvée, etc. Par ce genre de défense, les rois ont été faits

* Tra tuit de M. Hazlilt .

hommes; ils sont aimés, mais non plus adorés. Madame du Hausset nous apprend que leurs maîtresses se moquent d’eux comme les nôtres de nous; et M. le duc de Choiseul, premier ministre, fait avec M. de Praslin un certain pari que je ne puis raconter.

Du jour que les rois n’ont plus été regardés comme des êtres envoyés d'en haut, tels que Philippe 11 et Louis XIV; du jour qu’un insolent a prouvé qu’ils étaient utiles, leur mérite a été sujet à discussion, et la comédie a dû abandonner pour toujours les plaisanteries sur les courtisans. Les ministères se gagnent à la tribune des chambres et non plus à Y Œil-de-Dœuf : et vous voulez que les rois tolèrent la plaisanterie contre leurs pauvres cours déjà si dépeuplées! En vérité, cela n'est pas raisonnable. Le leur conseilleriez-vous si vous étiez ministre de la police? La première loi de tout individu, qu’il soit loup ou mouton, n’est-elle pas de se conserver? Toute plaisanterie contre le pouvoir peut être fort courageuse, mais n’est pas littéraire.

La moindre plaisanterie contre les rois ou la sainte ~t alliance, dite aujourd’hui au Théâtre-Français, irait aux nues, non pas comme bonne plaisanterie, notez bien, non pas comme mot égal au sans dot d’Harpagon, ou au Pauvre homme! de Tartufe, mais comme inconvenance étonnante, comme hardiesse dont on ne revient pas. On s’étonnerait de votre courage, mais ce serait un pauvre succès pour votre esprit; car, dès qu’il y a censure dans un pays, la plus mauvaise plaisanterie contre le pouvoir réussit. M. Casimir Delavigne croit qu’on ap-

plaudit à l’esprit de ses Comédiens, tandis qu’on n’applaudit souvent qu’à l’opinion libérale qui perce dans des allusions échappées à la perspicacité de M. Lémontey. Je dirai donc aux poètes comiques, s’il en est qui aient un vrai talent et qui se sentent le pouvoir de nous faire rire : « Attaque/ les ridicules des classes ordinaires de la société; n’y a-t-il donc que les sous-ministres de ridicules? Mettez en scène ce patriote célèbre qui a consacré son existence à la cause de la patrie; qui ne respire que pour le bonheur de l’humanité, et qui prête son argent au roi d’Espagne pour payer le bourreau de R... Si on lui parle de cet emprunt ; « Mon cœur est patriote, répond-il, qui pourrait en douter? mais mes écus sont royalistes.» Ce ridicule-là prétend-il à l’estime? refusez-lui cette estime d’une manière piquante et imprévue, et vous serez comi- [ que. Je ne trouve, au contraire, rien de bien plaisant dans les prétentions des révérends pères jésuites, pauvres hères nés sous le chaume, pour la plupart, et qui cherchent tout bonnement à faire bonne chère sans travailler de leurs mains.

Trouvez-vous inconvenant de mettre en scène les ridicules d’un patriote qui après tout parle en faveur d’une sage liberté, et cherche les moyens d’inoculer un peu de courage civil à des électeurs si braves l’épée à la main? Imitez Alfieri.

Figurez-vous un beau matin que tous les censeurs sont morts, et qu’il n’y a plus de censure; mais en revanche quatre ou cinq théâtres à Paris, maîtres de jouer tout ce qui leur vient à la tête, sauf à répondre des choses con-

damnables, des indécences, etc., etc., devant un jury choisi par le hasard *.

C’est dans cette supposition si étrange qu’Alfieri, dans un pays bien autrement tenu que le nôtre, bien autrement sans espoir, composa, il y a quarante ans, ses admirables tragédies; et on les joue tous les jours depuis vingt ans, et un peuple de dix-buit millions d’hommes qui, au lieu de Sainte-Pélagie, a des potences, les sait par cœur et les cite à tous propos. Les éditions de ces tragédies se multiplient dans tous les formats, les salles sont remplies deux heures à l’avance quand on les joue; en un mot, le succès d’Alfieri, mérité ou non, est au-dessus de tout ce que peut rêver même la vanité d’un poëte; et tout ce changement est arrivé en moins de vingt ans. Écrivez donc, et vous serez applaudi en 1845.

La comédie que vous composerez aujourd’hui, et qui, au lieu du pauvre commis Bellemain de Y Intérieur d'un bureau, présenterait M. le comte un tel, p... d... F..., ne serait pas tolérée par le ministère actuel? Eh bien! mettez en pratique le précepte d’Horace, autrefois si recommandé, dans un autre sens, il est vrai; gardez neuf ans votre ouvrage, et vous aurez affaire à un ministère qui cherchera à ridiculiser celui d’aujourd’hui, peut-être à le bafouer. Dans neuf ans, n’en doutez pas, vous trouverez toute faveur pour faire jouer votre comédie.

1 Parmi les habitants de Paris payant cinq mille francs d'impôt, et par conséquent partisans fort modérés de la loi agraire et de la li-

cence.

Le charmant vaudeville de Julien ou Vingt-cinq ans d'entr'acte peut vous servir d’exemple. Ce n’est qu’une esquisse; mais, sous le rapport de la hardiesse et de la censure, cette esquisse vaut autant pour mon raisonnement que la comédie en cinq actes la plus étoffée. Le vaudeville de Vingt-cinq ans d'entr'acte aurait-il pu être joué en 1811 sous Napoléon? M. Étienne et tous les censeurs de la police impériale n’auraient-ils pas frémi à la vue du jeune paysan illustré par son épée dans les campagnes de la Révolution, fait duc de Stettin par Sa Majesté l’empereur, et s’écriant, lorsque sa fille veut épouser un peintre : « Jamais, non, jamais l’on ne s’est mésallié dans la famille des Stettin? » Qu’aurait dit la vanité de tous les comtes de l’empire?

L’exil à quarante lieues de Paris eût-il paru suffisant à M. le duc de R*“ pour l’audacieux qui se fût permis cette phrase?

Toutefois, monsieur le poète comique, si dans cette même année 1811, au lieu de gémir platement et impuissamroent sur l’arbitraire, sur le despotisme de Napoléon, etc., etc., etc., vous aviez agi avec force et rapidité, comme lui-même agissait; si vous aviez fait des comédies dans lesquelles on aurait ri aux dépens des ridicules que Napoléon était obligé de protéger pour soutenir son empire français, sa nouvelle noblesse, etc., moins de quatre ans après elles eussent trouvé un succès fou. Mais, dites-vous, mes plaisanteries pouvaient vieillir avec le temps. — Oui, comme le sans dot d'Harpagon, comme le Pauvre homme! de Tartufe. Est-ce sérieuse-

ment que vous présentez cette objection au milieu d’un peuple qui en est réduit à rire encore des ridicules de Clitandre et A’Acaste ', qui n’existent plus depuis cent ans?

Si, au lieu de gémir niaisement sur les difficultés insurmontables que le siècle oppose à la poésie, et d’envier à Molière la protection de Louis XIV, vous aviez fait en 1811 de grandes comédies aussi libres dans leur tendance politique que le vaudeville de Vingt-cinq ans d'entr'acte, avec quel empressement, en 1815, tous les théâtres ne vous eussent-ils pas offert un tour de faveur? Quelles dignités ne seraient pas tombées sur vous? En 1815, entendez-vous? quatre ans après. Avec quelle joie nous aurions ri de la sotte vanité des princes de l’empire *! Vous auriez eu d’abord un succès de satire comme Alfieri en Italie. Peu à peu, le système de Napoléon étant bien mort, vous auriez trouvé le succès de Waverley et des Puritains d'Ecosse. Depuis la mort du dernier des Stuarts, qui pourrait trouver odieux le personnage du baron de Bradwardine ou le major Bridgenorth de Peveril? Notre politique de 1811 n’est plus que de l’histoire en 1824.

Si, suivant les conseils du plus simple bon sens, vous écrivez aujourd’hui sans vous embarrasser de la censure actuelle, peut-être qu’en 1834, par un juste respect pour vous-même, et afin de repousser le désagrément de toute

1 Les marquis du Misanthrope.

* a Entre nous le monseigneur suffit. »

ressemblance avec les hommes de lettres de la trésorerie d'alors, vous serez obligé d'affaiblir les traits dont vous aurez peint les noirs ridicules des puissants d’aujourd’hui *.

Etes-vous impatient’ voulez-vous absolument que vos contemporains parlent de vous tandis que vous êtes jeune? avez-vous besoin de renommée? écrivez vos comédies comme si vous étiez exilé à New-York, et, qui plus est, faites-les imprimer à New-York sous un nom supposé. Si elles sont satiriques, méchantes, attristantes, elles ne traverseront pas l’Océan, et tomberont dans le profond oubli qu’elles méritent . Ce ne sont pas les occasions de nous indigner et de haïr d’une haine impuissante qui nous manquent aujourd’hui, n’avons-nous pas Colmar et la Grèce? Mais si vos comédies sont bonnes, plaisantes, réjouissantes, comme la Lettre sur le gouvernement récréatif et la Marmite représentative, M. Demat, honnête imprimeur de Bruxelles, ne manquera pas de vous rendre le même service qu’à M. Béranger; en moins de trois mois, il vous aura contrefait dans tous les formats. Vous vous verrez chez tous les libraires de l'Europe, et les négociants de Lyon qui vont à Genève recevront de vingt amis la commission de leur apporter votre comédie, comme ils reçoivent aujourd’hui la commission d’importer un Béranger 9 .

* a C est monsieur un tel qui a eu l’iioureusc niée «lu poing coupé ; >j ou bien : « Monseigneur, quand vous ne parlez pas, ma foi, je vole suivant ma conscience. »

1 Le volume de ce grand poète qui, grâce à M. Demat, coiïle Irois

RACINE ET SilAKSPEARE. 193

Mais, hélas! je vois à la mine que vous me faites que mes conseils ne sont que trop bons; ils vous fâchent. Vos comédies ont si peu de verve comique et de feu, que personne ne prendrait garde ù leur esprit, personne ne rirait de leurs plaisanteries, si quotidiennement elles n’étaient louées, recommandées, prônées par les journaux dans lesquels vous travaillez. Qu'ai-je à faire de vous parler de New-York et de nom supposé? Vous imprimeriez vos épîtres dialoguées à Paris, qu’au lieu d’être pour vous une route sûre pour Sainte-Pélagie, elles seraient seulement pour votre libraire une route assurée pour l’hôpital, ou bien il mourrait de douleur comme celui qui paya douze mille francs ï Histoire de Cromwell.

Ingrats que vous êtes, ne vous plaignez donc plus de cette bonne censure, elle rend à votre vanité le plus grand des services, elle Vous sert ù persuader aux autres, et peut-être à vous-même, que vous feriez quelque chose si....

Sans messieurs les censeurs, votre sort serait affreux, écrivains libéraux et persécutés; le Français est né plaisant, vous seriez inondés de Mariage de Figaro , de Pinto, en un mot, de comédies où l'on rit. Que devien-

franes à Genève, se paye vingt-quatre francs à Lyon, et n’en a pas qui veut. Rien de plaisant à la douane de Bellegarde, située entre Genève et Lyon, comme la liste affichée dans le bureau des ouvrages prohibés à l’entrée. Comme je lisais celte liste en riant de son impuissance, plusieurs honnêtes voyageurs la copiaient pour faire venir les ouvrages qu’elle indique. Tous me dirent qu’ils apportaient un Béranger à Lyon. Mars 1824.

(Iraient alors, je vous le demande, vos froides pièces si bien écrites? Vous joueriez en littérature précisément le même rôle que M. Paër en musique, depuis que Rossini a fait oublier ses opéras. Voilà tout le secret de votre grande colère contre Shakspeare. Que deviendront vos tragédies, le jour où l’on jouera Macbeth et Othello, traduits par madame Belloc? Racine et Corneille, au nom desquels vous parlez, n’ont rien à craindre de ce voisinage; mais vous !

Je suis un insolent et vous avez du génie, dites-vous? Je le veux bien, suis-je d’assez bonne composition? Vous avez donc du génie comme Béranger; mais, comme lui, vous ne savez pas marcher en petit équipage, et reproduire à Paris la sagesse pratique et la philosophie sublime des philosophes de la Grèce. Vous avez besoin de vos écrits pour atteindre

Au superflu, chose si nécessaire.

Eh bien! au moyen de quelques descriptions ajoutées, transformez vos comédies en romans el imprimez à Paris. La haute société, que le luxe de 1 hiver exile à la campagne dès le mois de mai, a un immense besoin de romans; il faudrait que vous fussiez bien ennuyeux pour l’être plus qu’une soirée de famille à la campagne un jour de pluie *.

J’ai l'honneur, etc.

1 Je reçois la Touille quatre de cette brochure toute barbouillée de la fatale encre rouée. Il me faut supprimer le bel éloge <lu bourreau,

Page 1