‹ Racine et ShakespeareChapitre 36 sur 61 · FAITS PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

FAITS PRÉLIMINAIRES

Quand on passe sa vie entre les bras d’une femme, tout semble obscur. L’Italien veut être heureux par l’amour moral, ou du moins physique, à défaut du moral; le Français par 1 ’ amour -propi'e. 11 n’est pas de jeune homme français qui ne lise attentivement cinquante volumes par an. Il est honteux parmi eux de ne pas connaître les dix

' « Qui ne connaît pas l’impitoyable Eurysthée, et les sanglants autels du détestable Busiris? »

ou douze auteurs français, qu’ils appellent classiques ; comme Corneille, Montesquieu, Racine, Rousseau, Buffon, la Bruyère, Fénelon, Molière, et Laharpe, qui les juge. La plupart des Français, gens du monde (viventi di entrata *), connaissent aussi fort bien les auteurs du second ordre : Marmontel, Duclos, Raynal, d'Alembert, etc., etc.

Les Français sont donc infiniment plus instruits que les Italiens. Le défaut des premiers est d’être trop classiques ; personne n’ose combattre Laharpe.

QU’EST-CE QUE LE ROMANTICISME

Cosa è dunque quel romanticismo, intorno al quale tanti parlano, nella nostra Italia? In questa guerra, io ho divisato meco medesimo, di fare una riconoscenza militare sopra la posfeione delle due armate. Il publico Lombardo si trova a una delle ale délia battaglia e forse non ha piena conoscenza di quel che si passa al centro. „ D’ailleurs, plusieurs gens d’esprit ont pris la plume dernièrement pour combattre la théorie romantique, sans se donner la peine d’étudier le moins du monde la ques-

1 Vivant de leur revenu.

QU’EST-CE QUE LE ROMANTICISME

lion. Voici des idées traduites de l'allemand, du professeur Wieland, qui, j’espère, ne sont pas vagues et auxquelles je défie de répondre catégoriquement.

M. Dussaut de Paris, ancien ami du célèbre Camille Desmoulins, alors jeune homme plein d’idées généreuses, aujourd’hui ultrà décidé, bibliothécaire du comte d’Artois, ennemi juré de tout ce qui est nouveau, et l’un des rédacteurs du Journal des Débats , est le général en chef du parti classique. Il a pour armée les deux tiers des membres de l’Académie française, tous les journalistes français, même les journalistes libéraux, et tous les écri-* vains sans génie. Lemercier et Benjamin Constant osent seuls n’être pas tout à fait de l’avis de M. Dussaut, mais ils tremblent.

L’ennemi auquel M. Dussaut se trouve opposé et qu’il ne nomme pas, pour ne pas faire connaître un adversaire aussi redoutable, c’est YEdimbourg-Review, journal qui se tire à douze mille exemplaires et qu’on lit de Stockholm à Calcutta. Ce journal, qui paraît tous les trois mois, donne des extraits des meilleurs ouvrages qui voient le jour en Italie, en France, en Allemagne et dans les Indes anglaises*. C’est dans ces extraits, et à mesure du besoin, que les rédacteurs exposent la théorie romantique, qui n’est

* L'Edimbourg-Review parait depuis 1802. Chaque cahier de deux cents pages très-serrées coûte, à Londres, sept francs quarante centimes et à Genève dix francs, cela fait une dépense de quarante francs par an. Les rédacteurs connus sont MM. Jeffrey, Smith, Makinlosch. Alison, Makensie, etc., et trente ou quarante rédacteurs volontaires qui, de toutes les parties de l’Angleterre, envoient des articles ano-

autre que celle qui a servi de poétique à Homère, à Sophocle, au Dante, à l’Arioste et au Tasse.

M. Schlegel, que beaucoup de gens, en Lombardie, prennent pour le chef des romantiques, est un homme plein de préjugés qui, parce qu'il a su bien traduire, s’imagine penser, et dont Y Edimbourg-Review a tourné en ridicule les systèmes. (Voir les n° s 50 et 51).

On voit que pour nous autres Italiens, nous devrions être, en général, du parti du Dante et de l’Arioste. Le seul auteur que nous avons dans le genre classique, encore a-t-il plusieurs choses du romantique, c’est Alfieri.

<- D’un autre côté, il n’y a rien de plus romantique au monde que la Mascheroniana et la Basvigliana, poèmes évidemment fondés sur nos mœurs et nos croyances, et où l’antique n’est imité que pour quelques expressions heureuses. Pindemonti, l’nn de nos grands poètes, a fait avec succès des tragédies romantiques.

Je respecte le temps de mes lecteurs; j’ai toujours devant les yeux qu’ils aiment mieux aller voir leur maîtresse, admirer le sublime ballet d'Othello, ou entendre les voix divines qui charment nos oreilles et savent si bien le chemin de nos cœurs 1 , que perdre leur temps à lire une froide dispute sur le romanticisme. Je resserre donc

nymes. M. Jeffrey, sans savoir leurs noms, choisit les meilleurs articles.

* Allusion au délicieux concert donné dernièrement, au profit d’un malheureux militaire, par madame Elcna Viganô, la prima dilettante d’Italia. Personne n’a jamais mis autant d’âme dans le chant.

QU’EST-CE QUE LE ROMANTICISME

le plus possible l’expression de mes idées ; j’espère n’être pas obscur, mais seulement bref.

L'Allemagne, l’Angleterre et l’Espagne, sont entièrement et pleinement romantiques. 11 en est autrement en France. La dispute est entre M. Dussaut et l’ Edimbourg- Heview, entre Racine et Shakspeare, entre Boileau et lord Byron.

C’esfrun combat à mort. Racine met toujours en récit pompeux et emphatique ce que Shakspeare se borne à mettre sous nos yeux. Si le poète anglais l’emporte, Racine est enterré comme ennuyeux, et tous les petits tragiques français le suivent dans sa tombe.

Par exemple, je défie tous les classiques du monde de tirer de tout Racine un ballet comme le sublime ballet d 'Othello.

Voltaire a été combattu par les Fréron et les Desfontaines , comme étant romantique. Voyez la rapidité de notre victoire : aujourd’hui nous citons Voltaire en exemple du genre classique. Sa Zaïre n’est qu’une copie maigre, décolorée et surtout romanesque, du terrible More de Venise.

# Mais quoi ! disent les partisans du genre classique, vous voulez que je puisse supporter un Macbeth, dont la première scène est une plaine déserte, voisine d’un champ de bataille, et dont la seconde saute tout à coup à la cour du roi d’Écosse Duncan? »

Je leur réponds : « Voyez-vous dans cette forêt antique ce vieux chêne qui, né par hasard, sous un roc qui l’empêchait de s’élancer directement vers le ciel, a fait

avec sa tige, le tour du rocher qui l’opprimait et maintenant, espoir du marin, offre dans son tronc une courbe énorme, propre à défendre les flancs d'un vaisseau. »

Les poétiques qu'on vous a fait apprendre par cœur, au collège, sont le dur rocher qui a opprimé votre esprit naturel, et vous, vous êtes le chêne vigoureux, mais dont le tronc est faussé.

Vos fils, élevés sous l’empire de .doctrines plus raisonnables, n'auront plus ces mauvaises habitudes. Répondez catégoriquement aux raisons suivantes ; je vais attaquer, sans perdre de temps en circonlocutions et préparations, ce qui est réputé le plus fort et le plus sacré dans vos arguments : 1 e palladium du genre classique.

Page 1