‹ Racine et ShakespeareChapitre 53 sur 61 · TRÉSOR DE TOURS · texte numérisé non relu

TRÉSOR DE TOURS

Comme nous l’avons dit dans l’article Montesquieu, la Bruyère nous semble un homme qui s’indignerait, s’il ne se retenait pas.

La qualité la plus remarquable dans cet écrivain est la vivacité du tour, par exemple :

« Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent, et ces six bêtes qui te traînent, tu penses que l’on t'en estime davantage. L’on écarte tout cet attirail qui t’est étranger, pour pénétrer jusqu’à toi, qui n’es qu’un fat. »

Quelquefois ce tour est trop vif et trop beau pour ce qui suit; c’est donner trop d’importance à une remarque vulgaire, comme dans : « J’ai différé à le dire et j’en ai souffert, » etc., et dans : « Fuyez, je suis sous le pôle; j’aperçois un méchant, » etc.

Si on eût dit à un écrivain français: « Traduisez d’une manière piquante ces mots : « La dévotion dans une « femme est pire que la coquetterie, l’avarice, l’emportement, etc. » Aucun, peut-être, n’eût découvert ce tour si beau : « Si j’épouse Hermas, etc. » De même pour la petit* ville. La Bruyère nous paraît aussi l’inventeur du tour qui consiste^ expliquer m ie long ue suite de traits par un mot, comme : a 11 est riche; il est pauvre. »

Dans la Bruyère, après la viv a ei t é rdes totiTs,~vîên n en t leur originalité et leur nombre.

La Bruyèr e n’a aucune ; sensibilité. Dans l’histoire d’Kmire, on croit entendre un vieillard qui, du haut d'une fenêtre, a observé deux amants dans un jardin.

Ce qui fait passer un gros volume de réflexions détachées, c’est qu’il amène à des traits frappants par beaucoup de détails vrais.

Nous voyons bien clairement dans la Bruyère l’origine du tour piquant, que nous avons rema rqué dans ses imitateurs, Montesquieu et Voltaire. Piquant qui, en donnant au lecteur une énigme à deviner, excite vivement son amour-propre et sa curiosité. Ainsi : Il est pauvre, il est riche, peuvent se deviner avant la fin du portrait, et alors quel plaisir !

L'apo strophé , est très-fréquente dans la Bruyère ; cependant^sans ôter à la noblesse, à cause de sa froideur.

Nouspénsons que rien ne se ressemble plus que les styles de Montesquieu et delà Bruyère. La différence est que Montesquieu a l’esprit beaucoup plus vaste, plus de chaleur, et introduit la volupté et le comique. Il y a peu de

DU STYLE

comique chez la Bruyère , la sécheresse le chasse. Peulèlre ne nous paraîtrait-il pas sec7^^T3^Fë“gTTCnrn' r éta i L formé par Jean-Jacques Rousseau et la lecture des romans. Nous sommes accoutumés à voir des observations mêlées avec un peu de sensibilité. Exemple : « L’homme qui a le plus vécu n’est pas celui qui a compté le plus d’années, mais celui qui a le plus senti la vie. » (Emile.)

Quelque comique que soit un trait, il faut, pour faire ^ rire, l’appliquer à un être; et pour donner l’existence à cet être, il faut de la sensibilité.

Quant à son discours de réception à l’Académie, il n’a pas plié son talent au genre qui convenait; mais il s’est trouvé qu’il fallait des caractères pour amuser les gens qui vont aux séances de l’Académie. (Petits esprits pleins de littérature et qui, par vanité, comprendraient l’Apoca- Ijpse.)

Ainsi, on doit imiter en la Bruyère la vivacité du tour et l’art de traduire d’une manière piquante des choses communes.

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