‹ Racine et ShakespeareChapitre 45 sur 61 · ALESSANDRO MANZONI · texte numérisé non relu

ALESSANDRO MANZONI

Alessandro Manzoni est un noble milanais encore assez jeune et excessivement dévot.

Il a fait une ode à Napoléon, qui lui assure l'immortalité. Depuis bien des années, rien d’aussi beau n'a été écrit dans ce genre. Les pièces de vers que lord Byron, M. de Lamartine et M. Casimir Delavigne ont publiées sur le même sujet nous paraissent bien inférieures à l'ode de Manzoni. Tout est grave, et l’on peut dire céleste, dans l’ode de M. Manzoni. Pour trouver quelque chose de comparable, il faudrait chercher dans les oraisons funèbres de Bossuet, et Bossuet serait probablement vaincu. Après avoir rêvé longtemps pour trouver quelque chose à blâmer dans ce chef-d’œuvre de la moderne poésie italienne, je ne vois à reprendre qu’un peu d’obscurité dans deux ou trois passages, et une ou deux tournures de phrases trop directement empruntées du latin.

M. Manzoni avait débuté fort jeune par quelques hymnes pour les principales fêles de l'année. Le style en est doux et correct, mais rien de plus ennuyeux. Ces hymnes dévotes ont valu à notre poète la protection de M. de

Metternich, nom tellement odieux en Italie. Sans ces vers pieux, la censure autrichienne n’eût pas laissé imprimer, â Milan, le célèbre roman intitulé : l Promessi sposi (les Fiancés).

Carlo Imbonati, un de ces hommes supérieurs qu’il n’est pas extrêmement rare de rencontrer en Italie, et qui se gardent bien d’imprimer, était l’ami intime des parents de M. Manzoni.

Il mourut à Paris vers 1810, je crois. M. Manzoni, qui ne l’avait jamais vu, adressa une pièce de vers à son ombre. Ce morceau est un des plus beaux dont puisse s’enorgueillir la poésie moderne. La profondeur des pensées étonne, la vivacité des tours ravit, la beauté de la poésie achève l’enchantement. Les épitres morales de Voltaire, de Boileau et de Pope sont égalées, sinon surpassées. Le jeune poëte obtint du gouvernement qui régnait alors û Milan l’autorisation de placer dans son jardin la dépouille mortelle de Carlo Imbonati. Sa dévotion ayant augmenté depuis lors, on dit que, par scrupule de conscience, il a renvoyé au cimetière commun les restes de son ami. L’une et l’autre démarches prouvent également une âme passionnée; que les cœurs secs ne se hâtent pas de s’en moquer. Jamais ils n'exileront de leur jardin les cendres de leur* ami, mais jamais aussi ils ne feront des vers comme ceux de VÊpître à Carlo lmboluiti.

M. Manzoni a publié quelques morceaux de critique en français. 11 écrit fort bien en cette langue : son style a quelque chose du nombre et de la grâce que l’on admire

LE PARNASSE ITALIEN. 2‘Jt

dans les discours de Massillon, mais il manque de netteté et presque toujours de nerf. Avant de publier le roman célèbre qui a rendu son nom populaire en France, M. Manzoni donna au public une traduction du premier volume de M. de Lamennais, sur V Indifférence en matière de religion. Cet ouvrage parut ridicule en Italie, et M. Manzoni, dans l’intérêt de la religion qu'il avait voulu servir, ne fit pas imprimer la traduction des volumes suivants.

En 1816, une société de jeunes Milanais se mit à se moquer des pédants du pays, et à soutenir les principes du romantisme et l'inutilité des unités de temps et de lieu dans les tragédies. Tous les vieux versificateurs qui avaient acquis quelque réputation en se traînant sur les règles d’Aristote crièrent au scandale. M. de Metlernich prit parti pour la littérature d’académie, et enfin, aujourd’hui, il se trouve que presque tous les romantiques de Milan ont été condamnés à mort et sont en prison ; car, par bonté spéciale, la peine de mort a été commuée en quinze ou vingt années de prison .

Tout en gémissant de l’énergie qui distinguait les douze ou quinze jeunes gens qui, pour prêcher le romantisme, avaient entrepris un journal intitulé : Il Conciliatore, M. Manzoni voulut faire une tragédie romantique. Il publia 11 Conte di Carmagnola. Rien de moins romantique que cette pièce, qui ne procède que par tirades de cinquante ou quatre-vingts vers. A la vérité, les unités de temps et de lieu ne sont pas observées; mais on sent à chaque scène que la grande affaire de l’auteur est de

faire de beaux vers, et non pas de peindre avec vérité les mouvements du cœur humain. Là où il fallait quatre mots, l’auteur fait quatre beaux distiques. Tel sera, je le crois, le défaut éternel des pièces de théâtre écrites en vers; je le trouve même dans Hernani, pièce d’ailleurs remarquable.

Le grand défaut du Comte de Carmagnola de M. Manzoni est le manque de force. Utinam fuisset vis ! Au beau milieu de cette tragédie, l’auteur, emporté par son talent véritable, a placé une ode magnifique.

En 1822, M. Manzoni publia une tragédie intitulée : Adelchi; Charlemagne paraît dans cette pièce, et parle un peu comme le Xipharès de Racine. Les vers sont magnifiques: le rôle de la fille du roi des Lombards, Didier, qui a épousé Charlemagne, est tracé d'une rtianière touchante. Dans cette seconde tragédie* la faiblesse de M. Manzoni pour les tirades l’a emporté au delà de toutes les bornes. Une seule tirade remplit les pages 61, 65, 66 et la moitié de la page 67. Il est inutile de dire que ce penchant pour les beaux développements poétiques ne permet pas de songer à mettre en scène les tragédies de Carmagnola et d’ Adelchi.

L’apparition de ces tragédies prétendues romantiques fut un grand sujet de joie pour le parti classique. Il répéta, comme il l’a fait encore hier à propos du succès d 'Hernani, que la lutte de Racine contre Shakspeare n’est qu’une dispute de mots; qu’au fond il n’y a que deux genres, le bon et le. mauvais, etc., etc. Ces messieurs ne comprendront jamais, car leur intérêt s’y op-

pose, que le public de 4830 n'est pas le même que ce public de 4690, si bien décrit par Saint-Simon. 11 est plus facile de faire des vers emphatiques et corrects que de chercher à inventer, comme l'auteur à'Hernani, la tragédie qui peut plaire au public de 4850.

Quelques années après Carmagnola et Adelchi, parurent i promessi Sposi (le» Fiancés). Ce roman célèbre a été traduit dans toutes les langues, et a obtenu dix-neuf éditions en Italie.

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