‹ Racine et ShakespeareChapitre 56 sur 61 · Cette beauté, si touchante ; etc. Très-beau · texte numérisé non relu

Cette beauté, si touchante ; etc. Très-beau

15. — Et comme au fort du danger.... Style pédantesque, bon pour frapper des provinciaux.

16. — Henri blâme nous dînâmes. Seyssins n'est pas de cet avis, et il ne blâme que Y appétit qu’on gagtte, qui est pédantesque.

17. — Extrêmement blâmable, comme montrant Julie jouant la comédie. Mais nous nous égarons; nous considérons la pensée et non pas seulement la manière de l’exprimer. Car le style est ceci : « Ajouter à une pensée donnée toutes les circonstances propres à produire tout l’effet que doit produire cette pensée. » On est le maître de choisir et ces circonstances et l’ordre dans lequel on les montre, pourvu toutefois qu’on ne dénature pas la pensée.

Le style de Rousseau est périodique, harmonieux, et tend à produire une impression constamment forte; il n’a point de moments de repos, de clair-obscur.

Exemple : « Après le dîner, etc..., jusqu’à encore... »

Jean-Jacques introduit du sentiment partout.

Exemple : « Ces montagnes sont si hautes, qu’une demi-heure après le soleil couché leurs sommets sont encore éclairés de ses rayons, dont le rouge forme sur ces cimes blanches une belle couleur de rose qu’on aper-

çoit de fort loin. » Cette phrase est évidemment écrite par un homme qui prend intérêt à tout. La chaleur ou la sensibilité tient aux mots : si... ces... cimes... belle...

Ainsi, nous croyons que le style de Jean-Jacques est éminemment propre à attendrir, parce que, comme il prend intérêt à tout, notre sympathie est engagée sans cesse. Si vous échappez à quelques-unes des happes de la sympathie, il y en a d’autres toutes prêtes pour vous saisir.

Un homme qui expose son sentiment avec chaleur, et qui veut que ce sentiment soit aussi celui des autres, joue un rôle peu noble. Car, si l’on ne partage pas son sentiment, il est évident qu’il est frustré dans son attente.

Le système de Fénelon est de décrire les objets, sans parler des sentiments qu’ils doivent produire sur le lecteur; il ne parle de ces sentiments que lorsqu’on ne peut pas les lui contester, comme : « Les parfums doux, la fatigue produite par la chaleur, » etc.

Le style de Fénelon ne nous disant pas ce que nous devons éprouver, nous abandonne à notre faculté de sentir; il laisse les tièdes dans leur froideur.

Quand Saint-Preux décrit son propre cœur, il ne sort pas du système de Fénelon; il est le maître, et il a raison de dire : « Je brûle, je suis triste, j'admire telle chose, » etc. Nous sommes libres d’en penser ce que nous voudrons; mais si, au lieu de dire : « J’admire telle chose, » il dit : « Telle chose est admirable; # il s'expose à se voir nier cette assertion.

DU STYLE

Par exemple, la différence des styles de Fénelon et de Rousseau est bien marquée dans la description des rochers de Meillerie : « Ce lieu solitaire mais plein de

ces sortes de beautés qui ne plaisent qu’aux Ames sensibles et paraissent horribles aux autres. » (Vient ensuite la description.)

« Au milieu de ces grands et superbes objets, le petit terrain où nous étions étalait les charmes d’un séjour riant et champêtre. » (Suit la description.)

Il est probable que Fénelon eût mis les descriptions sans peindre auparavant l’effet qu’elles produisaient sur l’âme.

On pourrait mieux choisir l’exemple. L’alternative que Rousseau met avant la première description lui évite le ridicule de se voir nier son sentiment.

Un homme, et surtout un homme célèbre, qui nous dit : « Telle chose est sublime, » nous porte à croire qu'il ne parle pas tout seul ; nous croyons entendre mille voix qui nous le disent avec lui; l’autorité nous entraîne. Que si cette assertion se trouve liée à une foule de sentiments avec lesquels nous sympathisons, nous ne sommes pas portés à l’examiner, mais entraînés à l’admettre. Voilà pourquoi le style de Rousseau a bien plus d’influence sur nous que le style de Fénelon. C’est un filet qui prend beaucoup de poissons, mais il y a diablement de goujons.

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