RÉCAPITULATION DU PARALLÈLE ENTRE FÉNELON ET ROUSSEAU
Nous avons écrit nos idées sans ordre, à mesure qu’elles se présentaient ; en voici le résumé :
On peut, sans sortir de la manière de Fénelon, décrire l’état d’un cœur aussi bien que Jean-Jacques; mais on ne peut nous dire ce que nous devons en penser; on ne peut nous faire notre sentiment, on nous laisse à nousmêmes. Rousseau nous dit de chaque chose ce que nous devons en penser.
Non-seulement Rousseau s’expose au ridicule de se voir nier son assertion, mais souvent il provoque le lecteur en disant des injures aux gens qui seraient tentés de nier. Par exemple : « Cet état est peu fait pour durer; il est inquiétant et pénible; il n'y a que l’intérêt du vice ou la paresse de l’âme qui nous y laisse. » (Emile, profession de foi du vicaire savoyard.)
D’abord, nous connaissons des exemples directs, qui nous prouvent que l’état dont il s'agit n’est ni inquiétant ni pénible. En second lieu, les injures nous donnent de l’humeur. Ce passage est anti-Fénelon autant que possible.
Il n’aurait révolté personne et ne serait pas sorti du style de Fénelon s’il avait dit :
« Cet état me semble peu fait pour durer; je le trouvai inquiétant et pénible, et j’ai toujours vu que le vice et la paresse seuls le rendaient supportable. »
DU STYLE
Mais il eût produit moins d’effet sur le jeune homme de quatorze ans et sur le provincial de tout âge. Voyez leur admiration pour Dupaty et leur indifférence pour de Brosses ! m
Toutefois, il faut avouer que l’impression eût été moins forte dans l’esprit du lecteur. En général, chez Jean- Jacques tout tend à produire une impression forte.
11 a quelquefois des tours bourgeois, comme : « Ajoutez à ces réflexious, » etc.
Rousseau a encore une manière de dire des sottises aux gens; c’est de dire : « Nous. » (Émile.)
Dans le Contrat social, le style est vif, pressant, et a un caractère de plus que ceux que nous avons examinés :
il est sardonique Ce style n'admet pas le comique
comme Montesquieu. S’il voulait être comique, il tomberait tout de suite dans l’odieux.
Le quatrième livre de l’Émile a trois cents pages (stéréotypes); c’est trop pour l’attention. C'est, à ce qu’il paraît, la méthode ancienne. Nous préférons de beaucoup la division par livres et chapitres, comme Y Esprit des Lois et le Contrat social.
Nous admettons des titres pour les livres et chapitres. Quoique, de temps en temps, les titres de Jean-Jacques et de Montesquieu énoncent le résultat du chapitre, nous croyons qu’il est mieux de faire connaître seulement le sujet qu’on va traiter.
Il est bon, comme Montesquieu et Chateaubriand, de faire les chapitres de longueurs très-inégales, pour la variété.
Tour bourgeois : Qu’on mette pour voir (Lettre
sur les spectacles, note.)
Le style de la lettre à d’Alembert est pressant et nombreux, et plus dév#oppé que dans le Contrat social; il est très-clair; il est à imiter dans la discussion.
Rousseau ne craint pas de donner à son style quelque chose de légèrement étrange, qui l’empêche d’être trivial; ainsi : porté , au lieu de supporté ; par longues ombres, au lieu de par de longues ombres.
Le style de la prosopopée de Fabricius nous paraît très-propre à faire partager à une assemblée les sentiments de l’orateur. Celui-ci ne sort pas de son sujet, et les moyens de conviction s’y succèdent avec rapidité et avec force.
Rousseau a une telle influence sur les Français, que c’est, en général, de son style que se rapproche le plus celui des écrivains actuels. Ce style est plus généralement estimé et. senti que ceux de Montesquieu et de la Bruyère. Nous ajoutons qu’il est plus facile à employer. Les petites phrases de la Bruyère et de Montesquieu exigent toujours une pensée, et une pensée énoncée clairement; tandis que Rousseau, excitant fortement notre sympathie, nous fait admettre beaucoup de choses que nous rejetterions si nous n’étions pas sous le charme. Les premiers sont tout esprit, et Rousseau parle principalement au cœur.
DU STYLE