FÉNELON
Nous pensons que le style de Fénelon (Dialogue des Morts et Contes pour le duc de Bourgogne) l'emporte de beaucoup sur celui de Jean-Jacques, en ce qu'il rend la nature comme une glace fidèle, et lui laisse sa variété infinie; tandis que celui de Jean-Jacques donne à tout une certaine couleur.
Dans Jean-Jacques, un bosquet frais enseigne la vertu; dans Fénelon il porte seulement à une volupté douce, ce qui est son expression naturelle dans un pays chaud.
Le style de Fénelon, étant parfaitement naturel, admet le comique comme le tragique, et toutes les autres choses de la nature. Celui de Rousseau, ayant une certaine dose d’affectation tragique, emphatique, n’admet pas le comique.
Fénelon, pour peindre le despotisme, emploierait les sauvages du Canada, nous ferait rire en peignant le caractère de Williams, et n’aurait pas négligé de nous montrer Yaunitz 1 frottant scs diamants toute une matinée.
Voilà le Féneion supposé parfait; mais, comme il avait l'âme naturellement modérée et qu'il était prêtre, il n’a
* Rlmlièro.
DU STYLE
roi
jamais été émouvant comme le premier volume de la Nouvelle Héloïse. Une partie de la noblesse de Fénelon vient du soin extrême avec lequel il prévient la plus petite amphibologie, qui pourrait tenir un instant le lecteur en suspens. Comme les grands seigneurs de la cour de Louis XIV, en montrant du respect aux autres, il s’en fait rendre*. L’histoire naturelle écrite par Fénelon serait préférable du côté du style, et infiniment du côté des pensées, à celle de Buffon. C’était là la couleur convenable : la différence de la noblesse et de la majesté : la noblesse est une majesté plus naturelle.
Après avoir écrit ceci, nous trouvons que J.-J. Rousseau a reconnu l’excellence du style de Fénelon pour l’histoire, dans Y Emile : « Thucydide est à mon gré.... » jusqu'à : « Pas à cet âge. #
Fénelon décrit les choses, et non pas la situation de son âme en les voyant. Ainsi, le cœur froid qui ne sympathise pas avec lui ne peut lui donner un ridicule.
Nous remarquons que la première phrase d’Alibé (Fénelon) présente tous les développements de la pensée dans l’ordre naturel, de manière qu’on pourrait mettre un point au lieu de chaque virgule, sans que le sens parût interrompu. Dans les phrases de Voltaire, l’attention est soutenue par de légères énigmes très- courtes. L’amourpropre des lecteurs veut les deviner, et leur attention est ainsi soutenue. Le style de Voltaire est excellent pour les
1 Voyez l'excellente peinture de son caractère dans Saint-Simon.
choses peu intéressantes ; mais un sujet vraiment intéressant exige le style de Fénelon.
« Schah-Abas, roi de Perse, faisant un voyage, s’écarta de toute sa cour pour passer dans la campagne, sans y être connu et pour y voir les peuples dans toute leur liberté naturelle. 11 prit seulement avec lui un de ses courtisans, etc. »
Les fréquentes allusions que Fénelon fait à la Mythologie (Chasse de Diane) donnent une certaine élégance noble et de la froideur.
Nous remarquons sur le Fantasque qu’il est moins piquant que les caractères courts de la Bruyère. Mais les longs ne sont pas plus piquants que cela. Fénelon, qui faisait lire ce caractère au duc de Rourgogne, a peut-être évité le piquant pour ne pas l’irriter. Ensuite il a voulu détailler, seconde cause qui éloigne le piquant. Le Fantasque est cependant plus piquant qu’Alibé et les autres écrits de ce volume de Fénelon.
Nous concluons que :
Le style doit être comme un vernis transparent : il ne doit pas altérer les couleurs, ou les faits et pensées sur lesquels il est placé.
Les sensations produites par le style de Fénelon sont claires et distinctes, mais pas fortes. Or, suivant Elvezio, il faut que les sensations soient claires, distinctes et fortes.
Presque toujours, dans Fénelon, on pourrait se persuader que c’est un Dieu qui a parlé; mais un Dieu ne cherche pas à nous amuser.
DU STYl.E.
Dans une religion, il conviendrait que ce qui doit passer pour la parole de Dieu fût écrit à la manière de Fénelon. Tour enflammer les peuples, on aurait des saint Bernard, des Bossuet, etc.