CHAPITRE II
Le Rire ?
Que jerez-vous, Monsieur, du nez d'un marguillier ? REGNARD.
| amour pour les lettres, vient de
U N prince d'Allemagne, connu par son
proposer un prix pour la meilleure dissertation philosophique sur le rire.
J'espère que le prix sera remporté par un Français. Ne serait-il pas ridicule que nous fussions vaincus dans cette carrière ?
1. Ce chapitre parut sous ce même titre en janvier 1823 dans Paris Monthly Review. Pour les corrections qu’y apporta Stendhal en le publiant dans sa brochure de la même année, cf. l’article de Miss Doris Gunnell dans Le Divan de novembredécembre 1920, p. 267. N. D. L. E.
2. Beyle se préoccupa constamment de la nature du rire et des sources du comique. On trouvera une analyse assez poussée de ses idées à ce sujet dans l’ouvrage d'Henri Delacroix : La Psychologie de Stendhal, pp. 224-234. En plus de ce chapitre inséré dans Racine et Shakspeare, Stendhal est revenu souvent à ces mêmes idées. On en trouvera l’exposé dans : Mélanges d'art et de littérature (1867), chap. I. Essai sur le Rire, pp. 1-30. — Correspondance (édition Paupe et Cheramy), I, pp. 70, 120-122 ; II, 279 et passim. — Histoire de la Peinture en Italie (1854), pp. 222-224 (Note). — Molière jugé par Stendhal (publié par Henri Cordier), pp. VI-XH. — La Vie littéraire de Stendhal, par Adolphe Paupe (Champion,
Il me semble que l’on fait plus de plaisanteries à Paris pendant une seule soirée que dans toute l'Allemagne en un mois.
C’est cependant en allemand qu'est écrit le programme concernant le rire.
Il s’agit d’en faire connaître la nature et les nuances ; il faut répondre clairement el nettement à cette question ardue :
Ouw’esl-ce que le rire ?
Le grand malheur, c’est que les juges sont des Allemands ; il est à craindre que quelques demi-pensées disséminées élégamment en vingt pages de phrases académiques et de périodes savamment cadencées ne paraissent que du vide à ces juges grossiers. C’est un avertissement que je crois devoir à ces jeunes écrivains simples avec tant de recherche, naturels avec bant de manière, éloquents avec si peu d'idées,
La gloire du distique et l’espoir du quatrain. 8 Ï !
Ici il faut trouver des idées, ce qui est assurément fort impertinent. Ces Allemands sont si barbares !
1914), pp. 138-143. — Enfin Miss Doris Gunnell : Stendhal et l'Angleterre, signale p. 245 que le London Magazine (octobre 1825, pp. 274-277) contient un article où Stendhal explique que « Shakspeare ne fait pas rire comme Molière »,
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Qu'est-ce que le rire ? Hobbes répond :/ Cetle convulsion physique, que tout le monde connaît, est produile par la vue imprévue de noire supériorité sur aulrui.
Voyez passer ce jeune homme paré avec tant de recherche : il marche sur la pointe du pied ; sur sa figure épanouie se lisent également, et la certitude des succès, et le contentement de soi-même ; il va au bal; le voilà déjà sous la porte cochère, encombrée de lampions et de laquais ; il volait au plaisir, il tombe et se relève couvert de boue de la tête aux pieds ; ses gilets, jadis blancs et d’une coupe si savante, sa cravate nouée si élégamment, tout cela est rempli d’une boue noire et fétide. Un éclat de rire universel sort des voitures qui suivaient la sienne ; le Suisse sur sa porte se tient les côtés, la foule des laquais rit aux larmes et fait cercle autour du malheureux.
Il faut que le comique soit exposé avec clarté ; il est nécessaire qu'il y ait une vue nette de notre supériorité sur autrui.
Mais cette supériorité est une chose si futile et si facilement anéantie par la moindre réflexion, qu'il faut que la vue nous en soit présentée d’une manière imprévue.
Voici donc deux conditions du comique :
la clarié et l’imprévu.
Il n’y a plus de rire si le désavantage de l’homme aux dépens duquel on prétendait nous égayer nous fait songer, dès le premier moment, que nous aussi nous pouvons rencontrer le malheur. |
Que le beau jeune homme qui allait au bal, eb qui est tombé dans un tas de boue, ait la malice, en se relevant, de traîner la jambe, et de faire soupçonner qu'il s’est blessé dangereusement, en un clin d’œil le rire cesse, et fait place à la terreur.
C'est tout simple, il n’y a plus jouissance de notre supériorité, il y a au contraire vue du malheur pour nous : en descendant de voiture, je puis aussi me casser la jambe.
Une plaisanterie douce fait rire aux dépens du plaisanté ; une plaisanterie trop bonne ne fait plus rire : on frémit en songeant à l’affreux malheur du plaisanté.
Voilà deux cents ans que l’on fait des plaisanteries en France ; 1l faut donc que la plaisanterie soit très fine, autrement on l'entend dès le premier mot, partant plus d’imprévu.
Autre chose : il faut que j'accorde un cerbain degré d’estime à la personne aux dépens de laquelle on prétend me faire rire. Je prise beaucoup le talent de M. Picard ; cependant, dans plusieurs de ses comédies, les personnages destinés à
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nous égayer ont des mœurs si basses, que je n’admets aucune comparaison d'eux à moi ; je les méprise parfaitement aussitôt qu'ils ont dit quatre phrases. On ne peut plus rien m'apprendre de ridicule sur leur compte.
Un imprimeur de Paris avait fait une tragédie sainte,intitulée : Josué. Il l’imprima avec tout le luxe possible, et l’envoya au célèbre Bodoni, son confrère, à Parme. Quelque temps après, l’imprimeur-auteur fit un voyage en Italie; il alla voir son ami Bodoni : « Que pensezvous de ma tragédie de Josué ? — Ah!
que de beautés ! — Il vous semble donc que cet ouvrage me vaudra quelque gloire ?
— Ah! cher ami, il vous immortalise. — Et les caractères, qu’en dites-vous ? — Sublimes et parfaitement soutenus, surtout les majuscules. »
Bodoni, enthousiaste de son art, ne voyait, dans la tragédie de son ami, que la beauté des caraclères d'imprimerie. Ce conte me fit rire beaucoup plus qu'il ne le mérite. C’est que je connais l’auteur de .Josué et l'estime infiniment; c’est un homme sage, de bonnes manières et même d’esprit, rempli de talents pour le commerce de la librairie. Enfin, je ne lui vois d’autres défauts qu’un peu de vanité, justement la passion aux dépens de laquelle
la naïve réponse de Bodoni me fait rire.
Le rire fou que nous cueillons sur le Falstaff de Shakspeare lorsque, dans son récit au prince Henri (qui fut depuis le fameux roi Henri V), il s’enfile dansle conte des vingt coquins sortis des quatre coquins en habits de Bougran, ce rire n’est délicieux que parce que Falsiaff est un homme d'infiniment d'esprit eb fort gai. Nous ne rions guère, au contraire, des sottises du père Cassandre ; notre supériorité sur lui est une chose e trop reconnue d'avance.
Il entre de la vengeance d’ennui dans le rire qui nous est inspiré par un fat comme M. Maclou de Beaubuisson (du Comédien d’Elampes).
J'ai remarqué que, dans la société, c'est presque toujours d” un air méchant el non pas d’un air gai, qu’une jolie femme dit d’une autre femme qui danse : Mon Dieu, qu’elle esl ridicule ! Traduisez ridicule par odieuse.
Après avoir ri comme un fou ce soir de M. Maclou de Beaubuisson, fort bien joué par Bernard-Léon, je pensais que j'avais senti, confusément peut-être, que cet être ridicule avait pu inspirer de l’amour à de jolies femmes de province, qui, à leur peu de goût près, auraient pu faire mon bonheur. Le rire d’un très-joli garcon, qui
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aurait du succès à foison, n’aurait pas eu peut-être la nuance de vengeance que je croyais remarquer dans le mien.
Comme le ridicule est une grande punition parmi les Français, ils rient souvent par vengeance. Ce rire-là ne fait rien à l’affaire, ne doit pas entrer dans notre analyse ; il fallait seulement le signaler en passant. Tout rire affecté, par cela seul ne signifie rien ; c’est comme l'opinion de l’abbé Morellet en faveur des dimes et du prieuré de Thimer.
Il n’est personne qui ne connaisse cinq ou six cents excellents contes qui circulent dans la société : l’on rit toujours à cause de la vanilé désappointée. Si le conte est fait d’une manière trop prolixe, si le conteur emploie trop de paroles et s'arrête à peindre trop de détails, l'esprit de l’auditeur devine la chute vers laquelle on le conduit trop lentement ; il n’y a plus de rire, parce qu’il n’y a plus d'imprévu.
Si, au contraire, le conteur sabre son histoire et se précipite vers le dénoûment, il n’y a pas rire, parce qu'il n’y a pas l’extrême clarté qu'il faut. Remarquez que très-souvent le narrateur répète deux fois les cinq ou six mots qui font le dénoûment deson histoire ;et,s’ilsaitson métier, s’il a l’art charmant de n'être ni obscur ni trop clair, la moisson de rire est beaucoup
plus considérable à la seconde répétition qu'à la première.
L’absurde, poussé à l’extrème, fait souvent rire et donne une gaieté vive et délicieuse. Tel est le secret de Voltaire dans sa diatribe du docteur Akakia et dans ses autres pamphlets. Le docteur Akakia, c'est-à-dire Maupertuis, dit lui-même les absurdités qu’un malin pourrait se permettre pour se moquer de ses systèmes. Ici, je sens bien qu'il faudrait des citations ; mais je n’ai pas un seul livre français dans ma retraite de Montmorency. J’ espère que la mémoire de mes lecteurs, si j'en ai, voudra bien se rappeler ce volume charmant de leur édition de Voltaire, intitulé F'acélies, et dont je rencontre souvent dans le Miroir! des imitations fort agréables.
Voltaire porta au théâtre cette habitude de mettre dans la bouche même des personnages comiques la description vive et brillante du ridicule qui les travaille, et ce grand homme dut être bien surpris de voir que personne ne riait. C’est qu'il est par trop contre nature qu’un homme se moque si clairement de soi-même. Quand, dans la société, nous nous donnons des ridicules exprès, c’est encore par excès de
1. Le Miroir des Spectacles, petit journal satirique et libéral qui parut de 1821 à 1823, reparut ensuite sous le nom de La Pandore de 1823 à 1825. N. D. L. E.
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vanité; nous volons ce plaisir à la malignité des gens dons nous avons excité l'envie.
Mais fabriquer un personnage comme Fier-en-F'al, ce n’est pas peindre les faiblesses du cœur humain, c’est tout simplement faire réciter, à la première personne, les phrases burlesques d’un pamphlet, et leur donner la vie.
N'est-il pas singulier que Voltaire, si plaisant dans la satire et dans le roman philosophique, n'ait jamais pu faire une scène de comédie qui fit rire ? Carmontelle, au contraire, n’a pas un proverbe où l’on ne trouve ce talent. Il avait trop de naturel, ainsi que Sedaine ; il leur manquait l’esprit de Voltaire, qui, en ce genre, n’avait que de l'esprit.
Les critiques étrangers ont remarqué qu'il y a toujours un fond de méchancelé dans les plaisanteries les plus gaies de Candide et de Zadig. Le riche Voltaire se plaît à couler nos regards sur la vue des malheurs inévitables de la pauvre nature humaine.
La lecture de Schlegel et de Dennis m'a porté au mépris des critiques français, Laharpe, Geoffroy, Marmontel, et au mépris de tous les critiques. Ces pauvres gens, impuissants à créer, prétendent à l’esprit, et ils n’ont point d'esprit. Par exemple, les critiques français proclament
Molière le premier des comiques présents, passés et futurs. Il n’y a là-dedans de vrai que la première assertion. Assurément Molière, homme de génie, est supérieur à ce benêt qu'on admire dans les Cours de lilléralure, et qui s'appelle Destouches.
Mais Molière est inférieur à Aristophane.
Seulement, le comique est comme la musique : c’est une chose dont la beaulé ne dure pas. La comédie de Molière est trop imbibée de salire pour me donner souvent la sensation du rire gai, si je puis parler ainsi. J'aime à trouver, quand je vais me délasser au théâtre, une imagination folle qui me fasse rire comme un enfant.
Tous les sujets de Louis XIV se piquaient d’imiter un certain modèle, pour être élégants et de bon ton, et Louis XIV lui-même fut le dieu de cette religion.
Il y avait un rire amer quand on voyait son voisin se tromper dans l’imitation du modèle. C’est là toute la gaieté des Leltres de madame de Sévigné. Un homme, dans la comédie ou dans la vie réelle, qui se fût avisé de suivre librement, et sans songer à rien, les élans d’une imagination folle, au lieu de faire rire la société de 1670, eût passé pour fout.
. Le théâtre de la foire de Regnard, Lesage et Dufresny, n à ‘aucun rang en littérature ; peu de gens l’ont Iu. Il en est de même de Scarron et Hauteroche,
LE RIRE a
Molière, homme de génie s’il en fut, a eu le malheur de travailler pour ceble société-là.
Aristophane, au contraire, entreprit de faire rire une société de gens aimables et légers qui cherchaïent le bonheur par lous les chemins. Alcibiade songeait fort peu, je crois, à imiter qui que ce fût au monde ; il s’estimait heureux quand il riait, et non pas quand il avait la jouissance d’orgueil de se sentir bien semblable à Lauzun, à d’Antin, à Villeroy, ou à tel autre courtisan célèbre de Louis XIV.
Nos cours de littérature nous ont dit au collége que l’on rit à Molière, et nous le croyons, parce que nous restons toute notre vie, en France, des hommes de collége pour la littérature. J’ai entrepris d’aller à Paris toutes les fois que l’on donne aux Français des comédies de Molière ou d’un auteur estimé. Je marque
avec un crayon, sur l’exemplaire que je
tiens à la main, les endroits précis où l’on rit, et de quel genre est ce rire.
L'on rit, par exemple, quand un acteur prononce le mot de lavement ou de mari trompé ; maïs c’est le rire par scandale, ce n’est pas celui que Laharpe nous annonce.
Le 4 décembre 1822, l’on donnait le Tarluffe ; mademoiselle Mars jouait : rien ne
manquait à la fête. Eh bien! dans tout le T'arluffe, on n’a ri que deux fois, sans plus, et encore fort légèrement. L’on a plusieurs fois applaudi à la vigueur de la satire ou à cause des allusions ; mais on n’a ri, le 4 décembre,
19 Que quand Orgon, parlant à sa fille Marianne de son mariage avec Tartuffe (IIe acte), découvre Dorine près de lui, qui l'écoute ;
29 L'on a ri, dans la scène de brouille et de raccommodement entre Valère et Marianne, à une réflexion maligne que Dorine fait sur l’amour.
EÉtonné qu’on eût si peu ri à ce chefd'œuvre de Molière, j'ai fait part de mon observation à une société de gens d’esprit :
ils m'ont dit que je me trompais.
Quinze jours après, je retourne à Paris pour voir Valériet; l’on donnait aussi les Deux Gendres, comédie célèbre de M. Étienne. Je tenais mon exemplaire et mon crayon à la main : l’on n’a ri exactement qu’une seule fois ; c’est quand le gendre, conseiller d'État et qui va être ministre, dit au petit cousin qu'il a lu son placet. Le spectateur rit, parce qu’il a fort bien vu le petit cousin déchirer ce