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TOMASO GROSSI

Tomaso Grossi est sans contredit le premier de tous, ou du moins celui qui a le plus de génie. Il est né à Milan, et peut avoir cinq ou six ans de plus que le siècle. Lorsqu’il publia son plus bel ouvrage, il y a huit ou dix

1 Article de Beyle. (Voir la lettre du 16 novembre t8'25, dans la Corrttpcmdance .)

LE SAUNASSE ITALIEN.

ans, il était clerc de procureur, et nous ne croyons pas que, depuis, le gouvernement de M. de Metternich lui ait donné quelque petite place de cent louis, à condition de faire un ouvrage tous les ans.

Pour le dire en passant, c’est ainsi, et seulement ainsi que l’on devrait encourager les poètes. Le chef-d’œuvre de M. Grossi est intitulé : Prina, ou le Jour d'aujourd'hui, vision. C’est peut-être ce que l’Italie a produit de plus semblable au Dante. C’est un revenant qui parle.

Prina, le meilleur ministre que Napoléon ait eu à Milan, fut assassiné en 1814 parles menées du parti ultra, à peu près comme le maréchal Brune en France; mais sa mort fut moins prompte. Après cinq heures d’agouie, le comte Prina fut achevé à coups de parapluie. La scène se passait dans les rues de Milan. Ce crime y a laissé un profond souvenir. Voici la fable du poëme de M. Grossi ; Au moment où minuit sonne, un Milanais passe auprès du cimetière; il fait le signe de la croix. Le cadavre du comte Prina s’élève devant lui, tel qu’il était lorsqu’il fut porté au cimetière, défiguré par les coups qu'il avait reçus. Cette ombre adresse la parole au bourgeois effrayé. Il s’établit un dialogue. « Qu’est-ce que Milan a gagné A ma mort? » demande Prina. La réponse est une satire de l’Autriche et du parti ultra qui l’a appelée. Ce dialogue est au-dessus de tous les éloges. Malgré la peur qui fait claquer les dents du bourgeois, il conserve la haine qui animait Milan contre les ministres du despote qui avait fermé leur Chambre des députés, parce qu’elle avait eu le courage de lui refuser une loi de finances. Le Milanais,

interrogé par l’ancien ministre de Napoléon, craint toujours de lui faire trop de plaisir en lui disant combien les choses vont mal sous le gouvernement Melternich. Ce dialogue terrible et satirique à la fois rappelle les dialogues que le Dante a dans les divers cercles de l’enfer avec ses ennemis.

La vision de Prina, comme on l’appelle aujourd’hui, met en fureur les littérateurs de l’académie délia Crusca (c’est le nom italien des ennemis jures de toute innovation). Ce poème a le malheur d’être écrit dans une langue qui n’est parlée que par un demi-million d'hommes. Nous l’avouons avec peine, le chef-d'œuvre de SI. Grossi est écrit en milanais. Par conséquent, bien peu de Français pourront jamais le comprendre de façon à sentir les beautés du style le plus pittoresque qui ait honoré la littérature italienne depuis bien des années. Effrayé des malédictions des académiciens ennemis de toute innovation, M. Grossi a voulu écrire dans une langue que l’on parle à Florence, et que lui, Milanais, n’a jamais parlée. 11 a publié un poëme italien. Rien de plus correct; mais il ne s’est pas trouvé un lecteur. C’est l’aventure de Gustave-Adolphe, tragédie classique qui vient d’obtenir un grand succès au Théâtre-Français.

M. Grossi, en abandonnant le dialecte milanais pour écrire en toscan, s’est trouvé dans l’impuissance de rendre les nuances de ces idées. Tous les journaux classiques l’ont porté aux nues; c’était un prosélyte. Ce singulier résultat semble avoir glacé l’âme de ce jeune poète.

Ce que nous appelons Y italien à Paris n’est parlé que dans trois villes, Florence, Sienne et Rome. L’Italie compte dix-neuf millions d’habitants : trois millions tout au plus parlent la langue dans laquelle Alfieri a écrit.

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